La guerre est suspendue

À notre frère Joël Paparella


I

Nous dormons en plein jour.
Une grande palme strie le soleil sur notre vie abandonnée,
Sur notre chaise vide laissée sur la plage.
La maison n’a plus de fenêtres.
Les volets sont tombés et le sable a roulé jusqu’à nos pieds.
L’océan, là-bas, est incompréhensible
Et cruel comme un amour terminé,
Comme un corps qui se donne injustement à un autre corps.
L’attente n’est plus une attente, mais un silence.

Voici la guerre de nos vies suspendue.

Le canon de notre fusil est figé,
Éclatement ardent et accusateur
Nous laissant l’horrible chance d’un dernier regret.
Notre balle ne suit plus son trait.
L’énergie de l’assassin n’est pas tout d’un coup libérée.
La catastrophe est remise à plus tard, après un interlude.

Une fourmi avance sur la rampe de la balustrade.
Le rideau de la fenêtre bouge dans un courant d’air.
Une embellie blondit le monde entier, puis s’essouffle.

La longue journée s’étire

De la confusion du réveil à l’évanouissement de minuit,
Sans varier, sans moduler sa longue phrase de flûte un peu fausse.

Et l’on voudrait faire de la philosophie avec cela :
Haut les mains, il est l’heure de penser !
Mais que faisions-nous avant, sinon déjà penser
Avec nos mains,
Avec nos tâtonnements dans le brouillard,
Avec notre faim,
Éclairés seulement par une pauvre bougie perçant l’heure jaune et confuse,
La seconde où dans l’éblouissement de midi
Les doigts tombaient sur une forme complexe ?
Nous pensions, déjà — nous ne cessons jamais.
Seulement nous l’avions peut-être oublié, dans le feu du combat.

Or désormais la guerre est suspendue :
Nous écoutons sa plainte à la radio,
L’oreille collée au transistor qui ne transmet plus rien.


II

Désormais nous avalons nos pensées comme l’eau des fontaines,
Poursuivis par la soif.
Des jours s’accumulant, nous sentons les brûlures.
— Mais tout se guérit, tous les feux s’éteignent toujours.
Pourtant, le monde part dans l’autre sens
Et nous restons sur le chemin,
À reculons ou en avant,
Impossible de le savoir,
Renonçant à craindre l’arrivée prochaine de l’orage,
Des grandes maladies,
Des cavaliers du désastre,
Des eaux noires, avaleuses et broyeuses.

Le temps tourne sur lui-même,
Toupie, hypnose, théâtre,
Annoncé au tambour tous les soirs à huit heures
Et reconduit à jamais.

Des vies disparues
Il ne nous reste rien, sinon quelques traces,
Une géométrie de pierres au sol dans les hautes herbes,
Parfois un fronton dressé devant nous,
L’encadrement d’une fenêtre, blanche comme un os,
Ne donnant plus que sur le mur bleu roi du grand large,
Une photographie dans un tiroir,
Des dieux dentus et emplumés,
Des nudités barbues et terribles,
Des chevaux à tête d’homme,
Des fleurs, des sabres, des coulures de sang,
Un homme déganté regardant sa vie perdue,
Une femme se caressant le bras dans une pensée sans importance,
Des formes de hiboux, de bœufs, de chats,
D’étranges séductrices surgissant nues et chevelues des vagues,
Vertes avec des yeux d’ivoire,
Des ombres.

Désormais les morts ne sont plus que des songes,
Des images punaisées sur nos murs.
Dans des fumées nous croyons deviner des vies,
Des fragments — rien d’intègre.
Mais nous oublions que se trouvaient là
La grandeur,
L’honneur d’avoir été vivant,
Les amours dévoreuses et cruelles,
Les immenses folies exemplaires de nos ancêtres.

Convaincus par la banque et la chiourme
Que le destin ne nous concerne plus,
Nous errons dans nos appartements immobiles.
Maintenant que la guerre de nos vies est suspendue,
Ne nous importe plus que notre chambre,
Que le périmètre de notre lit défait,
Que la tribu de nos voisins.
— Et tout cela grandissant, poussant en nous comme des colères.

Aujourd’hui que des haut-parleurs nous informent,
— Eux seuls paraît-il nous révélant les mystères —,
Le souffle de l’humanité nous contourne à peine
Et l’avenir appartient à nos geôliers.

Paix immobile et vide
Juste avant le verdict.

Paix des prisonniers.


III

Au monastère d’avril,
L’heure tourne dans des assiettes sorties et rangées,
Et des paquets et de l’eau,
Dans des tables faites puis défaites,
Sur les bancs des dormeurs,
Derrière les passants de nos insomnies.
Entre les mâtines et les vêpres,
Les toits dorment, les ruelles montent vers les déserts.
Sur la bosse de la colline,
Le vent plie les hommes et dégage la couche ronde dans les herbes.
Mais personne ne vient plus.

Ici, le ciel se tait.

À bien regarder, je crois renaître chaque jour —
Chaque jour plus étourdi et plus grave,
Seul et assis,
Tout enchanté de vieillir.

Et puis enfin l’été s’impose.
L’été rouge, l’été des clameurs,
L’été qui nous dévore depuis des années,
L’été des jambes courant sur les routes, des mains nues,
Des foules au pied des citadelles,
Des fuites héroïques à travers les montagnes,
L’été des révoltes et des libérations,
Des montres écrasées sous le talon,
Des cellules ouvertes d’un coup de pied sur la rue,
De la foudre, des étoiles sidérantes,
Du ciel enfin débarrassé des nuages des dieux,
L’été de toutes les autres vies,
Des départs définitifs.

Le temps s’ouvre comme un fruit mûr fendu en deux,
La roue de l’infini se remet à tourner.

Caché depuis trop longtemps
Dans les plis de la robe des commanderies,
Je pars.
Je descends vers la mer.
J’emprunte le chemin du milieu,
La route des exodes et des apparitions.

Des prieurés sombrent dans les ornières.
Les hautes prairies s’immergent lentement dans l’absence.
L’ombre s’enjambe.

Au sommet de la dernière pente,
Le soleil déroule dans la plaine et au-delà
Les ondes des collines se succédant jusqu’à l’horizon,
Comme les méplats d’un drap frais qu’on déplie et qui claque.

Une corde de guitare est pincée. C’est la fin de la sécheresse.

La mer commune est là,
Terrible libératrice, bouche avide,
Inchangée depuis des millénaires,
Dans la forme d’un fossile trouvé,
Dans l’escargot des remparts,
Plus haute et plus heureuse,
Que l’accablement du pèlerin.

La guerre de nos vies,
Répétition des jours, monotonie des nuits,
Entre d’un coup dans le silence et bascule,
Comme le monde soudain se tait
Lorsque le plongeur sautant du ponton
Entre dans l’eau où brille une monnaie
Et remonte le poing levé brillant comme la gloire.

Après tout, le diable a toujours raison.
Le grand soleil se découvre au bout d’une leçon de ténèbres.

Printemps, été, automne 2020


Éloge de la grève

« Éloge de la grève », Seuil / Don Quichotte, 160 pages, 12€. Sortie le 3 septembre 2020.

Je n’ai pas de chat possessif à filmer, pas de copains dans le showbiz pour me recommander ; je ne me suis infiltré nulle part, ni rien fait en loucedé ; il n’y a dans mon livre ni scoop ni décryptage, aucun thérapie par le yoga ou les électrochocs ; je n’ai plus d’amis journalistes, tous fâchés à mort ou barbouillés par ma présence ; je n’irai pas à la télé — mais j’ai écrit cela, répondant à une commande, reprenant un vieux dessin.

Ainsi donc, mon Éloge de la grève est en librairie désormais.

J’ai travaillé seul et confiné, en me marrant, comme face à la mer, avec du style, la porte ouverte sur le grand large ; j’ai voulu mettre le feu au sein des foules sentimentales, allumer la mèche d’une guirlande de pétards dans les jambes des flics et des ministres.

J’ai plaidé à l’ancienne, voulant faire enrager les cœurs, déclamer les muets et me dévouer « à l’esprit des pauvres, à un très haut clergé », ainsi que notre frère Arthur Rimbaud le fit jadis.

Vous le verrez peut-être en librairie. Ouvrez-le. Si ça sent la poudre, tant mieux.

Écrit du bord de la route

Charlie Chaplin dans The Vagabond, Mutual Films (1916).

J’affirme que l’espèce humaine est un peuple. Je suis républicain, socialiste et athée. Mais à mon grand regret, de nombreux partisans de l’universalisme comme moi se sont aujourd’hui embourbés dans les sables mouvants de la paranoïa.

Encore une fois, je me suis trompé de pronostic. Comme lors du coup de force médiatico-judiciaire contre la France insoumise il y a deux ans, j’ai cru cette fois encore que la victime ne se retrouverait pas en position d’accusée, par la vertu tordue d’un débat public impossible. Or les minauderies de certains amis après l’ignoble agression publique de la députée Danièle Obono par un hebdomadaire d’extrême-droite (un tabloïd raciste d’ailleurs étonnamment normalisé dans un pays aussi politique que le nôtre) m’ont une fois de plus démontré mon erreur.

J’ai cru que nous en sortirions réconciliés, ne serait-ce qu’un peu. Et vaccinés contre les grandes bouches à feu, les ligueurs, les tartarins de plateau télé, les moulineurs de bras. Mais une fois la condamnation de principe énoncée, on a retourné le canon dans l’autre sens. Pour moi, l’abjection de Valeurs actuelles était évidemment l’ultime épisode d’une suite de calomnies, d’exagérations de chaisière, de divagations et d’accusations par association que je croyais cantonnées aux adversaires classiques de la gauche : contre-révolutionnaires, droitards, bigots. Mais à la faveur de cette déjection, des objections sont venues aussi de la famille se réclamant de l’humanisme philosophique, une famille de pensée à laquelle j’appartiens depuis toujours, et dans laquelle je mourrai. Une fois de plus, je me retrouve sur le bord de la route.

Les Français, comme d’autres peuples, devront faire face au fait colonial.

Alors voici ce que je dis. Que cela plaise ou non, les Français, comme d’autres peuples, devront faire face au fait colonial. Ses désastres et ses effets. Ses survivances et ses éclats. Or en l’état, étant donné l’époque, l’académisme républicain ne parvient pas à y faire face. Incanter l’universalisme ne mène nulle part : trop courte, déglinguée par quelques médiocres, cette doctrine n’est plus opérante — ou du moins pas assez pour cimenter la nation. Qu’on le regrette ou non, c’est ainsi — c’était aussi le cas, à gauche, s’agissant des questions écologiques voici quelques années pas si lointaines ; pas de quoi, à mon sens, filer l’affolement cardiaque.

Et que certains en tirent des doctrines essentialistes ne signifie pas que l’essentialisme soit la seule issue pour y répondre. Ni que — absurdité dernière ! — le mouvement insoumis auquel appartient Danièle Obono, et surtout son patron, Jean-Luc Mélenchon, y souscrivent. Pourquoi le dire et le faire croire ?

Quant à moi, j’ai eu ma part de conflits et de défaites amères face aux tenants de la critique dite « décoloniale » de la République. Je m’oppose ouvertement à sa frange la plus radicale ; à ses chantages, à ses provocations, à sa mauvaise foi ou, parfois, à son mépris de la culture et de l’histoire occidentales, qui ne sont pas réductibles à de juvéniles interprétations morales.

Je ne suis l’avocat de personne ; on connaît mes préférences politiques ; ayant des amis communs, j’ai croisé Danièle Obono de loin, lui ai fait une ou deux fois un signe amical, et je suis avec intérêt, par les médias, son travail de parlementaire. Je suis certain qu’une conversation entre nous révélerait de nombreux sujets d’accord et d’instruction, mais aussi quelques désaccords, quelques approches différentes, du fait de nos tempéraments, de nos générations, de nos lectures, de nos parcours. La vie de l’esprit, quoi.

Comment pourrait-il en être autrement, si l’on tient vraiment à refonder une nation malade et errante, comme la France l’est aujourd’hui ?

Or j’affirme qu’ignorer ses travaux, déformer ses points de vue, négliger son identité et son expérience, l’amalgamer à d’autres, la confondre dans un grand flou catégoriel, c’est ajouter le mépris à l’injure. Ce n’est digne ni de la République ni de l’humanisme. J’affirme qu’il existe, dans la mouvance dite « décoloniale » des interrogations, des concepts, des constats, des rapprochements, des développements discursifs qui méritent grandement d’être entendus, intégrés, sincèrement acceptés. Cette drôle d’école de pensée est du reste très diverse, aux courants antagonistes, peu stable et encore en construction, traversée de contradictions, de folkore, d’impasses et de grandes avenues lumineuses parfois : la qualifier de « doctrine » serait pour le moins fumeux.

Mais au lieu de la repeindre en Saturne dévoreur d’enfants, je demande de lui appliquer au moins ce qui est le meilleur du Vieux Monde : l’esprit d’examen. Comment pourrait-il en être autrement, si l’on tient vraiment à refonder une nation malade et errante, comme la France l’est aujourd’hui ? Comment pourrait-il en être autrement, si nos institutions à refonder ne veulent pas être condamnées à la sclérose dès leur naissance ? Comment pourrait-il en être autrement si l’on se prétend universaliste, et donc capable de maintenir cohérente l’idée d’un préférable absolu comme l’unité du genre humain, en dépit de toutes les objections philosophiques ou historiques ?

« Rien n’est vrai qui force à exclure », nous a prévenu le grand Albert Camus, qui a vécu dans la profondeur de sa chair le fait colonial, ses injustices, ses points aveugles, ses contradictions, ses paradoxes, ses victimes perdues — sa tragédie, blessante et éblouissante. Alors de grâce, mes amis fâchés, évitons le don-quichottisme républicain, donnant l’assaut à des moulins à vent pris pour des chevaliers mauresques. Réfutez, mais réfutez juste. Contestez, mais contestez droit. Bataillez, mais contre vos adversaires : ceux qui détruisent l’État.

Et laissez Danièle Obono tranquille.

Temps perdu

Ancienne épicerie, Arles (France), août 2019.

Automne 2019

Je suis né au plus fort de la guerre du Vietnam.

Cette affirmation seule suffit à me faire légèrement dérailler. Car je viens d’un monde disparu ; il faut en convenir, une fois pour toutes.

Longtemps, j’ai cru pouvoir maintenir brûlantes quelques braises dans le présent, mais non ; le temps ne m’appartient plus. M’arrêter de force n’a pas marqué la frontière entre un avant et un après, mais entre le temps du sommeil et celui de l’hypnose.

Je ne suis pas sur le départ, le monde est parti dans mon dos.

Et je cherche encore des éclats du paradis dans la caverne.

Sanctuaire

Dans le train abandonné de l’ancien président Jafaar Nimeiry, Khartoum (Soudan), mars 2020.

J’extrais du chaos qui passe une forme qui dure.

Le monde est une énigme pour qui exige des réponses. Mais nous autres les humains sommes de bien curieuses créatures : seuls au monde à pouvoir toucher l’absence, nous nourrissons l’esprit par la main et la main par l’esprit. Ainsi, nous caressons les choses que nous trouvons belles : la joue d’une petite Aphrodite, l’épaule d’un cavalier de bronze, le visage fuyant d’une photographie, la dépouille effondrée d’un mur, le dessin de nos pères, une margelle de marbre, une tunique plissée tombant sur une sandale, une porte fermée sur la disparition.

Et ces choses pourtant mystérieuses, pourtant fragmentaires, incomplètes et lointaines, sont d’un coup comme des preuves ; elles marquent la fin de nos raisonnements. Nous nous arrêtons là et le monde existe soudain, dans l’envers et l’endroit de la lumière.

Mais puisque la matière disparaît avec le temps et que nous ne pouvons plus approcher ce qui a disparu que du bout des phalanges, comment espérons-nous retrouver les traces des choses immatérielles, entendre les confidences et revoir les gestes des morts ?

Par la voix, la voix seule, le récit tout haut. —Tel est le seul et dernier refuge des morts et de leur génie.

Mexico City

Devant les bureaux du candidat Lopez Obrador, Mexico City (Mexique), novembre 2018.

C’est dans un climat de surréalisme quotidien, presque ordinaire, que j’ai assisté à un événement politique de première importance : l’investiture du président mexicain Andrés Manuel López Obrador. Du coup, les images ramenées sont bizarres.

Quelque chose cloche dans mes photographies de Mexico. On les dirait trempées dans un sirop de prune, teintée d’un rosâtre général, accentuant les noirs, rosissant les blancs. A mon retour à Paris, je les feuillette et je me rends à l’évidence. Ce jour-là, ce jour que j’ai photographié, on pouvait voir passer distinctement les avions devant les spectres gigantesques du Iztaccíhuatl et du Popocatepetl : les grandes urnes enneigées cernant la ville brûlaient sur leurs pentes une douce lumière rousse et précise, une couleur de flamme, dans le lointain pour une fois tangible. La brume acide, le sfumato qui d’habitude efface ici tous les angles, s’était dissous. Le ciel était vide. On voyait clair. Une joaillerie de crépuscule couronnait la longue façade du palais présidentiel. C’était un jour cristallin, avec un soleil tranchant comme du verre. L’air était nouveau. On respirait mieux.

Mais aujourd’hui, de retour en France, il ne me reste plus que des aplats de rose et de noir. Des peaux bronzées, des visages du Grand Siècle, des yeux en amande, des chapeaux de paille, des moustaches, des joues grêlées, des ventres ronds, des mains fortes, certes ; mais tout cela noyé dans le contraste et comme plongé dans une aurore de montagne.

Dubitatif, j’ouvre les journaux pour y trouver d’autres images prise ce jour-là. Là aussi, tout est rosâtre. L’ombre est impénétrable, la lumière est pâle, presque funèbre, mais fleurie. On croirait que tout est baigné de pourpre, dans un jus de violine, un monde nocturne, aubergine, vieille encre. Il faut rendre les armes. Ce n’est pas moi, c’est le Mexique qui est comme ça.

Ce que j’ai vu, c’est la perpétuelle et charmante hallucination mexicaine, révélant en même temps l’envers et l’endroit du monde.

Tout est double ici. Les choses, naïves, et leurs songes, obscurs, se superposent. On vit à la fois dans la réalité brute et dans son contraire. Les yeux de l’univers louchent, comme, à travers l’œilleton de l’appareil, le vertige d’une mise au point difficile. Le réel renaît tous les matins comme une image en double exposition se révélant peu à peu dans son bain chimique et qu’il faut figer au fixateur juste au bon moment, à la bonne seconde. C’est un cauchemar et un éveil à la fois. Un paradoxe, une fois pour toutes, comme règle commune.

Je garde donc de ces deux semaines passées à Mexico le souvenir d’avoir été roulé par des génies. De vraies génies, des créatures de fable, invisibles et fictives, mais pourtant plus puissantes que n’importe quel homme, des démons que je n’ai pas vus mais qui m’ont à l’évidence possédés et m’accompagnent, comme une fièvre endormie. Inoculé malgré moi, je suis devenu un diable. Je suis rentré au Mexique comme dans un sort ou une malédiction et j’en suis ressorti fier et déniaisé, vêtu de la tunique de Socrate revenant, songeur, de la chambre de Diotime. J’ai vu.

Ce que j’ai vu, c’est la perpétuelle et charmante hallucination mexicaine, révélant en même temps l’envers et l’endroit du monde. Un vertige plus juste, plus précis que le réel. Grouillant de fleurs, d’armes à feu et de livres.

Derrière tous les visages, des crânes. Derrière l’amour, l’abandon. Derrière la joie, l’exil. Derrière l’ordre du cosmos, la folie. Cette teinte sur mes photographies, ce rose et noir, c’est cela : la vie et la mort, le jour et la nuit, les paumes des écolières et l’œil des chevaux, la mère et l’assassin. Cette lumière dévoile simplement l’envers du monde, sa face sourde, présente partout, en surimpression de tout — en tout cas ici, à Mexico.

Devant les bureaux du candidat Lopez Obrador, Mexico, 1er décembre 2018.
>> Toute la série peut être vue ici.

Inconséquence du showbiz

salle-theatre

J’ai passé une mauvaise journée, hier. Une journée de reclus, d’assiégé, repoussant les amis se présentant à ma porte, bombardant de boules de neige les fâcheux qui croisaient dans mes parages.

Je n’avais pas envie d’entendre les bardes s’étant présentés sur la place du village, avec des chansons qu’ils croyaient toutes neuves, mais que je connais trop bien.

Or, successivement, dans une belle ordonnance dont les directeurs des médias d’aujourd’hui ont le secret, faisant monter sur la scène leurs vedettes dans des costumes faisant croire au public qu’ils n’avaient jamais été là auparavant, l’ancien ministre Nicolas Hulot et le comédien Vincent Lindon ont fait valoir leur ordre du jour. Et beaucoup de mes amis d’applaudir, de féliciter le rhéteur et l’artiste, de faire des serments et des citations, battant des mains parce qu’enfin, dans notre époque étouffante, des grands quelqu’un parlaient pour eux et disaient les choses qu’il fallait.

Mais admettons que je suis grognon, pas à la mode et tout ce qu’on voudra, et qu’on pouvait y piocher quelques oracles de fortune cookie

Passons sur le fait que, pour l’un, il s’agissait d’un insupportable catalogue des vents. D’un alignement d’une centaine de poncifs, trempés dans un vocabulaire managérial que, personnellement, j’exècre comme s’il s’agissait de la langue même du démon. S’y étaient également faufilées deux ou trois petites horreurs démagogiques, notamment sur la globalisation de la vertu et l’urgence, bien sûr, de s’émanciper des politiques partisanes — on connaît la chanson. Mais admettons que je suis grognon, pas à la mode et tout ce qu’on voudra, et qu’on pouvait y piocher quelques oracles de fortune cookie, donnant de la couleur à la garden-party. Quelques mots, pourtant. On aura ici l’outrecuidance de rappeler le palmarès du chanteur : animateur de télé, sportif multi-activités de TF1, entrepreneur de shampooing, auteur de brochures à grosses ventes, millionnaire, ancien ministre souriant du victorieux et désastreux président Emmanuel Macron — notre Donald Trump à nous, proconsul juvénile et instable de notre lointaine province d’empire —, proclamateur complice des ordonnances sur le Code du Travail ou la loi Asile Immigration, ainsi que de toutes les autres horreurs et humiliations validées par lui jusqu’à sa démission.

Pour l’autre, il s’agissait d’une drôle de confession, le nouveau moment poignant d’un comédien dont on n’a jamais bien su où il se trouvait réellement, une panouille engagée dira-t-on, pour épater positivement le public et livrer, je veux bien le croire, son cœur mis à nu, après quelques films qui l’auraient réveillé. Soit. Son propos n’avait rien de bien extraordinaire, pour ceux qui suivent avec un peu d’attention la vie politique française, mais disons que les bases étaient là, maniérées et candides. Mais on aura quand même, en passant, la même outrecuidance pour le palmarès de celui-là, parce que c’est utile pour « bâtir la confiance » (c’est la mode managériale ; on le voit : j’essaye, malgré mon âge, de rester dans le coup), en rappelant son engagement politique bien antérieur à son épiphanie, vécue comme si de rien n’était en une de Médiapart, sous le ravissant déguisement de « voix citoyenne ordinaire » soudain levée, dans les premières tiédeurs de ce drôle de printemps 2020 : amitié profonde avec François Bayrou, soutien affiché de son MoDem, millionnaire lui aussi, puis satellite un peu complexé des vainqueurs des présidentielles suivantes, Nicolas Sarkozy, François Hollande puis Emmanuel Macron, copain chéri de Rachida Dati, la brute politique qui règne sur la mairie du 7ème arrondissement de Paris.

Mais, oui, passons.

Les trouvailles dont ils ont truffé ces appels ne sont pas nouvelles. Cela fait des années que de pauvres militants les portent à bout de bras, sous les ricanements et les jets d’épluchures des plateaux de télévision…

Ce qui me turlupine, pour ma part, ce n’est pas leur capacité à opérer en eux-mêmes et pour eux-mêmes une conversion. Cela, je l’ai fait moi-même. Je connais, j’encourage et j’approuve. Ce sont deux choses bien différentes, loin des méfiances entre personnes, deux objections très politiques que j’ai à leur faire — à l’un, à l’autre et à tous ceux qui ont entendu leurs appels.

D’une part, les trouvailles dont ils ont truffé ces appels ne sont pas nouvelles. Cela fait des années que de pauvres militants les portent à bout de bras, sous les ricanements et les jets d’épluchures des plateaux de télévision, de leurs copains et de leurs appuis. Les plus sérieuses, les plus charpentées, notamment celles prônées par Vincent Lindon, sont d’ailleurs portées, sous une pluie de calomnies, de mensonges, de coups bas, de méchancetés, par Jean-Luc Mélenchon depuis bientôt vingt ans et par son mouvement La France insoumise depuis 2016. Mais alors, elles ne trouvaient pas le chemin des oreilles qu’elles ont enchantées hier. J’attends donc les explications de ceux qui étaient sourds et qui, tout d’un coup, ont entendu. Et que l’on ne vienne pas me dire que tout n’était finalement qu’une question de casting : une élection présidentielle n’est pas un concours de Mister France. Mais du coup, je préfère leur donner rendez-vous à la prochaine élection présidentielle pour savoir si, oui ou non, ils seront aussi inconséquents qu’ils l’ont été, pour notre malheur, en mai 2017. Car tel est l’enjeu. En attendant, je ne paye pas ma place pour leur spectacle.

Ce qui m’amène à ma deuxième objection. Je recommande à mes amis, et en l’occurrence à mes proches amis, la plus extrême prudence envers le show-business et ses engagements. Notre époque est empoisonnée de spectacle, de starlettes, de gommeux célèbres, de génies éphémères, d’icônes et de gladiateurs. Mais partout où le vedettariat s’est penché sur le bon peuple, le désastre a été patent. Bepe Grillo est un histrion. Le président ukrainien, un ectoplasme. Donald Trump, une catastrophe. Or tous sont des créatures du showbiz, tous ont promis autre chose, une autre époque, d’autres façons, pour révéler en fin de compte leur vraie nature et leur vrai pouvoir : celui de brasser du vent et d’empuantir l’atmosphère. Car le lieu par eux investi — les affaires publiques, au cœur d’une crise extrêmement grave de l’Occident et des systèmes démocratiques — n’est pas de leur ressort et ne doit pas l’être ; ce serait alors livrer nos nations et nos existences à tout ce qui les dégrade aujourd’hui : l’émotion permanente, le critère de la popularité, la providence de l’individu, l’image souveraine, les amitiés souterraines, la légèreté bourgeoise. Bref, je n’ai aucune confiance dans le vedettariat artistique pour remplacer utilement le vedettariat financier ou technocratique.

Tout Hollywood et tout New York n’ont rien pu faire pour Hillary Clinton.

Et puis, soyons francs. Je pense vraiment qu’on néglige le niveau d’exaspération, ici bas, envers les créatures d’en haut, ministres, banquiers, chevaliers d’industrie, mais aussi vedettes et créatures audiovisuelles du même monde. À la fin, je suis certain qu’à force d’être humiliés par le showbiz, à force qu’on démontre à la télévision et au cinéma à quel point ils sont moches et bêtes ; à force d’être singés par des belles figures portant de fausses perruques, pétant à table et se tenant mal dans le monde ; à force d’être éborgnés, gazés, mutilés, incarcérés, expulsés, réduits à la misère sociale et au déclassement dans le silence des cœurs purs des premiers rôles ; à force d’être trahis par les faiseurs de promesses en l’air ou les pétitionnaires oublieux ; à force de n’avoir aucun recours pour obtenir justice, ni le vote, ni la presse, ni les arts, ni le tribunal, ni le syndicat, ni la manifestation, ni la pétition, ni le lieu de travail, les gens qui ne sont rien vont finir par trouver les moyens par eux-mêmes, de manière bien peu policée, de renverser une fois pour toutes les trônes, mais aussi leurs bouffons et tout l’orchestre. Tout Hollywood et tout New York n’ont rien pu faire pour Hillary Clinton.

Ne nous faisons aucune illusion : les jolies figures qui apparaissent dans nos écrans sont pour beaucoup profondément haïes, pour leurs ambiguïtés, pour leur frilosité — pour leur inconséquence. Ils ne nous montrent aucune voie, puisqu’ils sont eux-mêmes coincés dans une impasse et que c’est exactement cela qu’ils ont exprimé l’autre jour : ils agitent naïvement leur milieu, comme si celui-ci avait quelque velléité, un jour, de renoncer à son pouvoir.

Non, pour moi tout cela est mauvais signe, très mauvais signe. Je n’ai aucune confiance dans ces hommes. Qu’un animateur de télé et un comédien aient été les seules voix de quelque portée, dans ce moment épouvantable de notre existence, est pour moi l’indice que quelque chose cloche sérieusement dans mon pays. Je refuse pour ma part la dépolitisation des affaires publiques, comme le rappelait hier excellemment, à la hache à petit bois, mon ami Alexis Poulin. C’est le souhait, et le projet, de ceux qui nous tourmentent aujourd’hui : éliminer l’opposition politique, au profit d’une comédie du plaidoyer qu’on a beau jeu, ensuite, d’avoir simplement entendu.

Toutes les nouvelles sont fausses

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Soleil couchant sur la Digue de mer vu depuis une 2-CV, Camargue (France), août 2019.

Que de vérificateurs, d’examinateurs de dépouilles, de recoupeurs d’informations, de nos jours. Que de prophètes ayant vu le vrai soleil derrière le ciel. Ne les écoutez pas : ils sont tous myopes.

Une ancienne vérité dit que la réalité toute entière échappe à l’autopsie. Je la crois juste.

Mon métier, ou disons mon gagne-pain, consiste depuis vingt ans à recueillir des informations lointaines et en rendre compte à ceux qui parlent le français. Drôle d’habitude, pour une drôle d’époque — mais là n’est plus la question. Lorsque j’observe le monde désormais, j’ai beau assembler en moi les faits et les parages immédiats des événements, je dois avouer me trouver de plus en plus, chaque fois, devant des gestes obscurs et rituels, l’effet en surface d’un courant souterrain, surgi des profondeurs de l’histoire et des petites folies humaines. C’est ma leçon de ténèbres quotidienne.

Pire encore : plus je crois connaître un sujet, plus je m’efforce d’en écarter les informations les plus saillantes, les angles les plus tranchants ; c’est volontairement, par soif, par avidité de l’air du grand large, que je préfère désormais les ombres, les évocations, les rappels, les impressions floues et euphorisantes de l’ignorant — de celui qui regarde de loin, de très loin, avec le plus pauvre, le plus primitif des chagrins.

Un événement d’actualité ne passe jamais vraiment aux aveux.

« On ne peut, je crois, rien connaître par la science ; c’est un instrument trop exact et trop dur », écrivait à raison Jean Giono, mauvaise tête une fois de plus décisive. Il avait raison. Quel que que soit notre effort pour le dépouiller jusqu’à sa nudité la plus extrême, un événement d’actualité ne passe jamais vraiment aux aveux ; sa vraie nature est cachée quelque part derrière une fumeuse combinaison de faits, certes, mais surtout d’énigmes, de tourments, de désirs, d’incroyables divagations intimes et de larmes montées aux yeux pour nous seuls.

Voilà pourquoi, au fond, les chirurgiens de l’information peuvent toujours décortiquer les contenus suspects, comme disent ces démineurs balourds et mal outillés ; ils peuvent désassembler tout ce qu’ils veulent à l’écarteur et au scalpel, fact-checker et désintoxiquer sans prudence la parole de leur prochain, épiler tous les cactus : jamais ils ne rendent autre chose qu’un son de cloche fêlée, le charabia pète-sec d’un procès-verbal.

Mais de nous, rien ; de la profondeur inquiète de nos gestes, rien non plus.

Un écran n’est pas un miroir, c’est un trou.

Car avouons-le, après tout. Certes notre âge est celui du téléviseur et de tous ces rectangles hâves dans quoi nous croyons nous regarder nous-mêmes ; mais un écran n’est pas un miroir, c’est un trou.

Posons des questions graves : que vaut le témoignage d’une âme agitée, rencontre de hasard, de circonstance le plus souvent déplorable, devant l’objectif d’une caméra, le bonnet magnétique d’un micro, un journaliste venu d’ailleurs ? Il vaut ce que vaut cette relation un peu dégradée, bien que souvent tendre et confuse entre le journaliste et sa source. Or derrière chaque témoignage, combien de secrets ? Rien non plus ne permet de témoigner d’un événement auquel on assiste sans faire témoigner aussi nos yeux, notre ventre noué, notre désir soudain éveillé par trois fois rien, le soleil mandarine qui se couche le soir sur Khartoum, le ciel anthracite de Belfast, notre peur, notre orgueil aussi bien. Or derrière chaque affirmation savamment calculée, combien d’incertitudes ?

Acteurs de l’histoire ou témoins égarés, nos secrets et nos incertitudes sont des moteurs puissants de nos vies, de nos vies privées et politiques, de nos rengorgements de coq et de nos peines, de nos vies idiotes faisant parfois des idioties.

Les faits, les chiffres. On peut toujours mettre ces choses-là entre deux lames de microscope, mais que l’on ne s’étonne pas à la fin de ne rien comprendre à rien, de prendre la peau pour l’âme. « Le monde a mille tendresses dans lesquelles il faut se plier pour les comprendre avant de savoir ce que représente leur somme », ajoutait notre libérateur irascible de Manosque. Lequel s’emportait souvent le matin, racontent sa femme Elise et ses deux filles, incapable de lire sans colère plus que quelques lignes des journaux livrés au Paraïs.

Joseph et Teresa

Joseph et Teresa
À gauche : « Portrait de Joseph Roulin assis », Vincent Van Gogh, Arles, 1888 (Musée des Beaux-Arts de Boston). À droite : « La Condesa de Chinchón », Francisco Goya, Madrid, 1800 (Musée du Prado).

Prenons deux toiles de deux grands peintres et regardons-les. Un homme, une femme. Leur bouche est fermée, ils sont peints, ils sont assis face à nous. Ils nous montrent l’issue.

Tous les hommes sont des Joseph Roulin lorsque la volonté qui les pose sur une chaise est aussi ardente que celle de Van Gogh  ; toutes les femmes sont des comtesses de Chinchón sous la caresse d’une pitié comme celle de Goya.

Le tout est de savoir bien juger. Mobiliser cette ardeur, laisser libre cette pitié. L’équilibre est fragile.

D’abord, il faut savoir montrer l’endroit, le coussin bleu, la table verte, au minotaure d’Arles, et le convaincre de s’asseoir quelques heures, tandis qu’il ajuste sa casquette des Postes et lisse sa double barbe de silène ; il faut savoir faire le calme dans l’atelier de Madrid, pour que la demoiselle enceinte aux boucles rousses aie le loisir de se perdre dans d’indolentes pensées sans importance, de trois-quarts sur le beau fauteuil doré.

Et une fois assis, le miracle se produit. Soudain ce n’est plus un homme qui s’offre, ce n’est plus une femme rêvant là. Joseph et Teresa nous incarnent tous, par une drôle d’opération de l’esprit. Ils sont assis pour nous, ils nous accusent et nous absolvent en même temps dans leur immobilité. Tous les messies qu’on nous enverra ne pourront jamais être aussi proches de nous : chaque homme vivant et chaque femme vivante est leur pareil, leur face-à-face, leur interlocuteur secret — instruit, repentant et fier.

C’est très simple, vous voyez ; on apprend ce genre de choses dans la solitude : dans les affaires humaines, le regard est un dieu. Lui seul produit des miracles  — car le miracle ici ne dépend pas seulement de la sombre royauté du vieux postier d’Arles ou du tendre désarroi de Teresa de Borbón y Vallabriga, comtesse mélancolique  : il dépend de Vincent Van Gogh face à lui et de Francisco Goya face à elle. Ces hommes n’ont rien vu que la grandeur et c’est la grandeur qu’ils ont peints.

L’enseignement de cette histoire est redoutable. Lorsque le monde est affreux, nous sommes le dernier refuge.

Un mot sur la Terreur

Comité de Salut public

Je suis en train d’écrire un nouveau livre, dont la partie centrale se déroule de 1747 à 1817 et dont le cœur battant se serre au moment de l’an II. Du coup, je m’informe sur les aventures qu’ont vécu d’autres romanciers qui sont passés par là. Et je suis frustré, et dubitatif.

Écrivant moi-même ces temps-ci un roman se déroulant pendant la Révolution française, je suis obligé de me rendre à une évidence, en lisant ou en écoutant d’autres romanciers raconter leur propre traversée de cette époque. Notamment lorsqu’ils évoquent, dans leur œuvre, ce semestre magnétique qui va de l’hiver 1793 à l’été 1794 et qu’ils appellent « la Terreur » : ils ne parlent que d’eux-mêmes. Et pour beaucoup, à quelques exceptions près, malgré leur immense talent, il y a au préalable un tremblement frivole, une pose de bourgeois offusqué qui me dérange.

Un doigt imprécateur levé, ils parlent de l’effet de sidération du décompte des fournées de la guillotine ; ils tremblent devant ce qu’ils disent ne pas comprendre, parce que c’est trop dur ; et ils s’engouffrent dans leurs histoires avec la certitude qu’ils entrent là dans le noir, un noir de caverne ou de cachot, la taupinière macabre des Français, pour n’explorer, finalement, que leurs propres peurs refoulées, leurs fantasmagories d’enfant.

Or s’il y a bien un effet de sidération, c’est celui qui rive leurs regards aux Grands Comités, à leurs figures tutélaires, plutôt qu’à la grande roue qui broie les Français à l’époque sur son passage, et dans laquelle les protagonistes parisiens, coincés dans leur petit quartier qui va, en gros, de la place Maubert à la place de la Concorde, de Saint-Germain-des-Prés au Marais, ne sont que les agents d’une fourmilière privée de sommeil et obsédée par l’ordre législatif. C’est celui qui ne leur fait voir que le détail de la grande fresque, qui enferme leurs yeux. Or on ne voit rien à travers une loupe, sinon un fragment déformé, mouvant et incompréhensible.

Au lieu que, moi, comme romancier, j’entre dans mon histoire — l’incommunicable destin, scandaleux et terrible, de l’Arlésien Pierre-Antoine Antonelle — comme compagnon de route de mon personnage et non de son époque, et non comme une sorte de mémorialiste frissonnant encore des crimes de mes frères au moment de relater leurs vies.

Je ne vois rien de littéralement hors de portée dans ce « semestre terrible » comme se contente de l’appeler Antonelle trois ans plus tard…

Je le laisse faire, je regarde autour de moi, je regarde autour de lui. Je vois surtout l’infernale violence de l’époque, l’invasion, la duperie générale, la guerre entre voisins, la guerre partout, l’arrogance, l’imbécillité et la sauvagerie de l’ancien monde qui distille tous les poisons pour ne pas mourir, ce qui m’offre des échos étonnants avec l’époque actuelle. En conséquence, je ne vois rien de littéralement hors de portée dans ce « semestre terrible » comme se contente de l’appeler Antonelle trois ans plus tard, alors qu’il est emprisonné à Vendôme pour avoir trempé dans la Conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf. Du reste, il se trouve là, en cellule, aux marches de l’échafaud, en compagnie précisément d’Amar, Vadier, Duplay père et fils, les logeurs de Robespierre, Drouet, des petits chefs sans-culotte, des Jacobins plus radicaux que lui et qui l’ont retrouvé dans la fumée de leurs pipes et partageant leur bière lorsqu’il s’est agi de tenter de redonner un peu d’honneur à une Révolution ensuquée dans les dîners de Jean-Lambert Tallien et les combines des Directeurs corrompus et incapables.

Du coup, j’en ressors abattu, rincé, épuisé par l’immense folie du temps, certes, mais comme un soldat retour du front, un brave caporal racontant pour ses amis l’incroyable aventure d’un lieutenant héroïque, triste et ébloui, me fichant complètement du qu’en-dira-t-on, plutôt que comme ce cœur pur souillé par les turpitudes immorales de ma parentèle, qui en fin de compte est une manière bien narcissique de mettre en lumière sa propre sensibilité, pour ne pas dire son sentimentalisme. Et de passer totalement à côté de son sujet, pas très loin certes, mais à côté, comme si ces romanciers n’avaient pas voulu, au nom de leur sidération, se compromettre. Mais par peur de quoi ?