Speechless

Pablo Picasso, Autoportrait face à la mort (1972), Fuji Television Gallery, Tokyo.

Il existe un mot en anglais dont je ne parviens pas à trouver l’équivalent en français : speechless. Sans voix, mutique par force, réduit au silence, privé de paroles, ou plutôt réduit à avoir sa capacité de parler confisquée. C’est l’état de beaucoup d’entre nous, en France, désormais. Nous sommes speechless devant l’empire obèse de la bêtise.

Speechless devant l’accueil si hospitalier, si bienveillant, si déférent, des dernières recrues de la Hitlerjugend à notre table. Speechless devant l’arrogance des menteurs hargneux qui nous tiennent lieu de célébrités médiatiques et politiques. Speechless devant l’amabilité pour les nouveaux nazis, les fascistes gominés, les sadiques souriants, les langues de vipère, les défaiseurs de société. Speechless devant la campagne (Frédéric Lordon, une fois de plus, a raison : c’est un mouvement collectif simultané, coordonné, partageant un objectif unique et commun ; une campagne, au sens militaire) contre l’une des dernières forces de gauche encore en vie en Europe — la France insoumise et particulièrement son fondateur, Jean-Luc Mélenchon.

Speechless, aussi, devant les manœuvres à la fois politiciennes et bureaucratiques du gouvernement prétendument centriste, c’est-à-dire de la droite sans principes, à la fois pour la repousser dans les marges infamantes de la vie publique, prélude possible à sa dissolution (on dissout à tour de bras, chez Macron-Braun-Pivet-Darmanin-Retailleau, au moins autant que dans les Sopranos), et y ramener à l’inverse, avec toutes sortes d’égards de rombière accueillant le fiancé bien né de sa fifille chérie, les histrions parfumés de l’extrême-droite, avec ses bouledogues, ses bigots, ses Lacombe Lucien, ses gangsters, ses bailleurs de fonds étrangers et ses avocats d’affaires hallucinés.

Speechless devant la crétinerie d’une presse quasiment unanime pour jouer cette comédie écœurante, la perpétuer, l’enrichir. Speechless devant les outrances, les injures, les mensonges, l’ignorance, l’inculture, l’injustice des accusations, la vulgarité des attaques, la mesquinerie des persiflages, la grossièreté du vocabulaire, si abondamment documentée, si anciennement prouvée, admise, théorisée, irréfutable. Et speechless, immédiatement après, par les raisons qu’on nous donne pour nous exclure (nous qui ne nous sentons pas concernés par ce comportement de roquet et nous en moquons publiquement), de la bonne société des fréquentables : nous serions outranciers, injurieux, mesquins, persifleurs, grossiers — nous !

Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors l’Après aux cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches.

Speechless devant l’odieux débinage de ceux que l’on pensait raisonnables, qui disaient partager, au moins, notre façon de voir la vie — là, au moins, ils verraient qu’il est aussi question d’eux, pensions-nous. Mais non : Corbière-Garrido, Autain, Ruffin, les écolos, la droite du PCF, tous reculent de deux ou trois pas pour ne pas prendre les coups des cogneurs, ne comprenant pas, mais alors pas du tout, qu’ils ne sont provisoirement épargnés que pour économiser les efforts de ceux qui tapent. Quant aux pontes du PS, ils ont embouché les clarinettes, les tambours et les clairons de la fanfare militaire qui accompagne la bastonnade, parce qu’ils croient ainsi obtenir un meilleur rata à la popote, une chaise à la table des maîtres, d’où ils ont pourtant été chassés.

Speechless devant les combines pour installer des salauds au pouvoir, aux chefferies de la police et de la préfecture, à la tête des médias et des maisons d’édition, au Conseil des ministres, à la place de nos patrons. Speechless devant la laideur des propos visant à salir nos frères et nos sœurs, la plupart du temps musulmans, ou « Arabes », ou « Noirs » ou Ceci, ou Cela. Speechless devant l’extermination des Palestiniens. Speechless devant la rage haineuse et meurtrière du gouvernement israélien et de ses amis. Speechless devant le nombre de nos adversaires, leur surgissement, leur dévoilement.

Speechless devant leur impunité. Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors de « l’Après » aux skins cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches. Speechless devant les clowns d’un cirque pas drôle marchant sur les mains et nous accusant, nous, d’être à l’envers.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

Sans voix, speechless, donc. Et c’est tout le problème.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

La sphère médiatique est entièrement, intégralement corrompue, à des degrés divers, mais globalement répandue partout — par une mentalité de faux-culs, par l’incapacité intellectuelle de beaucoup de commentateurs à comprendre la vie politique, les débats intellectuels, les enjeux du moment, par les oligarques et leurs larbins, par la prétention stupide et obsidionale de la corporation des journalistes (que j’ai décidément quittée sans regret), par le jeu dérisoire des détestations internes à la sociale-démocratie et aux groupes révolutionnaires, par l’incompétence des uns, la placidité des autres, les copains partout, les ennemis idem, les mauvaises habitudes, les fausses évidences.

Alors nous nous retrouvons comme mis sur la touche, sidérés par les bouches qui nous aboient dessus, tétanisés par l’ampleur de la tâche, combattifs mais étranglés par ce que le sens de la justice et de l’honneur exige de nous — speechless.

Mais si j’ai appris une chose ces dernières années, que ce soit dans ma vie professionnelle ou personnelle, c’est ceci : que 2+2 n’égaleront jamais 5 parce que tout le monde le prétend ; qu’attendre d’être assez nombreux pour agir condamne à l’inaction ; que ne pas répondre aux attaques, ne pas opposer de limite à la prétention de domination, ne pas montrer que, contre le fascisme, il y a l’antifascisme, c’est laisser croire que notre silence est une abdication.

Or combien sommes-nous à nous taire ? Quel est notre nombre ? Combien, réellement, sont réduits à la stupeur et à l’incrédulité ? Combien de gens, dans tout le pays, méprisent la comédie ridicule et dangereuse que joue actuellement le showbiz médiatico-politique ? Combien, non pas se taisent — mais attendent ? Et où trouvent-ils la brèche par où passer pour enfin mettre en mots clairs et forts leur honneur et leur dignité ? C’est la seule question qui vaille.

Il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit »…

Ceux qui peuvent encore parler, parlez. Ceux qui peuvent encore répondre, répondez. Ceux qui peuvent tracter, tractez. Ceux qui peuvent voter, votez. Ceux qui peuvent publier, publiez. Ceux qui peuvent écrire, écrivez. Ceux qui s’opposent au règne des cogneurs dans les rues, sortez. Ceux qui peuvent protéger les gens en danger, protégez-les.

Je ne vois pas d’autres solutions, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Et il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit », de « remigration de masse », de « mettre fin au programme du CNR », de privatiser le « mammouth » de la Sécu, d’offrir l’espace public aux « entrepreneurs », d’instituer une « présomption de légitime défense » en cas d’assassinat par un policier, de « voter Le Pen à 19h59 », d’apartheid légal, de racisme d’État, d’État policier, d’interdictions, d’arrestations, de domination, « d’en finir avec le laxisme » aussi vite que possible, peut-être dès demain.

Les bourgeois en mocassins adorent faire croire qu’ils ont Albert Camus à leur table, qu’ils lui parlent en égaux, qu’il est leur gentil petit pied-noir rêveur, lutineur d’actrices, rêvasseur de paysages qu’il est bon de lire l’été, dans le Luberon. Foutaises, mais c’est un autre sujet : en tout cas, ils omettent, dans leur figure maquillée de Camus, l’antifasciste, le syndicaliste libertaire, l’anti-impérialiste, tout ce qui n’est pas bon pour eux. Illusion d’époque, croient-ils.

Voici pourtant ce qu’Albert Camus disait de la tâche, à ses yeux, de ceux qu’on appelait alors les intellectuels : « Ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu’elles ont de cruel et d’inhumain », mais « de s’y maintenir, d’y aider l’homme contre ce qui l’opprime, de favoriser sa liberté contre les fatalités qui le cernent ». Pas mieux, camarade. J’adopte.

Du pouvoir pour les pauvres

Le Cirque d’hiver pendant le meeting où L’Humanité a estimé que Sophia Chikirou n’avait « pas fait le plein ».

Je suis vraiment consterné de lire, dans tous les compte-rendus du meeting de Sophia Chikirou, où je me suis rendu hier soir, ce dédain, ce mépris pour sa volonté affichée de mettre en avant et de mobiliser les « quartiers populaires », comme on dit. Partout — et même dans L’Humanité ! —, on raille son illusion lyrique, le risque que ça représenterait, son insuffisance, son prétendu clientélisme, sa soi-disant démagogie, quand ailleurs on ne rote pas une légère allusion raciste, paranoïaque et diffamatoire.

Outre que j’y retrouve encore, épuisé, la détestation habituelle et désormais normalisée des Arabes et des Noirs, je ne peux m’empêcher d’être ensuite écœuré intellectuellement : quoi ? Inciter les pauvres à s’intéresser à la politique, ce serait stupide, voire dangereux ? Donc, ces « quartiers » — ou plutôt ces gens qui sont les plus démunis, les plus abandonnés et les plus opprimés du pays, qui sont enfermés dans la pauvreté et la ségrégation sociale et raciale, ne devraient pas être sollicités, instruits, consultés ? Ceux qui vivent dans les clapiers pour pauvres, loin des centre-villes, relégués, détestés et surveillés, qui subissent l’isolement, le bruit, la saleté, la malbouffe, l’entassement, les flics incompétents et pourris, il faudrait aussi les tenir à l’écart de la vie politique ?

Pour ma part, j’y trouve l’une des raisons de mon prochain vote pour Sophia Chikirou et la liste FI de mon quartier. Quand l’Hôtel-de-Ville est tenue par les petits-bourgeois polis et cultivés de la social-démocratie, on voit ce que ça donne, merci : des loyers obscènes, une ville hors de prix, hostile et prétentieuse, encagée dans le surtourisme, un espace public bradé aux oligarques et à la délectation du showbiz, du LVMH à la Fashion Week s’appropriant la Cour carrée du Louvre, les quais de Seine, que sais-je encore…

Moi, je suis pour faire revenir à la mairie de ce qui fut le rendez-vous des artistes en fuite, des intellos en exil et la capitale du Tiers-Monde, les pauvres et les demi-pauvres, les lève-tôt, les gens de la ligne 13, les bricoleurs de la nuit, les mamans de tous les quartiers.

En tout cas, par pitié, messieurs-dames du journalisme politique, épargnez-nous la condescendance envers la stratégie de Sophia et de la France insoumise consistant à ramener les pauvres au vote : ce sont ceux-là qui ont désertés les urnes et qui manquent à l’appel. C’est leur absence qui engrosse les nazillons et les rombières, qui leur offre le pouvoir, qui les laisse gouverner seuls, comme si le pouvoir leur appartenait. Il faut leur reprendre la parole et le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, leur dire que c’est fini.

Il faut remettre leur arrogance à sa place et montrer que ceux qui jusque-là s’abstenaient de parler et de voter peuvent parler et voter : peut-être ne gagnerons-nous pas, ou ne seront-ils pas suffisants pour gagner, mais les pauvres seront de retour parmi nous. On devra compter avec eux. Se taire un peu. Les garder unis au reste de la ville. Et ça, grâce au travail de Sophia, son mouvement et ses équipes. Qui d’autre qu’elle, en effet, ne se contente pas de « faire des propositions » aux pauvres, mais entend leur donner du pouvoir ? Qui d’autre qu’elle entend unir les Parisiens, pauvres, moins pauvres, petits-bourgeois et riches, en faire les citoyens d’une petite patrie commune où le gouvernement ne leur « octroie » rien, mais où le pouvoir se partage équitablement ?

Donc, quand vous lisez « clientélisme » comme dans Le Monde ou, stupidité sidérale, « racialisme » comme dans Marianne (épargnons poliment Mediapart, qui ne produit sur le sujet qu’une exaspérante guirlande faite de détestation personnelle, sans même ajouter une phrase de politique), souvenez-vous que vous regardez en réalité la petite bouche flûtée du maître persiflant contre son domestique. Alors choisissez votre camp.

Justin

Lorsque mon grand-oncle Justin Daubizit fut à son tour mobilisé et envoyé au feu début 1916, voici sans doute ce qu’il avait en tête : qu’après avoir quitté leur hameau du Cantal, son frère aîné, Guillaume, ayant eu les jambes broyées dès août 1914, servait désormais dans un service auxiliaire à Clermont-Ferrand, brisé par la violence du premier feu ; que ses trois autres frangins, Pierre, Antoine et Alphonse, eux, étaient morts, les deux premiers pulvérisés par l’artillerie allemande dans les Vosges le même jour, en novembre 1914, et le troisième avec une balle en plein front, la nuit, un an plus tard, dans la gadoue de Popincourt, entre Amiens et Compiègne, dans les bras de son cousin Etienne Lajarrije.

C’était 1916, janvier 1916, donc. Justin fut affecté au 81e puis au 143e régiment d’infanterie, d’après ses papiers. On l’envoya à Verdun, où il fit toute la bataille, indemne. (Démobilisé, Justin fit, dit-on, une belle carrière de cantonnier à Saint-Bonnet-de-Salers, où le café-étape familial prospérait sous l’autorité des femmes : on raconte dans la famille restée au patelin qu’il chantait comme un pinson et qu’il aimait faire rire la compagnie.)

Je suis passé par Popincourt cet après-midi. J’ai pensé aux bidasses qui s’entretuent aujourd’hui dans la boue glacée de l’est de l’Ukraine. J’ai pensé, surtout, là, dans le brouillard étoilé de glace, face au vide océanique des champs de boue, alors que LA GUERRE EST REVENUE DANS NOS VIES, que la théorie de la dissuasion nucléaire avait probablement échoué, puisque les hommes se battent encore aujourd’hui, peu ou prou, comme les pauvres chiens de 14-18, mes oncles, nos oncles.

Les affreuses utopies de droite

L’Anxiété, Edvard Munch, 1894. Musée Munch (Oslo).

On connaît la mécanique de prolifération de l’extrême-droite : nourrir la pourriture dans les flaques d’eau croupie d’où l’Etat s’est retiré. On ne détruit que ce qu’on remplace. En France, ça marche plutôt bien pour le Rassemblement national et le clan des Le Pen. Mais c’est limité : un plus grand danger est à venir, à mon avis.

Je m’explique. Le RN, issu du pétainisme et du milieu colonial, est aujourd’hui le parti dominant de la droite néo-libérale raciste, faisant la jonction entre des skinheads vieillissants toujours gorgés d’humeurs fascistes et les milieux d’affaires, entraînant derrière lui, avec plus ou moins de réussite, un archipel de supplétifs plus ou moins embourgeoisés. Sans surprise, son champion du moment est une espèce d’idiot du village, un petit faf gominé qui se donne des allures de technocrate en baskets blanches dans la lignée d’Emmanuel Macron et de son monde de Sciences-Po et de la banque d’investissement : sa vraie patronne, une héritière emperlousée, avocate d’affaires, millionnaire de Saint-Cloud, fille à papa, a trop de confiture sur les doigts pour rester dans la course, pour le moment.

D’après ce que je comprends, son électorat est classiquement le même depuis toujours, en tout cas depuis deux siècles et demi qu’on vote dans ce pays, jusqu’aux Ligues des années 30 : une frange importante de la classe moyenne terrifiée par les peurs du moment, une bonne tranche de la bourgeoisie, bigote, hargneuse et avare, et des résidus de cervelles enfumées à la radiotélévision des milliardaires. Rien de bien nouveau, ni en Occident, ni dans notre époque.

Ce que je crains davantage, c’est pire que ça : c’est son étape d’après. Car ce que nous apprend l’Histoire du XXe siècle, et notamment la généalogie du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, ainsi que le récent emballement barbare de l’administration Trump, c’est qu’il existe, pour ces partis — disons « traditionnels » — de la droite raciste, un point de non-retour. La tête leur tourne vite, à ces gens-là.

L’extrême-droite dans sa forme costard-cravate, toujours crétine et même folklorique (que l’on songe à feu Jörg Haider en Autriche, à Nigel Farage au Royaume Uni, à Geert Wilders aux Pays-Bas…) peut tranquillement accéder au pouvoir en-deçà de ce point de non-retour, bien sûr. Et alors ses gouvernements appliquent plus ou moins leur programme, programme qui est toujours à la fois libéral économiquement, réactionnaire socialement et hargneusement raciste, mais dans le cadre du parlementarisme petit-bourgeois, à la fois confiscatoire, classiste et arrogant, mais temporaire et idiot.

Mais (la situation actuelle des USA le prouve), une fois qu’elle y est, au pouvoir, lorsqu’elle passe un certain point critique, elle peut devenir extrêmement destructrice et peut-être inarrêtable. Sa prolifération alors n’est plus seulement électorale : elle explose, elle flambe et devient agressive, violente, et même tueuse et impérialiste. Et ce moment survient, pour le dire un peu trivialement, lorsque les vies intérieures des dirigeants de l’extrême-droite et de leurs partisans s’accrochent à une utopie.

Je veux dire : le point critique me semble se trouver à ce moment de la vie politique où, comme l’explique depuis longtemps, inspiré par son « maître » Denis Crouzet, l’exceptionnel historien Christian Ingrao s’agissant du nazisme, ce moment, donc, où une forme d’espérance dissout ou repousse la terreur existentielle, lorsqu’un futur est soudain rêvé, malgré la peur de mourir et la haine inextinguible de son assassin imaginaire, lorsque sa propre angoisse est vaincue par un grand projet — lorsqu’une utopie grandiose, plus grande que soi, libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense « désangoissement ».

Angoisse et utopie : le cocktail est explosif, ravageur, en effet. On l’a vu se déchaîner en Allemagne déferlant sur le prétendu « biotope » des Germains, affrontant les Slaves et détruisant les Juifs d’Europe. On le voit aujourd’hui éclater comme un bubon depuis Washington, s’auto-proclamant propriétaire de l’Hémisphère nord, souverain pillard de l’Amérique latine, maître d’une Europe domestiquée, propriétaire décomplexé de son propre peuple, impérial au-dehors et criminel en-dedans. C’est le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation et de ses faces de pierre.

On le voit à Moscou, à Istanbul, à New Delhi… Mais on le voit aussi à l’œuvre en Israël, ce noyau délétère, cet alliage angoisse-utopie : on le voit détruire la Palestine et les Palestiniens, défaire la société, agresser ses voisins. La coalition de « l’union des droites » au pouvoir là-bas a abreuvé les esprits des défenseurs d’Israël de son utopie ultra-violente et fanatiquement raciste, laquelle, en temps de crise paroxystique, est venue soudain désangoisser des gens hantés depuis 1945 par l’idée de leur propre disparition — laquelle a été, il est vrai, une fois au moins planifiée et tentée.

Le RN n’en est pas là. Pas encore, dirons-nous. Son grand projet pour le futur, sa projection imaginaire est minable et riquiqui, sans grande envergure, en tout cas sans force motrice autre que celle qui anime les simples d’esprit dans les syndicats policiers, la confusion et la détestation des réunions militantes et la suffisance des milieux catholiques et évangéliques qui règnent sur les médias et l’édition : humilier les Arabes et les Noirs, brutaliser les insoumis et les écolos, et le faire à coups de matraque, d’injures grossières et d’interdictions.

Zemmour et sa pauvre clique, ainsi que les comiques Wauquiez et Retailleau, de leur côté, essayent bien de ranimer le vieux bric-à-brac de mémé de la France d’antan : la déférence envers le patron d’usine, la foire aux santons, la danse du tapis, les bigoteries en tous genres, Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne, Charles Martel, Louis XVI et ses Chevaliers du Poignard, la moustache puante de Maurras, le clairon bien astiqué de Barrès, la vieille baderne de Pétain et son équipée de traîtres à la patrie. Mais bon — à ce stade, c’est encore pittoresque et vertigineusement stupide.

Mais le danger est là, précisément : une fois aux affaires, les chefs de l’extrême-droite ont eux aussi ce réflexe qui est, semble-t-il, automatique dès lors qu’on exerce le pouvoir : comme Macron (Monsieur de Fursac marchant seul dans la lumière oblique de la cour du Louvre le soir de son intronisation), comme Hollande, comme Sarkozy, ils se croient alors à leur tour faits, d’un jour à l’autre, d’une autre étoffe, et croient s’inscrire mécaniquement dans l’Histoire, être passés au-delà du commun, pouvoir enfin réaliser leur petit Generalplan Ost à eux — oui, tous, à un moment donné, un fois chef parmi les chefs, capo di tutti capi, ils se racontent des histoires.

Quand c’est mâtiné de la médiocrité pateline d’un François Hollande ou de la vulgarité en mocassins d’un Nicolas Sarkozy, c’est simplement ridicule, embarrassant, et le plus souvent bête et nuisible. Ça nous fout la honte, et puis ça se termine. Mais lorsque le cœur politique des nouveaux grands chefs est précisément la violence, alors ils tuent, détruisent, volent, humilient pour ne pas avoir seulement géré, fait des économies, introduit des réformes, fait des déclarations, coupé des rubans, inauguré des chrysanthèmes. Ils se projètent. Ils se rêvent. Ils se délirent. Ils s’approprient un grand récit et passent à l’acte. Vraiment. Ne cherchez plus : c’est ça qui nous sidère aujourd’hui, le matin, lorsque nous faisons l’inventaire des événements de la nuit.

Je n’insiste pas plus. C’est clair comme de l’eau de roche, maintenant. Ils sont le parti de la guerre, le parti de la mort. Et l’Histoire nous enseigne aussi qu’à chaque fois qu’ils sont parvenus au pouvoir, ça s’est fini dans une déconfiture à la fois burlesque et désastreuse — chaque fois, sans exception.

Retrouver la guerre

Transport des restes du soldat inconnu à Verdun en novembre 1920 (BNF/Gallica).

La guerre, on le sait, dévaste le monde bien au-delà de son terme. Elle impose aux sociétés un deuil d’une telle intensité que celles-ci ne s’en remettent jamais vraiment, jamais complètement. La paix signée n’est rien après une guerre : c’est avant la guerre que la paix a une grande valeur, sa seule vraie valeur — son inestimable valeur.

L’Histoire moderne de l’Europe, d’ailleurs, n’est qu’une longue litanie de massacres suivis de deuils irrésolus. À la Renaissance, les conquêtes prédatrices de l’Angleterre, l’Espagne et la France dans ce qu’elles ont eu le culot d’appeler « Le Nouveau Monde » ont surtout appris à leurs rois qu’il existait prétendument des humains sans âme, prélude et condition sine qua non au massacre de leurs propres peuples, de leurs gueux, de leurs vilains révoltés, de leurs Protestants, de leurs Juifs, de leurs Inférieurs et de leurs Hérétiques.

La guerre cynique voulue par le gros Louis XVI et les Girondins en 1792 précipite leur chute et force leurs adversaires Montagnards à la remporter par tous les moyens, y compris la dictature et la répression militaire, rendant tout le monde fou à Paris, en Vendée, à Nantes, à Lyon. Les guerres mégalomaniaques de l’Empire français détruisent les soldats, les hommes et les rêves de la Révolution et peuplent la France de la Restauration de traumatisés, de ruines et d’éclopés en tous genres.

La guerre franco-prussienne de 1870 ouvre la blessure dans laquelle l’acide de 1914 est coulé et les guerres balkaniques de 1912-1913 préludent la brutalisation générale du continent, que Jaurès ne sut freiner.

Et ce sont des Allemands à l’esprit ravagé par l’horreur des tranchées et l’infamie du Traité de Versailles qui se jettent à la gorge des Européens et des Russes entre 1938 et 1945 : les immenses crimes des Blancs en Afrique et en Asie, ainsi que la ségrégation raciale américaine avaient inspiré les nazis, lesquels raffinent ensuite l’enfer colonial jusqu’à en faire notre monde commun, entre Blancs, pendant douze ans.

Nous-mêmes, aujourd’hui, nous sommes encore tétanisés par la guerre. Par les yeux glacés des rares survivants d’Auschwitz. Par les enfants tués dans les bras de leurs mères, au bord des fosses, en Biélorussie et en Ukraine. Par nos Collabos, qui ont rendus ça possible. Par les troufions ahuris de retour d’Algérie et d’Indochine. Par les bombes dans les cinémas de Paris et d’Alger. Par les barbelés d’Omarska et Prijedor, le siège de Sarajevo, les massacres de Vukovar et Srebrenica, le bombardement de Belgrade, les exécutions en survêtement, les miliciens au visage de Platini. Par les assassins abrutis de l’Etat islamique libres de circuler et de tuer dans notre onzième arrondissement chéri. Par l’extermination des Palestiniens. Par toutes sortes d’images et de vrais et faux souvenirs — par l’actualité permanente de la guerre chez nous.

Oui, nous sommes hantés par la guerre, nous, dans nos sociétés soi-disant pacifiées. Nous la voyons au Moyen-Orient, en vision nocturne et caméra embarquée. Nous jouons avec dans nos ordinateurs. Nous l’enseignons à nos gosses. Nous en faisons des films à succès, des séries, des romans. Nous en avons peur et nous l’attendons.

Aujourd’hui, on se bat comme à Craonne et au Chemin des Dames dans les tranchées du Donbass : aussi cruellement, aussi salement, aussi terriblement, dans le même froid, avec les mêmes poux, pataugeant dans la même boue, pour les mêmes montagnes de fric, les mêmes frères tués au combat et les mêmes congrégations de crapules à l’arrière.

Et en France, c’est la guerre coloniale de la vieille République impotente de nos grands-pères contre les indépendantistes algériens qui domine notre vie politique, nos plateaux de radiotélévision, et même notre vie industrielle, culturelle, médiatique, familiale. C’est la perte de leur Empire d’opérette que rejouent tous ceux qui détestent les musulmans, qui les caricaturent, qui les désignent constamment, qui les craignent, qui brûlent de les voir souffrir, qui votent pour ceux qui leur promettent plus d’humiliations pour les Arabes, plus de dégradation des Noirs, plus de violence, plus d’interdits, plus de répression contre ceux qui se disent leurs frères et leurs sœurs.

C’est leur « France Great Again » que veulent obtenir ceux qui voteraient pour une chaise ou un cochon, ou même un crétin de village, pourvu qu’il incarnât ce programme-là, cette frénésie-là : l’ardeur crétine de se venger de ceux qui étaient soumis et qui ne le sont plus, de reprendre tout le pouvoir, de se vanter d’être les plus forts — que leurs ennemis imaginaires soient les Arabes, les Noirs, les Femmes, les Jeunes, les Gays, les Métis, les Insoumis, les Prolos, les Bouseux, les Fonctionnaires, les Syndicalistes, les Mélancoliques…

C’est ce qui s’est passé par deux fois aux Etats-Unis d’Amérique, ces dernières années. Après avoir perdu toutes leurs guerres depuis 1945, les petits Blancs ont obtenu leur récompense électorale et se sont donnés un chef : un oligarque, c’est-à-dire une espèce d’excroissance d’eux-mêmes, un escroc tératologique et burlesque, histrion télévisuel, pervers narcissique et imbécile, qui leur promet de leur « rendre » une « grandeur » qui n’a jamais existé, mais dont ils ont pourtant été gavés dans les écoles que j’ai moi-même fréquenté étant adolescent — où j’ai appris que l’Amérique était le centre du monde, le véritable Empire du Milieu, autour de quoi le monde était un décor folklorique à visiter ou une zone hostile, à nettoyer.

Désormais, ils se sentent pousser des ailes, puisque rien ne vient jamais punir les Grands Blancs, sinon les enfants des Grands Blancs leur lançant des pavés à la gueule — ce qui est bien peu.

Alors désormais, c’est la guerre : encore de basse intensité, encore à bas bruit militaire, quoique à grand bruit médiatique. Washington va prendre le Groenland, pourquoi pas la Guyane ?, sans doute un peu de Mexique, les villes de la Colombie et le gouvernement brésilien, la zone orbitale qui a commencé à être militarisée, la Lune et Mars — ce dont elle dit avoir besoin. La Russie, tout ou partie de l’Ukraine et peut-être, pourquoi pas ?, un peu de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, de Roumanie, de Moldavie, des pays baltes, de Finlande, de Géorgie, du cercle arctique — ce dont elle dit avoir besoin. La Chine va reprendre Taïwan et peut-être autre chose encore. Les petits attaqueront les tout-petits, les gros avaleront les moyens, les très gros piétineront les démunis : nous sommes à l’époque des conflits de lâches, après tout, des guerres de salauds.

Or dans cette dégringolade générale, il y aura des grains de sable. Des événements déraperont, des violences dégénéreront, des décisions seront sur-interprétées, incomprises, c’est certain, comme toujours : et alors, pauvres de nous… Il n’y a donc qu’une seule voix à écouter et à suivre aujourd’hui, pour les gens ayant le cœur bien accroché : celle qui prône la paix. C’était celle de Jaurès en 1914. Mais cette fois, il s’agirait de ne pas la laisser être assassinée, cette voix, par une brute de droite. Laquelle brute de droite fut acquittée (et, je le rappelle, la veuve Jaurès fut condamnée à payer ses dédommagements — oui, c’est de là que nous venons).

Voilà en tout cas ma résolution. Je n’ai pas un corps à uniforme. La tenue d’ordonnance de l’infanterie, que j’ai enfilée en 1991 lors de mon service militaire, ne m’allait pas du tout : j’ai de trop courtes jambes, une trop grosse tête et des bras trop longs, les brodequins me faisaient des pieds de clown, la vareuse me tassait, le calot glissait sur mon front nu, je tenais mal le garde-à-vous dans le fort de Vincennes.

Pour autant, je sais ce que m’apprennent l’Histoire et ses témoins : en 1914, ce sont plutôt les socialistes, les anarchistes, les pacifistes, les déserteurs lorrains, les je-m’en-foutistes, les engagés de la fin d’année qui ont fait les meilleurs combattants, les plus courageux soldats, tandis que les maurassiens, les barrèsistes, les royalistes, les antisémites, les claironneurs, les tartarins se faisaient abattre dès la première sortie ou se débinaient avec des passe-droits avant même d’être envoyés en première ligne.

J’ai donc confiance : on pourra toujours nous insulter (comme on fait toujours, dès qu’il s’agit de la guerre), mais être prêts à s’épuiser pour la paix, à brûler sa vie pour renverser les tyrans, pour virer les incapables, pour serrer les rangs des frères et des sœurs, c’est un signe de bonne santé, de vrai patriotisme, de courage et de fraternité. C’est-à-dire, au fond, de vraie sortie du deuil.

L’Histoire dans l’homme

Je ne peux m’empêcher d’être plus qu’ému — bouleversé, vraiment, mais sans larmes et sans pitié, avec une juste et froide rage mêlée d’un peu de honte — à la lecture du récit de l’inconnu Georges Hyvernaud intitulé « La peau et les os » et publié dans l’indifférence générale (ou plutôt l’exaspération, un soupir frivole général) en 1949.

Sa cruelle lucidité sur sa captivité en Allemagne et, au-delà, sur son retour et son entrée ratée et brève dans la carrière littéraire a donné lieu à un livre. Et ce livre énonce des vérités pures, denses et gluantes comme de simples galets de rivière beurrés de vase. Parmi elles, celle-ci, alors qu’il évoque la folie douce qui s’est emparée des prisonniers qui, au stalag, autour de lui s’ennuient :

Et puis ce coup de tonnerre, qui d’un seul coup me cloue au sol (me désigne du doigt, comme une espèce de gros dieu revanchard pointant vers moi dans la foule), parce qu’il condense tout ce qui me tient à la table d’écriture depuis des semaines que je me suis mis à écrire solitairement et sans doute vainement moi aussi sur la guerre, puisque la guerre est l’horizon qu’on nous promet :

Rien n’est plus terrible, rien n’est plus compliqué, rien n’est plus élémentaire que ça — rien n’est plus évident. Débrouillons-nous avec ça.

Encore un 11 novembre

Une section du 139e Régiment d’infanterie d’Aurillac en 1914 (Archive personnelle, DR).

Étrangement, après qu’on a tant appris sur la guerre, sur Verdun, Craonne, Ypres et Tilloloy, après qu’on a tant lu de livres sur l’enfer des combats avec messieurs Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Cendrars et Chevallier, après qu’on a admis que dans l’Artois, la Somme, l’Oise, la Marne et les Vosges, les événements ne s’étaient pas seulement déroulés sous la présidence majestueuse d’une Marianne au sein nu, jouissant avec pitié du courage sacrificiel de ses fils, mais aussi dans la compagnie grouillante des rats, des poux, des corps des suicidés, de la tristesse, de l’injustice, des salauds et des imbéciles, après qu’on a été abondamment informé, cela n’a pas suffi. Nous avons récidivé. Nous aimons la guerre, il faut croire.

Sans doute est-ce autre chose qu’on aurait dû retenir ; sans doute le tableau général de l’horreur nous a-t-il seulement permis de stupidement répéter « plus jamais ça » en nous bouchant le nez, mais c’est tout. Ce qu’on voulait peut-être dire, c’était : « plus jamais ça, comme ça ». Et même à ça, nous avons échoué : en Ukraine, deux infanteries boueuses se massacrent les yeux dans les yeux.

Il aurait peut-être fallu que nous acceptions plus exactement, plus précisément, ce que nos grands-pères ont compris pour nous, qui n’avons décidément rien compris. Et je dis que, peut-être, est-ce précisément CE QU’ILS N’ONT PAS DIT, ce qu’ils n’ont pas avoué, ce qu’il n’ont pas osé admettre, qui aurait pu être l’essentiel — le DÉCISIF.

Depuis cent ans, le bavardage des généraux et des ministres nous fait perdre du temps. Les dominants ne sont jamais intéressants. C’est le silence des soldats qui aurait dû et qui devrait toujours nous alerter : la vérité est là, tue, cachée, attendant son heure, indicible et centrale.

Tom Waits est intraduisible

Tom Waits est intraduisible, disons-le.

Les textes de ses chansons (qu’il écrit avec, ou qu’il extirpe de son amour pour sa femme Kathleen Brennan, ce n’est pas bien clair) évoquent invariablement pour moi ces rebuts rouillés, désossés et épars, ces morceaux d’automobiles qu’on trouve dans les fossés, sur le bord de la route, ou bien dans les casses ou dans le bric-à-brac dérisoire et souvent comique des brocanteurs, derrière les stations-service  : volants de bakélite, transmissions défaites, rétroviseurs, sièges ou banquettes dévissés, plaques d’immatriculation rouillées. Il y a de la vie, là, du voyage, des drames, de la mélancolie enfantine, des regrets, un drame final souvent, en tout cas une fin, et l’abandon, l’arrachage, le saut vertigineux dans l’inutile à perpétuité.

Avec ça, la voix de Tom Waits sourd comme une rumeur de ville derrière des rideaux tirés, une ville de cette Amérique de la route qui a fini par devenir une sorte d’espace de vagabondage mondial, cette «  voix américaine  » que j’aime toujours et qui geint, gronde et rêvasse dans les livres de Steinbeck, de Faulkner, de Kerouac évidemment, depuis l’épouvantable guerre que des montagnes volantes de poussière ont mené contre de pauvres fermiers arracheurs de racines au cours de la Dust Bowl, jusqu’à l’effondrement plastifié d’aujourd’hui.

Bref, Tom Waits est intraduisible. Mais j’ai tenté ici de traduire le poème qu’il a écrit sur le vagabondage, ou quelque chose comme ça, et qu’il a fait paraître au profit de soupes populaires et d’hôpitaux pour les pauvres, paraît-il. Je pense avoir raté la traduction et j’ai pendant plusieurs semaines abandonné l’idée d’en faire quoi que ce soit. Et puis ce soir, j’ai eu envie de donner quelque chose à lire.

C’est un poème sur quoi  ? Sur le fait d’être parti de quelque part appelé chez soi (à un moment donné) et de se retrouver dans l’indigence et l’errance. Ça n’a rien de romantique. Enfin, je n’en sais rien. Voilà ce que c’est. J’ajoute que je n’ai absolument pas le droit de traduire et de publier ça. Mais ça ne me rapporte pas un kopeck, donc je vais compter sur l’indulgence du monde affreux qui nous contient, pauvre de moi.

Tom Waits
DES GRAINES SUR UNE TERRE DURE

Je suis une graine tombée
Sur une terre dure
Une terre dure
Une terre dure
Je suis une graine tombée
Sur la terre
Je suis une graine tombée
Sur la terre

Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
De la branche d’un grand chêne
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
D’un chêne

Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin

Pourrais-je me relever seulement
Comme un pauvre lutteur ayant
Été vaincu, battu
Pourrais-je seulement me relever et rallumer
Le même feu qu’avant  ?

Je suppose que certains parmi nous
Retombent toujours sur la vieille domestique.

Ai-je tout fait à l’envers
Ai-je tout fait de travers
Puis-je seulement me relever
À la force de ces vers
Ai-je été maudit et
Tout est-il fini
Combien de temps encore
Combien de temps
Rien n’est juste dans ce monde
Rien n’est juste
Quand je suis né
J’étais beau à faire pleurer mes parents
J’étais ce paquet-cadeau contenant
Leur chance bénie à tous les deux
J’étais une lumière un éclat j’étais magnétique
Et flamboyant
Ne suis-je désormais plus qu’une chose lentement grignotée
Par les dieux
Et ne suis-je que le sac où la fourrer
Mes parents étaient de braves gens
Raymond et Shirley
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Parfois je me demande s’il existe
Une autre vie au fond de cette vie
J’aurais dû vivre
Mais je dois partir maintenant
Regarde le train glisser
Le long du quai
Regarde le train glisser
Le long du quai

Ai-je eu ce qu’il faut un jour et l’ai-je
Perdu perdu
Ou l’ai-je regardé droit dans les yeux
Et l’ai-je voulu
Voulu

Ici-bas ô Seigneur
Sous les escaliers
Ici-bas ô Seigneur
Il y a une prière
Dessous tapie loin sous
De nombreuses couches ô frères
Ya  ! Ya  ! Allez on y va  !
Viens me secourir Seigneur
Viens me secourir

Trébuche
Bascule
Manque
Gaffe
Déçois
Rate
Bute
Échoue
Gâche
Mauvais cheval
Commettre
Bévue
Bander
Bousiller
Se planter
Gagner

J’ai pris ses jolies joues
Et je les ai embrassées
Je les ai embrassées
Maintenant j’ai peur et je suis seul
Et elle me manquent
Elles me manquent
Tout sera peut-être
Différent à Chicago

Chez soi c’est l’endroit
Où recevoir son courrier
Pourvu qu’on t’y retrouve
Paraît-il
Parce qu’on ne peut pas
Écrire une lettre
À un oiseau
On ne peut pas écrire
À un oiseau

Toit
Porche
Allée
Auvents
Jardin
Fenêtre
Portes
Plafond
Parquet
Balai en bois
Salon bourgeois
Comptoir
Moustiquaire
Doux
Rêve

J’ai prié quand j’ai eu soif
Et dieu m’a envoyé la pluie
J’ai trouvé des mûres sur
Le bord de ma route
Dis-moi donc mais à qui
Dieu peut-il bien adresser ses prières
Ça doit être un boulot solitaire
Ça doit être un boulot solitaire

Peut-être ne sommes-nous que
Les musiciens d’un orchestre
Qui s’accorde
Et nos étranges sillages
Ne sont-ils que la portée
D’une musique qui n’a
Pas encore commencé

Oh, fais que nous tous
Dans la tempête
Assis près d’un feu
Lumineux et chaud
Nous puissions offrir
Aux opprimés
Un peu de bonne volonté et
Un grand parapluie
Pour empêcher que l’averse
Ne les martèle sans cesse

Sans feu
Sans dents
Sans volonté
Sans pitié
C’est le décompte final
L’arbitre est à 9
Mon tour viendra quand
Les copains
Mon tour
Viendra quand  ?

Vois-tu je leur rappelle toujours
Qu’à tout gouffre il y a un fond
Un fond
Je leur rappelle à tous
Qu’à tout gouffre il y a un fond, Seigneur
Oh oui, il y a toujours un fond
Qui me ressemble exactement

La fumée du café
Et le tourbillon dans la tasse
La cuillère en tournant
Ça fait Tagada  !
Tagada  !

De temps en temps
La vie a finalement un sens
De temps en temps
La vie a un sens
Une mélodie se forme
Un singe devant un clavier
Compose un poème
Et un vagabond
Entre dans un tabac
Joue au Loto l’anniversaire de sa mère
Et remporte le million
De temps en temps
La vie a finalement un sens
Les voitures foncent sur la route
Tandis je leur tends le pouce
J’attends juste que
Ma chance arrive

Je suis sans abri
Mais je bouge
Je suis sans abri
Mais je bouge
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien
Où l’herbe est verte
Où la grange est rouge
Où le vent
Fait se déhancher les arbres comme des filles dans leur cerceau
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien

Mon corniaud est toujours resté avec moi
Même dans les rues de Manhattan
Vois-tu, Fido ça veut dire fidèle
En latin

Je suis le roi de quelque chose
Oui c’est sûr
Je suis le roi de la route
Je suis le roi de l’herbe
Le roi de l’allée
Le roi de la crasse
Le roi du seuil
Le roi du trottoir
Le roi de l’angoisse
Je suis la bulle qui éclate
Ma couronne c’est mon chapeau
Et pour ce qui est des problèmes
Je suis le roi de tout ça

Tout est limité
Tout
Et il n’y a qu’un nombre restreint de choses
Dans ce tout
Des rires
Des rasages
Des genoux écorchés
Des bébés
Des larmes
Des steaks
Des clopes
Des chansons
Tout ça
Et peut-être
Au sommet du ciel
Trouveras-tu le fond
d’une barque
Et dans cette barque
Un Dieu mal rasé
Tenant une canne
Une ligne
Et un bouchon
Et pendu à
Un hameçon d’or
Un diamant bleu
Celui dont tu rêvais
Et ce diamant bleu
N’est que ton œil bleu
Lové derrière tes
Paupières fatiguées
Et puis jusqu’au fond du puits
Tu te laisses glisser
Et tu plonges dans la mer
Et le soleil se lève
Et tu n’as que sept ans
Alors te soulevant il te ramène au sec
Et c’est ça le paradis

Sans le sou
Délaissé
Pierre-qui-roule
Va-nu-pieds
Errant
Marcheur
Nomade
Pèlerin
Enfant trouvé
Mendiant
Clochard
Trimardeur
Moi

L’éphémère ne vit
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Je n’ai qu’une seule vie
Moi au milieu de ce temps immense
Qui s’est déroulé avant moi
Et de ce temps immense
Qui me suivra
Quand je serai parti
Quand je pense à l’éphémère
Et à son séjour si bref
Est-ce qu’à la fin on ne vit pas
Qu’un seul jour nous aussi
Est-ce qu’on ne vit pas
Qu’un seul jour  ?

Papa pourquoi tous ces hommes
Dorment dehors sous la pluie  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est chaud et sec  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est sec  ?

Pourquoi j’abandonne le journalisme

Aujourd’hui, je suis officiellement chômeur. Mon contrat avec RFI s’est terminé hier. C’est un choix réfléchi, mais difficile à prendre, et brutal. J’ai 56 ans. J’étais journaliste depuis 1998. Voici pourquoi j’arrête.

J’étais reporter dans une rédaction internationale et j’ai compris récemment que mon métier consistait à faire de l’ultra-violence un spectacle. Je devais y coller une accroche, un vocabulaire, un jargon même : la rendre intéressante. Entre deux chroniques, deux jingles. Or pour être allé « sur le terrain » comme on dit, j’ai pris au sérieux la violence souvent insensée, imprévisible ou au contraire trop prévisible, de l’actualité. J’y ai pris ma part, et donc j’ai saturé.

Je connais d’ailleurs beaucoup de confrères et consoeurs qui s’y sont brûlés. Qui y ont conforté la part de folie au fond d’eux. Qui n’ose pas avouer et s’avouer qu’ils en jouissent un peu perversement. Qui ont détruit une part d’eux-mêmes, par addiction. Ou bien au contraire qui se sont armurés, qui sont devenus insensibles à ce qui est devenu une abstraction, un simple jeu de forces. Leur regard est donc cynique, paranoïaque, délirant parfois, en tout cas sans vie, sans complexité. Ou bien encore certains entrent dans le jeu des acteurs locaux (politiciens ou seigneurs de guerre) : ils se complaisent dans le plaisir de faire partie de l’actualité, « d’en être ». En s’insérant dans des systèmes de corruption ou de violence, ils en deviennent un rouage.

Bref, j’ai perdu mes anciennes croyances. Je réfute l’illusion d’être un témoin, un observateur neutre, un Suisse au centre d’un monde en guerre. De me « contenter de poser des questions » : non, j’étais un acteur, un facteur de la perpétuation du même.

Et puis j’étais devenu un « blanc d’Afrique », ce que je ne supportais pas. J’ai détesté ces parvenus, ces colons, ces porcs, qui grenouillent et font la loi à Abidjan, Libreville ou Kinshasa. Récemment l’Afrique a rompu : je suis alors devenu un ennemi détesté et je l’ai accepté.

Par ailleurs les formats médiatiques sont devenus aberrants : il faut faire plus court, plus simple, plus vite, plus politicien, moins descriptif. Pas d’écriture, des faits. Pas d’impression, « de l’info ». Donc de l’inutile, du vide, du partiel, du partial. De l’hypocrite. À force, j’ai adopté sans m’en rendre compte un ton, une grammaire, une désinvolture faussement soucieuse. Or mes oreilles ne supportait plus le vocabulaire affligeant, les tics de langage, les fausses évidences, la sottise pompeuse.

Et puis on me demandait de poser sur les affaires du monde un regard purement occidental : prétentieux, simpliste, social-libéral par obligation de classe, par moraline. Et tout ça dans un pauvre charabia américanisé, la langue du bullshit.

Enfin j’ai été entravé par toutes sortes d’obstacles : étant donné mes prises de position publique d’écrivain et mon aventure ratée au Média, j’ai été identifié et ciblé. Non pas brimé, mais surveillé, toujours soupçonné, voire moqué. Si j’étais parti au Figaro ou à L’Huma, je n’aurais pas fait face à une telle malveillance. On l’a oublié, mais le milieu journalistique a été dégueulasse avec nous. J’ai eu droit à des réflexions dégradantes, alors que je croyais avoir « mes papiers en règle ». Des journalistes minables de médias minables m’ont fait la leçon. J’ai vu la haine dans certains regards, le mépris dans beaucoup, la pitié dans tous. La corporation se carapace. Elle choisit ses membres. Il y a une aristocratie et des gueux.

La détestation personnelle, rabique, irréductible de Mélenchon y est un réflexe pavlovien : tout ce qui l’approche est contaminé. Pourtant je ne vois rien de disqualifiant. Ses électeurs dans les rédactions se taisent, en société secrète. Et leur conviction est très fragile. Le moindre accroc et c’est le repli. Moi, on me convoquait, on voulait comprendre pourquoi j’avais dit ceci, préféré cela, parce que je ne le déteste pas, et même pour avoir dit voter pour lui. S’ajoutait la compétition entre collègues, la méchanceté propre à tout groupement humain et l’affreuse vie de bureau. Plus la violence, les morts, l’humanité en charpie et l’ère des salauds.

Voilà mes raisons personnelles. J’ai longtemps refusé de penser qu’abandonner ce métier pour toujours était la solution. Or un jour, la seule pensée que je n’aurais plus jamais à faire ça m’a libéré d’un poids énorme. La décision a donc été prise, malgré les risques, la peur.

D’autres raisons plus générales m’apparaissent évidentes aujourd’hui. Je les ai dites et redites : le règne général du regard de dominants, le monde pourri des oligarques, la corruption des services politiques, l’histrionisme des toutologues et des courtisans… La vulgarité de la télévision, sa copie servile par la radio, la bêtise péremptoire des journaux… C’est un univers fermé, sourd, indécrottable, consanguin. Et dans les médias indépendants, c’est aussi l’entre-soi : à Blast, à QG, à ASI, au Média, des gens me détestent. Parce qu’ils étaient en 2018 avec moi et ont fait des choix. Parce que dans le petit monde parisien, on s’est affrontés pour ceci ou cela. Parce que j’ai mauvais caractère ou parce que j’ai été calomnié, peu importe. Je me découvre régulièrement des ennemis que je ne connais pas.

Et je me demande aussi pourquoi nous sommes si avides d’information, d’exposition médiatique. Je me demande si ce n’est pas un problème — un problème démocratique. La place prise par les médias dans nos sociétés est démesurée, dangereuse à mes yeux.

Bref, je n’ai désormais aucun avenir dans ce métier. Et je n’y accorde plus aucune valeur, sinon toxique. Alors je m’en vais et j’arrête. Je vais désormais m’occuper d’affaires qui, elles, n’intéressent vraiment personne : la littérature. D’autres problèmes se posent là-dedans. Mais j’y vois de la lumière, ce « vent d’avril » dont parle Nietzsche qui peut nous libérer un peu de l’affreuse emprise des idiots. Je vais en faire mon seul métier : faire des livres et les vendre pour vivre. J’en reparlerai ici très bientôt. J’aurai besoin d’alliés.

Comment mes oncles sont morts

Comment, après tout, sont morts les frères de mon grand-père Joseph Daubizit, que j’ai connu et aimé, je veux dire les braves Pierre et Pierre-Antoine Daubizit ? On dit, dans le journal de marche du 139e régiment d’infanterie auquel ils appartenaient, qu’ils s’étaient retrouvés coincés au pied d’une pente longeant un champ et un bois des Vosges un soir d’août 1914 et que, alors qu’ils subissaient sans rien faire les rafales d’une mitrailleuse allemande planquées là-bas sous les arbres, ils reçurent l’ordre de charger la ligne de feu en grimpant sur le talus et en s’engageant à découvert dans le champ séparant la route qu’ils suivaient et l’ombre des sous-bois d’où on leur tirait dessus, et là-haut reçurent la grêle d’obus de mortier que l’artillerie ennemie attendait de tirer une fois que ces crétins de Français seraient tombés dans le piège.

Ça tient en une phrase. Mais il reste tant à dire, pourtant.

Notamment comment on ne retrouva rien d’eux : le brave Pierrot Daubizit et son petit frère Pierre-Antoine Daubizit, on raconte aujourd’hui qu’ils sont morts au combat, ou plutôt qu’ils ont été « tués à l’ennemi » comme on disait alors dans l’administration militaire. Mais ce n’est qu’une supposition, puisqu’on n’a jamais vraiment retrouvé ni leurs corps ni même une trace de leur passage là-bas dans les Vosges, si bien que c’est un tribunal d’Aurillac qui a dû officialiser leurs décès en 1917 sur la base de rien ou de trois fois rien, une fois que les Allemands eurent évacué les pentes et les forêts d’Anglemont en laissant les sépultures françaises (les trous bouchés, les bouts de bois plantés dessus, les reliques trouvées sur les morts enfermées dans des boîtes de pansements en fer blanc au pied des croix) sous le ciel vide. Et même là-dedans, sous les labours grossiers, du fait qu’on n’a rien retrouvé d’eux — des deux frangins de Saint-Bonnet-de-Salers —, on a dû saisir un juge de leur préfecture d’Auvergne pour lui demander de dire à la maman et aux tantes Daubizit restées au village le vrai, le définitif, l’éternel, les bouts de charpie séchés et congelés retrouvés dans les tombes ne signifiant alors rien à personne, rien de rien, rien du tout.

Le 139e régiment d’infanterie dans la caserne Bezons à Aurillac, en 1914 (DR).

Pourquoi je pense à eux aujourd’hui ? Peut-être à cause de l’approche du 11 novembre. Peut-être à cause du nouveau livre que je suis en train d’écrire, et qui parle du silence, du grand, du puissant silence. Peut-être à cause de la guerre qui est partout, vraiment partout autour de nous, qui approche, qui arrive — qui ne peut qu’arriver.

Une guerre pour en finir avec notre monde : celui des États, des normes juridiques et des organisations internationales, celui issu du siècle des camps, et donc du siècle de l’ONU, de l’honneur en politique, de Willy Brandt à genoux, de l’heureux dénouement de la crise des fusées à Cuba après l’infamie de la Baie des cochons, de la petite bourgeoisie candide et pleurnicharde. La guerre qui vient en finira avec ce monde qui fut normé comme la guerre de 14 en a fini avec le monde de la Belle époque, des folles aventures artistiques, des nations et des peuples, des révolutions et des usines, des aristocraties militaires et banquières, des bourgeois barbus, décillés, éveillés et enflammant les peuples comme Jean Jaurès et Victor Hugo.

Aujourd’hui, c’est l’heure des abattoirs à ciel ouvert dont les tueurs filment leurs exploits, du racisme rabique, stupide et inguérissable comme à Gaza ou au Soudan, des histrions et des menteurs, des faces de pierre, des oligarques fous, de la montée au désert des derniers moines et des ZAD clandestines, du renoncement général à toute proximité, à toute fraternité : notre entrée dans l’hiver n’est pas que calendaire.

Je disais il y a quelques jours : « Tous les matins, j’ai l’impression d’assister au lent et lourd effondrement d’un pays, sa classe dominante l’entraînant dans sa chute, s’abandonnant à son fond de barbarie. Mais le pays résiste encore par où il peut, difficilement, héroïquement, à l’avachissement des forceurs. »

C’est donc par là que, désormais, je veux m’engouffrer, comme mes grands-oncles sont montés à l’assaut d’un bois noir, sur les collines d’Anglemont. Tout le reste est consentement.

Visages du 139e régiment d’infanterie en 1914 (DR).