Les affreuses utopies de droite

L’Anxiété, Edvard Munch, 1894. Musée Munch (Oslo).

On connaît la mécanique de prolifération de l’extrême-droite : nourrir la pourriture dans les flaques d’eau croupie d’où l’Etat s’est retiré. On ne détruit que ce qu’on remplace. En France, ça marche plutôt bien pour le Rassemblement national et le clan des Le Pen. Mais c’est limité : un plus grand danger est à venir, à mon avis.

Je m’explique. Le RN, issu du pétainisme et du milieu colonial, est aujourd’hui le parti dominant de la droite néo-libérale raciste, faisant la jonction entre des skinheads vieillissants toujours gorgés d’humeurs fascistes et les milieux d’affaires, entraînant derrière lui, avec plus ou moins de réussite, un archipel de supplétifs plus ou moins embourgeoisés. Sans surprise, son champion du moment est une espèce d’idiot du village, un petit faf gominé qui se donne des allures de technocrate en baskets blanches dans la lignée d’Emmanuel Macron et de son monde de Sciences-Po et de la banque d’investissement : sa vraie patronne, une héritière emperlousée, avocate d’affaires, millionnaire de Saint-Cloud, fille à papa, a trop de confiture sur les doigts pour rester dans la course, pour le moment.

D’après ce que je comprends, son électorat est classiquement le même depuis toujours, en tout cas depuis deux siècles et demi qu’on vote dans ce pays, jusqu’aux Ligues des années 30 : une frange importante de la classe moyenne terrifiée par les peurs du moment, une bonne tranche de la bourgeoisie, bigote, hargneuse et avare, et des résidus de cervelles enfumées à la radiotélévision des milliardaires. Rien de bien nouveau, ni en Occident, ni dans notre époque.

Ce que je crains davantage, c’est pire que ça : c’est son étape d’après. Car ce que nous apprend l’Histoire du XXe siècle, et notamment la généalogie du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, ainsi que le récent emballement barbare de l’administration Trump, c’est qu’il existe, pour ces partis — disons « traditionnels » — de la droite raciste, un point de non-retour. La tête leur tourne vite, à ces gens-là.

L’extrême-droite dans sa forme costard-cravate, toujours crétine et même folklorique (que l’on songe à feu Jörg Haider en Autriche, à Nigel Farage au Royaume Uni, à Geert Wilders aux Pays-Bas…) peut tranquillement accéder au pouvoir en-deçà de ce point de non-retour, bien sûr. Et alors ses gouvernements appliquent plus ou moins leur programme, programme qui est toujours à la fois libéral économiquement, réactionnaire socialement et hargneusement raciste, mais dans le cadre du parlementarisme petit-bourgeois, à la fois confiscatoire, classiste et arrogant, mais temporaire et idiot.

Mais (la situation actuelle des USA le prouve), une fois qu’elle y est, au pouvoir, lorsqu’elle passe un certain point critique, elle peut devenir extrêmement destructrice et peut-être inarrêtable. Sa prolifération alors n’est plus seulement électorale : elle explose, elle flambe et devient agressive, violente, et même tueuse et impérialiste. Et ce moment survient, pour le dire un peu trivialement, lorsque les vies intérieures des dirigeants de l’extrême-droite et de leurs partisans s’accrochent à une utopie.

Je veux dire : le point critique me semble se trouver à ce moment de la vie politique où, comme l’explique depuis longtemps, inspiré par son « maître » Denis Crouzet, l’exceptionnel historien Christian Ingrao s’agissant du nazisme, ce moment, donc, où une forme d’espérance dissout ou repousse la terreur existentielle, lorsqu’un futur est soudain rêvé, malgré la peur de mourir et la haine inextinguible de son assassin imaginaire, lorsque sa propre angoisse est vaincue par un grand projet — lorsqu’une utopie grandiose, plus grande que soi, libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense « désangoissement ».

Angoisse et utopie : le cocktail est explosif, ravageur, en effet. On l’a vu se déchaîner en Allemagne déferlant sur le prétendu « biotope » des Germains, affrontant les Slaves et détruisant les Juifs d’Europe. On le voit aujourd’hui éclater comme un bubon depuis Washington, s’auto-proclamant propriétaire de l’Hémisphère nord, souverain pillard de l’Amérique latine, maître d’une Europe domestiquée, propriétaire décomplexé de son propre peuple, impérial au-dehors et criminel en-dedans. C’est le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation et de ses faces de pierre.

On le voit à Moscou, à Istanbul, à New Delhi… Mais on le voit aussi à l’œuvre en Israël, ce noyau délétère, cet alliage angoisse-utopie : on le voit détruire la Palestine et les Palestiniens, défaire la société, agresser ses voisins. La coalition de « l’union des droites » au pouvoir là-bas a abreuvé les esprits des défenseurs d’Israël de son utopie ultra-violente et fanatiquement raciste, laquelle, en temps de crise paroxystique, est venue soudain désangoisser des gens hantés depuis 1945 par l’idée de leur propre disparition — laquelle a été, il est vrai, une fois au moins planifiée et tentée.

Le RN n’en est pas là. Pas encore, dirons-nous. Son grand projet pour le futur, sa projection imaginaire est minable et riquiqui, sans grande envergure, en tout cas sans force motrice autre que celle qui anime les simples d’esprit dans les syndicats policiers, la confusion et la détestation des réunions militantes et la suffisance des milieux catholiques et évangéliques qui règnent sur les médias et l’édition : humilier les Arabes et les Noirs, brutaliser les insoumis et les écolos, et le faire à coups de matraque, d’injures grossières et d’interdictions.

Zemmour et sa pauvre clique, ainsi que les comiques Wauquiez et Retailleau, de leur côté, essayent bien de ranimer le vieux bric-à-brac de mémé de la France d’antan : la déférence envers le patron d’usine, la foire aux santons, la danse du tapis, les bigoteries en tous genres, Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne, Charles Martel, Louis XVI et ses Chevaliers du Poignard, la moustache puante de Maurras, le clairon bien astiqué de Barrès, la vieille baderne de Pétain et son équipée de traîtres à la patrie. Mais bon — à ce stade, c’est encore pittoresque et vertigineusement stupide.

Mais le danger est là, précisément : une fois aux affaires, les chefs de l’extrême-droite ont eux aussi ce réflexe qui est, semble-t-il, automatique dès lors qu’on exerce le pouvoir : comme Macron (Monsieur de Fursac marchant seul dans la lumière oblique de la cour du Louvre le soir de son intronisation), comme Hollande, comme Sarkozy, ils se croient alors à leur tour faits, d’un jour à l’autre, d’une autre étoffe, et croient s’inscrire mécaniquement dans l’Histoire, être passés au-delà du commun, pouvoir enfin réaliser leur petit Generalplan Ost à eux — oui, tous, à un moment donné, un fois chef parmi les chefs, capo di tutti capi, ils se racontent des histoires.

Quand c’est mâtiné de la médiocrité pateline d’un François Hollande ou de la vulgarité en mocassins d’un Nicolas Sarkozy, c’est simplement ridicule, embarrassant, et le plus souvent bête et nuisible. Ça nous fout la honte, et puis ça se termine. Mais lorsque le cœur politique des nouveaux grands chefs est précisément la violence, alors ils tuent, détruisent, volent, humilient pour ne pas avoir seulement géré, fait des économies, introduit des réformes, fait des déclarations, coupé des rubans, inauguré des chrysanthèmes. Ils se projètent. Ils se rêvent. Ils se délirent. Ils s’approprient un grand récit et passent à l’acte. Vraiment. Ne cherchez plus : c’est ça qui nous sidère aujourd’hui, le matin, lorsque nous faisons l’inventaire des événements de la nuit.

Je n’insiste pas plus. C’est clair comme de l’eau de roche, maintenant. Ils sont le parti de la guerre, le parti de la mort. Et l’Histoire nous enseigne aussi qu’à chaque fois qu’ils sont parvenus au pouvoir, ça s’est fini dans une déconfiture à la fois burlesque et désastreuse — chaque fois, sans exception.

Retrouver la guerre

Transport des restes du soldat inconnu à Verdun en novembre 1920 (BNF/Gallica).

La guerre, on le sait, dévaste le monde bien au-delà de son terme. Elle impose aux sociétés un deuil d’une telle intensité que celles-ci ne s’en remettent jamais vraiment, jamais complètement. La paix signée n’est rien après une guerre : c’est avant la guerre que la paix a une grande valeur, sa seule vraie valeur — son inestimable valeur.

L’Histoire moderne de l’Europe, d’ailleurs, n’est qu’une longue litanie de massacres suivis de deuils irrésolus. À la Renaissance, les conquêtes prédatrices de l’Angleterre, l’Espagne et la France dans ce qu’elles ont eu le culot d’appeler « Le Nouveau Monde » ont surtout appris à leurs rois qu’il existait prétendument des humains sans âme, prélude et condition sine qua non au massacre de leurs propres peuples, de leurs gueux, de leurs vilains révoltés, de leurs Protestants, de leurs Juifs, de leurs Inférieurs et de leurs Hérétiques.

La guerre cynique voulue par le gros Louis XVI et les Girondins en 1792 précipite leur chute et force leurs adversaires Montagnards à la remporter par tous les moyens, y compris la dictature et la répression militaire, rendant tout le monde fou à Paris, en Vendée, à Nantes, à Lyon. Les guerres mégalomaniaques de l’Empire français détruisent les soldats, les hommes et les rêves de la Révolution et peuplent la France de la Restauration de traumatisés, de ruines et d’éclopés en tous genres.

La guerre franco-prussienne de 1870 ouvre la blessure dans laquelle l’acide de 1914 est coulé et les guerres balkaniques de 1912-1913 préludent la brutalisation générale du continent, que Jaurès ne sut freiner.

Et ce sont des Allemands à l’esprit ravagé par l’horreur des tranchées et l’infamie du Traité de Versailles qui se jettent à la gorge des Européens et des Russes entre 1938 et 1945 : les immenses crimes des Blancs en Afrique et en Asie, ainsi que la ségrégation raciale américaine avaient inspiré les nazis, lesquels raffinent ensuite l’enfer colonial jusqu’à en faire notre monde commun, entre Blancs, pendant douze ans.

Nous-mêmes, aujourd’hui, nous sommes encore tétanisés par la guerre. Par les yeux glacés des rares survivants d’Auschwitz. Par les enfants tués dans les bras de leurs mères, au bord des fosses, en Biélorussie et en Ukraine. Par nos Collabos, qui ont rendus ça possible. Par les troufions ahuris de retour d’Algérie et d’Indochine. Par les bombes dans les cinémas de Paris et d’Alger. Par les barbelés d’Omarska et Prijedor, le siège de Sarajevo, les massacres de Vukovar et Srebrenica, le bombardement de Belgrade, les exécutions en survêtement, les miliciens au visage de Platini. Par les assassins abrutis de l’Etat islamique libres de circuler et de tuer dans notre onzième arrondissement chéri. Par l’extermination des Palestiniens. Par toutes sortes d’images et de vrais et faux souvenirs — par l’actualité permanente de la guerre chez nous.

Oui, nous sommes hantés par la guerre, nous, dans nos sociétés soi-disant pacifiées. Nous la voyons au Moyen-Orient, en vision nocturne et caméra embarquée. Nous jouons avec dans nos ordinateurs. Nous l’enseignons à nos gosses. Nous en faisons des films à succès, des séries, des romans. Nous en avons peur et nous l’attendons.

Aujourd’hui, on se bat comme à Craonne et au Chemin des Dames dans les tranchées du Donbass : aussi cruellement, aussi salement, aussi terriblement, dans le même froid, avec les mêmes poux, pataugeant dans la même boue, pour les mêmes montagnes de fric, les mêmes frères tués au combat et les mêmes congrégations de crapules à l’arrière.

Et en France, c’est la guerre coloniale de la vieille République impotente de nos grands-pères contre les indépendantistes algériens qui domine notre vie politique, nos plateaux de radiotélévision, et même notre vie industrielle, culturelle, médiatique, familiale. C’est la perte de leur Empire d’opérette que rejouent tous ceux qui détestent les musulmans, qui les caricaturent, qui les désignent constamment, qui les craignent, qui brûlent de les voir souffrir, qui votent pour ceux qui leur promettent plus d’humiliations pour les Arabes, plus de dégradation des Noirs, plus de violence, plus d’interdits, plus de répression contre ceux qui se disent leurs frères et leurs sœurs.

C’est leur « France Great Again » que veulent obtenir ceux qui voteraient pour une chaise ou un cochon, ou même un crétin de village, pourvu qu’il incarnât ce programme-là, cette frénésie-là : l’ardeur crétine de se venger de ceux qui étaient soumis et qui ne le sont plus, de reprendre tout le pouvoir, de se vanter d’être les plus forts — que leurs ennemis imaginaires soient les Arabes, les Noirs, les Femmes, les Jeunes, les Gays, les Métis, les Insoumis, les Prolos, les Bouseux, les Fonctionnaires, les Syndicalistes, les Mélancoliques…

C’est ce qui s’est passé par deux fois aux Etats-Unis d’Amérique, ces dernières années. Après avoir perdu toutes leurs guerres depuis 1945, les petits Blancs ont obtenu leur récompense électorale et se sont donnés un chef : un oligarque, c’est-à-dire une espèce d’excroissance d’eux-mêmes, un escroc tératologique et burlesque, histrion télévisuel, pervers narcissique et imbécile, qui leur promet de leur « rendre » une « grandeur » qui n’a jamais existé, mais dont ils ont pourtant été gavés dans les écoles que j’ai moi-même fréquenté étant adolescent — où j’ai appris que l’Amérique était le centre du monde, le véritable Empire du Milieu, autour de quoi le monde était un décor folklorique à visiter ou une zone hostile, à nettoyer.

Désormais, ils se sentent pousser des ailes, puisque rien ne vient jamais punir les Grands Blancs, sinon les enfants des Grands Blancs leur lançant des pavés à la gueule — ce qui est bien peu.

Alors désormais, c’est la guerre : encore de basse intensité, encore à bas bruit militaire, quoique à grand bruit médiatique. Washington va prendre le Groenland, pourquoi pas la Guyane ?, sans doute un peu de Mexique, les villes de la Colombie et le gouvernement brésilien, la zone orbitale qui a commencé à être militarisée, la Lune et Mars — ce dont elle dit avoir besoin. La Russie, tout ou partie de l’Ukraine et peut-être, pourquoi pas ?, un peu de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, de Roumanie, de Moldavie, des pays baltes, de Finlande, de Géorgie, du cercle arctique — ce dont elle dit avoir besoin. La Chine va reprendre Taïwan et peut-être autre chose encore. Les petits attaqueront les tout-petits, les gros avaleront les moyens, les très gros piétineront les démunis : nous sommes à l’époque des conflits de lâches, après tout, des guerres de salauds.

Or dans cette dégringolade générale, il y aura des grains de sable. Des événements déraperont, des violences dégénéreront, des décisions seront sur-interprétées, incomprises, c’est certain, comme toujours : et alors, pauvres de nous… Il n’y a donc qu’une seule voix à écouter et à suivre aujourd’hui, pour les gens ayant le cœur bien accroché : celle qui prône la paix. C’était celle de Jaurès en 1914. Mais cette fois, il s’agirait de ne pas la laisser être assassinée, cette voix, par une brute de droite. Laquelle brute de droite fut acquittée (et, je le rappelle, la veuve Jaurès fut condamnée à payer ses dédommagements — oui, c’est de là que nous venons).

Voilà en tout cas ma résolution. Je n’ai pas un corps à uniforme. La tenue d’ordonnance de l’infanterie, que j’ai enfilée en 1991 lors de mon service militaire, ne m’allait pas du tout : j’ai de trop courtes jambes, une trop grosse tête et des bras trop longs, les brodequins me faisaient des pieds de clown, la vareuse me tassait, le calot glissait sur mon front nu, je tenais mal le garde-à-vous dans le fort de Vincennes.

Pour autant, je sais ce que m’apprennent l’Histoire et ses témoins : en 1914, ce sont plutôt les socialistes, les anarchistes, les pacifistes, les déserteurs lorrains, les je-m’en-foutistes, les engagés de la fin d’année qui ont fait les meilleurs combattants, les plus courageux soldats, tandis que les maurassiens, les barrèsistes, les royalistes, les antisémites, les claironneurs, les tartarins se faisaient abattre dès la première sortie ou se débinaient avec des passe-droits avant même d’être envoyés en première ligne.

J’ai donc confiance : on pourra toujours nous insulter (comme on fait toujours, dès qu’il s’agit de la guerre), mais être prêts à s’épuiser pour la paix, à brûler sa vie pour renverser les tyrans, pour virer les incapables, pour serrer les rangs des frères et des sœurs, c’est un signe de bonne santé, de vrai patriotisme, de courage et de fraternité. C’est-à-dire, au fond, de vraie sortie du deuil.

L’Histoire dans l’homme

Je ne peux m’empêcher d’être plus qu’ému — bouleversé, vraiment, mais sans larmes et sans pitié, avec une juste et froide rage mêlée d’un peu de honte — à la lecture du récit de l’inconnu Georges Hyvernaud intitulé « La peau et les os » et publié dans l’indifférence générale (ou plutôt l’exaspération, un soupir frivole général) en 1949.

Sa cruelle lucidité sur sa captivité en Allemagne et, au-delà, sur son retour et son entrée ratée et brève dans la carrière littéraire a donné lieu à un livre. Et ce livre énonce des vérités pures, denses et gluantes comme de simples galets de rivière beurrés de vase. Parmi elles, celle-ci, alors qu’il évoque la folie douce qui s’est emparée des prisonniers qui, au stalag, autour de lui s’ennuient :

Et puis ce coup de tonnerre, qui d’un seul coup me cloue au sol (me désigne du doigt, comme une espèce de gros dieu revanchard pointant vers moi dans la foule), parce qu’il condense tout ce qui me tient à la table d’écriture depuis des semaines que je me suis mis à écrire solitairement et sans doute vainement moi aussi sur la guerre, puisque la guerre est l’horizon qu’on nous promet :

Rien n’est plus terrible, rien n’est plus compliqué, rien n’est plus élémentaire que ça — rien n’est plus évident. Débrouillons-nous avec ça.

Encore un 11 novembre

Une section du 139e Régiment d’infanterie d’Aurillac en 1914 (Archive personnelle, DR).

Étrangement, après qu’on a tant appris sur la guerre, sur Verdun, Craonne, Ypres et Tilloloy, après qu’on a tant lu de livres sur l’enfer des combats avec messieurs Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Cendrars et Chevallier, après qu’on a admis que dans l’Artois, la Somme, l’Oise, la Marne et les Vosges, les événements ne s’étaient pas seulement déroulés sous la présidence majestueuse d’une Marianne au sein nu, jouissant avec pitié du courage sacrificiel de ses fils, mais aussi dans la compagnie grouillante des rats, des poux, des corps des suicidés, de la tristesse, de l’injustice, des salauds et des imbéciles, après qu’on a été abondamment informé, cela n’a pas suffi. Nous avons récidivé. Nous aimons la guerre, il faut croire.

Sans doute est-ce autre chose qu’on aurait dû retenir ; sans doute le tableau général de l’horreur nous a-t-il seulement permis de stupidement répéter « plus jamais ça » en nous bouchant le nez, mais c’est tout. Ce qu’on voulait peut-être dire, c’était : « plus jamais ça, comme ça ». Et même à ça, nous avons échoué : en Ukraine, deux infanteries boueuses se massacrent les yeux dans les yeux.

Il aurait peut-être fallu que nous acceptions plus exactement, plus précisément, ce que nos grands-pères ont compris pour nous, qui n’avons décidément rien compris. Et je dis que, peut-être, est-ce précisément CE QU’ILS N’ONT PAS DIT, ce qu’ils n’ont pas avoué, ce qu’il n’ont pas osé admettre, qui aurait pu être l’essentiel — le DÉCISIF.

Depuis cent ans, le bavardage des généraux et des ministres nous fait perdre du temps. Les dominants ne sont jamais intéressants. C’est le silence des soldats qui aurait dû et qui devrait toujours nous alerter : la vérité est là, tue, cachée, attendant son heure, indicible et centrale.

Tom Waits est intraduisible

Tom Waits est intraduisible, disons-le.

Les textes de ses chansons (qu’il écrit avec, ou qu’il extirpe de son amour pour sa femme Kathleen Brennan, ce n’est pas bien clair) évoquent invariablement pour moi ces rebuts rouillés, désossés et épars, ces morceaux d’automobiles qu’on trouve dans les fossés, sur le bord de la route, ou bien dans les casses ou dans le bric-à-brac dérisoire et souvent comique des brocanteurs, derrière les stations-service  : volants de bakélite, transmissions défaites, rétroviseurs, sièges ou banquettes dévissés, plaques d’immatriculation rouillées. Il y a de la vie, là, du voyage, des drames, de la mélancolie enfantine, des regrets, un drame final souvent, en tout cas une fin, et l’abandon, l’arrachage, le saut vertigineux dans l’inutile à perpétuité.

Avec ça, la voix de Tom Waits sourd comme une rumeur de ville derrière des rideaux tirés, une ville de cette Amérique de la route qui a fini par devenir une sorte d’espace de vagabondage mondial, cette «  voix américaine  » que j’aime toujours et qui geint, gronde et rêvasse dans les livres de Steinbeck, de Faulkner, de Kerouac évidemment, depuis l’épouvantable guerre que des montagnes volantes de poussière ont mené contre de pauvres fermiers arracheurs de racines au cours de la Dust Bowl, jusqu’à l’effondrement plastifié d’aujourd’hui.

Bref, Tom Waits est intraduisible. Mais j’ai tenté ici de traduire le poème qu’il a écrit sur le vagabondage, ou quelque chose comme ça, et qu’il a fait paraître au profit de soupes populaires et d’hôpitaux pour les pauvres, paraît-il. Je pense avoir raté la traduction et j’ai pendant plusieurs semaines abandonné l’idée d’en faire quoi que ce soit. Et puis ce soir, j’ai eu envie de donner quelque chose à lire.

C’est un poème sur quoi  ? Sur le fait d’être parti de quelque part appelé chez soi (à un moment donné) et de se retrouver dans l’indigence et l’errance. Ça n’a rien de romantique. Enfin, je n’en sais rien. Voilà ce que c’est. J’ajoute que je n’ai absolument pas le droit de traduire et de publier ça. Mais ça ne me rapporte pas un kopeck, donc je vais compter sur l’indulgence du monde affreux qui nous contient, pauvre de moi.

Tom Waits
DES GRAINES SUR UNE TERRE DURE

Je suis une graine tombée
Sur une terre dure
Une terre dure
Une terre dure
Je suis une graine tombée
Sur la terre
Je suis une graine tombée
Sur la terre

Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
De la branche d’un grand chêne
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
D’un chêne

Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin

Pourrais-je me relever seulement
Comme un pauvre lutteur ayant
Été vaincu, battu
Pourrais-je seulement me relever et rallumer
Le même feu qu’avant  ?

Je suppose que certains parmi nous
Retombent toujours sur la vieille domestique.

Ai-je tout fait à l’envers
Ai-je tout fait de travers
Puis-je seulement me relever
À la force de ces vers
Ai-je été maudit et
Tout est-il fini
Combien de temps encore
Combien de temps
Rien n’est juste dans ce monde
Rien n’est juste
Quand je suis né
J’étais beau à faire pleurer mes parents
J’étais ce paquet-cadeau contenant
Leur chance bénie à tous les deux
J’étais une lumière un éclat j’étais magnétique
Et flamboyant
Ne suis-je désormais plus qu’une chose lentement grignotée
Par les dieux
Et ne suis-je que le sac où la fourrer
Mes parents étaient de braves gens
Raymond et Shirley
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Parfois je me demande s’il existe
Une autre vie au fond de cette vie
J’aurais dû vivre
Mais je dois partir maintenant
Regarde le train glisser
Le long du quai
Regarde le train glisser
Le long du quai

Ai-je eu ce qu’il faut un jour et l’ai-je
Perdu perdu
Ou l’ai-je regardé droit dans les yeux
Et l’ai-je voulu
Voulu

Ici-bas ô Seigneur
Sous les escaliers
Ici-bas ô Seigneur
Il y a une prière
Dessous tapie loin sous
De nombreuses couches ô frères
Ya  ! Ya  ! Allez on y va  !
Viens me secourir Seigneur
Viens me secourir

Trébuche
Bascule
Manque
Gaffe
Déçois
Rate
Bute
Échoue
Gâche
Mauvais cheval
Commettre
Bévue
Bander
Bousiller
Se planter
Gagner

J’ai pris ses jolies joues
Et je les ai embrassées
Je les ai embrassées
Maintenant j’ai peur et je suis seul
Et elle me manquent
Elles me manquent
Tout sera peut-être
Différent à Chicago

Chez soi c’est l’endroit
Où recevoir son courrier
Pourvu qu’on t’y retrouve
Paraît-il
Parce qu’on ne peut pas
Écrire une lettre
À un oiseau
On ne peut pas écrire
À un oiseau

Toit
Porche
Allée
Auvents
Jardin
Fenêtre
Portes
Plafond
Parquet
Balai en bois
Salon bourgeois
Comptoir
Moustiquaire
Doux
Rêve

J’ai prié quand j’ai eu soif
Et dieu m’a envoyé la pluie
J’ai trouvé des mûres sur
Le bord de ma route
Dis-moi donc mais à qui
Dieu peut-il bien adresser ses prières
Ça doit être un boulot solitaire
Ça doit être un boulot solitaire

Peut-être ne sommes-nous que
Les musiciens d’un orchestre
Qui s’accorde
Et nos étranges sillages
Ne sont-ils que la portée
D’une musique qui n’a
Pas encore commencé

Oh, fais que nous tous
Dans la tempête
Assis près d’un feu
Lumineux et chaud
Nous puissions offrir
Aux opprimés
Un peu de bonne volonté et
Un grand parapluie
Pour empêcher que l’averse
Ne les martèle sans cesse

Sans feu
Sans dents
Sans volonté
Sans pitié
C’est le décompte final
L’arbitre est à 9
Mon tour viendra quand
Les copains
Mon tour
Viendra quand  ?

Vois-tu je leur rappelle toujours
Qu’à tout gouffre il y a un fond
Un fond
Je leur rappelle à tous
Qu’à tout gouffre il y a un fond, Seigneur
Oh oui, il y a toujours un fond
Qui me ressemble exactement

La fumée du café
Et le tourbillon dans la tasse
La cuillère en tournant
Ça fait Tagada  !
Tagada  !

De temps en temps
La vie a finalement un sens
De temps en temps
La vie a un sens
Une mélodie se forme
Un singe devant un clavier
Compose un poème
Et un vagabond
Entre dans un tabac
Joue au Loto l’anniversaire de sa mère
Et remporte le million
De temps en temps
La vie a finalement un sens
Les voitures foncent sur la route
Tandis je leur tends le pouce
J’attends juste que
Ma chance arrive

Je suis sans abri
Mais je bouge
Je suis sans abri
Mais je bouge
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien
Où l’herbe est verte
Où la grange est rouge
Où le vent
Fait se déhancher les arbres comme des filles dans leur cerceau
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien

Mon corniaud est toujours resté avec moi
Même dans les rues de Manhattan
Vois-tu, Fido ça veut dire fidèle
En latin

Je suis le roi de quelque chose
Oui c’est sûr
Je suis le roi de la route
Je suis le roi de l’herbe
Le roi de l’allée
Le roi de la crasse
Le roi du seuil
Le roi du trottoir
Le roi de l’angoisse
Je suis la bulle qui éclate
Ma couronne c’est mon chapeau
Et pour ce qui est des problèmes
Je suis le roi de tout ça

Tout est limité
Tout
Et il n’y a qu’un nombre restreint de choses
Dans ce tout
Des rires
Des rasages
Des genoux écorchés
Des bébés
Des larmes
Des steaks
Des clopes
Des chansons
Tout ça
Et peut-être
Au sommet du ciel
Trouveras-tu le fond
d’une barque
Et dans cette barque
Un Dieu mal rasé
Tenant une canne
Une ligne
Et un bouchon
Et pendu à
Un hameçon d’or
Un diamant bleu
Celui dont tu rêvais
Et ce diamant bleu
N’est que ton œil bleu
Lové derrière tes
Paupières fatiguées
Et puis jusqu’au fond du puits
Tu te laisses glisser
Et tu plonges dans la mer
Et le soleil se lève
Et tu n’as que sept ans
Alors te soulevant il te ramène au sec
Et c’est ça le paradis

Sans le sou
Délaissé
Pierre-qui-roule
Va-nu-pieds
Errant
Marcheur
Nomade
Pèlerin
Enfant trouvé
Mendiant
Clochard
Trimardeur
Moi

L’éphémère ne vit
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Je n’ai qu’une seule vie
Moi au milieu de ce temps immense
Qui s’est déroulé avant moi
Et de ce temps immense
Qui me suivra
Quand je serai parti
Quand je pense à l’éphémère
Et à son séjour si bref
Est-ce qu’à la fin on ne vit pas
Qu’un seul jour nous aussi
Est-ce qu’on ne vit pas
Qu’un seul jour  ?

Papa pourquoi tous ces hommes
Dorment dehors sous la pluie  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est chaud et sec  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est sec  ?

Pourquoi j’abandonne le journalisme

Aujourd’hui, je suis officiellement chômeur. Mon contrat avec RFI s’est terminé hier. C’est un choix réfléchi, mais difficile à prendre, et brutal. J’ai 56 ans. J’étais journaliste depuis 1998. Voici pourquoi j’arrête.

J’étais reporter dans une rédaction internationale et j’ai compris récemment que mon métier consistait à faire de l’ultra-violence un spectacle. Je devais y coller une accroche, un vocabulaire, un jargon même : la rendre intéressante. Entre deux chroniques, deux jingles. Or pour être allé « sur le terrain » comme on dit, j’ai pris au sérieux la violence souvent insensée, imprévisible ou au contraire trop prévisible, de l’actualité. J’y ai pris ma part, et donc j’ai saturé.

Je connais d’ailleurs beaucoup de confrères et consoeurs qui s’y sont brûlés. Qui y ont conforté la part de folie au fond d’eux. Qui n’ose pas avouer et s’avouer qu’ils en jouissent un peu perversement. Qui ont détruit une part d’eux-mêmes, par addiction. Ou bien au contraire qui se sont armurés, qui sont devenus insensibles à ce qui est devenu une abstraction, un simple jeu de forces. Leur regard est donc cynique, paranoïaque, délirant parfois, en tout cas sans vie, sans complexité. Ou bien encore certains entrent dans le jeu des acteurs locaux (politiciens ou seigneurs de guerre) : ils se complaisent dans le plaisir de faire partie de l’actualité, « d’en être ». En s’insérant dans des systèmes de corruption ou de violence, ils en deviennent un rouage.

Bref, j’ai perdu mes anciennes croyances. Je réfute l’illusion d’être un témoin, un observateur neutre, un Suisse au centre d’un monde en guerre. De me « contenter de poser des questions » : non, j’étais un acteur, un facteur de la perpétuation du même.

Et puis j’étais devenu un « blanc d’Afrique », ce que je ne supportais pas. J’ai détesté ces parvenus, ces colons, ces porcs, qui grenouillent et font la loi à Abidjan, Libreville ou Kinshasa. Récemment l’Afrique a rompu : je suis alors devenu un ennemi détesté et je l’ai accepté.

Par ailleurs les formats médiatiques sont devenus aberrants : il faut faire plus court, plus simple, plus vite, plus politicien, moins descriptif. Pas d’écriture, des faits. Pas d’impression, « de l’info ». Donc de l’inutile, du vide, du partiel, du partial. De l’hypocrite. À force, j’ai adopté sans m’en rendre compte un ton, une grammaire, une désinvolture faussement soucieuse. Or mes oreilles ne supportait plus le vocabulaire affligeant, les tics de langage, les fausses évidences, la sottise pompeuse.

Et puis on me demandait de poser sur les affaires du monde un regard purement occidental : prétentieux, simpliste, social-libéral par obligation de classe, par moraline. Et tout ça dans un pauvre charabia américanisé, la langue du bullshit.

Enfin j’ai été entravé par toutes sortes d’obstacles : étant donné mes prises de position publique d’écrivain et mon aventure ratée au Média, j’ai été identifié et ciblé. Non pas brimé, mais surveillé, toujours soupçonné, voire moqué. Si j’étais parti au Figaro ou à L’Huma, je n’aurais pas fait face à une telle malveillance. On l’a oublié, mais le milieu journalistique a été dégueulasse avec nous. J’ai eu droit à des réflexions dégradantes, alors que je croyais avoir « mes papiers en règle ». Des journalistes minables de médias minables m’ont fait la leçon. J’ai vu la haine dans certains regards, le mépris dans beaucoup, la pitié dans tous. La corporation se carapace. Elle choisit ses membres. Il y a une aristocratie et des gueux.

La détestation personnelle, rabique, irréductible de Mélenchon y est un réflexe pavlovien : tout ce qui l’approche est contaminé. Pourtant je ne vois rien de disqualifiant. Ses électeurs dans les rédactions se taisent, en société secrète. Et leur conviction est très fragile. Le moindre accroc et c’est le repli. Moi, on me convoquait, on voulait comprendre pourquoi j’avais dit ceci, préféré cela, parce que je ne le déteste pas, et même pour avoir dit voter pour lui. S’ajoutait la compétition entre collègues, la méchanceté propre à tout groupement humain et l’affreuse vie de bureau. Plus la violence, les morts, l’humanité en charpie et l’ère des salauds.

Voilà mes raisons personnelles. J’ai longtemps refusé de penser qu’abandonner ce métier pour toujours était la solution. Or un jour, la seule pensée que je n’aurais plus jamais à faire ça m’a libéré d’un poids énorme. La décision a donc été prise, malgré les risques, la peur.

D’autres raisons plus générales m’apparaissent évidentes aujourd’hui. Je les ai dites et redites : le règne général du regard de dominants, le monde pourri des oligarques, la corruption des services politiques, l’histrionisme des toutologues et des courtisans… La vulgarité de la télévision, sa copie servile par la radio, la bêtise péremptoire des journaux… C’est un univers fermé, sourd, indécrottable, consanguin. Et dans les médias indépendants, c’est aussi l’entre-soi : à Blast, à QG, à ASI, au Média, des gens me détestent. Parce qu’ils étaient en 2018 avec moi et ont fait des choix. Parce que dans le petit monde parisien, on s’est affrontés pour ceci ou cela. Parce que j’ai mauvais caractère ou parce que j’ai été calomnié, peu importe. Je me découvre régulièrement des ennemis que je ne connais pas.

Et je me demande aussi pourquoi nous sommes si avides d’information, d’exposition médiatique. Je me demande si ce n’est pas un problème — un problème démocratique. La place prise par les médias dans nos sociétés est démesurée, dangereuse à mes yeux.

Bref, je n’ai désormais aucun avenir dans ce métier. Et je n’y accorde plus aucune valeur, sinon toxique. Alors je m’en vais et j’arrête. Je vais désormais m’occuper d’affaires qui, elles, n’intéressent vraiment personne : la littérature. D’autres problèmes se posent là-dedans. Mais j’y vois de la lumière, ce « vent d’avril » dont parle Nietzsche qui peut nous libérer un peu de l’affreuse emprise des idiots. Je vais en faire mon seul métier : faire des livres et les vendre pour vivre. J’en reparlerai ici très bientôt. J’aurai besoin d’alliés.

Comment mes oncles sont morts

Comment, après tout, sont morts les frères de mon grand-père Joseph Daubizit, que j’ai connu et aimé, je veux dire les braves Pierre et Pierre-Antoine Daubizit ? On dit, dans le journal de marche du 139e régiment d’infanterie auquel ils appartenaient, qu’ils s’étaient retrouvés coincés au pied d’une pente longeant un champ et un bois des Vosges un soir d’août 1914 et que, alors qu’ils subissaient sans rien faire les rafales d’une mitrailleuse allemande planquées là-bas sous les arbres, ils reçurent l’ordre de charger la ligne de feu en grimpant sur le talus et en s’engageant à découvert dans le champ séparant la route qu’ils suivaient et l’ombre des sous-bois d’où on leur tirait dessus, et là-haut reçurent la grêle d’obus de mortier que l’artillerie ennemie attendait de tirer une fois que ces crétins de Français seraient tombés dans le piège.

Ça tient en une phrase. Mais il reste tant à dire, pourtant.

Notamment comment on ne retrouva rien d’eux : le brave Pierrot Daubizit et son petit frère Pierre-Antoine Daubizit, on raconte aujourd’hui qu’ils sont morts au combat, ou plutôt qu’ils ont été « tués à l’ennemi » comme on disait alors dans l’administration militaire. Mais ce n’est qu’une supposition, puisqu’on n’a jamais vraiment retrouvé ni leurs corps ni même une trace de leur passage là-bas dans les Vosges, si bien que c’est un tribunal d’Aurillac qui a dû officialiser leurs décès en 1917 sur la base de rien ou de trois fois rien, une fois que les Allemands eurent évacué les pentes et les forêts d’Anglemont en laissant les sépultures françaises (les trous bouchés, les bouts de bois plantés dessus, les reliques trouvées sur les morts enfermées dans des boîtes de pansements en fer blanc au pied des croix) sous le ciel vide. Et même là-dedans, sous les labours grossiers, du fait qu’on n’a rien retrouvé d’eux — des deux frangins de Saint-Bonnet-de-Salers —, on a dû saisir un juge de leur préfecture d’Auvergne pour lui demander de dire à la maman et aux tantes Daubizit restées au village le vrai, le définitif, l’éternel, les bouts de charpie séchés et congelés retrouvés dans les tombes ne signifiant alors rien à personne, rien de rien, rien du tout.

Le 139e régiment d’infanterie dans la caserne Bezons à Aurillac, en 1914 (DR).

Pourquoi je pense à eux aujourd’hui ? Peut-être à cause de l’approche du 11 novembre. Peut-être à cause du nouveau livre que je suis en train d’écrire, et qui parle du silence, du grand, du puissant silence. Peut-être à cause de la guerre qui est partout, vraiment partout autour de nous, qui approche, qui arrive — qui ne peut qu’arriver.

Une guerre pour en finir avec notre monde : celui des États, des normes juridiques et des organisations internationales, celui issu du siècle des camps, et donc du siècle de l’ONU, de l’honneur en politique, de Willy Brandt à genoux, de l’heureux dénouement de la crise des fusées à Cuba après l’infamie de la Baie des cochons, de la petite bourgeoisie candide et pleurnicharde. La guerre qui vient en finira avec ce monde qui fut normé comme la guerre de 14 en a fini avec le monde de la Belle époque, des folles aventures artistiques, des nations et des peuples, des révolutions et des usines, des aristocraties militaires et banquières, des bourgeois barbus, décillés, éveillés et enflammant les peuples comme Jean Jaurès et Victor Hugo.

Aujourd’hui, c’est l’heure des abattoirs à ciel ouvert dont les tueurs filment leurs exploits, du racisme rabique, stupide et inguérissable comme à Gaza ou au Soudan, des histrions et des menteurs, des faces de pierre, des oligarques fous, de la montée au désert des derniers moines et des ZAD clandestines, du renoncement général à toute proximité, à toute fraternité : notre entrée dans l’hiver n’est pas que calendaire.

Je disais il y a quelques jours : « Tous les matins, j’ai l’impression d’assister au lent et lourd effondrement d’un pays, sa classe dominante l’entraînant dans sa chute, s’abandonnant à son fond de barbarie. Mais le pays résiste encore par où il peut, difficilement, héroïquement, à l’avachissement des forceurs. »

C’est donc par là que, désormais, je veux m’engouffrer, comme mes grands-oncles sont montés à l’assaut d’un bois noir, sur les collines d’Anglemont. Tout le reste est consentement.

Visages du 139e régiment d’infanterie en 1914 (DR).

La Galerie des batailles, I

À ceux qui aiment ce que j’écris, je voudrais faire lire ceci : il s’agit du premier « panneau » de cette Galerie des batailles assemblée solitairement l’année dernière et qui, à ce stade, n’intéresse guère que moi. Pourtant, chaque jour je pense à la guerre — nous pensons à la guerre ; chaque jour nous la voyons, la côtoyons, la goûtons bien clairement, bien salement. Je propose donc ici la lecture de ces premières pages qui, me semble-t-il, lèvent bien le rideau sur le livre, lequel consiste en sept « batailles » réelles ou semi-fictives (dont celle-ci, la première, qui est intitulée Versailles), à savoir Dunkerque, Brunete, Popincourt, Les Mées, Orléans et Frileuse. Un jour peut-être, cette Galerie des batailles pourrait trouver le chemin de votre étagère à livres, qui sait ?

« Vous peindrez premièrement la fumée de l’artillerie, mêlée confusément dans l’air avec la poussière que font les chevaux des combattants, et vous exprimerez ainsi ce mélange confus. »

Léonard de Vinci
Traité élémentaire de peinture

Untel est peintre de batailles. Il officie pour les grands. Il est de ces hommes en tricorne à fanfreluches, en habit de brocard et de soie, en bas blancs, en très haute perruque frisée qui, de la pointe d’une canne échevelée de rubans, montrent leurs grands mensonges aux ministres et au roi, aux terribles princes de Versailles. Il désigne d’un air dédaigneux la fumée, la mêlée des chevaux cabrés et des mâles en armure, et aussi les chiens s’enfuyant apeurés, et au loin la succession de montagnes bleues où, sur son promontoire, le moulin aux voiles déchirées est reconnaissable entre tous, les fagots des lances se reflétant dans l’acier des casques à cimier, la houle des bonnets et des képis, et enfin, tombés à terre entre les rochers d’appui et la glaise les corps gris des morts, les muscles de bronze entaillés de chair rouge des suppliants, les ruades, les canons brisés, les canons hurlant, les cheveux de Méduse, les yeux, les bouches, les sabres, les fusils. Ici le voici posant, se tenant debout devant le grand cadre, comme ouvrant une fenêtre sur l’apocalypse enflammée rouge et noire, figée dans le temps suspendu et glorieuse, se détachant sur le fond de crépuscule d’un orage de tous les diables jadis déchaîné par le royaume de France contre la Hollande, du temps du roi Louis. Avec ses écuyers, ses assistants et ses commis, on dirait que le peintre se tient devant la scène grandiose, dressé comme un hallebardier, relevant son arme pour le passage des puissants et dévoilant d’un geste hautain le moment historique, son grand-œuvre.

Mais voici ce qui advient : désormais son art est caduc, car c’est par un autre cadre, par un autre type de lucarne que la guerre entre dans les maisons désormais. Et ce qu’on y trouve, c’est ceci : d’emblée, une voix mutine, une voix de femme, taches de rousseur, quel est ce pull-over, en quoi est-il fait, en mohair, en angora, et le monde est clair et propre et tout immaculé de lumière, ces lave-linges reconditionnés ont été testés, approuvés et livrés rapidement partout en France, jusqu’à 50% moins cher, garantie 2 ans minimum, livraison sous 7 jours en France métropolitaine. Mais après un clignement des yeux voici le nouveau SUV compact impertinent et agile, il redéfinit avec élégance les codes du SUV, nouvelles signatures lumineuses à l’avant comme à l’arrière, nouvelles jantes en alliage selon niveau de finition et nouvelle calandre élargie pour renforcer la posture puissante du véhicule, et pour aller plus loin, un nouveau moteur 100% électrique offrant jusqu’à 406 km d’autonomie WLTP, choisissez le lion, choisissez la force. Les fuites urinaires, et alors, dansez tant que vous voulez, avec les protège-slips Forever Invisible, une protection sûre contre les fuites urinaires, absorption immédiate, technologie exclusive de neutralisation des odeurs, design discret, douce pour la peau, avec Forever Invisible, je me sens protégée. Le noir se fait.

Un ruban multicolore barre le cadre, un ruban qu’on dirait coupant, ou comme fabriqué dans un satin qui lui donnerait un aspect presque métallique, et dans une arabesque, dans une brume rose et bleue, puis mauve et jaune, puis maintenant bleu blanc rouge il se transforme, accélère et soudain claque dans l’air comme la mèche d’un fouet et c’est alors qu’on lit 100% Info Direct. Et la face d’un homme alors prend tout le cadre, de presque toute la largeur de sa tête, avec sa complexion orangée et ses cheveux durcis, noirs, drus comme des poils d’éléphant, laqués dans une légère vague, et dans son oreille droite on dirait que quelque chose est niché, quelque chose attire l’œil, est-ce un escargot, une larve, ou bien non, c’est un appareil électronique quelconque, mais déjà la bouche parle. L’homme dit : la course a commencé, qui gouvernera la France dans une semaine, on vous présente les circonscriptions qu’il faut suivre absolument en vue du second tour, c’est la dernière journée avant la clôture du dépôt des candidatures, et nous verrons avec notre dessinateur Didier Poux ce qu’il faut retenir, et à quoi il fallait rire, et c’est la chronique impertinente du jour, à quoi il fallait penser au soir du premier tour, car c’est la rubrique Il fallait y penser, alors qu’il est galvanisé, le parti présidentiel attaque frontalement l’extrême-gauche, et nous vous demanderons si vous approuvez les désistements de candidats au second tour pour faire barrage, mais avant cela les grandes manœuvres autour des ralliements se poursuivent jusqu’à 18 heures, et dans la rubrique Immobilier deux sœurs de 54 et 64 ans se sont défenestrées le jour de leur expulsion après avoir accumulé au cours des dernières années 10 000 euros d’impayés de loyer, tandis que la Cour suprême américaine offre une large victoire au président sur la question de l’immunité présidentielle et qu’en Seine-Saint-Denis les règles se durcissent pour les locations touristiques, on verra pourquoi la circulation sera difficile dans une partie du 15e arrondissement ce mardi matin et si ce PSG-là est, oui ou non le meilleur club de l’histoire, bien que les températures soient encore fraîches, deux voire cinq degrés en dessous des normales saisonnières, et non, cette vidéo ne montre pas un incendie causé par des militants de la gauche radicale suite aux législatives en France, enfin c’est plutôt faux nous dit notre chroniqueur du Plutôt Vrai-Plutôt Faux, mais avant cela l’armée israélienne a bombardé la bande de Gaza, notamment le nord où les combats acharnés se poursuivent contre le Hamas dans le secteur de Choujaïya et ont poussé des dizaines de milliers de Palestiniens à fuir, Tsahal ayant annoncé y avoir, la veille, éliminé plusieurs terroristes et découvert des armes, mené des raids ciblés sur des positions de combat piégées et avoir frappé des dizaines d’infrastructures terroristes, tandis qu’entre 60.000 et 80.000 personnes selon le bureau des affaires humanitaires de l’ONU ont fui l’est et le nord-est de la ville de Gaza après l’ordre d’évacuation lancé par l’armée israélienne et que, selon les témoignages, les gens sont piégés dans leurs maisons, après que l’aviation israélienne a bombardé l’école d’un camp de réfugiés non loin de l’hôpital, tuant au moins 23 personnes et en blessant 128 autres, selon un premier bilan des autorités hospitalières, qui font également état de la mort de 12 ou 13 enfants dans la frappe aérienne israélienne, dont certains n’auraient été retrouvés que partiellement, ceci expliquant l’incertitude du bilan, bilan que les autorités israéliennes contestent et considèrent comme devant être largement inférieur aux estimations palestiniennes, ceci expliquant pourquoi nous utilisons le conditionnel, et rappelons enfin que l’attaque menée par le Hamas a entraîné la mort de 1195 personnes, majoritairement des civils, selon un décompte de l’AFP établi à partir de données officielles israéliennes et sur 251 personnes enlevées, 116 sont toujours retenues en otages à Gaza, parmi lesquelles 42 sont mortes, selon l’armée. Mais favoris sur le papier, les Portugais ont dû attendre les tirs au but pour se défaire de la Slovénie 0 à 0, ou plutôt 3 tirs au but à 0, ils affronteront la France en quarts de finale, 100% Info Direct continue, restez avec nous, succombez à nos chips américaines pour des apéritifs entre amis aux saveurs inédites et authentiques, les chips américaines sont idéales pour des apéritifs aux saveurs typiques des États-Unis, découvrez notre gamme complète pour des instants gourmands et savoureux, au goût de fromage ou goût piquant.

Il faut bien parler de la guerre, des batailles, des soldats, le monde en est plein, cette pensée tournant et retournant dans l’esprit du peintre qui déambule à la faveur d’une journée d’hiver étincelante dans les jardins du château de Versailles. Ses chaussures s’enfoncent avec bruit dans le gravier et il cherche l’idée, la grande idée, le grand projet, mais ne trouve pas. Son manteau de laine est boutonné aujourd’hui jusqu’au ras de son cou, le faisant ressembler à un prisonnier de guerre à peine libéré, et il a coiffé son crâne rasé, sa tête rougie par le froid, la sécheresse de l’air et le vent, d’un béret de flanelle grise qui lui fait un air canaille, pas du tout aristocratique maintenant qu’il a, par choix, par bravade, par principe, ôté pour toujours la perruque à friselis et les grands airs des favoris du prince. Il a l’air sauvage, mal léché, triste, ce qu’il est, assurément. Passant les grilles du château à pointes dorées, les grilles où les femmes d’octobre 1789 se sont massées pour renverser l’univers, il a préféré l’entrée simple dans le palais à 18 euros au passeport à 26 euros comprenant l’audioguide, l’entrée dans le palais et dans le domaine du Trianon, il n’a pas opté non plus pour la combinaison du passeport et du spectacle équestre, les trois étant payables en espèces, bien sûr, mais préférablement en carte bleue à l’un des guichets de paiement installés dans les communs où se restauraient naguère les équipages empoussiérés des carrosses, ou bien via la billetterie en ligne où l’inscription est gratuite, quoiqu’il faille tout de même laisser son nom, son prénom, une adresse électronique valable, une adresse, un numéro de téléphone et un mot de passe, ainsi qu’un code confidentiel qui est immédiatement envoyé à l’adresse indiquée, à quoi il faut répondre aussitôt pour confirmer son enregistrement dans la base de données de la société exploitante, c’est-à-dire, d’après les mentions légales du site Internet, l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles, établissement public national à caractère administratif, placé sous la tutelle du ministère de la Culture et de la Communication et dont le numéro Siren est le 180 046 260, laquelle est présidée par l’ancienne rubricarde d’un hebdomadaire de droite. Dans la cohue, le peintre a empoché son billet. Il a joué des épaules au milieu de la foule heureuse et le voici dans la lumière blanche de mars, devant la longue façade aux milles chandelles, les galeries, les salons, l’antre d’or, le déambulatoire aux parquets craquants sous les pas des millions de visiteurs que veillent des statues blanches et nues comme les morts de Pompéi, mais debout. Des goélands tournent au-dessus de lui, en ronde, en silence, et des groupes de touristes fluorescents errent, bifurquent, chahutant, divagant comme des billes tombées au hasard sur le sol sur la grande esplanade dominant la cuvette des interminables bassins et roulant en tous sens, contrebalançant le déhanchement des arbres. Mais l’idée ne vient pas.

Alors le peintre revient à l’os, à la pensée épurée. Il faut parler de la guerre, se redit-il, des batailles, des soldats, le monde en est plein, la guerre est même toujours là, sous ses yeux, sans doute derrière la toile peinte de ce vaste décor touristique des jardins du château de Versailles piqué de figurines mauves, fuchsias, jaunes, roses, grises, bleues, à forme humaine. Il est d’ailleurs possible que, très loin dans les nuages que peignit François Boucher et Nicolas Poussin, un drone de surveillance DJI Matrice 350 RTK en version homologué, en combinaison avec un capteur zoom tel que la DJI Zenmuse H20 ou la DJI Zenmuse H20T avec capteur thermique intégré, démultipliant pour l’œil du policier de permanence la distance d’identification des personnes et des véhicules, fasse sa ronde lui aussi, comme les goélands des Yvelines s’abreuvant dans l’eau verte, et que ce soit cette petite guerre aérienne qu’il faille désormais, pour un peintre de batailles, dresser devant les yeux des vivants. En cherchant bien, il croit un instant entendre son vrombissement, son murmure zézayant de guêpe, emmêlé dans le tintement des cloches de onze heures venant du ventre de l’église Notre-Dame-des-Armées, en ville.

L’inspiration le fuyant, ou plutôt le contredisant sans cesse, le peintre pense alors à ce qu’il aurait été s’il avait été soldat lui-même. Il en sent l’absurdité et la dureté, le vertige en s’imaginant dans les tranchées boueuses de l’est de l’Ukraine, dans les décombres dantesques de Gaza, les forêts reculées du Congo, les pierrailles hantées du Soudan, songeant à ses oncles du 139e d’infanterie, aux pathétiques racontars d’un ancien du 93e planqué pendant la guerre d’Algérie, à André Ailhaud de Volx, à ses propres manquements, à ses propres errements de peintre déchu, et il se dit : mais les types qui se livrent aujourd’hui comme hier d’immenses combats sur la terre sont tous, comme moi, enrégimentés dans une histoire qui les dépasse, et d’ailleurs comme nous le sommes tous dans notre époque, à la fois seuls et solidaires, orphelins et embrigadés. Pourtant comment chanter leur souffrance, comment montrer leurs crimes, comment en peindre une grande fresque ? Peut-être le plus juste est-il de ne pas s’arrêter sur un seul, cette fois, mais de tout écrouler une dernière fois et de refaire, à neuf, de rien, sur papier blanc, une nouvelle Galerie des batailles.

Mais son art est presque mort. Ses cadres à feuillures peints à la feuille d’or, ses toiles de lin enduites de plâtre et de colle animale, ses couleurs, ses vernis ne composent plus que des images vaines et vides des mythes, et n’émettent plus, du fond de leur salle obscure, que des moments d’ennui, suspendus, figés dans le grotesque comme un péplum mis en pause sur un magnétoscope. Ses grands massacres ne valent plus rien, du fait que ceux d’aujourd’hui sont bien plus beaux, bien plus impressionnants, ou disons bien plus brefs, et surprenants, et exotiques, et télégéniques, et dramatiques, et bien moins philosophiques, bien qu’on y meure tout autant et dans d’équivalentes souffrances et des déchirements comparables, et quelquefois plus sophistiqués, plus industriels. Mais tout de même, il se dit que les blessures des corps humains sont peut-être moins vilaines aujourd’hui, en tout cas moins cruelles, moins effilées, moins effrayantes parce que moins perçues par les victimes dans l’allongement temporel de leur réalité, du fait que les assassinés dans la guerre ne voient plus l’épée les transpercer, ils ne sentent plus le sabre les trancher, ils ne sentent plus la flèche se planter, ils n’aperçoivent plus la hache brandie haut devant eux.

D’ailleurs, voici les lumières du salon de l’armement qui s’allument au plafond du Salon des expositions. Le puissant homme en costume de haut prix sourit et s’arrête, et il tend la main de joie, d’anticipation joyeuse de conclure une affaire, d’agripper une autre poignet à Rolex et d’en finir avec ses problèmes, l’autre homme devant lui vantant un drone à hydrogène, intégrant une chaine énergétique complète, un drone PAC H2 à cathode fermée et refroidissement liquide. On achète. L’officier valide. L’opérateur tire. Et les victimes voient le sol se précipiter sur leur visage et se retrouvent alors simplement, d’un seul coup, fondu au blanc, fondu au noir et retour soudain à la conscience, quoique dans le flou, l’imprécis, le mouvant, les oreilles sifflant, le crâne hurlant de douleur, toutes barbouillées de poussière grise et de sang faisant des grumeaux rouges de pâte à crêpes dans leurs cheveux terreux emmêlés de poussière grise, et les voici baptisées pour nous des affreux noms de « dégâts collatéraux » ou de « boucliers humains » et dénombrées un à un par les belligérants, incorporées dans un nombre qui lui-même fait l’objet d’une guerre, mais d’une guerre verbale cette fois, et même le plus souvent télévisuelle et rhétorique, donc beaucoup moins barbare, beaucoup moins viandarde, beaucoup moins charcutière que l’autre. C’est un manège sans fin, mais les victimes seront toujours là, seules, tout autant que les soldats seront seuls. Nous sommes tous seuls, toujours seuls, car ainsi va la vie des soldats, des batailles et des nations, oh comme nous sommes seuls.

Gaza comme projet

En somme, Gaza, c’est notre avenir. Tous les idiots, petits et grands, passant leur vie ici à détester les Arabes, nous préparent ça. Ils le proposent à nos suffrages, tranquillement, normalement.

Tous : l’enfer de Gaza (qu’ils proclament bien sûr provisoire, et même « hygiénique »), c’est l’avenir qu’ils délirent pour nous. C’est l’avenir qu’ils veulent, l’avenir qui brûle leurs esprits que chauffent nos médias de la haine. C’est le ragoût qui mijote dans les marmites de quelques bigots richissimes, et que nous avalons chaque jour, cuillère après cuillère.

Nous prévenions. On nous injuriait. Et nous le savons maintenant : c’est ça qu’ils veulent, c’est ça qu’ils préparent, c’est ça qu’ils vendent. C’est ce pandémonium de violence, c’est ce traitement des Arabes, c’est ce crime.

Ils souhaitent posément le répandre sur nos villes.

Car Gaza, l’écrasement de la bande de Gaza et de son peuple, c’est une libération, pour eux. C’est d’ailleurs pourquoi ils le défendent avec tant de véhémence, tant de haine et de mensonges : enfin, on a ouvert la voie à l’engloutissement de ceux qu’ils ont tant haï — hommes, femmes, gosses, chiens, chats tout ensemble —, ceux dont ils ont eu si peur.

Pour eux, c’est l’heure de la victoire, de la riposte finale, terminale, biblique : enfin ils vont pouvoir être barbares.

Ars poetica ou Comment je veux écrire moi aussi

Lisant, hier soir, l’un des livres ramenés de la Maison Joë Bousquet à Carcassonne, je tombe sur ce passage. Et j’y vois une méthode littéraire, comme si le poète était venu nuitamment cambrioler mon mauvais esprit et y avait chapardé une ou deux verroteries auxquelles je tenais beaucoup. Écoutez ça.

C’est 1934. Perclus de douleurs et ravi de jouissance par des membres qui n’existent plus (ou plutôt qui ne sentent plus : ils existent encore, mais différemment du membre manquant de Cendrars dont Picasso disait qu’il était « rentré de la guerre avec un bras en plus »), mon monte-en-l’air de Carcassonne s’abîme et s’élève de son lit du premier étage de la rue de Verdun dans l’opium, la cocaïne, le hachich, et laisse alors son esprit dire l’oracle. Et il écrit. Il fait des revues. Il anime une petite bande, derrière Paul Éluard, et surtout Jean Cassou et René Daumal, entre autres.

Sa poésie, ses livres publiés (et refusés chez Gallimard, mais publiés à ses frais par quelque éditeur mineur) sont alors nébuleux, obsessionnels et clairvoyants comme un délire sous LSD. Son ami Carlo Suarès s’efforce donc de le conduire sur le chemin d’une littérature plus claire, ou disons plus « lisible ». Il lui parle méthode, décrivant pour lui un « plan discursif » sur lequel Joë pourrait remarcher. « J’ai beaucoup de mal », lui répond son ami. Puis ceci, lisible ci-dessous. Admirable.

Je fais ça, moi aussi. « Je veux que le monde soit moi ; ne pas avoir à me distinguer de lui, même pour le décrire ». La joie pure et profonde du dormeur : quelle merveille.

De toute façon, en écrivant de nos jours, il faut bien réfléchir à ce que nous faisons : je ne vois pas comment y échapper. Qu’on le veuille ou non, nous nous trouvons « après Faulkner », ainsi que l’a décrété le grand prêtre d’Apollon du sanctuaire de Gif-sur-Yvette, j’ai nommé Maître Pierre Bergounioux. Mais aussi après Proust, Kafka, Calaferte, Gracq, Artaud, Simon, Wittig, etc. Il faut se plier à cette vérité, sauf à être d’une immense prétention consistant à NE TENIR AUCUN COMPTE D’EUX.

Écrivant ça, je jette un œil à ce qu’on appelle « la rentrée littéraire » (et qui me fait aussi envie que « la rentrée des classes ») et je me dis : mais qui se soucie encore de l’histoire des formes ? Et pire encore : de s’y inscrire, de suivre l’antique règle informulée qui consiste à ne jamais créer en-deçà des révolutionnaires ?

Il y en a quelques uns, ici et là. Eux m’intéressent. Les autres sont tous des journalistes, et non des écrivains.