Éloge du démodé

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L’Union européenne est la pire ennemie de l’Europe. Voilà le rappel d’une forte vérité qui, aujourd’hui, peut difficilement sortir de la bouche de ces « jeunes » qui font les délices de nos managers.

La campagne pour les élections européennes a été, il faut le dire, assez lamentable. Honteusement déséquilibrée, empreinte d’une désolante sensiblerie, elle devrait déboucher dimanche sur un résultat que personne ne comprendra. Seuls m’ont consolé quelques francs-tireurs. Plutôt du côté des anciens et des vieux routards d’ailleurs, les plus jeunes étant souvent, sur le sujet, les plus conservateurs et les plus sentimentaux, ce qui souvent revient au même du reste. Ainsi je rappelle incidemment à mes cadets que le programme Erasmus, parangon paraît-il, a bien moins fait pour l’Europe que l’ordre cistercien, Don Juan d’Autriche ou le glorieux Club des Jacobins, pour ne citer qu’eux.

L’Union européenne, avatar raté d’une utopie défunte ?

Je pense à l’écrivain Régis Debray, par exemple, qui arpente le tout-Paris télévisuel depuis quelques semaines pour présenter, à un public incrédule et américanisé, son dernier contre-pied* : un éloge raisonné de Paul Valéry, académicien extralucide qui avait compris, dès 1945, que ce qui agite nos âmes pures aux mains sales dès qu’il s’agit d’Europe était ensablé depuis belle lurette. L’Union européenne, avatar raté d’une utopie moribonde ? J’aime voir les yeux ronds de ses interlocuteurs, ils me rappellent à quel point j’adore ceux qu’on appelle les vieux. Leur réputation n’est plus à faire, leur carrière arrivée à leur apogée, leur passé regardé avec distance et le présent engrangé avec gourmandise. Quel soulagement ! Quel poids en moins ! Et surtout quelle force de subversion, au fond !

Dans un autre ordre d’idées, je pense aussi à Jean-Luc Mélenchon et ses interventions magistrales devant les députés. Je sais bien que l’humeur la mieux partagée, dans la petite France des managers, est de détester cet homme d’État. Et puis je sais aussi que, lorsqu’on prononce son nom, il faut aussitôt ajouter : quoi que l’on pense de lui… C’est bien pratique, ça évite de l’écouter. Or, dès qu’il grimpe les marches du perchoir de l’Assemblée nationale, c’est un tort et un manquement grave à l’alimentation de la cervelle de ne pas faire attention à ce qu’il dit. J’invite d’ailleurs les incrédules à observer les visages désarmés sur les bancs du gouvernement, ainsi que ceux de ses collègues libéraux, lorsqu’il raisonne à coups de marteau contre leurs lubies absurdes. Ils n’ont, au fond, rien à dire. Ils attendent sagement d’oublier l’implacable ordre géométrique grâce auquel il a détricoté leurs certitudes.

La corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption…

Ainsi, l’autre jour, devant un hémicycle quasiment vide, il a déployé à l’équerre, et dans un français impeccable et flamboyant, sans notes s’il-vous-plaît, une démonstration parfaitement cohérente sur la signification politique de l’Etat tel qu’il a été conçu en France depuis Louis XI, puis affirmé dans sa forme la plus puissante par le soulèvement de la nation entre 1789 et 1794, l’indispensable présence des services publics du coin de la rue pour garantir la promesse du pacte « Liberté, égalité, fraternité » inscrit partout au fronton de nos administrations, la cohérence globale de la République, l’application au travail des fonctionnaires lorsqu’on ne fait pas d’eux des pions de DRH, la force motrice des idées en politique…

Et surtout : il a levé ce lièvre bien planqué dans les replis de la société française qu’est la corruption. Oui, la corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption. Mesdames, messieurs, un député français a lâché ce mot devant la représentation nationale… Et la représentation nationale a plongé le nez dans ses parapheurs.

Et puis un éloge des fonctionnaires à l’ère du tout-privé, du tout-yankee, du tout-auto-entrepreneur de son destin individuel : tout bonnement magistral, voilà ce que je dis. Je ne m’en remets pas.

Les armes intellectuelles étaient là, mais nous avons préféré autre chose.

Il faudra, si nous nous obstinons sur le chemin de la catastrophe, se rappeler que les armes intellectuelles étaient là, mais que nous avons préféré autre chose, nos farandoles de colocataires, nos épées de bois, les postures larmoyantes des antifascistes d’opérette, et puis les boogie-woogies de Johnny Juncker & The Commissionners.


* Régis Debray, « Un été avec Paul Valéry » (Éditions des Équateurs / Parallèles, avril 2019).
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Système bloqué

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On croit rêver. Le dévissage vertical du président de la République de ce soir a été suivi, dans la foulée, par le dévissage latéral des commentateurs habituels. Rien à attendre, rien à faire. Le système est bloqué, par la faute d’un seul. C’est sidérant.

Au fond, les Gilets jaunes et leurs soutiens politiques sont les derniers signes de vie, de résistance à l’agonie, de protestation contre la souffrance, d’un pays constamment, incessamment maltraité. Tout le reste est ensablé dans la confusion, le mensonge et une sorte de méchanceté philosophique, qui considère que ce sont les humains qu’il faut réformer, pas les Etats. C’est pourquoi il me semble que le président de la République, ce soir, tente tout simplement d’asphyxier ce qui reste d’opposition, sous le poids du pouvoir démesuré que lui confère cette Ve République agonisante et toxique.

Nous avons eu affaire, une fois de plus, à la restitution frivole d’un séminaire de management.

On aurait pu faire au président Emmanuel Macron une suggestion venue du passé, suggestion soufflée par l’homme qui a voulu la Ve République, à laquelle il tient tant, un homme auquel il aimerait tant ressembler. Annonçant le référendum sur l’élection du Président au suffrage universel en 1962, Charles De Gaulle déclarait en effet, lors d’une conférence de presse : « Si votre réponse est ‘non’ (…) ou même si la majorité des ‘oui’ est faible, médiocre, aléatoire, il est bien évident que ma tâche sera terminée aussitôt et sans retour. Car que pourrai-je faire ensuite sans la confiance chaleureuse de la nation ? »

On aurait pu avoir l’honneur d’assister à un geste d’homme d’Etat, face à un pays en état d’insurrection permanente et de délitement méthodique. A la place nous avons eu affaire, une fois de plus, à la restitution frivole d’un séminaire de management.

Il s’agit donc, à partir d’aujourd’hui, de choisir de le suivre dans le vertige de l’étouffement, de passer le reste de nos vies sous chloroforme, ou de brasser encore plus l’air ambiant, d’ouvrir les fenêtres et les portes à coups de pied, de ne pas lâcher prise. Beaucoup de contre-pouvoirs ayant abdiqué, le Parlement étant étranglé, la rue, « le nombre écrasant et malpoli » comme je l’écrivais ailleurs, est devenu le seul contre-pouvoir significatif en France, aujourd’hui.

A ceux qui trouvent la situation inconvenante, je dis : il faut vouloir aussi les conséquences de ce que l’on veut, répétait De Gaulle, paraît-il. Vous avez voulu Macron ? Vous aurez aussi les Gilets jaunes.

La répression vue du télésiège

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D’une manière générale, il vaut mieux rester calme dans les moments critiques. On dit à bon droit que la colère, l’angoisse ou la panique ne servent à rien. Voilà pourquoi je m’efforce d’être mesuré aujourd’hui. Même pour sonner l’alarme.

Nous sommes, en France, plongés dans une grave crise. Mais la désinvolture bourgeoise de l’époque, l’esthétisme gratuit et l’esprit de sérieux, la puérilité grandiloquente des grandes causes qui n’en sont pas, la masquent très habilement. Mais sans doute est-ce également une marque de la médiocrité de l’époque, qui fait que c’est un jeune homme rentré précipitamment de quelques jours au ski qui ordonne à son gouvernement fébrile de restreindre un peu plus les libertés civiles, dans un pays pourtant fondé sur elles. Le fait est que le moment est inquiétant.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques.

Jamais je n’aurais cru, dans ma vie, entendre un Premier ministre de la République française annoncer ce qu’Édouard Philippe a annoncé tout à l’heure. Et comme si l’instauration d’un État plus policier encore n’était pas suffisante pour nous stupéfier, pris dans les vapeurs psychotropiques de Donald Trump, il a claironné : « Nous avons organisé le plus grand débat que ce pays ait connu. Ce n’est pas un hasard si les casseurs se remobilisent alors que le débat est un succès. Ce que veulent ces gens, ce n’est pas le dialogue. Leur seule revendication, c’est la violence. » C’est moi qui souligne. A l’Ouest, au propre comme au figuré.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques. À l’organisation brutale de la censure. À la ruine financière de militants. Les droits que les Français se sont reconnus dans leur législation — car il est toujours bon de rappeler qu’un droit est toujours « reconnu », jamais « octroyé » — sont déjà amplement violés, et cela au nom de leur bien-être. Les trompettistes de la démocratie à tout bout-de-champ se comportent comme des caudillos. Des scènes hallucinantes ont lieu au Parlement. Les ministres se moquent du monde. Le durcissement autoritaire d’Emmanuel Macron et son équipée est évident, spectaculaire. Mais pourtant, on s’en réjouit.

La République est devenue floue. Chacun la sienne.

D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est le plus stupéfiant dans le moment que nous traversons : l’arrogante légèreté du pouvoir, son divorce manifeste avec l’Etat, qui ne fait plus qu’obéir en silence, l’enracinement inexpugnable de la colère populaire, ou la tétanie des contre-pouvoirs. Plus rien n’a de réelle autorité, le décrochage est général : école, justice, police, armée, fisc, universitaires, journalistes, patrons, ingénieurs, intellectuels, artistes, plus personne n’a de prise sur le débat public. La République est devenue floue. Chacun la sienne.

Côté politique, l’hégémonie des partisans du pouvoir est imposée cyniquement. L’opposition de gauche est calomniée ou niée. L’extrême-droite est cajolée. Dans les médias, la protestation et le plaidoyer ne font plus que dégoûter tout le monde. Les ONG et la presse sont inopérants. Les institutions para-étatiques sont désarmées. C’est la glaciation.

Et pendant ce temps-là, le seul électorat mobilisé est celui de la bourgeoisie.

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Prière d’insérer

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Paraît aujourd’hui mon troisième livre, et deuxième roman : Shiftas, aux Éditions des Équateurs. Je voudrais en dire un mot, parce que ce moment compte dans l’histoire de ma vie. « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur », prévenait notre maître Montaigne.

J’ai mis le point final à ce roman en octobre 2017, après un an de travail. Il paraît en librairies aujourd’hui, pour mon plus grand bonheur, après ma trop longue errance sur des terrains bien obscurs. J’espère que sa parution entamera, pour moi, une époque nouvelle : celle où, à l’instar du marseillais Bruno Commandant qui traverse cette histoire, je vais peut-être moi aussi pouvoir m’absenter doucement de « l’actualité des catastrophes » et respirer librement un grand air plus vif, plus ample, plus drôle, plus romanesque pour tout dire.

Lassé du réel, des prétendus faits objectifs, de l’obsession de l’absurde vérité, me voici à l’aise dans le mensonge, l’improvisation, la variation sur un thème, l’abracadabrant. Angelo Pardi, petit frère, attends-moi encore un peu ! Qui sait si le « bienveillant lecteur » me permettra de t’accompagner sur d’autres chemins.

Alors, Shiftas, parlons-en. Certes, on n’est jamais vraiment maître de sa parole, puisqu’elle ne s’achève vraiment que dans l’esprit de celui qui écoute. Mais ce que je peux dire tout de même, c’est qu’il s’agit d’un roman noir et burlesque sur la quête de l’héroïsme dans le grand déménagement absurde du monde, la farce tragique de trois perdants en cavale en Somalie, après le braquage du siècle.

Ce roman, pour moi, reste mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrième de la course.

On l’aura compris : après les « héros ordinaires » des Erythréens, après le naufragé survivant d’Athènes ne donne rien, une fois de plus je m’interroge sur l’héroïsme. Mais n’est-ce pas un réflexe de survie au beau milieu de l’ère des managers ? Si nous perdons cette petite folie de vue, qui enflammera encore nos cœurs, qui nous donnera encore le courage de « bondir hors du rang des assassins » ? Oui, je cherche des héros, car je sais qu’ils sont cachés parmi nous.

Alors, je me suis appliqué, j’ai laissé courir le cheval librement, j’ai démonté puis remonté le puzzle de ce roman qui, pour moi, restera mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrièmes de la course, plus ou moins heureux et toujours sans gloire. Je n’aime pas mon époque : il fallait lui proposer des visages de renégats. En passant, on pouvait aussi déconstruire le grand malentendu de l’argent et de la célébrité, barbouiller médias de masse et cornichons décideurs à la peinture à l’eau, ouvrir la grande horloge de la mécanique du monde actuel et en expliquer sans précaution les ressorts, les rouages broyeurs et les petits marteaux montés sur des engrenages d’orfèvre. C’est du moins ce que j’avais en tête.

J’ai donc marché dans les pas d’Eric Vuillard, Wes Anderson et Donald Westlake, tout en m’efforçant d’assimiler, dans la forme romanesque, les techniques d’écriture des séries télévisées. J’avais aussi en tête ces films d’aventure qui ont conduit mon enfance « comme par la main », comme dit l’autre : Un Taxi pour Tobrouk, Les Morfalous, Le Salaire de la peur… Des sources toujours fraîches et jamais oubliées. On y apprenait des leçons déchirantes qui changent une vie. Je ne suis pas épargné par le doute mais je crois avoir fait là, comme à chaque fois que j’ai achevé un livre depuis Les Erythréens, ce que je savais faire de mieux à l’heure dite, sous réserve de n’être pas encore devenu complètement fou.

Si, avec Shiftas, je suis parvenu à ressusciter le doute chez quelques lecteurs, j’aurais tenu ma promesse. Pour les auteurs qui, comme moi, n’ont pas la notoriété pour appui, chaque conquête est un peu d’oxygène en plus. Le mieux que l’on puisse faire pour m’encourager à tenir ce cap-là, c’est donc d’enquiquiner quotidiennement ses libraires, d’autres lecteurs, son entourage, ses amis influents, avec un peu d’enthousiasme, agacé par le feu follet que mon travail, je l’espère sincèrement, aura pu embraser.

« Ruht wohl… »

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Interlude.

Au sommet, où que l’on soit, se trouve Jean-Sébastien Bach.

Parce qu’à la splendeur de la folle berceuse de l’ultime chœur de La Passion de Jean, à ces dix minutes littéralement dérangées, étranges, hypnotiques, cet homme trouve tout de même le moyen subreptice d’ajouter et de nous offrir, pour rien, pour avoir été là, une phrase d’apparence anodine, mais assassine.

Une phrase, une simple phrase. Une deuxième phrase de cordes un ton au-dessus, apparemment plus longue que la première, à peine plus longue que le thème, que la couronne d’or. Une phrase surnuméraire, uncalled for, discrètement sous-jacente au vol angélique, déjà oublié, des gorges chantantes de ces femmes et de ces hommes massés depuis le début autour de nous, l’humanité en chœur, morts et vivants tous ensemble.

Cet homme, dis-je, nous donne à la volée une phrase étonnamment déchirante faite de violons clairs et de sombres veilleurs, comme un rappel à soi, un retournement brusque, un souvenir important mais négligé de notre sort partagé, celui qui nous affirme que rien n’est trop beau pour la vie humaine.

Pour ceux qui ont l’oreille fine, il faut remarquer que, malgré la somnolence bénie de son balancement, au pic de la colline gravie, sur le haut-plateau bref, croyant que c’était fini, nous étions arrivés au bout des idées.

Mais le temps d’un passage de nuages dans un vent d’avril, le temps d’un vertige des grandes altitudes, cet homme ajoute dans l’ombre de la coda conclusive trois petites notes presque imperceptibles, insolentes, déplacées, une vibration de l’air, des doigts les plus faibles des musiciens, une trille inutile comme les gouttes de sang sur le front du Christ, superfétatoires et divines.

Beauté en plus de la beauté, se dit-on, pour nous perdre, pour nous renverser, en trop, avouerait-on presque. Plus haut que le bout du monde, étirant notre esprit dans une joie déjà profonde. Un cadeau pour notre réserve de secrets.

Mais quel besoin ce monsieur Bach avait-il de nous percer le cœur alors que nous étions déjà comblés ?

 

Les poutiniens

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Une chose me frappe depuis plusieurs mois. On croirait que la figure du Mal brocardée par l’industrie médiatique occidentale, Vladimir Poutine, est pourtant le modèle dont rêvent nombre de nos managers.

Pauvres managers ! Ils ne comprennent ni les ressorts de l’Etat, ni les mécanismes républicains. Mais c’est assez logique : ce n’est pas leur monde. Et le peu qu’ils en savent, ils l’ont appris en potassant les séries télévisées ou les communiqués des ONG.

Que l’opposition de gauche proteste, contrecarre et détricote verbalement leur agissements quotidiens est, à leurs yeux, incompréhensible. Que les porte-parole du camp d’en face fassent assaut de critiques et de propositions alternatives est, selon eux, dangereux et irresponsable. Il est vrai que lorsque l’on croit avoir soi-même avalé la démocratie, toute opposition semble putschiste. Imaginez une seconde : et si les citoyens se mettaient à les écouter, ce serait une catastrophe, il faudrait changer de dirigeants et de politique ! L’horreur. Les heures sombres. La dictature.

On ne fera pas l’affront de rappeler aux managers de la France que, ici, contrairement aux Etats-Unis où la Constitution originelle est quasiment sacrée, les institutions, ça se conteste, l’Etat, ça se change et la démocratie, ça se pratique. Je crois même me souvenir qu’un jeune banquier avait signé un livre intitulé Révolution, en 2016, dans lequel il évoquait ces menues questions. Mais bref, ils ont dû passer rapidement les chapitres politiques pour savourer plus vite l’extatique génie mécaniste de ses trouvailles économiques, qui du reste, depuis 2017, ont fait la preuve spectaculaire de leur efficacité.

Fantasmer et psychiatriser les désaccords, criminaliser la critique, hystériser les conflits, fétichiser les résultats tordus des scrutins de 2017, voilà ce qu’ils font depuis leur avènement aux affaires de l’Etat. Afin de se maintenir au pouvoir, ils mentent pour salir, dissimulent pour se protéger, font passer la violence pour de l’héroïsme. On se croirait dans Mad Men, House of Cards ou The Big Short. Ou bien, plus terre-à-terre, au sein de la lieutenance d’une multinationale, Total, Monsanto ou JPMorgan Chase.

L’idéal, c’est le silence des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne.

Mais si ce n’était que ça ! Le pire est qu’ils ne sont pas cyniques. Ils y croient vraiment, comme si eux aussi étaient oints de la manifest destiny qui soi-disant nimberait les Etats-Unis d’Amérique depuis leur épouvantable XIXe siècle. Résultat : tout l’édifice social bâti laborieusement pendant deux siècles en France, toute la philosophie qui sous-tend l’exercice de l’Etat sur le Vieux Continent est considérée comme caduque, démodée, ancien monde : le travail parlementaire, le débat rhétorique, la contestation philosophique, l’expression vibrante des différences, le vote.

Comme quoi, le soft power américain est au moins aussi déstabilisant pour les démocraties européennes que les manigances du soft power russe, contre lequel, pour parler cash comme on dit, les tenants de l’ordre impérial brûlent de légiférer. On ignore si l’étape suivante sera la traque aux biais de connaissance insufflés par les Britanniques ou la propagande prosélyte distillée par le Qatar. Voire si, dans un élan purificateur propre à notre époque de juges-pénitents, on va s’attaquer prochainement à la fermeture des confréries de tastevins actives à l’étranger et au rappel dare-dare dans notre belle patrie de nos chefs étoilés, au retrait de notre siège de l’Organisation internationale de la Francophonie ou, mieux, à la fermeture des Instituts de France, des Alliances françaises et de France Médias Monde, instruments élégants et efficaces du soft power français. Mais passons.

Pour les managers, tétanisés comme tout petit-bourgeois par les voix qui tonnent et les odeurs un peu fortes, l’idéal, c’est le mutisme des conseils d’administration, le vide doucereux des bulletins de la com’ interne. L’autre, c’est un exagéré. Les adversaires, « les extrêmes ». Or la politique, c’est l’art d’organiser pacifiquement les conflits, pas celui de gérer dans la fluidité l’entreprise-pays. En Europe, les mécontents ont la fâcheuse tendance à rappeler cette règle simple aux tenants du pouvoir, parfois avec des fourches, d’autres fois avec leur nombre, souvent en salopant les tapis.

C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique.

Mais ne soyons pas injustes. Pour la plupart, les managers de l’équipée d’Emmanuel Macron, et leur chef en premier lieu, ne sont pas des hommes ou des femmes d’Etat. Députés, hauts fonctionnaires, ministres, conseillers, journalistes ou porte-serviette, ce sont des gens venus de l’entreprise, formés par elle ou destinées à elle. Moulés dans des business schools ou assimilés, que ce soient des instituts de formation politique ou des écoles de journalisme, on leur a appris à mépriser les emmerdeurs, les chipoteurs, les syndicalistes, les ralentisseurs, les frileux. Cadres supérieurs ambitieux, super-comptables piqués de Public Affairs (ainsi qu’on a anglicisé la République à Sciences-Po), serviteurs zélés du pouvoir de proximité que sont les réseaux d’influence façon LinkedIn, théoriciens des public services privés qui doivent remplacer nos « services publics » nationaux, ils ont oublié une donnée tout de même importante, dans un pays comme la France qui produit des livres, des visages et des mots d’ordre à ne plus savoir qu’en faire. Souvent, « ceux qui ne sont rien » en sont restés, eux, à la soif de grandeur, aux petites folies et au souffle brutal de l’Histoire, tels qu’ils peuplent encore les têtes de quelques écoliers attentifs, tels qu’ils prévalent dans les parages depuis la démocratie athénienne, les Gracques et les empereurs de Rome, Charlemagne en son palais octogonal, Louis XI et Charles le Téméraire, en passant par la Convention de 1793, les banquets républicains de 1848 ou les chicayas sanglantes de la Commune de Paris. Faire de la politique, c’est contester l’ordre dominant.

Mais dans l’esprit des managers, les glorieuses émeutes ne devraient pas peser lourd face à leurs campagnes de moralisation du quidam, seule traduction dans leur esprit de ce que peut être la politique, c’est-à-dire faire une leçon de maintien à ceux qui crottent le vivre-ensemble avec leurs doigts dans le nez. C’est ainsi dans les open spaces : ici, on fait du bizenesse, pas de la politique. Alors que, dans les bistrots, sur les marchés, dans les salons face à la télé, dans les salles municipales, les théâtres, les radios libres, les forums, les ronds-points, les manifs, les réunions, les cuisines, devant les machines à café, à son bureau, on ne fait que ça. Mais pour eux, ce sont des pratiques archaïques, absurdes et inutiles. Comme l’astrologie, au fond : on peut faire du fric avec, mais ce n’est pas sérieux.

Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin…

Un monde sans politique, voilà leur rêve. Un monde humain sans humeurs, rêve délirant rejoignant l’absurde prétention journalistique contemporaine qui affirme n’avoir affaire qu’à des faits, rien qu’à des faits, résolvant d’un seul coup, grâce aux lumières de Christophe Deloire et des Charlots subséquents, des siècles de dilemmes épistémologiques.  Un monde sans conflictualité, sorti de l’Histoire, l’ayant rendue caduque, obsolète et suspecte. Un monde où le flûtiste Emmanuel Macron entraînerait toute sa marmaille dans un grand séminaire de motivation nationale, fâchés par les mauvaises têtes qui mettent une sale ambiance dans le groupe. Un monde où la violence doit être, comme je l’ai entendu dans la bouche d’un larbin audiovisuel, leur « monopole ».

Au fond, il y a quelque chose qui me frappe depuis plusieurs mois. Je l’ai déjà dit ici. C’est le fait que, à bien y réfléchir, il me semble que c’est bien Vladimir Poutine qui incarne le mieux le modèle parfait des managers de notre triste époque. Un homme seul, venu de nulle part, « jupitérien » à tout le moins, appuyé par une oligarchie industrielle et médiatique qu’il protège et arbitre, faisant un usage ultra-violent de l’appareil policier, un usage abusif de l’appareil judiciaire et un usage personnel de l’appareil de l’Etat… Une figure de jeunesse, de vigueur et de détermination, ni d’un camp ni d’un autre, ni stalinien ni reaganien, mais cherchant à abolir toute friction dans la société au nom du dépassement des erreurs anciennes, au besoin à coups de kompromats, de décisions brutales et de coups montés… Un premier de la classe prétentieux, se croyant le N+1 du peuple, susceptible de l’engueuler régulièrement pour le remettre dans le droit chemin, de lui asséner des tapes viriles sur l’arrière du crâne pour le remettre au boulot… Et tout cela dans une affreuse novlangue que tout le monde a démasqué, mais contre lequel personne ne fait rien. Tous demeurent hébétés dans l’impuissance, la peur et la frustration, et sous les quolibets culpabilisants des courtisans, pour qui enfin, c’est fait, c’est le rêve de leur vie, on est débarrassé pour toujours de la difficile épreuve qui consiste à faire des choix. Car quoi, à la fin, vous voulez qu’on reperde la Guerre froide ?

Oui, décidément, qui à part Poutine reconnaît-on plus volontiers dans ce portrait de manager à poigne, de PDG en acier trempé, de CEO volontaire et rusé, de patron aux idées claires faisant appel, à la moindre apparition contestataire, à ses gorilles des services de sécurité ? Le Loup de Wall Street ? Donald Trump ? Ou Emmanuel Macron ? Ce n’est pas plutôt celle-là, « la dérive qui inquiète » ?

Le miroir hongrois

Hongrie

Je ne sais des événements en Hongrie que ce que j’en lis dans la presse anglophone, c’est-à-dire bien peu. Mais il me semble tout de même que la contestation populaire à Budapest et plusieurs villes du pays mérite notre attention. Je me permets de mettre quelques notes au propre, ici.

Cette semaine, la Hongrie est entrée dans la ronde décidément fantastique de cet hiver 2018. Enflammés par l’adoption mercredi dernier, par les députés acquis au premier ministre Viktor Orbán, de lois injustes maltraitant les salariés et tripatouillant la justice au profit du parti majoritaire, des milliers de manifestants ont été particulièrement exaspérés par l’expulsion brutale hors du siège de la télévision publique, dimanche, d’un petit groupe de parlementaires. Pour l’essentiel issus des rangs de la gauche, ils étaient venus tenter de faire diffuser à l’antenne leurs revendications. Refus catégorique. Ils ont été jetés dehors à coups de pieds et de poings par des gorilles, tandis que sur les plateaux on présentait les manifestants comme des ennemis de la chrétienté et, bien entendu, des marionnettes de puissances occultes, suivez leur regard.

Après s’être rassemblées devant le Parlement, des milliers de personnes se sont donc dirigées hier vers le siège du média d’Etat, largement acquis à la cause du gouvernement, pour protester contre sa larbinerie. Car quand elle ne se tait pas, elle ment. Aux fumigènes des gens en colère ont répondu, là-bas aussi, des coups de bâton et des grenades lacrymogènes. Pour calmer le jeu, les responsables de la télévision d’Etat ont fait savoir qu’ils diffuseraient les revendications des manifestants « un de ces jours« . On a donc campé dans la rue, à Budapest, malgré un froid faisant geler les pierres.

La brute Viktor Orbán, membre du Parti populaire européen, la force dominante à Bruxelles, donne une assez bonne idée de la manière dont cette nouvelle droite raciste et bigote qui prétend aux trônes européens entend traiter la société.

La rue bourdonne donc désormais tous les jours en Hongrie, comme en France et d’autres pays d’Europe. Même si le parti d’Orbán remporte toutes les élections, alors que l’opposition est en partie composée de médiocres et d’imbéciles, le niveau d’exaspération populaire est manifestement dépassé, là-bas aussi.

Voici les premiers enseignements que je retire de ces événements. La brute Viktor Orbán, membre du Parti populaire européen, la force dominante à Bruxelles, donne une assez bonne idée de la manière dont cette nouvelle droite raciste et bigote qui prétend aux trônes européens entend traiter la société : avec une laisse pour les salariés et le marteau de la propagande pour tout le monde.

La loi qui a poussé les foules de Hongrie dans la rue est en effet un pur élixir néolibéral, relevant le plafond des heures supplémentaires autorisées jusqu’à 400 heures par an, avec la possibilité, pour les patrons, les pauvres chéris, de bénéficier d’un délai de trois ans pour les payer. Oui, 400 heures et, oui, trois ans ! On dit même que cette loi ignoble aurait été inspirée à la Hongrie par ses chers voisins allemands, garants de la paix et de la prospérité en Europe paraît-il, lesquels ont toujours besoin de main-d’oeuvre bon marché pour fabriquer les pièces de leurs merdiers prétendument made in Germany. Voilà pour l’esclavage ordinaire. Quand aux médias hongrois, privés et publics, ils sont pour la plupart dans un tel état de pourrissement, de servilité envers le pouvoir et de vilénie envers l’opposition, qu’ils ne méritent que le regard désolé d’un riverain impuissant observant un naufrage. On connaît ça, malgré les cris suraigus des hallebardiers de la démocratie, de notre côté du continent.

Ajoutons à cela une nouvelle manœuvre visant à s’assurer l’obéissance d’un système judiciaire sous contrôle et des libertés civiles et politiques considérées comme de fâcheux contretemps par le pouvoir, pour parachever le tableau.

On joue la même musique, où que les néolibéraux gouvernent, en Hongrie comme en France : les hordes barbares se profilent et nous sommes votre bouclier face à l’ennemi intérieur.

Que les hamsters médiatiques tentent aujourd’hui, en France, de refaire tourner leur roue habituelle — Tata Le Pen accourt comme une marée galopante, seul le bon petit Docteur Macron peut nous sauver de la Bête puisque le méchant Monsieur Mélenchon fait les gros yeux dans votre dos — n’étonnera personne dans ces conditions. A quelques variantes près, on joue la même musique, où que les néolibéraux gouvernent, en Hongrie comme en France : les hordes barbares se profilent et nous sommes votre bouclier face à l’ennemi intérieur, quel qu’en soit le prix. Mais ce petit mécanisme mesquin s’est grippé ces dernières semaines, à l’évidence.

Bref, pour autant que l’on puisse en juger aujourd’hui, la Hongrie en ébullition est le miroir de l’Europe. Une classe arrogante et hégémonique, une parole publique confisquée avec condescendance, des arrangements entre crapules sur le dos des peuples, l’hypocrisie générale des prétendus démocrates. Finalement, ces élections européennes du mois de mai vont être plus intéressantes que l’on croyait : au moins peut-on espérer démasquer quelques impostures.