// leonardvincent.net — Éclats politiques en aparté, littérature française partout ailleurs. — "Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne." — Montaigne, Essais III.
L’époque est affreuse, alors disons qu’il faut trouver du secours dans les forces obscures qui nous lient à cette vie. Pour ma part, au hasard d’un jour de liberté, j’ai trouvé ce secours dans le sous-sol d’un hôtel particulier un peu vulgaire du seizième arrondissement de Paris, où officie un moine-sorcier, sans un mot.
D’emblée, je suis frappé par la grande vulgarité des œuvres de l’ère napoléonienne. Narcissisme, poses de matamores, de fiers patapoufs, hauts faits d’armes et grands mensonges de cette bande de parvenus que Bonaparte a porté aux affaires. Assiettes, plâtres, bustes, torchères, fauteuils. Généraux d’opérette, faux princes et mauvais acteurs comiques tout ensemble peints, par les mêmes portraitistes, les mêmes larbins, usant de la même médiocre facture. Un photomaton de fiesta de riches, comme ces « événements » atrocement laids des écuries de Formule 1, avec la même débauche de fric, la même sottise dans les yeux, les mêmes valeurs pourries. Culte d’imposteurs. Une geste de beaufs accoutrés et coiffés. Dans le musée ceux qui s’y arrêtent sont d’ailleurs de bons gros et vieux bourgeois, chefs d’entreprise retraités et pédants.
En revanche, les quelques petits paysages du XVIIIe siècle me laissent rêveur : iréniques, paisibles, déserts, avec un cheval bien lustré et un enfant qui joue. Tricornes, perruques. Jardins, allées, petits châteaux dans un horizon campagnard. Un monde de haute tenue, et aussi de violence, de domination et de misère, mais pittoresque, très pictural, sans mobilier urbain criard, sans plastique, sans laideur. Pur et élégant, où chacun tient son rôle, y compris le mendiant.
Collection Berthe Morisot. Elle cherche — et trouve — ce vert passé, ce bleu parme très clair, ce jaune paille sans jus, ces adorables paysages sans grand soleil, juste baignés dans la douce et fraîche lumière de l’Île-de-France (la lumière d’aujourd’hui à Paris, incidemment). Peu d’envol, pas de fracas, de poigne. Rien qui nous dépasse. Des mains délicates, à tâtons dans la peinture et l’impressionnisme. Mais soudain dans sa collection personnelle, deux Degas puissants, dans l’ombre. Cette femme (madame Ducros) dans les ténèbres dont la robe fuligineuse est bordée d’un bleu royal, bizarrement, dans cette atmosphère de poële à charbon. Les braises infernales de la cheminée en quatre ou cinq touches d’un orange brûlé. Et les chemins de Rouart, empâtés, lourds. La paysanne sur le sentier, avec tous les secrets que l’on assoit avec soi dans l’herbe.
Et puis au sous-sol, Monet.
Il faut descendre, comme dans une crypte claire, de bois blond, sans arêtes, tout en rond, en cercles. Je suis accueilli par une photographie du sorcier barbu, dans son costume de laine claire, ses petits souliers, avec la cigarette, le galurin informe, et la grande barbe blanche au-dedans de quoi point le regard à la fois impitoyable et doux, pas du tout hospitalier, tout à son affaire à lui, pas à la nôtre. Je m’arrête sur le seuil. Je l’envie, étrangement. Je me dis que je voudrais être comme ça. Mais je ne sais pas ce que ça veut dire.
Ses toiles. Tout est magistral, tout. C’est le peintre de l’esprit des lieux et des choses. Il sait y faire, parfaitement. Il tient le monde dans ses mains, il sait le manier, le porter dans la lumière — le refaire, le capturer sur sa toile comme un insecte sous un verre renversé. Il maîtrise parfaitement l’univers tout entier. Lui donnerait-on l’espace intersidéral à étudier qu’il nous reviendrait avec la vérité du vide.
J’avance émerveillé parmi la diversité de son travail, en commençant par les fumées, la confusion nébuleuse, urbaine, bleu acier, gris fer, blanc vapeur de la gare Saint-Lazare et immédiatement des larmes montent dans mes yeux. Londres, Rouen, Norvège, Espagne, Italie, Giverny, roses incendiées, nymphéas, nénuphars, grand jour, effet de soleil, nuit, effet de soir : tout est là, entre ses grosses mains barbouillées, dans une pure soumission à l’esprit humain, un abandon, comme si le monde lui-même, grand animal domestique, se laissait caresser, prendre, brosser dans la profondeur de sa fourrure, par ce misanthrope amoureux de l’œil des hommes et de l’offrande du réel. Peinture claustrale, monacale, de reclus, de moine marié, fumeur, comptable, coquet, embourgeoisé, comme un riche paysan flaubertien, mais détenteur d’un secret qui pourrait à l’instant faire sauter la planète s’il le voulait vraiment, et n’étant donc plus dupe de rien.
Monet semble tout entier occupé au silence et aux choses. Rien d’autre n’est un souci que ce qui est là. Comme s’il savait parler enfin à la matière mystérieuse et muette et qu’elle répondait à ses flatteries et ses appâts. On dit que dans tous les paradis, les humains ont le pouvoir de parler aux animaux. Le vieux Claude, lui, sait sans doute parler au spectacle caché des apparences. Et ces dernières se donnent à lui, sans pudeur, pour jouir de lui, de ses tubes, de ses brosses, de ses chiffons odorants, de sa térébenthine.
Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (détail), 1818-1819, Musée du Louvre (Paris).
La France s’est engagée sur un terrain extrêmement dangereux et les temps traversés aujourd’hui sont particulièrement inquiétants. Mais puisque nous, dans le pays, sommes tout entiers occupés à nous défendre, je ne vois pas d’autre solution que d’appeler à l’aide, dans cette lettre, un ami étranger.
Mon cher frère et ami, comme s’appelaient entre eux les Jacobins, il me faut mettre de la solennité, de la gravité dans les mots que je vais écrire. C’est peut-être un peu ridicule, mais j’en suis réduit à cela. La France, mon triste pays, est en train de basculer dans un régime de non-droit, où les libertés civiles ne sont plus garanties et où l’opposition politique est progressivement criminalisée. Il faut que tu le comprennes, il faut que tu voies ça. Nous sommes seuls et nous sommes entraînés dans le noir. Ma lettre est un coup de poing dans le décor, pour faire passer un peu d’air et de lumière.
Moi, petit bourgeois parisien, jamais je n’aurais cru, de mon vivant, assister à la mutation dans quoi la France grimace actuellement, et singulièrement depuis l’arrivée par effraction d’Emmanuel Macron à la tête de l’appareil politique qui permet de gouverner le pays. Jamais je n’aurais cru cela possible, dans le pays qui fut autrefois mère des arts, des armes et des lois. Et qui se targue d’être encore fidèle à sa réputation de grande sœur de la liberté des peuples. Mais tout cela, mon frère et ami, c’est fini.
Bien sûr, ma jeunesse et mon apprentissage politique se sont faits dans la naïveté : guimauve démocratique à l’intérieur, horizon européen cucul à l’extérieur, justice sociale relative, vaste champ d’expression libre, showbiz vulgaire et grands artistes solitaires, contestation légale, ministères éphémères et Droits de l’Homme pour tout le monde. Alors disons que je paye aujourd’hui le prix de la confiance juvénile, et même idiote, que notre génération a placée dans son époque. Toi et moi, nous avons cru au progrès, nous avons cru aux Lumières, nous avons cru à la liberté promise. Nous avons même eu la sottise de penser que nous étions tous, quidams et puissants, faits de la même étoffe et en route pour la même gentille utopie, plus ou moins injuste. Nous n’avons pas compris que nos tortionnaires ne surgiraient pas des ténèbres de l’extérieur, mais de l’intérieur de notre propre maison. Et nous voilà désormais, nous en France, prisonniers d’eux.
Notre tout-puissant petit Président n’a plus aucun contact avec l’extérieur du palais de l’Élysée qui ne soit pas conflictuel, hargneux et pédant…
D’abord, il y a notre problème numéro un : Emmanuel Macron, qui a de quoi inquiéter. Ce jeune homme ne semble plus avoir de prise sur ce que nous partageons. On dit d’ailleurs depuis longtemps qu’il n’écoute même plus ses propres conseillers.
Il parle seul, il divague. Il pérore avec des concepts qu’il ne maîtrise pas. Il assène, il affirme, il assume, il invente. Et il dit ouvertement vouloir continuer à démanteler l’État tel qu’il a été constitué en France entre Louis XI et 1945 (centralité égalitaire, solidarité entre les classes et les générations, protection des plus vulnérables), au profit des oligarques. Il dit vouloir continuer à soumettre le monde du travail à ses lubies et le monde politique à ses injonctions : il dit d’ailleurs clairement vouloir changer, seul, les règles institutionnelles du pays, afin de déposséder l’opposition parlementaire, perçue comme parasitaire, et perpétuer son emprise sur le pouvoir, pourquoi pas au cours d’un troisième mandat qu’on a vu ailleurs. Il dit vouloir déposséder la nation de son pouvoir au profit de baronnies, ou plutôt de grands territoires auto-légiférants, sous l’autorité de ducs et de duchesses ayant fait allégeance au monarque, à ses libéralités et à sa brutalité verticale, comme au Bas-Moyen-Âge. Il dit enfin, sans se cacher, chercher à élargir sa majorité, afin de parachever son vieux projet d’absorption de la droite en lui adjoignant l’extrême-droite, c’est-à-dire la bourgeoisie raciste, totalement poutinisée, dans laquelle, à la fin, il reconnaît ses frères en barbarie.
Pour cela, il peut maintenant compter sur son successeur désigné, au moins pour un temps, son Dmitri Medvedev, un chambellan fanatisé, tout droit sorti de l’ordre monarchiste et fondamentaliste : Gérald Darmanin, notre ministre de la police et de l’ordre policier, son baron de Breteuil narcissique et petitement vicieux. Lequel s’arroge, sans rien y comprendre, et sans d’ailleurs chercher à argumenter puisque ce n’est pas son sujet, étant donné que c’est à la seule destination du bon peuple radio-télévisuel biberonné aux idioties chroniques de ses chroniqueurs idiots, le monopole de la violence légitime, c’est-à-dire le droit sans discussion à l’exercice de la barbarie.
Enfermé dans le rôle qu’il s’est auto-distribué, notre tout-puissant principicule n’a plus aucun contact avec l’extérieur du palais de l’Élysée qui ne soit conflictuel, hargneux et pédant. Les projets qu’il sort de son chapeau à la moindre crise sont irréels, aberrants, inutiles, quand ils ne sont pas tout simplement mensongers ou simplement cosmétiques, comme son plan sur l’eau qui n’a aucune incidence sérieuse sur le réel. De son côté, il ne sait plus de quoi il parle et, de notre côté, on ne sait plus qui, en lui, parle encore. Ses prises de parole sont d’ailleurs toujours absurdes et, désormais, le plus souvent menaçantes, et obsessionnellement agressives envers celui qu’il perçoit comme son ennemi central : l’opposant de gauche Jean-Luc Mélenchon, désormais décrit comme ennemi de l’État pour le seul motif qu’il s’efforce d’organiser politiquement l’opposition au gouvernement, comme c’est pourtant son rôle.
C’est le banquet de Trimalchion du Satyricon, où l’on amène les esclaves à punir entre les ragoûts et les compotes — parce qu’ainsi va le monde et que c’est la loi.
Quant à nous, nous ne pouvons plus nous opposer aux maîtres armés du pays sans être injuriés ou brutalisés. Car enfin, il aurait dû rester deux endroits d’où nous, qui ne sommes rien, aurions dû encore pouvoir exercer un contre-pouvoir : la rue et le Parlement.
Mais la rue est devenue, par la seule faute, par le seul choix conscient du pouvoir gouvernemental et des préfets qui s’en font les valets, le champ de tir, et même le terrain de jeu d’une police totalement hors de contrôle, affranchie de toute règle, de toute loi, de toute possibilité de sanction ou de retenue, de tout appel à la raison ou au discernement, de tout droit positif. La loi ne s’exerce plus. La police et la gendarmerie nous tirent dessus. Et les avocats, dans mon pays, sont effarés.
Je l’écris avec un nœud au ventre : en France, on arrête des citoyens n’ayant commis aucune infraction, c’est-à-dire des innocents, sans aucune conséquence ni aucune conscience de ce qu’on fait ; on les entasse dans des latrines pour une ou deux nuits, sans motif rationnel ; des policières violent des gamines ; dans la rue, on traite les enfants comme des animaux, un bétail qui appartiendrait corps et âme aux adultes ; on mutile à l’arme de guerre, on tabasse jusqu’à la mutilation, on réduit au handicap à coups de bâton ou à la grenade — on cherche, à l’évidence, à tuer. Et à prétendre, de surcroît, que l’on a le droit de tuer. Dans les rues adjacentes aux manifestations, aux ballons, aux stands de merguez, aux trompettes, aux cortèges syndicaux, des hommes et des femmes en armures de kevlar sont postés, le doigt sur la détente de fusils d’assaut allemands HK-G36, de calibre 7,62 mm, tirant 750 coups par minutes à 920 mètres par seconde.
Et nous avons, en France, une farandole de vedettes de la radiotélévision pour trouver cela formidable. C’est le banquet de Trimalchion du Satyricon, où l’on amène les esclaves à punir entre les ragoûts et les compotes — parce qu’ainsi va le monde et que, n’est-ce pas, c’est la loi.
Car que cela leur plaise ou non, la République, c’est nous. Nous qui, parce que précisément nous ne sommes pas violents, rendons possible leur pouvoir…
Quant au Parlement, le pouvoir actuel et ses satellites médiatiques cherchent à le neutraliser. Et même : à l’abolir de fait. Depuis l’année dernière, du reste, le gouvernement français ne légifère plus vraiment : il commande au coup de force procédural, par le chantage, l’achat de voix et la combine. Le vote majoritaire est facilement disqualifié, méprisé, contourné, manipulé, déguisé. On parle d’ailleurs de légiférer bientôt au décret-loi, comme Charles X.
Le lieu où toute la violence naturelle de la société est supposée se muer en arguments, en disputes, en discours, en proclamations, ils veulent en faire une morne salle de lecture ordonnée par des surveillants généraux, un vague comité d’entreprise où ils ne veulent voir qu’une tête. Il ne faudrait plus s’y insurger, hausser le ton, montrer au pouvoir un autre visage que le sien, dire aux puissants qu’ils tiennent peut-être entre leurs mains les leviers de commande, mais pas la vérité tout entière. Qu’on peut penser autrement, dire autre chose — c’est à cela que servent les institutions, après tout, à faire des indépassables conflits entre les êtres humains en société, une civilisation. Mais non, pour eux, c’est incompréhensible et même scandaleux. S’opposer à eux, faire vivre le Parlement comme il a toujours vécu d’Athènes à Paris, c’est être indigne des institutions, se mettre hors du champ républicain. Oui, sans culture, détestant l’héroïsme, incapables de se justifier rationnellement, ils se sont appropriés tout ce qui faisait la cohésion du pays, notre chose commune, notre maigre possession et la preuve de notre amitié mutuelle : notre République.
Songe un peu, mon frère et ami, à ce que cela signifie, d’exproprier ainsi, comme des grands propriétaires chasseraient leurs métayers hors de leurs fermes, l’opposition de gauche hors de la République, hors des institutions. Ce n’est pas seulement faire des phrases (même si c’est cela aussi). C’est nous expulser, nous tous, hors de chez nous ; nous, électeurs, sympathisants, militants, citoyens occupés à nos propres affaires et exerçant nos libertés civiles et politiques — mieux, même : notre devoir, puisqu’ils aiment tant ce mot — en participant à la vie politique, avec nos moyens, par nos mots, nos actions, nos rassemblements, nos slogans, nos textes, nos chansons, nos grèves. Parce que nous troublons le petit intérieur domestiqué que croient s’être offert ces messieurs-dames, comme s’il s’agissait de leur résidence à la campagne, on nous décrète hors de la nation de droit, c’est-à-dire formellement hors de ce « corps d’associés vivant sous une loi commune et représenté par le même législateur », comme nous a défini Montesquieu. Politiquement, il n’y a pas plus grave que cette infamie qu’on nous fait. Car que cela leur plaise ou non, la République, c’est nous, et pas eux. Nous qui, parce que précisément nous ne sommes pas violents, rendons possible leur exercice du pouvoir — voilà du reste le paradoxe explosif où il nous faut nous maintenir en citoyens qui, par ce choix, s’affirment comme plus civilisés que les despotes d’opérette devenant tout rouge quand on les contredit.
Le champ républicain, aussi incroyable que cela puisse paraître, s’est réduit aux champ de l’action politique qui ne dérange rien…
L’opposition de gauche, la seule désormais à n’être pas soluble dans les forces qui gouvernent, refusant de les flatter, de les seconder, de les appuyer, comme le fait désormais l’extrême-droite, est donc désormais assimilé à un ennemi intérieur, un danger pour l’État, la démocratie, les institutions, que sais-je encore. Le champ républicain, aussi incroyable que cela puisse paraître, s’est ainsi réduit aux champ de l’action politique qui ne dérange rien, qui ne bouscule rien, qui ne remet rien en cause, qui ne déroute et ne déstabilise rien, bref qui n’exerce pas le droit à la contestation orale et procédurière que la république reconnaît à tous, le droit à remettre tout en cause à tout moment, qui est pourtant la définition même d’une société libre et souveraine — l’opposition qui ne s’oppose pas. Alors de deux choses l’une : soit ils se payent de mots et ne font que brasser dangereusement du vent ; soit il s’agit, comme ils le disent ouvertement, d’un danger, et il va falloir sévir.
Je m’attends donc désormais à des arrestations dans nos rangs, à des procès rendant tel opposant inéligible aux grands rendez-vous électoraux, ou l’enfermant quelque temps, ou l’exilant hors de la vie publique. Et alors, que feront les miens ? Iront-ils avec moi devant le commissariat où auront été amenés les opposants, et pourquoi pas Jean-Luc Mélenchon en personne, menottes aux poignets, sous l’accusation de sédition, d’atteinte à la sécurité de l’État, en tant que menace à la tranquillité publique ? Pour dire quoi, pour faire quoi ? Seront-ils prêts, eux aussi, à être inculpés pour cela et à les rejoindre en cellule ? Seront-ils encore aussi légitimistes qu’ils le sont aujourd’hui ? Ou diront-ils simplement, comme tant d’autres peuples l’ont fait à travers l’Histoire : tant pis, nous avons perdus.
Tu vois où nous en sommes, mon cher frère et ami. Je m’attends à ne plus vivre que dans un simulacre, une pathétique comédie nationale ayant toutes les apparences de la France, de la République française, de celle qui fut l’emmerdeuse du monde, mais qui est réduite à n’être plus, aujourd’hui qu’une principauté navrante et pittoresque, avec la Tour Eiffel au milieu, mais prise à la gorge, médusée. Aujourd’hui, la France m’évoque plutôt le printemps écrasé d’une lointaine Tchéquie, la Grèce de Z, une pétro-dynastie d’Afrique centrale, ou bien une médiocre petite démocratie tropicale dont, en une nuit, des putschistes lustrés, en costume, parfumés, peuvent à tout moment s’emparer. Nous avons dangereusement dérivé et nous sommes en danger, en grand danger. Nous sommes déjà très loin.
Scène du film « Le Cuirassé Potemkine » de Sergueï Eisenstein (1925)
Nous sommes toujours vivants. L’invraisemblable déferlement de violence que le gouvernement déchaîne contre nous ne nous a pas encore tués. Nous marchons encore, nous barbouillons des pancartes, nos levons le poing, nous faisons grève. Aujourd’hui encore, nous irons dire, dans la rue, une fois de plus, ce que nous disons depuis des semaines maintenant : non, nous n’acceptons pas sans révolte vos manœuvres, vos obsessions, vos mensonges, vos coups de force, vos coups de bâtons. Nous ne sommes pas dupes et nous sommes toujours vivants.
Oui, nous sommes toujours vivants, politiquement comme physiquement: il est incroyable qu’en France, nous en soyons aujourd’hui à devoir lancer cette phrase comme un défi à la face de ceux qui prétendent à la fois nous représenter et qui veulent en même temps nous réduire, nous humilier, nous contraindre et nous bâillonner. Et qui nous frappent au sang, en fourgon, en cellule, jusqu’au coma.
D’une certaine manière, toutes les manifestations sont l’occasion de compter les survivants. Faut-il rappeler, tout de même, que nous comptons des jeunes femmes violées dans nos rangs ? Des mutilés à vie ? Des fracturés, des éborgnés, des saignés, des scarifiés, et que nous sommes tous en même temps injuriés ? C’est ainsi pourtant, et le monde entier nous regarde, effaré. Impatient, aussi, de savourer avec nous notre victoire.
Parce que nous sommes increvables. Même rentrés dans nos maisons, même terrés chez nous par peur de la police, même réduits à l’humiliation par la morale qu’on nous fait, même silencieux, même défaits, même si l’on jette en prison ceux d’entre nous qui auront rompu les rangs pour se montrer debout, nous continuerons parce que nous serons toujours vivants. Et chaque fois que l’on nous demandera notre approbation, nous redirons ce que nous avons dit cette fois. C’est trop tard : nous sommes les vivants, les bruyants, les contradicteurs et ils ne sont pas les forces de l’ordre comme ils le croient, mais les forces du silence. Et, derrière le silence, se tient encore un monde entier qui toujours contestera. Ce à quoi ils s’attaquent est irréductible.
La République, c’est nous. L’ordre, c’est nous.
Les gouvernements meurent, pas les peuples. Les chefs politiques disparaissent, pas les nations qu’ils ont pu un instant commander. Alors la comédie actuelle est jouée : le président Macron et ses ministres ont perdu. Le tout est de savoir maintenant s’ils nous perdront en même temps qu’eux. Par amertume d’avoir perdu, de n’avoir pas été aimé, comme n’importe quel petit freluquet éconduit par une reine.
Il est significatif, tout de même, que ce gouvernement ne manie plus que le mensonge dès qu’il parle, et rien d’autre. Il ment sur tout : sur le contenu de ses lois, sur ses propres convictions, sur les raisons de ses actes, sur les conséquences de ses décisions, sur les faits qui ont lieu sous nos yeux, sur sa propre répression, sur les lois gouvernant notre pays, sur les parlementaires de gauche, sur ses propres candidats aux élections, sur la république, sur la paix civile, sur sa police — sur nous. Et désormais, même sur les victimes de sa hargne, comme sur ce jeune homme gravement mutilé et plongé dans le coma, sali par les autorités publiques avec la complicité obscène de tous les médias qui se sont faits les relais de leurs salissures.
Le gouvernement français, mal élu, ne se maintient donc au pouvoir que par des forces mauvaises et instables, qui n’ont rien à faire dans un pays vraiment libre, sinon peut-être pour notre amusement sur les estrades sur-éclairées du show-business : la péroraison, le mot creux, la calomnie, la prétention, la folie de grandeurs, le dogmatisme, le venin et le sang. Et il a le culot d’appeler cela l’ordre républicain. Mais les brutes ne commandent qu’aux abrutis. La République, c’est nous. L’ordre, c’est nous.
Car nos chefs à nous, ceux que nous voulons, ceux qui sont dignes de nous, ne voltigent pas sur de grosses motos, en uniforme trafiqué, maniant la trique, la bombe, la torgnole, l’insulte et la prison. Ils ne provoquent pas une foule en colère derrière des bandes armées. Ils ne violent pas la loi qu’ils sont censés faire respecter et ils ne frappent pas les citoyens qu’ils sont censés protéger. Ils ne mentent pas. Ils ne truquent pas. Ils ne préfèrent pas le riche au pauvre, le puissant à l’impuissant, le dominant au dominé, le faux au vrai, le mort au vivant, le chiffre à la chair. Cela, c’est le non-droit et c’est le désordre.
C’est-à-dire finalement que nous sommes les seuls vrais réalistes de cette époque…
Nos chefs à nous, ce sont avant tout des pensées. Ce sont les idées, les hautes idées que nous nous faisons de l’existence humaine, de nos rapports entre nous et avec le monde dans lequel nous vivons si peu de temps, et si pauvrement. Ils se trompent s’ils pensent que cela se négocie.
C’est-à-dire finalement que nous sommes les seuls vrais réalistes de cette époque de misère, d’arrogance et de feu : derrière ceux qui parlent pour nous, nous exigeons la dignité, le secours, l’amitié, la paix entre nous et avec les autres, le grand effort pour être à la hauteur des choses terribles, la justice et l’égalité, la maîtrise de nos vies. Et donc aussi — et c’est là que se concentre le choc — la destitution des Ubus rois, de leurs Dames, de leur Cheval à phynances et de leur Machine à décerveler.
Être de ceux qui prennent les paysages au sérieux, voilà un choix bien monacal et bien démodé. Mais est-ce si égoïste, quand on y pense ? Jouir pour un, c’est préserver la liberté pour tous de jouir. Et quand il ne reste plus rien, la beauté de certains lieux, à certaines heures, a le pouvoir de repousser la mort.
Faisons donc très attention aux taiseux, aux contemplateurs d’arbres ou d’océan : peut-être discutent-ils avec des forces terribles, alors que nous, nous sommes seulement occupés à des choses diversement stupides.
Qui peut nous dire à la fin si nous fabriquons des livres qui méritent ce nom ? Un écrivain n’a le secours de personne. Ni le public ni la critique ni notre entourage ne peuvent rien à notre lucidité ou notre idiotie sur notre propre travail. Seul l’éditeur devrait être, en théorie, le dépositaire secret et oraculaire de notre constance, de notre force, de l’importance de notre chaloupe dans l’océan absurde des livres publiés.
Mais le règne de l’argent pourrit même cela. Pour beaucoup, comme moi, c’est l’errance.
Avec mes éditeurs, je n’ai malheureusement eu que des relations frustrantes, quoique excitantes, de « coup d’un soir ». Car nous sommes aujourd’hui domestiqués par le monde que l’humanité s’est lentement fabriquée, avec notre concours et malgré nos protestations. Et ainsi, malgré eux peut-être et malgré certains d’entre nous, nous autres écrivains sommes poussés à n’être que des mercenaires et nos éditeurs des commerçants. C’est le far-west. Ou pire : la comédie du far-west, avec des acteurs rétifs jouant au service de quelques vedettes
Décidément, notre époque est trop détestable pour que je sois moderne. Ce serait coller à elle et donc, en fin de compte, la justifier. Je ne me plains pas, ou si peu finalement. L’insuccès pousse à la solitude, mais tout y est en ordre.
Le désaveu infligé à la Russie, aujourd’hui à l’Assemblée générale des Nations unies, après une semaine de sang, d’effroi, d’impuissance et de bêtise, m’a révélé quelques idées simples. Que la diplomatie pouvait être d’une puissance sous-estimée. Et qu’en France nous avons été indignes d’une nation civilisée.
Il y avait quelque chose de bouleversant et d’apaisant de voir, tout à l’heure à New York, le défilé des représentants des États membres de l’ONU devant l’Assemblée générale, tous ou presque exigeant de la Russie qu’elle respecte son voisin l’Ukraine, tous ou presque exigeant un programme unique : une désescalade de la guerre, un cessez-le-feu immédiat, un cycle de pourparlers.
Tout cela était articulé dans un jargon de diplomates, policé et corseté, au pied de l’immense mur d’or encadré de marbre vert et noir, frappé de l’insigne des Nations unies, qui borde l’East River, dans l’air froid de la climatisation, le crachotement et l’écho des petits micros pliables d’ambassadeurs patauds portant un badge autour du cou. Et c’était à la fois pathétique et civilisé, dramatique et tranquille — comme un moment digne et grave de notre Histoire, au fond, comme est l’Histoire moderne en tout cas, quand elle se déroule dans le cadre du droit, du protocole, d’une charte, d’un règlement, d’une entente mutuelle sur des règles communes.
Cela m’a rappelé, en vrac, que la diplomatie pouvait être un instrument d’une grande tenue et d’une grande puissance, que les sections parisiennes en 1792 défilèrent devant les députés de la Législative en criant Vive la loi !, que le nombre, en diplomatie comme dans la rue, est une force toujours sous-estimée. Et sur moi, cela a eu l’effet d’un baume, d’un élixir calmant mon écœurement devant l’incapacité que nous avons eue, en France, d’affronter la crise actuelle avec le respect de l’intelligence des mots et des idées, du passé et de l’avenir, le respect des vivants, des morts et des géographies qui font ordinairement la culture.
Comme d’habitude, toutes sortes d’images fausses, de crétins bavards, de bibelots sentimentaux et obscènes ont envahi nos médias.
Car ces derniers jours, le spectacle lamentable du débat public a été indigne d’une nation comme la nôtre. On a vu toutes sortes de vedettes faire assaut de sottises, de calomnies, de faux effarements, et même d’appels aux armes. Le gouvernement a été inconsistant et parfois burlesque ; le Président, narcissique et calculateur ; les poutiniens d’opérette de l’extrême-droite ont bafouillé leurs âneries réchauffées pour la circonstance, rajoutant tout de même pour l’occasion quelques êtres humains sur la liste de ceux qu’ils détestent et souhaitent faire souffrir : rien de nouveau, en somme. Et comme d’habitude en temps de guerre, toutes sortes d’images fausses, de lieux-communs, de crétins bavards, de bibelots sentimentaux ou obscènes ont envahi nos médias.
Et enfin hier à l’Assemblée nationale, les huées, les injures, les infamies (« cinquième colonne », « traître », « agents de Poutine »…) qui ont été jetées contre Jean-Luc Mélenchon — qui demandait lui aussi une désescalade de la guerre, un cessez-le-feu immédiat, un cycle de pourparlers —, ont achevé de déshonorer les bouches en cœur qui se prennent pour des justiciers, et qui prétendent nous représenter ou nous distraire. Que l’on me pardonne : je dis que l’on peut s’opposer en politique en respectant ses propres électeurs, les électeurs de ses adversaires, et la simple dignité civique, mais ce n’est manifestement pas l’avis des meilleurs d’entre nous.
Admettons que nous sommes un pays malade et que ceux qui gouvernent nos corps et nos esprits ont soif de violence. Il faut alors regarder ailleurs pour retrouver le goût de vivre.
Et justement : aujourd’hui, en regardant le débat à l’ONU, je me suis senti rassuré par le fait que des hommes et des femmes, paisiblement, ont pu s’inscrire sur une liste d’orateurs pour une session d’urgence ; qu’ils ont pu s’appliquer à écrire des discours au nom de leur patrie ; que timidement, la bouche sèche, impressionnés et craintifs, ou bien fiers et contenus, ils se sont avancés vers le podium et ont attendu qu’une présidence placide leur donne la parole ; que les îles Salomon ont pu tenir la tribune autant de longues minutes que les États-Unis d’Amérique et la Fédération de Russie ; que les représentants des « grandes puissances », comme on dit, ont pu dérouler leur mauvaise foi sans être interrompus, tout en étant suivis par le démenti cinglant apporté, dans la foulée, par l’ambassadrice du Bhoutan. Je me suis senti, comme citoyen, grandi par cet événement ; et comme être humain, j’ai retrouvé un peu d’espoir, alors que la menace d’une guerre totale et annihilatrice, pour la première fois de ma vie, est une réalité.
Permettez-moi de faire comme le représentant de Saint-Vincent-et-les-Grenadines l’a fait cet après-midi.
Oui, la civilisation, c’est bien cela : ce sont de petits bonhommes, de petites bonnes femmes mandatés, courtois et disciplinés, trottinant sur la moquette et grimpant à la tribune de l’ONU, parlant aux Russes, parlant aux Américains, parlant en lisant un petit papier à la grande broyeuse tragique qui emporte le monde, pour dire leur point de vue, avec des mots que tout le monde peut comprendre. Cela peut paraître ennuyeux, oui, mais il est certain que la barbarie est de l’autre camp : le camp de ceux qui disent que négocier, c’est se soumettre, qui exigent plus de violence, plus d’armement, plus de soldats, sans jamais que l’on parle, sans jamais que l’on contredise les chefs, sans jamais que la petite musique parfois ridicule de la discussion ne vienne déranger les tirades inconséquentes de leurs forts-en-gueule.
Alors, permettez-moi de faire comme le représentant de Saint-Vincent-et-les-Grenadines l’a fait cet après-midi : oui, je l’assume, j’exige moi aussi une désescalade verbale et militaire, un cessez-le-feu immédiat, des négociations sans conditions. Et j’ajoute même ma touche personnelle : une paix durable pour une Ukraine libre et souveraine, et pour l’Europe entière, Russie comprise. Je l’exige, depuis la feuille blanche sur quoi j’écris. Je l’exige, et tant pis si cela ne sert à rien et que nos vedettes de la radiotélévision me traitent de capitulard : moi, avant que nous sombrions dans la nuit sans contrôle dans laquelle ils vont nous précipiter si l’on ne les contredit pas, je l’aurais exigé — si un jour on fait le compte de qui a fait quoi.
Je suis convaincu que ce n’est pas stérile ; du moins que ce pourrait ne pas l’être, si l’on respectait la petite civilisation montée et tenue debout, étrangement, par l’Organisation des Nations unies. Car à la fin, je l’avoue : la conclusion de cet après-midi historique à l’ONU m’a mis les larmes aux yeux, puisque j’ai vu, pour la première fois en une semaine de guerre, que cette haine barbare qui s’est déchaînée sur l’Ukraine pouvait être contrée. Les amis, le vote final a été la première défaite publique de la Russie.
L’agresseur a été condamné, démenti, rencogné en compagnie d’une poignée d’États parias perdus dans les fumées de leurs petits calculs, face à un salle entière lui disant qu’il était seul. Qu’il était seul, et qu’il avait tort. C’était terrible, et déstabilisant comme un espoir que l’on retrouve après l’avoir perdu. Comme l’a bellement et tristement soupiré l’historien François-Xavier Nérard aussitôt après le vote : « Pauvre Russie, par qui es-tu soutenue ? » Oui, par qui ? Et pour quelles stupides raisons ? L’écrasante majorité de l’humanité, réunie en nations, l’a désavouée publiquement, les yeux dans les yeux. Sans verser une goutte de sang. Avec de petits papiers pliés en quatre, aussitôt remis dans la poche, et un scrutin à main levée. Quelle folie ! Quelle victoire beaucoup plus grande, beaucoup plus importante, beaucoup plus significative que celles où l’on compte les cadavres !
J’ai rappelé ce matin les horreurs que l’on pouvait lire sur Jaurès, en 1913 et 1914, dans les journaux français. Au-delà de mes opinions personnelles qui ne pèsent rien et importent peu, j’ai fait cela pour suggérer que l’on préserve l’espace public du mensonge patriotard, du chauvinisme, du sentimentalisme, du bellicisme irresponsable et de la soif de violence. C’est le pire de nous-mêmes.
Nous autres journalistes passons notre temps à nous réclamer de la distance, de l’objectivité, de la raison, de la neutralité. Et voici que le double effet de la campagne électorale et de la guerre en Europe fait tromper, délirer, mentir et dissimuler. Je ne m’y fais pas.
Je repense souvent à l’accent de tristesse qui parcourait l’éditorial d’Albert Camus dans Combat, à l’annonce du bombardement d’Hiroshima. Contre ses confrères, contre l’opinion commune, il y décrivait bien le déchirement qu’un être humain sensé, faisant l’effort de garder son sang-froid, ressent devant la guerre et ses outrances obscènes et massacreuses, et ses ignobles « nécessités ».
C’était anachronique, mais c’était juste et terriblement vrai. Alors voici mon propos : nous avons tous le cœur et l’esprit déchirés par la violence que Poutine déchaîne contre nos frères et sœurs d’Ukraine.
Cette guerre n’est pas lointaine ou circonscrite : elle est, de l’avis des meilleurs, extrêmement dangereuse et imprévisible. L’enjeu n’est rien de moins que la paix du monde. Un archipel de lignes de front et de haines peut à tout moment s’embraser en Europe et ailleurs.
Alors, nous au moins, protégeons ce que là-bas les tueurs cherchent à détruire : un espace sain et préservé pour parler, pour se contredire, dans le but d’aider nos gouvernements à agir, libérés des excommunications, des mesquineries et de la bêtise.
Donc, on doit pouvoir parler dès maintenant de la paix, des hypothèses pour la paix, des conditions de la paix, des acteurs de la paix. Ou alors nous choisissons consciemment la guerre et alors, oui, il faudra faire taire tous ceux qui ont cherché les moyens de l’arrêter.
Je ne parle même pas pour moi-même : je suis incompétent sur ces sujets-là. Mes sujets à moi sont ailleurs, mais j’exige, comme citoyen, que le lieu de la parole publique, dans mon pays, soit digne du moment de l’Histoire, de la tragédie horrible dans laquelle est entrée l’Europe.
Je fais seulement le pari que l’une des clés pour éviter l’effondrement général, l’effet domino terminal, c’est la capacité des amis de l’Ukraine à maintenir un niveau de conversation qui ne soit pas réduit au jargon grossier d’un bulletin du ministère de la Guerre.
Francisco Goya, Autoportrait dans l’atelier, 1790-1795 (Académie royale des beaux-arts de San Fernando).
J’écris beaucoup, ces temps-ci. Pas des billets politiques ou des articles de journaliste, non. Un livre volumineux, dense, rhapsodique, bondé, un peu mozartien, rendant compte de la vie entière d’un homme, de sa naissance à sa mort. Une entreprise folle et irresponsable — farfelue et terrifiante, comme cette toile de l’autre fou de Goya.
Dans les années 1790, Francisco Goya se peignit lui-même couronné d’une auréole de lumière. Mais il n’y eut rien de mystique dans cet autoportrait, bien au contraire : tout y fut prosaïque, banal même pour qui l’avait visité dans son atelier, bien concret tout simplement, et tout à fait comique dans son côté ordinaire : sa couronne était un cercle de fer hérissé de piques à chandelles posé sur le rabat d’un chapeau de cocher de fiacre, lui permettant d’y voir clair en peignant dans la pénombre, de se pencher et de pencher en même temps que son buste, que sa face d’Aragonais, un halo d’éclairage sur la toile face à lui. Ci-devant : un Saint-François amusé et blagueur, tombé du ciel en faisant patatras, la palette barbouillé à la main gauche, le pinceau dans la main droite, soudain sérieux pour nous regarder en face.
Disons que cette toile fut son envers du décor, son invitation dans la coulisse de l’appartement de Madrid où il représenta tout ce que l’Espagne comptait alors de grands de ce monde et de célébrités insignifiantes : l’autre côté de la sale gueule de traître de Manuel Godoy, de la tête bouclée de son ami Ferdinand Guillemardet ou de l’ennui léger, tchekovien, absolument tragique, de la comtesse de Chinchón.
On me dira que je parle sans cesse de Francisco Goya, ou à peu près. Peut-être, mais comment s’empêcher de parler de lui, une fois que l’on a été invité dans son studio, que l’on a été convié par lui à le regarder dans la splendeur du contrejour madrilène, que l’on a été incité à se moquer gentiment de ses ballerines de precioso, de ses bas de diestro, de son veston de torero à la pointe de la mode ? Ce spectacle est redoutable : il est impudique, il est burlesque, il est somptueux, il est plein d’esprit, plein de tristesse, plein de joie de vivre et de faire — il est génial et absolument politique. Car il invite tout le monde à l’imiter.
Mon idée à moi est de rendre compte d’une vie. Je cherche à dire ce que l’Histoire ne peut pas dire, ne sait pas dire, n’a pas le droit de dire.
À toi, à moi, Francisco Goya ? D’accord, c’est donc ce que je fais régulièrement pour moi-même, depuis quelques semaines. Marchant dans la ville, conduisant sur de longues routes, me déplaçant d’ici à là, seul et dans le silence : c’est mon propre autoportrait dans l’atelier qui me vient à moi aussi.
J’ai déjà dit que je me suis engagé voici — quoi ? — deux ans, trois ans, dans l’écriture d’un roman volumineux, retraçant l’existence romanesque, étrange et scandaleuse du premier maire d’Arles, Pierre-Antoine Antonelle, « aristocrate et révolutionnaire », ainsi que l’a qualifié son biographe Pierre Serna. Mais mon projet n’est pas de relater seulement les événements de sa vie, de faire de l’Histoire ; cela, Pierre Serna l’a déjà fait, et avec une maestria, une finesse, une intelligence que je n’ai pas et qui, de surcroît, est caractéristique de son métier, à tous les sens du terme.
Non, mon idée à moi est de rendre compte d’une vie. Je cherche à dire ce que l’Histoire ne peut pas dire, ne sait pas dire, n’a pas le droit de dire : les mouvements de l’esprit et de l’amour, le rôle des secrets, les détestations et les mièvreries ordinaires, les distractions, les hontes sexuelles et politiques d’un homme errant malgré lui dans son époque, avec son époque, malgré son époque, et s’efforçant comme nous tous d’y trouver son bonheur, ou du moins quelque chose de satisfaisant pour son désir, ses névroses et ses idées, et qui mérite de s’appeler une vie — bref, de relater une expérience.
Je ne sais pas si je fais bien, si je fais mal, si c’est lisible, si c’est illisible, si c’est aberrant ou si c’est juste.
Mais l’exercice est difficile, les amis — difficile, fou et irresponsable.
Fou parce que l’entreprise est extrêmement solitaire, ingrate, laborieuse, longue, torturante, et que cela seul me tient éveillé et vivant, tout le reste — emploi, vie ordinaire, miroir — n’étant qu’une suite de déconvenues, de frustrations et de petites misères banales et sans intérêt. Fou, parce que, dans cet exercice d’ermite, sans grand monde à qui parler, j’ai intérêt à réfléchir à deux fois avant de m’avancer, avant de me lancer dans les années qui passent et qui s’écrivent l’une après l’autre, de 1747 à 1817. Je peux chuter à tout moment et ce ne serait grave que pour nul autre que moi-même.
Je ne sais pas si je fais bien, si je fais mal, si c’est lisible, si c’est illisible, si c’est aberrant ou si c’est juste — si, tout simplement, c’est un livre.
Et c’est irresponsable, parce que je n’ai pas d’éditeur. Que l’on ne flaire pas nécessairement la bonne affaire dans mes parages. Que mes cinq précédents livres n’ont guère été adoubés par le petit milieu qui me permettrait d’en approcher avec confiance. Que je doute que le manuscrit intéressera des inconnus. Que je n’aime pas aborder les inconnus. Que je suis disposé à ne jamais le publier. Que je suis préparé à le rater, littérairement. Que je ne sais même pas comment m’y prendre pour le faire paraître, lorsqu’il sera fini, d’ici un an ou à peu près.
Pourquoi s’infliger des choses pareilles et les faire quand même ? Lorsque je n’écris pas, ce sont toutes ces questions qui occupent mes pensées, le long de mon chemin, travaillant pour gagner ma vie sans rien dire à personne ou, comme maintenant, marchant dans la ville, conduisant sur de longues routes, me déplaçant d’ici à là.
Mais Francisco Goya m’a appris comment mener ce genre d’introspection, cette exploration de spéléologue amateur du fond de sa conscience, si l’on veut être un peu sérieux : en portant sur la tête cette même couronne de chandelles, indispensable pour voir dans le clair-obscur, ingénieuse et un rien grotesque ; et l’assumant, la montrant et s’en moquant.
Alors voilà qui est fait. Je déclame sur ma caisse à savon : AUTOPORTRAIT DANS L’ATELIER. Décidément, sans lui, sans Francisco Goya, les gens comme moi seraient perdus.
Sous le titre « Journées 1925-1944 », le premier tome de l’intégralité du journal du poète et diplomate grec Georges Séféris est paru aux éditions Le Bruit du temps. Ceux qui savent que la médiocrité de l’époque exige, de nous tous, autre chose que la résignation ou l’enthousiasme doivent se le procurer. Et ainsi comprendre ce qui a fait de cet homme, de sa parole écrite et secrète, l’une des rares clés disponibles pour vivre à la hauteur de la vie humaine.
Quiconque a manqué d’aimer le poète grec Georges Séféris a pour ainsi dire manqué une éclipse de soleil pour préférer aller voir une sottise au cinéma. Voilà pourtant un homme moderne, au sens où l’on déplore désormais les âneries de la vie moderne ou l’abrutissement des temps modernes. Perdu, embourbé, enrôlé dans une époque désespérante, et cela avec des médiocres, des violents et des dépressifs, il a cherché à préserver, pour lui-même et pour sa femme Marô, une maigre bougie allumée : celle, incompréhensible, agaçante, de la grandeur humaine, qui maintiendrait visible sa course éperdue et gratuite sur les plages après l’ombre des nuages, sa résolution entêtée, ses principes, son goût imbécile et illogique pour la fraternité et l’honneur.
Pour ma part, sa poésie et les extraits déjà parus au Mercure de France de son Journal m’accompagnent depuis très longtemps. Depuis ce jour où, étudiant en Sorbonne, errant dans une librairie, cherchant comme depuis mon adolescence — depuis que les livres d’Albert Camus m’avaient fait comprendre que je n’étais pas seul et que c’était permis — à retrouver dans les œuvres de l’homme la lumière du grand jour méditerranéen, avec sa férocité, sa vérité, son impitoyable chef d’accusation et sa voluptueuse langueur, j’ai ouvert le petit volume corné des Poèmes de Séféris. Ce petit livre de poche, je l’ai toujours ; je l’ai traîné avec moi dans tous mes voyages jusqu’à mon dernier séjour en Grèce, en 2016, où la violence de nos trahisons m’a sauté une dernière fois au visage, cette fois brutalement, et que j’ai résolu de cesser, politiquement, de me comporter en hypocrite.
Séféris est un homme sûr. On peut le suivre et l’écouter, il ne trahit pas. Il parle droit, poliment, mais dru. Il fâche, il est affreusement juste, il est républicain et antifasciste, il est traditionaliste et défait, il attriste et sème chez nous la confusion. Mais il ouvre toujours la fenêtre de sa grande maison devant la mer sur autre chose que notre misérable banalité.
Celui qui n’a jamais aimé aimera, Dans la lumière. Et tu es Dans une grande maison pleine de fenêtres ouvertes, Courant de pièce en pièce, sans savoir De quel côté d’abord jeter les yeux. Parce que les pins, le reflet des montagnes et le chant des oiseaux Vont disparaître. La mer va se vider, vitre émiettée, du Nord au Sud, Tes yeux vont se vider de la lumière du jour, Ainsi que se taisent, tout d’un coup, ensemble les cigales.
La Grive, 1946 (Traduction de Jacques Lacarrière et Égérie Mavraki)
Il n’avait l’air de rien : d’un aimable fonctionnaire rondouillard, d’un fils de professeur, lui-même lettré, chauve, mauvais danseur, fumeur et timide ; il avait une voix rocailleuse et fanée de rouleur de cigarettes, de réciteurs de vieilles chansons, d’oncle mélancolique ; il aimait le général Macriyannis et le républicain Vénizélos, les vieux hommes analphabètes, les faux idiots et les peintres de paysages naïfs, les chiens paresseux, les gens prisonniers de leurs habitudes. Séféris était un Grec ordinaire, habité par une Grèce invariable — terrible, accusatrice, indéniable et splendide. Tout cela est vécu dans ces Journées et dit simplement, comme si — pauvres de nous — nous étions ses amis.
Et à la fin je crois que le livre est le lieu parfait pour rencontrer cet homme : après tout, cela nous contraint à nous taire un instant pour écouter jusqu’au bout la prière, le thrène, l’hymne noir et solaire de ce Juste, de ce héros rase-moquette du vingtième siècle — souvenez-vous, ce siècle où il existait encore des poètes, et où l’on achetait leurs livres pour, parfois, les lire à table, en famille, le dimanche ; ce siècle qui a donné naissance à cette drôle de race générée en France par Lamartine et Hugo, la race des poètes-diplomates — Vinicius de Moraes, Octavio Paz, Pablo Neruda, Miguel Ángel Asturias, Saint-John Perse… —, ces anomalies qui terrifiaient les dictateurs. Des milliers et des milliers d’Athéniens suivirent d’ailleurs le corbillard de Séféris en 1971, la tête enfin relevée, narguant les lugubres colonels qui se prétendaient leurs chefs en récitant son poème Reniement mis en musique par son ami Théodorakis : ainsi, ils disaient merde — ou plutôt όχι ! — à vous autres qui avez oublié qui nous sommes, avec les mots du petit monsieur ayant été l’ancien secrétaire général du ministère grec des Affaires étrangères qui, en 1940, avait dit merde à Mussolini.
Notre nouveau siècle, étrangement, alors que nous aurions tant de raisons de l’empêcher, voit sans panique l’extinction de cette guilde sentimentale, extralucide et affligée dont les derniers membres survivants un à un disparaissent dans notre vie à nous. Nous aurions pu au moins être mélancoliques, mais non : il semble bien que nous nous en foutions.
Alors pour se convaincre de sauver encore ce qui peut l’être, pour s’efforcer d’aimer Georges Séféris, le beau livre paru dans une traduction courageuse de Gilles Ortlieb me paraît indispensable. L’écrivain Hédi Kaddour a donné hier dans Le Monde des Livres, et bellement, comme d’habitude, des raisons impérieuses de l’acheter.
Ferdinand Guillemardet, ambassadeur de France en Espagne, Francisco Goya, 1798 (Musée du Louvre, Paris).
L’époque est tellement affreuse, la parole publique tellement dévastée que je ne vois pas quoi ajouter. Sinon peut-être des bribes de songes, des fumées psychotropes pour nous conduire, comme Virgile conduit Dante, dans notre petit enfer intérieur où le monde est tellement plus intéressant.
Ferdinand Guillemardet nous attend tout au bout. Il est assis dans son grand cadre de bois, retourné vers nous, dans une étrange contorsion de son corps, sur le mur du fond de la Galerie du bord de l’eau, un cul-de-sac du Louvre. Il semble assis à la table nappée de dentelles sur quoi trône son beau chapeau noir à plumet tricolore, et que nous l’ayons surpris dans son exil espagnol, comme pivotant sur sa longue écharpe de soie bleu blanc rouge à pompons dorés d’ambassadeur de la République française, cette sœur à problèmes de l’Europe, indisciplinée, agressive, péremptoire et géniale, patrie des lois avancées, des coups de pied au cul du trône renversé.
Mais tout le monde ici se moque de sa présence, de ses yeux ronds lancés vers nous. Les visiteurs du Louvre sont parfaitement indifférents à la beauté des épais coups de pinceaux qui ont fabriqué cette créature, à l’omniprésence du bleu blanc rouge, à la vérité, à la tâche de peinture blanche qu’un imbécile, ou que Goya lui-même, a fait en bas à droite, dans le brun de l’ombre. Ici, c’est un cul-de-sac, le bout du bout du musée, par où l’on accède à plus rien qu’à Ferdinand Guillemardet nous regardant, avec ses petites bottines pointues et sa main repliée bizarrement sur sa cuisse. Ils arrivent, lèvent le nez, cherchent une issue et font demi-tour : l’escalier est derrière, un peu caché.
Car outre ces fous de Français, il aimait aussi les femmes tristes, les hommes seuls, les imbéciles, les petits gros, les dames un peu vilaines mais fières d’être assise dans le beau fauteuil du peintre.
La scène est en 1798, à Madrid. Goya l’a peinte — l’Aragonais Francisco José Goya y Lucientes, un petit gros tout frisé, obséquieux, sourd et adorable, mélancolique aussi, aimant les Français, tout peintre de la cour royale d’Espagne qu’il était.
Nous sommes dans son atelier, j’imagine. Y passaient toute la bonne société de la ville, mais aussi les petits favoris de l’artiste certainement, les modèles sans nom ou bien traînant des noms trop considérables pour tenir sur une toile, à quoi le peintre alors répliquait astucieusement en ne peignant que le fond de leur âme. Car outre ces fous de Français, il aimait aussi les femmes tristes, Goya, les hommes seuls, les imbéciles, les petits gros comme lui, les dames un peu vilaines mais fières d’être assise dans le beau fauteuil du peintre, devant le haut fond noir, acajou, chocolat ou crème, ce vide où ne règne qu’elle et puis lui, le peintre de Fuendetodos dans l’ombre, dans notre dos de spectateur, avec sa couronne de bougies sur la tête, sa palette gluante et ses doigts barbouillés. Tous étaient ses petits favoris, les barons et les comtesses de sa petite cour personnelle, en plus de son fils Javier, de la pauvre Josefa son épouse et de tous les singes qui traînaient par là, les doigts chapardant ses biscuits et dégueulassant ses jolis canapés de brocart.
Guillemardet venait y boire du vin d’Aragon. Il avait hébergé Goya dans son ambassade lorsque les questeurs sadiques de l’Inquisition avaient cherché à lui extirper ses Caprices de la tête ; ce roublard lui devait bien ça.
Le docteur de Guillemardet, qui abandonna sa particule ridicule comme tout le monde, était un politique ; il n’aimait pas les évêques, il détestait les marquis, il conchiait les frères Lameth et les officiers de l’armée royale.
Ferdinand était Bourguigon, de vieille souche de Saône-et-Loire. Avant d’être député à la Convention nationale et avant d’être ambassadeur de France en Espagne, il était le maire d’Autun, là-bas. C’était le docteur de Guillemardet, comme on disait ; il avait guéri les malaises des gens du coin pendant des années avant la Révolution. Il n’était pas spectaculairement intelligent ou méchant comme l’évêque Talleyrand, il n’était pas hautain et splendide comme les frères Lameth qui étaient venus faire leur lycée dans la ville, mais aussi brutaliser quelques filles. Non, le docteur de Guillemardet, qui abandonna sa particule ridicule comme tout le monde, était un politique ; il n’aimait pas les évêques, il détestait les marquis, il conchiait les frères Lameth et les officiers de l’armée royale. La Révolution en fit donc l’un de ses frères.
Mais on dit aussi qu’il fréquentait les bordels, beaucoup, beaucoup trop. Il y ramenait ses cheveux tout bouclés, ses favoris d’Américain, sa bouille ronde et rose de joli monsieur, ses grandes mains agiles et perverses. Il paraît qu’il y attrapa une maladie et que c’est elle qui le rendra fou à la fin ; car Ferdinand Guillemardet mourra à quarante-quatre ans à l’asile de Charenton, faisant sous lui, déjà envolé pour toujours avant que son corps ne meure.
Le gardien ne sait pas qu’au-dessus de lui l’ambassadeur de France en Espagne et son bouillonnement bleu blanc rouge, provocateur, libérateur, sa belle tête de représentant représenté sous sa tignasse toute bouclée, regarde son ami Goya.
Aujourd’hui, Ferdinand Guillemardet nous attend, là-haut, au Louvre, dans son cul-de-sac, juste après les songes pénombreux et hallucinées du Greco, en compagnie de deux autres camarades d’atelier de Goya, enfermés dans la même solitude que lui, au bout du bout du musée.
Un gardien s’en moque absolument : il regarde des films sur son téléphone portable, assis au pied de la toile, comme un maton de la pénitentiaire, gardant distraitement une image enfermée dans sa cellule. Il ignore ce qui se passe ici. Il ne sait pas qu’au-dessus de lui l’ambassadeur de France en Espagne et son bouillonnement bleu blanc rouge, provocateur, libérateur, sa belle tête de représentant représenté sous sa tignasse toute bouclée, regarde son ami Goya, dans une drôle de pose en colimaçon, et que nous sommes entre eux deux, invisibles, insignifiants, mais inopportuns, comme l’intrus d’une conversation de café qui ne sait pas quand s’en aller.
Et nous aussi sommes des ignorants, ou au moins des oublieux : car c’est sans doute volontairement que nous ne voulons pas nous souvenir — malgré la piqûre de rappel que nous a malicieusement inoculé Pierre Michon dans ses Onze accrochés ici même — que oui, là derrière, derrière le grand cadre où Ferdinand Guillemardet nous attendra pour l’éternité, derrière le dernier mur du musée, au deuxième étage du Pavillon Égalité donnant sur la Seine, siégeait jadis le grand Comité de Salut public, celui de l’hiver de l’An II, celui de Robespierre, Saint-Just et Couthon, de Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, de Carnot, de Lindet, des deux Prieur, de Jean Bon Saint-André — celui qui glaça le cœur des Français et qui aussi sauva le pays de la honte, de l’occupation étrangère, du démantèlement, de l’humiliation définitive dont il ne se serait jamais remis, et sans lequel, j’en suis certain, il aurait perdu jusqu’à son nom.
Ce tableau n’a pas été accroché là par hasard : il est la croix rouge indiquant la cachette du trésor. Ferdinand semble garder ce secret. Mais il faut l’interroger, pourtant. À moi, il a répondu.