
Cela fait des jours et des jours que, après être parvenu à brosser celui de Goya, j’essaye d’écrire un portrait philosophique d’Orson Welles, mais en vain. Trop ceci, trop cela, je suis systématiquement entraîné par la pente de la surabondance d’histoires folles, de mensonges, d’extravagances, de visions étourdissantes, d’anecdotes que je recueille : c’est vain, pour l’instant. Tant pis. Pour conjurer le sort, je publie donc ici, pour rien, pour personne, en vrac, des bouts de papier déchirés dans ce manuscrit qui n’existera sans doute jamais.
L’enfance du môme a été horrible ou merveilleuse, je ne sais pas. Il paraît en tout cas, d’après lui, qu’il fut conçu dans une chambre d’hôtel de Rio de Janeiro un certain jour de 1914, dans le feu de l’ultime étreinte sexuelle de ses parents Richard et Beatrice, alors même que, de l’autre côté de l’océan et dans l’autre hémisphère, les petits et les grands empires d’Europe se jetaient à la gorge l’un de l’autre, et ouvraient grand la gueule boueuse et dentue qui broya ensuite près de vingt millions d’êtres humains pour inaugurer le siècle.
Mais eux s’en fichèrent, de la Grande Guerre — c’était un petit couple d’Américains fortunés, en apparence, Richard et Beatrice : lui grand, picoleur et la mèche au vent, flambard, les dents jaunes, l’œil malin, et elle, douce, sûre et impériale, gravée pour une médaille commémorative, comme un portrait de Simonetta Vespucci. Ils étaient venus passer l’été au Brésil pour rabibocher leur couple, paraît-il, tous deux chics, spirituels et libertaires, oints à l’onguent fleuri, à l’eau de toilette musquée et vêtus de blanc, de lin et de coton, avec de beaux chapeaux à la mode de Chicago et gansés de soie, des souliers de prix.
Sans doute avaient-ils dû claquer une petite fortune pour, d’abord, prendre le train pour New York, d’où ils avaient embarqué à bord de l’un de ces immenses ocean liners à trois cheminées qui, en douze ou quinze jours, amenaient les riches voyageurs occidentaux en glissant sur la mer turquoise, puis l’océan bleu-roi, via la Barbade, la côte féérique du Venezuela, l’embouchure de l’Amazone et le long des longues plages du Nordeste, jusqu’au pied du pain de sucre de la baie de Guanabara. Ils descendirent dans l’hôtel le plus chic de la ville et, là (peut-on imaginer), défirent le lit dans tous les sens. On ignore si ce fut heureux : le môme n’en dit jamais rien, sinon que ce fut là qu’il fut conçu.
Rio de Janeiro en ce temps-là, et plus précisément l’ourlet montueux de la bande côtière contre lequel sont nichées ses plages (des demi-lunes de sable épaulées et veillées, comme par un phare, par le Pain de Sucre dominant l’entrée d’une large bouche ouverte dans les montagnes, l’espèce d’embouchure de jungle méandreuse où les colons portugais avaient naguère choisi de fonder leurs comptoir de Saint-Sébastien du Fleuve de janvier), était déjà une grande ville affairée, avec boutiques, entrepôts, établissements bancaires, boîtes de nuit, cafés à la mode, mais elle était aussi grouillant de moustiques, de serpents et de tout un univers de bêtes venimeuses qui descendaient de la forêt au bout de la rue pour se repaître de l’humanité. Les marécages luxuriants de Leblon et Ipanema, sous le monstre vert du mont Corcovado, étaient hérissés de palmiers, de dégringolades de végétation, d’oiseaux encore mal connus, mais aussi d’immeubles coloniaux à perte de vue sur tout le front de mer — sous de lourds nuages inoffensifs. Et dans la baie abritée du roulis de l’Atlantique, comme des estivants alanguis dans une partie de campagne, était amarrée une foule de petits navires de tous calibres d’où débarquaient et rembarquaient des aventuriers des quatre coins du monde, et des marchandises précieuses, du bois, du café en sac, des fruits, du tabac, des cuirs, des peaux, du cacao et du caoutchouc, tout ce dont l’Occident se goinfrait et se goinfre encore. Il n’y avait rien à faire ici que boire de la cachaça, sortir la nuit dans les night-clubs, faire des excursions en automobile dans les fazendas circonvoisines et s’ébattre dans les grands lits de l’Hotel dos Estrangeiros, de l’Avenida ou du Grande Hotel Internacional.

L’Américain, le beau Richard Hodgdon Head Welles, Jr. (qui se faisait appeler Dick Welles), quarante-deux ans, avait amassé une petite fortune bien dodue en trimant dans les bureaux de l’usine de son oncle, dans le Missouri, où l’on fabriquait des lampes à acétylène pour les fanaux de mineurs et les bicyclettes. C’était un roi de l’épate : en plus de son boulot d’homme d’affaires, il était aussi coureur automobile et parieur émérite des courses hippiques de Chicago, et se piquait de concevoir on the side des inventions extraordinaires, d’avoir toujours eu l’idée du siècle et d’être à deux doigts, non pas de la fortune (qu’il avait déjà et qu’il grignotait inlassablement au casino, dans les fêtes, les voyages, les hôtels de luxe et la domesticité, de Pékin à Kingston), mais de la célébrité mondiale et du déclenchement inévitable la nouvelle révolution industrielle grâce à son avion propulsé par un moteur détachable, à son range-disques jetables, à sa course cycliste de six jours, à sa petite boîte à pique-nique dernier cri qui, d’ailleurs, à défaut de faire la joie des promeneurs du dimanche, équipait déjà les boys que le président Woodrow Wilson allait incessamment envoyer faire la guerre en France.
Au tournant du siècle, alors qu’il n’avait jusque-là fréquenté que les demi-mondaines et les vilaines prostituées de son patelin industriel, il avait rencontré et aussitôt aimé une belle et grande fille de l’Illinois, Beatrice Ives, pianiste professionnelle, lectrice du poète Rabindranath Tagore, championne de tir, suffragette — un esprit farceur et indomptable, paraît-il, une femme à l’esprit tranchant et net en tout cas, fort politique (exerçant des mandats électifs locaux et montant volontiers, face à la flicaille à matraque, des picket lines pour exiger la reconnaissance du droit des femmes à la citoyenneté), toute papillonnante de vocabulaire, de réparties définitives, de partitions modernes venue de France et d’opinions nouvelles. Et lui qui se pavanait avec ses chemises à col cassé et ses redingotes de Londres, sa gouaille, sa gomina dans les cheveux et ses cigares importés de La Havane, enchaînant les verres de Bourbon, les Martini Dry, les pintes de lagers et de pilsner à l’allemande brassées à Chicago, il avait dû rendre les armes en la rencontrant et se dire : C’est elle, c’est l’autre moitié de mon aventure, c’est ma femme, et la demander en mariage à l’ancienne, avec gants blancs, genou à terre et bague sertie d’un diamant aveuglant, contre l’avis du sévère Papa Ives et de l’effrayante Maman Welles qui, apparemment, d’emblée maudirent leur union.
Mais maintenant l’histoire d’amour tirait à sa fin.
Un premier gamin, Richard Welles The Third, leur était venu dix ans plus tôt, au temps de leurs amours intactes, mais il avait déçu : tout de suite, il leur avait semblé attardé et souffreteux, il était neurasthénique et un peu maboul, et leur posait toutes sortes de problèmes que seuls les asiles psychiatriques savaient résoudre — un dernier né (peut-être), conçu de surcroît dans la luxuriance multicolore et la moiteur tropicale de Rio de Janeiro, viendrait peut-être repriser les coutures disjointes de leur mariage, que la mélancolie, la constante dissimulation sociale et la déception amoureuse de la grande Beatrice, ainsi que la picole de concours, l’infidélité inconséquente et les extravagances de ce playboy de Dick Welles allaient bien finir par sectionner net. Il n’en fut rien.
Mais enfin, ce fut ainsi que, neuf mois plus tard, le 6 mai 1915, naquit Orson Welles.












