Les poutiniens

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Une chose me frappe depuis plusieurs mois. On croirait que la figure du Mal brocardée par l’industrie médiatique occidentale, Vladimir Poutine, est pourtant le modèle dont rêvent nombre de nos managers.

Pauvres managers ! Ils ne comprennent ni les ressorts de l’Etat, ni les mécanismes républicains. Mais c’est assez logique : ce n’est pas leur monde. Et le peu qu’ils en savent, ils l’ont appris en potassant les séries télévisées ou les communiqués des ONG.

Que l’opposition de gauche proteste, contrecarre et détricote verbalement leur agissements quotidiens est, à leurs yeux, incompréhensible. Que les porte-parole du camp d’en face fassent assaut de critiques et de propositions alternatives est, selon eux, dangereux et irresponsable. Il est vrai que lorsque l’on croit avoir soi-même avalé la démocratie, toute opposition semble putschiste. Imaginez une seconde : et si les citoyens se mettaient à les écouter, ce serait une catastrophe, il faudrait changer de dirigeants et de politique ! L’horreur. Les heures sombres. La dictature.

On ne fera pas l’affront de rappeler aux managers de la France que, ici, contrairement aux Etats-Unis où la Constitution originelle est quasiment sacrée, les institutions, ça se conteste, l’Etat, ça se change et la démocratie, ça se pratique. Je crois même me souvenir qu’un jeune banquier avait signé un livre intitulé Révolution, en 2016, dans lequel il évoquait ces menues questions. Mais bref, ils ont dû passer rapidement les chapitres politiques pour savourer plus vite l’extatique génie mécaniste de ses trouvailles économiques, qui du reste, depuis 2017, ont fait la preuve spectaculaire de leur efficacité.

Fantasmer et psychiatriser les désaccords, criminaliser la critique, hystériser les conflits, fétichiser les résultats tordus des scrutins de 2017, voilà ce qu’ils font depuis leur avènement aux affaires de l’Etat. Afin de se maintenir au pouvoir, ils mentent pour salir, dissimulent pour se protéger, font passer la violence pour de l’héroïsme. On se croirait dans Mad Men, House of Cards ou The Big Short. Ou bien, plus terre-à-terre, au sein de la lieutenance d’une multinationale, Total, Monsanto ou JPMorgan Chase.

L’idéal, c’est le silence des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne.

Mais si ce n’était que ça ! Le pire est qu’ils ne sont pas cyniques. Ils y croient vraiment, comme si eux aussi étaient oints de la manifest destiny qui soi-disant nimberait les Etats-Unis d’Amérique depuis leur épouvantable XIXe siècle. Résultat : tout l’édifice social bâti laborieusement pendant deux siècles en France, toute la philosophie qui sous-tend l’exercice de l’Etat sur le Vieux Continent est considérée comme caduque, démodée, ancien monde : le travail parlementaire, le débat rhétorique, la contestation philosophique, l’expression vibrante des différences, le vote.

Comme quoi, le soft power américain est au moins aussi déstabilisant pour les démocraties européennes que les manigances du soft power russe, contre lequel, pour parler cash comme on dit, les tenants de l’ordre impérial brûlent de légiférer. On ignore si l’étape suivante sera la traque aux biais de connaissance insufflés par les Britanniques ou la propagande prosélyte distillée par le Qatar. Voire si, dans un élan purificateur propre à notre époque de juges-pénitents, on va s’attaquer prochainement à la fermeture des confréries de tastevins actives à l’étranger et au rappel dare-dare dans notre belle patrie de nos chefs étoilés, au retrait de notre siège de l’Organisation internationale de la Francophonie ou, mieux, à la fermeture des Instituts de France, des Alliances françaises et de France Médias Monde, instruments élégants et efficaces du soft power français. Mais passons.

Pour les managers, tétanisés comme tout petit-bourgeois par les voix qui tonnent et les odeurs un peu fortes, l’idéal, c’est le mutisme des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne. L’autre, c’est un exagéré. Les adversaires, « les extrêmes ». Or la politique, c’est l’art d’organiser pacifiquement les conflits, pas celui de gérer dans la fluidité l’entreprise-pays. En Europe, les mécontents ont la fâcheuse tendance à rappeler cette règle simple aux tenants du pouvoir, parfois avec des fourches, d’autres fois avec leur nombre, souvent en salopant les tapis.

C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique.

Mais ne soyons pas injustes. Pour la plupart, les managers de l’équipée d’Emmanuel Macron, et leur chef en premier lieu, ne sont pas des hommes ou des femmes d’Etat. Députés, hauts fonctionnaires, ministres, conseillers, journalistes ou porte-serviette, ce sont des gens venus de l’entreprise, formés par elle ou destinées à elle. Moulés dans des business schools ou assimilés, que ce soient des instituts de formation politique ou des écoles de journalisme, on leur a appris à mépriser les emmerdeurs, les chipoteurs, les syndicalistes, les ralentisseurs, les frileux. Cadres supérieurs ambitieux, super-comptables piqués de Public Affairs (ainsi qu’on a anglicisé la République à Sciences-Po), serviteurs zélés du pouvoir de proximité que sont les réseaux d’influence façon LinkedIn, théoriciens des public services privés qui doivent remplacer nos « services publics » nationaux, ils ont oublié une donnée tout de même importante, dans un pays comme la France qui produit des livres, des visages et des mots d’ordre à ne plus savoir qu’en faire. Souvent, « ceux qui ne sont rien » en sont restés, eux, à la soif de grandeur, aux petites folies et au souffle brutal de l’Histoire, tels qu’ils peuplent encore les têtes de quelques écoliers attentifs, tels qu’ils prévalent dans les parages depuis la démocratie athénienne, les Gracques et les empereurs de Rome, Charlemagne en son palais octogonal, Louis XI et Charles le Téméraire, en passant par la Convention de 1793, les banquets républicains de 1848 ou les chicayas sanglantes de la Commune de Paris. Faire de la politique, c’est contester l’ordre dominant.

Mais dans l’esprit des managers, les glorieuses émeutes ne devraient pas peser lourd face à leurs campagnes de moralisation du quidam, seule traduction dans leur esprit de ce que peut être la politique, c’est-à-dire faire une leçon de maintien à ceux qui crottent le vivre-ensemble avec leurs doigts dans le nez. C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique. Alors que, dans les bistrots, sur les marchés, dans les salons face à la télé, dans les salles municipales, les théâtres, les radios libres, les forums, les ronds-points, les manifs, les réunions, les cuisines, devant les machines à café, à son bureau, on ne fait que ça. Mais pour eux, ce sont des pratiques archaïques, absurdes et inutiles. Comme l’astrologie, au fond : on peut faire du fric avec, mais ce n’est pas sérieux.

Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin…

Un monde sans politique, voilà leur rêve. Un monde humain sans humeurs, rêve délirant rejoignant l’absurde prétention journalistique contemporaine qui affirme n’avoir affaire qu’à des faits, rien qu’à des faits, résolvant d’un seul coup, grâce aux lumières de Christophe Deloire et des Charlots subséquents, des siècles de dilemmes épistémologiques.  Un monde sans conflictualité, sorti de l’Histoire, l’ayant rendue caduque, obsolète et suspecte. Un monde où le flûtiste Emmanuel Macron entraînerait toute sa marmaille dans un grand séminaire de motivation nationale, fâchés par les mauvaises têtes qui mettent une sale ambiance dans le groupe. Un monde où la violence doit être, comme je l’ai entendu dans la bouche d’un larbin audiovisuel, leur « monopole ».

Au fond, il y a quelque chose qui me frappe depuis plusieurs mois. Je l’ai déjà dit ici. C’est le fait que, à bien y réfléchir, il me semble que c’est bien Vladimir Poutine qui incarne le mieux le modèle parfait des managers de notre triste époque. Un homme seul, venu de nulle part, « jupitérien » à tout le moins, appuyé par une oligarchie industrielle et médiatique qu’il protège et arbitre, faisant un usage ultra-violent de l’appareil policier, un usage abusif de l’appareil judiciaire et un usage personnel de l’appareil de l’Etat… Une figure de jeunesse, de vigueur et de détermination, ni d’un camp ni d’un autre, ni stalinien ni reaganien, mais cherchant à abolir toute friction dans la société au nom du dépassement des erreurs anciennes, au besoin à coups de kompromats, de décisions brutales et de coups montés… Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin, de lui asséner des tapes viriles sur l’arrière du crâne pour le remettre au boulot… Et tout cela dans une affreuse novlangue que tout le monde a démasqué, mais contre lequel personne ne fait rien. Tous demeurent hébétés dans l’impuissance, la peur et la frustration, et sous les quolibets culpabilisants des courtisans, pour qui enfin, c’est fait, c’est le rêve de leur vie, on est débarrassé pour toujours de la difficile épreuve qui consiste à faire des choix. Car quoi, à la fin, vous voulez qu’on reperde la Guerre froide ?

Oui, décidément, qui à part Poutine reconnaît-on plus volontiers dans ce portrait de manager à poigne, de PDG en acier trempé, de CEO volontaire et rusé, de patron aux idées claires faisant appel, à la moindre apparition contestataire, à ses gorilles des services de sécurité ? Le Loup de Wall Street ? Donald Trump ? Ou Emmanuel Macron ? Ce n’est pas plutôt celle-là, « la dérive qui inquiète » ?

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