La répression vue du télésiège

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D’une manière générale, il vaut mieux rester calme dans les moments critiques. On dit à bon droit que la colère, l’angoisse ou la panique ne servent à rien. Voilà pourquoi je m’efforce d’être mesuré aujourd’hui. Même pour sonner l’alarme.

Nous sommes, en France, plongés dans une grave crise. Mais la désinvolture bourgeoise de l’époque, l’esthétisme gratuit et l’esprit de sérieux, la puérilité grandiloquente des grandes causes qui n’en sont pas, la masque très habilement. Mais sans doute est-ce également une marque de la médiocrité de l’époque, qui fait que c’est un jeune homme rentré précipitamment de quelques jours au ski qui ordonne à son gouvernement fébrile de restreindre un peu plus les libertés civiles, dans un pays pourtant fondé sur elles. Le fait est que le moment est inquiétant.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques.

Jamais je n’aurais cru, dans ma vie, entendre un Premier ministre de la République française annoncer ce qu’Édouard Philippe a annoncé tout à l’heure. Et comme si l’instauration d’un État plus policier encore n’était pas suffisante pour nous stupéfier, pris dans les vapeurs psychotropiques de Donald Trump, il a claironné : « Nous avons organisé le plus grand débat que ce pays ait connu. Ce n’est pas un hasard si les casseurs se remobilisent alors que le débat est un succès. Ce que veulent ces gens, ce n’est pas le dialogue. Leur seule revendication, c’est la violence. » C’est moi qui souligne. A l’Ouest, au propre comme au figuré.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques. À l’organisation brutale de la censure. À la ruine financière de militants. Les droits que les Français se sont reconnus dans leur législation — car il est toujours bon de rappeler qu’un droit est toujours « reconnu », jamais « octroyé » — sont déjà amplement violés, et cela au nom de leur bien-être. Les trompettistes de la démocratie à tout bout-de-champ se comportent comme des caudillos. Des scènes hallucinantes ont lieu au Parlement. Les ministres se moquent du monde. Le durcissement autoritaire d’Emmanuel Macron et son équipée est évident, spectaculaire. Mais pourtant, on s’en réjouit.

La République est devenue floue. Chacun la sienne.

D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est le plus stupéfiant dans le moment que nous traversons : l’arrogante légèreté du pouvoir, son divorce manifeste avec l’Etat, qui ne fait plus qu’obéir en silence, l’enracinement inexpugnable de la colère populaire, ou la tétanie des contre-pouvoirs. Plus rien n’a de réelle autorité, le décrochage est général : école, justice, police, armée, fisc, universitaires, journalistes, patrons, ingénieurs, intellectuels, artistes, plus personne n’a de prise sur le débat public. La République est devenue floue. Chacun la sienne.

Côté politique, l’hégémonie des partisans du pouvoir est imposée cyniquement. L’opposition de gauche est calomniée ou niée. L’extrême-droite est cajolée. Dans les médias, la protestation et le plaidoyer ne font plus que dégoûter tout le monde. Les ONG et la presse sont inopérants. Les institutions para-étatiques sont désarmées. C’est la glaciation.

Et pendant ce temps-là, le seul électorat mobilisé est celui de la bourgeoisie.

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Prière d’insérer

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Paraît aujourd’hui mon troisième livre, et deuxième roman : Shiftas, aux Éditions des Équateurs. Je voudrais en dire un mot, parce que ce moment compte dans l’histoire de ma vie. « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur », prévenait notre maître Montaigne.

J’ai mis le point final à ce roman en octobre 2017, après un an de travail. Il paraît en librairies aujourd’hui, pour mon plus grand bonheur, après ma trop longue errance sur des terrains bien obscurs. J’espère que sa parution entamera, pour moi, une époque nouvelle : celle où, à l’instar du marseillais Bruno Commandant qui traverse cette histoire, je vais peut-être moi aussi pouvoir m’absenter doucement de « l’actualité des catastrophes » et respirer librement un grand air plus vif, plus ample, plus drôle, plus romanesque pour tout dire.

Lassé du réel, des prétendus faits objectifs, de l’obsession de l’absurde vérité, me voici à l’aise dans le mensonge, l’improvisation, la variation sur un thème, l’abracadabrant. Angelo Pardi, petit frère, attends-moi encore un peu ! Qui sait si le « bienveillant lecteur » me permettra de t’accompagner sur d’autres chemins.

Alors, Shiftas, parlons-en. Certes, on n’est jamais vraiment maître de sa parole, puisqu’elle ne s’achève vraiment que dans l’esprit de celui qui écoute. Mais ce que je peux dire tout de même, c’est qu’il s’agit d’un roman noir et burlesque sur la quête de l’héroïsme dans le grand déménagement absurde du monde, la farce tragique de trois perdants en cavale en Somalie, après le braquage du siècle.

Ce roman, pour moi, reste mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrième de la course.

On l’aura compris : après les « héros ordinaires » des Erythréens, après le naufragé survivant d’Athènes ne donne rien, une fois de plus je m’interroge sur l’héroïsme. Mais n’est-ce pas un réflexe de survie au beau milieu de l’ère des managers ? Si nous perdons cette petite folie de vue, qui enflammera encore nos cœurs, qui nous donnera encore le courage de « bondir hors du rang des assassins » ? Oui, je cherche des héros, car je sais qu’ils sont cachés parmi nous.

Alors, je me suis appliqué, j’ai laissé courir le cheval librement, j’ai démonté puis remonté le puzzle de ce roman qui, pour moi, restera mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrièmes de la course, plus ou moins heureux et toujours sans gloire. Je n’aime pas mon époque : il fallait lui proposer des visages de renégats. En passant, on pouvait aussi déconstruire le grand malentendu de l’argent et de la célébrité, barbouiller médias de masse et cornichons décideurs à la peinture à l’eau, ouvrir la grande horloge de la mécanique du monde actuel et en expliquer sans précaution les ressorts, les rouages broyeurs et les petits marteaux montés sur des engrenages d’orfèvre. C’est du moins ce que j’avais en tête.

J’ai donc marché dans les pas d’Eric Vuillard, Wes Anderson et Donald Westlake, tout en m’efforçant d’assimiler, dans la forme romanesque, les techniques d’écriture des séries télévisées. J’avais aussi en tête ces films d’aventure qui ont conduit mon enfance « comme par la main », comme dit l’autre : Un Taxi pour Tobrouk, Les Morfalous, Le Salaire de la peur… Des sources toujours fraîches et jamais oubliées. On y apprenait des leçons déchirantes qui changent une vie. Je ne suis pas épargné par le doute mais je crois avoir fait là, comme à chaque fois que j’ai achevé un livre depuis Les Erythréens, ce que je savais faire de mieux à l’heure dite, sous réserve de n’être pas encore devenu complètement fou.

Si, avec Shiftas, je suis parvenu à ressusciter le doute chez quelques lecteurs, j’aurais tenu ma promesse. Pour les auteurs qui, comme moi, n’ont pas la notoriété pour appui, chaque conquête est un peu d’oxygène en plus. Le mieux que l’on puisse faire pour m’encourager à tenir ce cap-là, c’est donc d’enquiquiner quotidiennement ses libraires, d’autres lecteurs, son entourage, ses amis influents, avec un peu d’enthousiasme, agacé par le feu follet que mon travail, je l’espère sincèrement, aura pu embraser.

« Ruht wohl… »

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Interlude.

Au sommet, où que l’on soit, se trouve Jean-Sébastien Bach.

Parce qu’à la splendeur de la folle berceuse de l’ultime chœur de La Passion de Saint-Jean, à ces dix minutes littéralement dérangées, étranges, hypnotiques, cet homme trouve tout de même le moyen subreptice d’ajouter et de nous offrir, pour rien, pour avoir été là, une phrase d’apparence anodine, mais assassine.

Une phrase, une simple phrase. Une deuxième phrase de cordes un ton au-dessus, apparemment plus longue que la première, à peine plus longue que le thème, que la couronne d’or. Une phrase surnuméraire, uncalled for, discrètement sous-jacente au vol angélique, déjà oublié, des gorges chantantes de ces femmes et de ces hommes massés depuis le début autour de nous, l’humanité en chœur, morts et vivants tous ensemble.

Cet homme, dis-je, nous donne à la volée une phrase étonnamment déchirante faite de violons clairs et de sombres veilleurs, comme un rappel à soi, un retournement brusque, un souvenir important mais négligé de notre sort partagé, celui qui nous affirme que rien n’est trop beau pour la vie humaine.

Pour ceux qui ont l’oreille fine, il faut remarquer que, malgré la somnolence bénie de son balancement, au pic de la colline gravie, sur le haut-plateau bref, croyant que c’était fini, nous étions arrivés au bout des idées.

Mais le temps d’un passage de nuages dans un vent d’avril, le temps d’un vertige des grandes altitudes, cet homme ajoute dans l’ombre de la coda conclusive trois petites notes presque imperceptibles, insolentes, déplacées, une vibration de l’air, des doigts les plus faibles des musiciens, une trille inutile comme les gouttes de sang sur le front du Christ, superfétatoires et divines.

Beauté en plus de la beauté, se dit-on, pour nous perdre, pour nos renverser, en trop, avouerait-on presque. Plus haut que le bout du monde, étirant notre esprit dans une joie déjà profonde. Un cadeau pour notre réserve de secrets.

Mais quel besoin ce monsieur Bach avait-il de nous percer le cœur alors que nous étions déjà comblés ?

 

Les poutiniens

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Une chose me frappe depuis plusieurs mois. On croirait que la figure du Mal brocardée par l’industrie médiatique occidentale, Vladimir Poutine, est pourtant le modèle dont rêvent nombre de nos managers.

Pauvres managers ! Ils ne comprennent ni les ressorts de l’Etat, ni les mécanismes républicains. Mais c’est assez logique : ce n’est pas leur monde. Et le peu qu’ils en savent, ils l’ont appris en potassant les séries télévisées ou les communiqués des ONG.

Que l’opposition de gauche proteste, contrecarre et détricote verbalement leur agissements quotidiens est, à leurs yeux, incompréhensible. Que les porte-parole du camp d’en face fassent assaut de critiques et de propositions alternatives est, selon eux, dangereux et irresponsable. Il est vrai que lorsque l’on croit avoir soi-même avalé la démocratie, toute opposition semble putschiste. Imaginez une seconde : et si les citoyens se mettaient à les écouter, ce serait une catastrophe, il faudrait changer de dirigeants et de politique ! L’horreur. Les heures sombres. La dictature.

On ne fera pas l’affront de rappeler aux managers de la France que, ici, contrairement aux Etats-Unis où la Constitution originelle est quasiment sacrée, les institutions, ça se conteste, l’Etat, ça se change et la démocratie, ça se pratique. Je crois même me souvenir qu’un jeune banquier avait signé un livre intitulé Révolution, en 2016, dans lequel il évoquait ces menues questions. Mais bref, ils ont dû passer rapidement les chapitres politiques pour savourer plus vite l’extatique génie mécaniste de ses trouvailles économiques, qui du reste, depuis 2017, ont fait la preuve spectaculaire de leur efficacité.

Fantasmer et psychiatriser les désaccords, criminaliser la critique, hystériser les conflits, fétichiser les résultats tordus des scrutins de 2017, voilà ce qu’ils font depuis leur avènement aux affaires de l’Etat. Afin de se maintenir au pouvoir, ils mentent pour salir, dissimulent pour se protéger, font passer la violence pour de l’héroïsme. On se croirait dans Mad Men, House of Cards ou The Big Short. Ou bien, plus terre-à-terre, au sein de la lieutenance d’une multinationale, Total, Monsanto ou JPMorgan Chase.

L’idéal, c’est le silence des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne.

Mais si ce n’était que ça ! Le pire est qu’ils ne sont pas cyniques. Ils y croient vraiment, comme si eux aussi étaient oints de la manifest destiny qui soi-disant nimberait les Etats-Unis d’Amérique depuis leur épouvantable XIXe siècle. Résultat : tout l’édifice social bâti laborieusement pendant deux siècles en France, toute la philosophie qui sous-tend l’exercice de l’Etat sur le Vieux Continent est considérée comme caduque, démodée, ancien monde : le travail parlementaire, le débat rhétorique, la contestation philosophique, l’expression vibrante des différences, le vote.

Comme quoi, le soft power américain est au moins aussi déstabilisant pour les démocraties européennes que les manigances du soft power russe, contre lequel, pour parler cash comme on dit, les tenants de l’ordre impérial brûlent de légiférer. On ignore si l’étape suivante sera la traque aux biais de connaissance insufflés par les Britanniques ou la propagande prosélyte distillée par le Qatar. Voire si, dans un élan purificateur propre à notre époque de juges-pénitents, on va s’attaquer prochainement à la fermeture des confréries de tastevins actives à l’étranger et au rappel dare-dare dans notre belle patrie de nos chefs étoilés, au retrait de notre siège de l’Organisation internationale de la Francophonie ou, mieux, à la fermeture des Instituts de France, des Alliances françaises et de France Médias Monde, instruments élégants et efficaces du soft power français. Mais passons.

Pour les managers, tétanisés comme tout petit-bourgeois par les voix qui tonnent et les odeurs un peu fortes, l’idéal, c’est le mutisme des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne. L’autre, c’est un exagéré. Les adversaires, « les extrêmes ». Or la politique, c’est l’art d’organiser pacifiquement les conflits, pas celui de gérer dans la fluidité l’entreprise-pays. En Europe, les mécontents ont la fâcheuse tendance à rappeler cette règle simple aux tenants du pouvoir, parfois avec des fourches, d’autres fois avec leur nombre, souvent en salopant les tapis.

C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique.

Mais ne soyons pas injustes. Pour la plupart, les managers de l’équipée d’Emmanuel Macron, et leur chef en premier lieu, ne sont pas des hommes ou des femmes d’Etat. Députés, hauts fonctionnaires, ministres, conseillers, journalistes ou porte-serviette, ce sont des gens venus de l’entreprise, formés par elle ou destinées à elle. Moulés dans des business schools ou assimilés, que ce soient des instituts de formation politique ou des écoles de journalisme, on leur a appris à mépriser les emmerdeurs, les chipoteurs, les syndicalistes, les ralentisseurs, les frileux. Cadres supérieurs ambitieux, super-comptables piqués de Public Affairs (ainsi qu’on a anglicisé la République à Sciences-Po), serviteurs zélés du pouvoir de proximité que sont les réseaux d’influence façon LinkedIn, théoriciens des public services privés qui doivent remplacer nos « services publics » nationaux, ils ont oublié une donnée tout de même importante, dans un pays comme la France qui produit des livres, des visages et des mots d’ordre à ne plus savoir qu’en faire. Souvent, « ceux qui ne sont rien » en sont restés, eux, à la soif de grandeur, aux petites folies et au souffle brutal de l’Histoire, tels qu’ils peuplent encore les têtes de quelques écoliers attentifs, tels qu’ils prévalent dans les parages depuis la démocratie athénienne, les Gracques et les empereurs de Rome, Charlemagne en son palais octogonal, Louis XI et Charles le Téméraire, en passant par la Convention de 1793, les banquets républicains de 1848 ou les chicayas sanglantes de la Commune de Paris. Faire de la politique, c’est contester l’ordre dominant.

Mais dans l’esprit des managers, les glorieuses émeutes ne devraient pas peser lourd face à leurs campagnes de moralisation du quidam, seule traduction dans leur esprit de ce que peut être la politique, c’est-à-dire faire une leçon de maintien à ceux qui crottent le vivre-ensemble avec leurs doigts dans le nez. C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique. Alors que, dans les bistrots, sur les marchés, dans les salons face à la télé, dans les salles municipales, les théâtres, les radios libres, les forums, les ronds-points, les manifs, les réunions, les cuisines, devant les machines à café, à son bureau, on ne fait que ça. Mais pour eux, ce sont des pratiques archaïques, absurdes et inutiles. Comme l’astrologie, au fond : on peut faire du fric avec, mais ce n’est pas sérieux.

Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin…

Un monde sans politique, voilà leur rêve. Un monde humain sans humeurs, rêve délirant rejoignant l’absurde prétention journalistique contemporaine qui affirme n’avoir affaire qu’à des faits, rien qu’à des faits, résolvant d’un seul coup, grâce aux lumières de Christophe Deloire et des Charlots subséquents, des siècles de dilemmes épistémologiques.  Un monde sans conflictualité, sorti de l’Histoire, l’ayant rendue caduque, obsolète et suspecte. Un monde où le flûtiste Emmanuel Macron entraînerait toute sa marmaille dans un grand séminaire de motivation nationale, fâchés par les mauvaises têtes qui mettent une sale ambiance dans le groupe. Un monde où la violence doit être, comme je l’ai entendu dans la bouche d’un larbin audiovisuel, leur « monopole ».

Au fond, il y a quelque chose qui me frappe depuis plusieurs mois. Je l’ai déjà dit ici. C’est le fait que, à bien y réfléchir, il me semble que c’est bien Vladimir Poutine qui incarne le mieux le modèle parfait des managers de notre triste époque. Un homme seul, venu de nulle part, « jupitérien » à tout le moins, appuyé par une oligarchie industrielle et médiatique qu’il protège et arbitre, faisant un usage ultra-violent de l’appareil policier, un usage abusif de l’appareil judiciaire et un usage personnel de l’appareil de l’Etat… Une figure de jeunesse, de vigueur et de détermination, ni d’un camp ni d’un autre, ni stalinien ni reaganien, mais cherchant à abolir toute friction dans la société au nom du dépassement des erreurs anciennes, au besoin à coups de kompromats, de décisions brutales et de coups montés… Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin, de lui asséner des tapes viriles sur l’arrière du crâne pour le remettre au boulot… Et tout cela dans une affreuse novlangue que tout le monde a démasqué, mais contre lequel personne ne fait rien. Tous demeurent hébétés dans l’impuissance, la peur et la frustration, et sous les quolibets culpabilisants des courtisans, pour qui enfin, c’est fait, c’est le rêve de leur vie, on est débarrassé pour toujours de la difficile épreuve qui consiste à faire des choix. Car quoi, à la fin, vous voulez qu’on reperde la Guerre froide ?

Oui, décidément, qui à part Poutine reconnaît-on plus volontiers dans ce portrait de manager à poigne, de PDG en acier trempé, de CEO volontaire et rusé, de patron aux idées claires faisant appel, à la moindre apparition contestataire, à ses gorilles des services de sécurité ? Le Loup de Wall Street ? Donald Trump ? Ou Emmanuel Macron ? Ce n’est pas plutôt celle-là, « la dérive qui inquiète » ?

Le miroir hongrois

Hongrie

Je ne sais des événements en Hongrie que ce que j’en lis dans la presse anglophone, c’est-à-dire bien peu. Mais il me semble tout de même que la contestation populaire à Budapest et plusieurs villes du pays mérite notre attention. Je me permets de mettre quelques notes au propre, ici.

Cette semaine, la Hongrie est entrée dans la ronde décidément fantastique de cet hiver 2018. Enflammés par l’adoption mercredi dernier, par les députés acquis au premier ministre Viktor Orbán, de lois injustes maltraitant les salariés et tripatouillant la justice au profit du parti majoritaire, des milliers de manifestants ont été particulièrement exaspérés par l’expulsion brutale hors du siège de la télévision publique, dimanche, d’un petit groupe de parlementaires. Pour l’essentiel issus des rangs de la gauche, ils étaient venus tenter de faire diffuser à l’antenne leurs revendications. Refus catégorique. Ils ont été jetés dehors à coups de pieds et de poings par des gorilles, tandis que sur les plateaux on présentait les manifestants comme des ennemis de la chrétienté et, bien entendu, des marionnettes de puissances occultes, suivez leur regard.

Après s’être rassemblées devant le Parlement, des milliers de personnes se sont donc dirigées hier vers le siège du média d’Etat, largement acquis à la cause du gouvernement, pour protester contre sa larbinerie. Car quand elle ne se tait pas, elle ment. Aux fumigènes des gens en colère ont répondu, là-bas aussi, des coups de bâton et des grenades lacrymogènes. Pour calmer le jeu, les responsables de la télévision d’Etat ont fait savoir qu’ils diffuseraient les revendications des manifestants « un de ces jours« . On a donc campé dans la rue, à Budapest, malgré un froid faisant geler les pierres.

La brute Viktor Orbán, membre du Parti populaire européen, la force dominante à Bruxelles, donne une assez bonne idée de la manière dont cette nouvelle droite raciste et bigote qui prétend aux trônes européens entend traiter la société.

La rue bourdonne donc désormais tous les jours en Hongrie, comme en France et d’autres pays d’Europe. Même si le parti d’Orbán remporte toutes les élections, alors que l’opposition est en partie composée de médiocres et d’imbéciles, le niveau d’exaspération populaire est manifestement dépassé, là-bas aussi.

Voici les premiers enseignements que je retire de ces événements. La brute Viktor Orbán, membre du Parti populaire européen, la force dominante à Bruxelles, donne une assez bonne idée de la manière dont cette nouvelle droite raciste et bigote qui prétend aux trônes européens entend traiter la société : avec une laisse pour les salariés et le marteau de la propagande pour tout le monde.

La loi qui a poussé les foules de Hongrie dans la rue est en effet un pur élixir néolibéral, relevant le plafond des heures supplémentaires autorisées jusqu’à 400 heures par an, avec la possibilité, pour les patrons, les pauvres chéris, de bénéficier d’un délai de trois ans pour les payer. Oui, 400 heures et, oui, trois ans ! On dit même que cette loi ignoble aurait été inspirée à la Hongrie par ses chers voisins allemands, garants de la paix et de la prospérité en Europe paraît-il, lesquels ont toujours besoin de main-d’oeuvre bon marché pour fabriquer les pièces de leurs merdiers prétendument made in Germany. Voilà pour l’esclavage ordinaire. Quand aux médias hongrois, privés et publics, ils sont pour la plupart dans un tel état de pourrissement, de servilité envers le pouvoir et de vilénie envers l’opposition, qu’ils ne méritent que le regard désolé d’un riverain impuissant observant un naufrage. On connaît ça, malgré les cris suraigus des hallebardiers de la démocratie, de notre côté du continent.

Ajoutons à cela une nouvelle manœuvre visant à s’assurer l’obéissance d’un système judiciaire sous contrôle et des libertés civiles et politiques considérées comme de fâcheux contretemps par le pouvoir, pour parachever le tableau.

On joue la même musique, où que les néolibéraux gouvernent, en Hongrie comme en France : les hordes barbares se profilent et nous sommes votre bouclier face à l’ennemi intérieur.

Que les hamsters médiatiques tentent aujourd’hui, en France, de refaire tourner leur roue habituelle — Tata Le Pen accourt comme une marée galopante, seul le bon petit Docteur Macron peut nous sauver de la Bête puisque le méchant Monsieur Mélenchon fait les gros yeux dans votre dos — n’étonnera personne dans ces conditions. A quelques variantes près, on joue la même musique, où que les néolibéraux gouvernent, en Hongrie comme en France : les hordes barbares se profilent et nous sommes votre bouclier face à l’ennemi intérieur, quel qu’en soit le prix. Mais ce petit mécanisme mesquin s’est grippé ces dernières semaines, à l’évidence.

Bref, pour autant que l’on puisse en juger aujourd’hui, la Hongrie en ébullition est le miroir de l’Europe. Une classe arrogante et hégémonique, une parole publique confisquée avec condescendance, des arrangements entre crapules sur le dos des peuples, l’hypocrisie générale des prétendus démocrates. Finalement, ces élections européennes du mois de mai vont être plus intéressantes que l’on croyait : au moins peut-on espérer démasquer quelques impostures.

Faillite partout, questions nulle part

BFM1

Je finis par me lasser moi-même de mon propre agacement devant la déconfiture des grands médias français. Mais sait-on jamais ? Peut-être quelqu’un de bien placé, petit à petit, finira-t-il un jour par entendre. Décidément, « ceux qui ont réussi » dans ce pays sont bien obtus, au gouvernement comme dans le journalisme.

Dans l’histoire de ma sidération grandissante devant le comportement inique des grands médias français, je pensais avoir vécu une période exceptionnelle lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2017. Mais non, c’est une récurrence. Si leurs pires travers, qui leur valent d’ailleurs la défiance générale des citoyens, sont maintenus comme à bas bruit entre deux événements historiques, ils éclatent aujourd’hui, une fois de plus, comme une grenade assourdissante entre les jambes de manifestants attroupés autour d’un paquet de cigarettes.

Mais attention. Je parle surtout et avant tout des directions des rédactions des médias qui entrent dans la plupart des foyers français, des tenants des services politiques, des rubricards de services, des éditorialistes et des analystes des grandes chaînes de télévision, des radios nationales privées et publiques, des journaux dominants dont on parle sur les plateaux, des présentateurs, des chroniqueurs, des rigolos décoratifs et de tous ceux qui aspirent un jour à devenir cela. Non, ce n’est pas tout le monde. Mais ça fait du peuple, on l’admettra. « Ceux qui ont réussi » au contraire de « ceux qui ne sont rien », comme l’a avoué, avec une désarmante sincérité, le président de la République française depuis le 14 mai 2017, Son Excellence M. Emmanuel Macron.

Ceux qui bafouillent : hérétiques et relapses ! Rien, on n’épargne vraiment rien aux acteurs de hasard de l’actualité.

Au regard de la crise de régime actuelle, s’agissant de la mission qu’ils s’attribuent, de la tâche qu’ils pensent leur incomber, je ne trouve pas d’autre mot que faillite. Faillite sur toute la ligne. Faillite sur l’ignoble doctrine actuelle du maintien de l’ordre, faillite sur les ordres sanglants qui ont mutilé des dizaines de citoyens, faillite sur la défense des libertés civiles et politiques, faillite sur la distance critique vis-à-vis des forces de l’Etat, faillite sur le compte-rendu des points de vue dissidents, faillite sur le respect de l’intégrité des propos de l’opposition, faillite sur l’honnêteté du compte-rendu des mesures annoncées par la présidence de la République, faillite sur l’indispensable distance critique vis-à-vis des éléments de communication des acteurs les plus puissants, faillite sur la pluralité des points de vue proposés, faillite sur la diffusion de fausses nouvelles, faillite sur le refus de la calomnie et de l’injure, faillite sur le respect de la dignité des interlocuteurs, faillite sur la prétendue « impartialité » et la fantasmagorique « objectivité » dont ils se targuent. Faillite partout, tout le temps, tous les jours.

On a vu et entendu, à la télévision et à la radio, des agressions, des éructations, des manipulations, des dissimulations, des mensonges, des erreurs, des distorsions, des divagations et j’en passe. De ceux qui n’ont pas l’habitude de parler en public, on exige du talent oratoire, des chiffres, des statistiques, des excuses, des remords, des reculs, des admissions, des aveux, des serments, des excommunications, des reniements. Ceux qui bafouillent : hérétiques et relapses ! Rien, on n’épargne vraiment rien aux acteurs de hasard de l’actualité. On utilise toute la panoplie de l’inquisition des clercs de Sciences-Po, qui ont réussi, contre les bacs pro, lesquels, décidément, ne sont vraiment rien.

Côté bouches d’autorité, c’est un formidable inventaire, pour qui connaît un peu le milieu. J’ai vu l’autre jour, sur une grande chaîne de télévision et en prime-time s’il-vous-plaît, une commentatrice sans titre et sans pédigrée, présentée comme journaliste mais notoirement incapable de produire un sujet, un imbécile manifeste errant au milieu de questions qui le dépassaient, hurleur obscène et menteur rémunéré pour cela, un grand bourgeois déclassé, maniaco-dépressif connu de tous mais qui, parce qu’il est l’ami intime des meilleurs politiciens parfumés de la rive gauche, fait autorité dans l’immeuble de sa chaîne. C’était Freaks. Mais vu de Toulouse ou de Grenoble, je me doute que ce jeu de massacre ressemblait simplement à une autre soirée sur une énième chaîne d’information.

Sur Internet, c’est pire. Ici et là, chaque jour, son lot de « décodage » bouffon ou désolé, de « désintoxication » toxique, de rétablissement permanent de la vérité des faits offerts au peuple crédule par les usines à fake news. Bref, un effort de « ré-information » rose-bonbon permanent, avec cœur de cyanure.

On me dira : mais c’est structurel ! Que pouvions-nous attendre d’autre ? Que pouvions-nous espérer ? L’actionnariat, l’oligarchie, Macron, Mimi Marchand, Niel, Pigasse, Drahi, Arnault, Lagardère et les quarante voleurs. C’est entendu. A Paris, comme à Washington et à Moscou, c’est la même règle : où l’Etat est dissout prolifèrent les églises et les mafias. Exaltées et prédatrices, avec un bon plan com. D’accord.

Mais je crois aussi à la médiocrité.

Je compte quelques amis parmi ces gens-là et j’ai même encore beaucoup d’admiration pour certains. Enfin, pour être tout à fait honnête, j’ai aussi rencontré de grands malades, de sombres débiles et de considérables connards.

Pour ma part, ce que je vois surtout, c’est une mentalité qui fait système. Les oligarques n’ont pas besoin de serviteurs cupides quand ils ont des soldats convaincus. Je l’ai dit et redit : le journalisme est un petit milieu, un biotope qui vit et survit selon ses propres règles, se nourrissant d’un autre système qu’il englobe et protège. Il fait partie d’un ensemble qui se défend lorsqu’il est menacé, comme tout organisme.

Je peux en parler, je le connais de l’intérieur. J’ai même connu de près certains de ses trompettistes, nous avons débuté ensemble. Celui-ci qui module tous les soirs sur une chaîne d’information en continu, cet autre qui dirige une grande école de journalisme, ce troisième qui dirige des rédactions à la chaîne. Nous avions à l’époque un grand bureau pour quatre. Depuis vingt ans, j’en ai croisé d’autres et des plus sympathiques, grands reporters, chefs de rubrique, responsables de service, enquêteurs obstinés, correspondants débrouillards, tâcherons appliqués. Je compte quelques amis parmi ces gens-là et j’ai même encore beaucoup d’admiration pour certains qui ne me connaissent pas. Enfin, pour être tout à fait honnête, j’ai aussi rencontré de grands malades, de sombres débiles et de considérables connards.

Le fait de sortir du bois, de faire un pas de côté, de désapprouver la religion ambiante, de dire publiquement mes convictions politiques, je le paye aujourd’hui, bien sûr. Pas si cher, au fond : le prix du mépris, voilà tout. Les premiers ont honte de m’avoir jamais connu. Les autres se grattent la tête pour savoir ce qui a bien pu m’arriver. A quelques exceptions près, plus grand monde ne me répond lorsque je parle, plus personne ne me témoigne aucune espèce d’amitié. Je m’y attendais, je ne suis pas surpris et je ne suis pas plus affecté que cela. A une ou deux exceptions près, là aussi.

Mais ce que je veux dire aujourd’hui, c’est que le pourrissement ostentatoire des institutions actuelles n’épargne pas le journalisme. Et que, de la même manière que mes confrères s’inquiètent à bon droit de la déliquescence de notre chère démocratie, ils devraient prendre la mesure de l’état d’errance intellectuelle de la profession. Peut-être alors comprendraient-ils ce que signifie la haine bien compréhensible, à la fin, de ceux qui souffrent dans leur chair et leur esprit de leurs manquements et de leur prétention.

Le jour de la récolte

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La piteuse aventure dans laquelle Emmanuel Macron et son équipée ont entraîné les Français atteint ces derniers jours son dénouement burlesque. Tout un monde affolé surchauffe intellectuellement, pour contenir la colère qu’il a fait naître et finir dans une désolante pantomime. L’extrême violence de la répression ajoute une noirceur minable et des souffrances inouïes à une colère que les tenants du pouvoir ne pensaient pas possible, mais qui n’attendait qu’un événement fortuit pour éclater. Après des années de semis négligents, voici le jour de la récolte.

Ceux qui font mine, depuis des années, de vénérer la jeunesse savent aujourd’hui où la trouver. Elle attend, les pieds gelés, aux portes des commissariats, la sortie de leurs amis en garde à vue.

Tout à l’heure devant un hôtel de police parisien devant lequel je suis passé, une petite dizaine de lycéens se tenait d’ailleurs en rang, tête baissée. Tous étaient tristes et fulminants, sans un regard pour les flics nerveux et paranoïaques qui allaient et venaient, parfois cagoulés, dans leurs bunkers. Leurs têtes étaient remplies des images de l’humiliation de leurs camarades de Mantes-la-Jolie, dégradés et injuriés comme des prisonniers de guerre d’une armée de salopards. Ils savaient que certains des leurs allaient être conduits inutilement devant des magistrats débordés, chargés de leur faire mal, parfois à contrecœur et souvent en dépit du bon sens. Et que les autres ressortiraient bientôt, écœurés par leur entrée dans le monde des « modernes » et des « responsables ». Cela dit, d’autres sont à l’hôpital, dans des lits en plastique, avec des blessures ignobles, des yeux emportés, des mains détruites.

Eux, ceux que j’ai vu, ceux du commissariat du 2ème arrondissement de Paris, étaient juste fatigués et patients. Ils attendaient en silence, pianotant sur leur téléphone, pour que ceux qui sortent aient un café, une cigarette et un copain, en plus des immondes papelards tamponnés qu’on leur aura fourré dans la main au nom de notre République. C’est un spectacle tragique.

Pardon de parler uniquement pour moi, ici. Mais je suis sidéré par l’habitude que l’on a prise, en France, de se retrouver face à la violence policière, face à l’humiliation facile, au saccage des vies, à la calomnie. Après des années de cynisme rigolo et de ricanement nihiliste, les cœurs sont devenus durs, méchants, salauds. Ces derniers jours, cette sale habitude est même érigée en vertu. Nous le paierons, comme nous avons payé tous nos renoncements.

Je me moque de savoir pour qui ils votent ou pourquoi ils ne votent pas, quelles folies peuplent leurs cervelles exaspérées par des chaînes de télévision semi-délirantes, quels mensonges ils croient bêtement, quel rêve inatteignable les poussent dehors.

Je ne vais pas faire une galerie de portraits des dizaines de milliers de tontons en parka et des mamans en gilet jaune que j’ai croisé sur les Champs-Elysées et leurs alentours, samedi dernier. Leurs visages et leurs clameurs montent partout dans les pages des journaux et sur les antennes audiovisuelles, après qu’ils ont mis un grand coup de pied dans la porte pour l’ouvrir enfin. Ils sont manifestement prêts à se faire maltraiter, moquer, rabaisser, coincer, démasquer, peu importe, pourvu qu’ils parlent, qu’ils disent ce qu’ils ont à dire, de mauvaise humeur, froidement, définitivement. Je me moque de savoir pour qui ils votent ou pourquoi ils ne votent pas, quelles folies peuplent leurs cervelles exaspérées par des chaînes de télévision semi-délirantes, quels mensonges ils croient bêtement, quel rêve inatteignable les poussent dehors. Mais il y a une chose que je veux dire.

Tout ce qui m’importe, c’est qu’ils ont appliqué, dans leur vie ordinaire, la bonne vieille et très simple définition de la révolte d’Albert Camus : « Jusqu’ici, oui. Au-delà, non. » Combien de brillants intellectuels de France voulaient que les restes du gamin de Belcourt soient transférés au Panthéon, sans jamais avoir fait cette expérience-là, eux, dans leur cœur et leur quotidien ?

Pour ma part, je m’en réjouis. Des centaines de milliers de citoyens se haussent au niveau de l’Histoire, enfin. Ils font le grand nombre, de manière désordonnée et bagarreuse. Car mes oublieux amis, ici, c’est la France ! La société des managers croyait n’avoir affaire qu’à des clients, mais force est de constater aujourd’hui que la foule immense est un peuple et qu’il a du caractère.

Moi, comme je le disais la semaine dernière, je fais le vœu que la politique reprenne vite ses droits, rien que ses droits, mais tous ses droits.

Je n’ai aucune idée de l’issue que connaîtra cette grave crise de régime que nous vivons. Ceux qui me suivent savent ce que je crois raisonnable : une révolution politique par les urnes, avec une éthique, un projet et des chefs. Comme au Mexique la semaine dernière et comme ce qui était proposé à la France l’année dernière, et qu’elle n’a pas voulu.

Certes, il est impossible à ce stade de savoir ce que l’hallucinante obstination du pouvoir en place va provoquer dans les jours, les semaines ou les mois qui viennent. Le président Emmanuel Macron et ses obligés ne maîtrisent plus grand chose, y compris dans leurs propres rangs. Or, la situation est dangereuse, effectivement. Toutes les autorités républicaines ont décroché dans l’esprit de beaucoup de citoyens, école, justice, police, gouvernement, par la faute de l’incurie de ceux qui ont remporté les élections importantes ces dernières années dans les conditions que l’on sait.

Moi, comme je le disais la semaine dernière, je fais le vœu que la politique reprenne vite ses droits, rien que ses droits, mais tous ses droits. Que les Français prennent au sérieux les cartes qu’ils ont en main. Et que les insurgés d’aujourd’hui soient à la hauteur de ce qui a poussé les femmes de Saint-Petersbourg à marcher sur le Palais d’hiver en février 1917 en chantant La Marseillaise, ou de ce qui a fait se lever les partisans communistes grecs lorsque le général De Gaulle est passé à Athènes en 1945, ou encore de ce qui a convaincu l’école de samba de Beija-Flor, victorieuse au Carnaval de Rio de 2003, de défiler en chantant l’indignation des Français qui a fait tomber la Bastille.

Le pire n’est jamais sûr, le meilleur non plus. Mais je dis à ceux qui ont peur sans trop savoir de quoi, à ceux qui tremblent de voir s’effondrer l’échafaudage branlant du monde qu’ils dominaient jusqu’ici, à ceux qui cherchent en Russie l’apparition miraculeuse de marionnettistes imaginaires, à ceux qui agitent les caricatures de leurs croquemitaines favoris pour ordonner l’ordre et le silence, à ceux qui en profitent pour détester encore plus les chefs de l’opposition de gauche, à ceux qui d’ailleurs aimeraient bien les coller en taule ou au moins entre les pattes de la justice, à défaut du poteau, à ceux qui sont obsédés par l’arrivée imminente de la Méduse d’extrême-droite qui faisait pourtant, voici quelques mois, la couverture de leur journal préféré en photographie glamour, col relevé, gloss et suavité rhétorique, à ceux qui pensent qu’il suffit de tenir la main d’un épileptique pour qu’il arrête de souffrir, à ceux qui croient se faire les défenseurs de la démocratie en adjurant le pouvoir d’en bafouer toutes les règles, à ceux qui n’ont rien compris, qui empoisonnent tout, qui salissent tout : voilà, nous sommes arrivés. C’est le jour de la récolte.