Un mot sur la Terreur

Comité de Salut public

Je suis en train d’écrire un nouveau livre, dont la partie centrale se déroule de 1747 à 1817 et dont le cœur battant se serre au moment de l’an II. Du coup, je m’informe sur les aventures qu’ont vécu d’autres romanciers qui sont passés par là. Et je suis frustré, et dubitatif.

Écrivant moi-même ces temps-ci un roman se déroulant pendant la Révolution française, je suis obligé de me rendre à une évidence, en lisant ou en écoutant d’autres romanciers raconter leur propre traversée de cette époque. Notamment lorsqu’ils évoquent, dans leur œuvre, ce semestre magnétique qui va de l’hiver 1793 à l’été 1794 et qu’ils appellent « la Terreur » : ils ne parlent que d’eux-mêmes. Et pour beaucoup, à quelques exceptions près, malgré leur immense talent, il y a au préalable un tremblement frivole, une pose de bourgeois offusqué qui me dérange.

Un doigt imprécateur levé, ils parlent de l’effet de sidération du décompte des fournées de la guillotine ; ils tremblent devant ce qu’ils disent ne pas comprendre, parce que c’est trop dur ; et ils s’engouffrent dans leurs histoires avec la certitude qu’ils entrent là dans le noir, un noir de caverne ou de cachot, la taupinière macabre des Français, pour n’explorer, finalement, que leurs propres peurs refoulées, leurs fantasmagories d’enfant.

Or s’il y a bien un effet de sidération, c’est celui qui rive leurs regards aux Grands Comités, à leurs figures tutélaires, plutôt qu’à la grande roue qui broie les Français à l’époque sur son passage, et dans laquelle les protagonistes parisiens, coincés dans leur petit quartier qui va, en gros, de la place Maubert à la place de la Concorde, de Saint-Germain-des-Prés au Marais, ne sont que les agents d’une fourmilière privée de sommeil et obsédée par l’ordre législatif. C’est celui qui ne leur fait voir que le détail de la grande fresque, qui enferme leurs yeux. Or on ne voit rien à travers une loupe, sinon un fragment déformé, mouvant et incompréhensible.

Au lieu que, moi, comme romancier, j’entre dans mon histoire — l’incommunicable destin, scandaleux et terrible, de l’Arlésien Pierre-Antoine Antonelle — comme compagnon de route de mon personnage et non de son époque, et non comme une sorte de mémorialiste frissonnant encore des crimes de mes frères au moment de relater leurs vies.

Je ne vois rien de littéralement hors de portée dans ce « semestre terrible » comme se contente de l’appeler Antonelle trois ans plus tard…

Je le laisse faire, je regarde autour de moi, je regarde autour de lui. Je vois surtout l’infernale violence de l’époque, l’invasion, la duperie générale, la guerre entre voisins, la guerre partout, l’arrogance, l’imbécillité et la sauvagerie de l’ancien monde qui distille tous les poisons pour ne pas mourir, ce qui m’offre des échos étonnants avec l’époque actuelle. En conséquence, je ne vois rien de littéralement hors de portée dans ce « semestre terrible » comme se contente de l’appeler Antonelle trois ans plus tard, alors qu’il est emprisonné à Vendôme pour avoir trempé dans la Conjuration des Égaux de Gracchus Babeuf. Du reste, il se trouve là, en cellule, aux marches de l’échafaud, en compagnie précisément d’Amar, Vadier, Duplay père et fils, les logeurs de Robespierre, Drouet, des petits chefs sans-culotte, des Jacobins plus radicaux que lui et qui l’ont retrouvé dans la fumée de leurs pipes et partageant leur bière lorsqu’il s’est agi de tenter de redonner un peu d’honneur à une Révolution ensuquée dans les dîners de Jean-Lambert Tallien et les combines des Directeurs corrompus et incapables.

Du coup, j’en ressors abattu, rincé, épuisé par l’immense folie du temps, certes, mais comme un soldat retour du front, un brave caporal racontant pour ses amis l’incroyable aventure d’un lieutenant héroïque, triste et ébloui, me fichant complètement du qu’en-dira-t-on, plutôt que comme ce cœur pur souillé par les turpitudes immorales de ma parentèle, qui en fin de compte est une manière bien narcissique de mettre en lumière sa propre sensibilité, pour ne pas dire son sentimentalisme. Et de passer totalement à côté de son sujet, pas très loin certes, mais à côté, comme si ces romanciers n’avaient pas voulu, au nom de leur sidération, se compromettre. Mais par peur de quoi ?

Conversations avec personne

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L’histoire de l’écriture de mon dernier roman, qui paraît ce jeudi 3 octobre aux éditions Anamosa, porte aussi le récit de ces cinq dernières années de ma vie. Des années qui m’ont endurci, fait vieillir et poussé à rêver plus puissamment que jamais auparavant.

Le plein été est le bon moment pour faire le point. Les villes attendent. Les automobiles chuchotent. Les campagnes vrombissent d’insectes et de vies enfouies. Dans l’ombre, on peut penser en silence. On ne sort jamais indemne d’un mois d’août en Europe. Tout ce qu’il y a d’essentiel nous a été rappelé et c’est notre choix de nous en souvenir ou non.

Pour ma part, c’est ce que j’ai fait cet été, exilé deux semaines durant dans la cité d’Arles. J’étais un hussard réfugié sur les toits de cette citadelle oubliée, capitale de Jules César, refuge de têtes brûlées, de gougnafiers et de magiciennes, violenté par le mistral et un peuple de moustiques. Escargot d’or roulé dans le soleil de ma chère Provence, siégeant dans le creux d’un coude du Rhône, aux portes du grand désert ensorcelé de la Camargue. Labyrinthe de marécages et de salins débouchant sur la mer infinie, bleu roi, les rouleaux d’écume, la fraîcheur dangereuse et consolatrice de la Méditerranée. Désert peuplé par les spectres immobiles des petits minotaures noirs des manades, des bandes d’oiseaux mercenaires, des chevaux aux yeux de femme, errant dans des brousses poétiques de sables mouvants. On le voit, je suis envoûté par cette ville et son domaine.

A propos de mon dernier livre

Nous entrons désormais dans l’automne alors que paraît ce jeudi, aux éditions Anamosa, mon deuxième livre de l’année, mon quatrième livre en tout : Les Hommes du ministère, un étrange roman de 270 pages dont je voudrais rapidement raconter la genèse. Mais d’abord, disons que la chose est très belle et que j’en suis fier. Une Polaroïd prise dans un bar de Nakfa Street à Asmara, que le photographe Marco Barbon a bien voulu nous laisser utiliser, parle la même langue que moi. Voilà l’objet, élégant et grave, disais-je l’autre jour, grâce au travail de polisseuse de verres de Marie-Pierre Lajot et à la foi bagarreuse de Chloé Pathé. Qu’elles soient encore une fois remerciées ici.

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Ce roman et moi, nous avons une longue histoire affectueuse et de vieilles blessures. Je vais le regarder paraître comme un parent accompagne, pour son premier jour d’école, un enfant un peu singulier, avec ses drôles d’épis dans les cheveux.

J’ai l’habitude de dire qu’il contient tout ce que je n’ai pas dit dans Les Erythréens. Il est en effet composé d’une cuisine savante de confessions recueillies inutilement pendant des années, auprès d’exilés érythréens qui avaient fini par avoir confiance en moi, alors que j’avais déjà fait paraître mon livre et que je n’en finissais plus d’être empêtré dans leurs histoires. Des anciens fonctionnaires, des fils de commerçant, des prisonniers encore hallucinés. Ils m’ont tout raconté, au cours de conversations dont je ne devais rien faire, des conversations entre amis finalement, leur petite vie, leur ordinaire de petits bonhommes opprimés. Les lubies de leurs chefs. Leurs habitudes de bureau. Leurs craintes idiotes. Notre vie à tous, au fond. Là-bas et ici, il n’y a aucune raison pour que ce soit différent, après tout.

Genèse d’un « concept-album »

En partant m’installer, en 2013, comme correspondant de la presse française au Maroc, j’ai donc commencé à mettre en forme, avec eux, un roman sur l’exil, cet état de fait et ce sentiment qui me taraudent depuis mon adolescence, passée en partie très loin de chez moi, dans la Californie de Ronald Reagan. L’exil est depuis longtemps l’objet d’une attention particulière dans ma vie. C’est même lui, ses allers-retours, son terrifiant attrait, qui m’a conduit à lire des livres : d’abord le merveilleux Moby Dick, puis Noces et L’Eté d’Albert Camus ; puis à en écrire : d’abord Les Erythréens, puis Athènes ne donne rien et enfin Shiftas, paru en mars dernier. Seul et un peu désemparé pendant les premières semaines, je voulais me fabriquer un compagnon de voyage.

J’ai travaillé un an durant, laborieusement, sans notes, juste sur la base de mes souvenirs, avec ce qu’ils contiennent de fantasmes, d’exagérations, d’obsessions, d’amour de la fatalité. Devant mes yeux, au-dessus de mon bureau : A Love Supreme, l’album en forme de tables de la loi de John Coltrane, qui a présidé à mon effort. Je voulais la même liberté dans la progression, le même élan céleste, affranchi et un peu fou, apparemment désordonné, étourdissant.

Et en assemblant ces récits, je me suis rendu compte que nous étions tous, eux et nous, soumis aux mêmes courants souterrains : la marche martiale et souvent burlesque des puissants du moment, par laquelle nous sommes entraînés malgré nous. Et à la fin, l’évidence m’a sauté aux yeux : la jouissance du pouvoir, le goût du règne est de nos jours une passion bien médiocre. « Les grands de ce monde croient se draper dans la grandeur de l’histoire, est-il écrit quelque part dans le livre, quand en réalité ils sont empêtrés dans un fatras de courriers. » Et nous craignons bêtement des forces dérisoires, flics, présidents, ministres, grands quelqu’un et petites personnes. Il faut nous affranchir de tout cela. La grandeur n’est pas là, elle est dans l’héroïsme de ceux qui leur résistent, même silencieusement, même minablement.

Puis j’ai mis un point final à ce livre en rentrant en France, dans un appartement inhabité qu’on me sous-louait pour quelques semaines, avec une valise, des doutes inextricables, aucun projet et plus un euro en poche.

Itinéraire d’un manuscrit

A mon grand étonnement, dans les maisons d’édition, mes interlocuteurs habituels n’ont pas estimé que mon effort appelait le leur. En quelques semaines, je me suis donc retrouvé sans rien. Mais j’avais confiance. J’aimais ce récit et je trouvais injuste qu’on le dédaigne : même revenu en France, je portais encore mon exil et son enfant comme une curiosité qu’on ramène d’une équipée lointaine, un peu exalté par ce que je portais, malgré l’indifférence parisienne.

Et puis un jour, la demi-marquise d’une grande maison d’édition m’a fait des promesses, depuis son bureau de Saint-Germain-des-Prés. Elle m’a menti aussi, des mois durant. Elle m’a raconté n’importe quoi, comme on fait beaucoup dans ce milieu. Et puis enfin la vérité a éclaté : je pouvais ranger mon texte dans un quelconque placard, il ne paraîtrait pas chez elle. Plusieurs années durant, j’ai donc trimballé ce texte ici et là, le modifiant avec le temps, sans susciter beaucoup d’intérêt, au point que j’ai fini par renoncer. J’ai écrit Shiftas, j’ai signé un contrat pour sa parution, j’ai vécu six mois sous les injures et les mesquineries de mes chers confrères et mes chères consœurs après avoir rejoint la première équipe du Média, j’ai été durement blessé par la trahison de quelques imposteurs et je n’ai plus pensé à mes conversations avec les hommes du ministère.

Puis, comme un coup de pistolet dans une cathédrale, Chloé Pathé et Marie-Pierre Lajot ont demandé à lire ce texte. Malgré ma résignation, elles l’ont aimé, elles l’ont enrôlé, elles l’ont cajolé. Et le voici, cinq ans après que l’encre du point final eut séché sur la dernière page.

Mettre un disque

Se souvient-on encore de la sensation que procurait le geste de mettre un disque ? Le sortir de sa pochette délicatement, aviser l’étiquette centrale, poser la face A, placer le bras sur le ruban noir précédant la première piste ? Voilà ce que je ressens aujourd’hui.

Plus précisément : j’ai la sensation de lancer un phonographe dans un grand entrepôt abandonné, presque pour moi seul, ou alors pour quelques amis et des inconnus rencognés dans l’ombre. Car quand on est, comme moi, plus attiré par le monastère que le dîner en ville, faire paraître un livre dans la France d’aujourd’hui, un peu à contretemps de la carnavalesque rentrée littéraire, est un exercice de haute solitude, il faut le dire. Depuis les marges du marché, il est toujours difficile de regarder sans s’énerver la parade du succès, le goût du moment, les combines écœurantes d’un milieu peu accueillant pour les étrangers et les outsiders non générateurs de revenus, de contempler partout, et de force, les jeunes premiers taciturnes, les faux aventuriers et les starlettes ténébreuses des grandes maisons d’édition contant leurs enfances barbares ou leurs mariages stupides, quand on est soucieux d’autre chose, de la complainte des pauvres, du petit délire intérieur des âmes poétiques contemplant un paysage, de la médiocre folie du monde, des rêves dérisoires des subalternes et des idiots. On est condamnés à rester sur place, luttant un livre après l’autre pour raconter nos histoires à trois ou quatre groupuscules, sans beaucoup de réconfort. Mais heureux et joyeux d’avoir une fois de plus porté le grand exercice de l’écriture d’un livre à son terme, discrètement mégalomane, se disant que, même si personne ou presque ne le voit, on se bâtit un destin avec deux ou trois cents lecteurs si tout va bien, l’attention d’aucun jury et l’affection d’aucun roi.

Vous voilà prévenus. Je continuerai, en dépit de tout. Comme ce très romanesque Pierre-Antoine Antonelle qui occupe beaucoup de mes journées depuis cet été et dont je reparlerai ici le moment venu.

Éloge du démodé

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L’Union européenne est la pire ennemie de l’Europe. Voilà le rappel d’une forte vérité qui, aujourd’hui, peut difficilement sortir de la bouche de ces « jeunes » qui font les délices de nos managers.

La campagne pour les élections européennes a été, il faut le dire, assez lamentable. Honteusement déséquilibrée, empreinte d’une désolante sensiblerie, elle devrait déboucher dimanche sur un résultat que personne ne comprendra. Seuls m’ont consolé quelques francs-tireurs. Plutôt du côté des anciens et des vieux routards d’ailleurs, les plus jeunes étant souvent, sur le sujet, les plus conservateurs et les plus sentimentaux, ce qui souvent revient au même du reste. Ainsi je rappelle incidemment à mes cadets que le programme Erasmus, parangon paraît-il, a bien moins fait pour l’Europe que l’ordre cistercien, Don Juan d’Autriche ou le glorieux Club des Jacobins, pour ne citer qu’eux.

L’Union européenne, avatar raté d’une utopie défunte ?

Je pense à l’écrivain Régis Debray, par exemple, qui arpente le tout-Paris télévisuel depuis quelques semaines pour présenter, à un public incrédule et américanisé, son dernier contre-pied* : un éloge raisonné de Paul Valéry, académicien extralucide qui avait compris, dès 1945, que ce qui agite nos âmes pures aux mains sales dès qu’il s’agit d’Europe était ensablé depuis belle lurette. L’Union européenne, avatar raté d’une utopie moribonde ? J’aime voir les yeux ronds de ses interlocuteurs, ils me rappellent à quel point j’adore ceux qu’on appelle les vieux. Leur réputation n’est plus à faire, leur carrière arrivée à leur apogée, leur passé regardé avec distance et le présent engrangé avec gourmandise. Quel soulagement ! Quel poids en moins ! Et surtout quelle force de subversion, au fond !

Dans un autre ordre d’idées, je pense aussi à Jean-Luc Mélenchon et ses interventions magistrales devant les députés. Je sais bien que l’humeur la mieux partagée, dans la petite France des managers, est de détester cet homme d’État. Et puis je sais aussi que, lorsqu’on prononce son nom, il faut aussitôt ajouter : quoi que l’on pense de lui… C’est bien pratique, ça évite de l’écouter. Or, dès qu’il grimpe les marches du perchoir de l’Assemblée nationale, c’est un tort et un manquement grave à l’alimentation de la cervelle de ne pas faire attention à ce qu’il dit. J’invite d’ailleurs les incrédules à observer les visages désarmés sur les bancs du gouvernement, ainsi que ceux de ses collègues libéraux, lorsqu’il raisonne à coups de marteau contre leurs lubies absurdes. Ils n’ont, au fond, rien à dire. Ils attendent sagement d’oublier l’implacable ordre géométrique grâce auquel il a détricoté leurs certitudes.

La corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption…

Ainsi, l’autre jour, devant un hémicycle quasiment vide, il a déployé à l’équerre, et dans un français impeccable et flamboyant, sans notes s’il-vous-plaît, une démonstration parfaitement cohérente sur la signification politique de l’Etat tel qu’il a été conçu en France depuis Louis XI, puis affirmé dans sa forme la plus puissante par le soulèvement de la nation entre 1789 et 1794, l’indispensable présence des services publics du coin de la rue pour garantir la promesse du pacte « Liberté, égalité, fraternité » inscrit partout au fronton de nos administrations, la cohérence globale de la République, l’application au travail des fonctionnaires lorsqu’on ne fait pas d’eux des pions de DRH, la force motrice des idées en politique…

Et surtout : il a levé ce lièvre bien planqué dans les replis de la société française qu’est la corruption. Oui, la corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption. Mesdames, messieurs, un député français a lâché ce mot devant la représentation nationale… Et la représentation nationale a plongé le nez dans ses parapheurs.

Et puis un éloge des fonctionnaires à l’ère du tout-privé, du tout-yankee, du tout-auto-entrepreneur de son destin individuel : tout bonnement magistral, voilà ce que je dis. Je ne m’en remets pas.

Les armes intellectuelles étaient là, mais nous avons préféré autre chose.

Il faudra, si nous nous obstinons sur le chemin de la catastrophe, se rappeler que les armes intellectuelles étaient là, mais que nous avons préféré autre chose, nos farandoles de colocataires, nos épées de bois, les postures larmoyantes des antifascistes d’opérette, et puis les boogie-woogies de Johnny Juncker & The Commissionners.


* Régis Debray, « Un été avec Paul Valéry » (Éditions des Équateurs / Parallèles, avril 2019).

Système bloqué

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On croit rêver. Le dévissage vertical du président de la République de ce soir a été suivi, dans la foulée, par le dévissage latéral des commentateurs habituels. Rien à attendre, rien à faire. Le système est bloqué, par la faute d’un seul. C’est sidérant.

Au fond, les Gilets jaunes et leurs soutiens politiques sont les derniers signes de vie, de résistance à l’agonie, de protestation contre la souffrance, d’un pays constamment, incessamment maltraité. Tout le reste est ensablé dans la confusion, le mensonge et une sorte de méchanceté philosophique, qui considère que ce sont les humains qu’il faut réformer, pas les Etats. C’est pourquoi il me semble que le président de la République, ce soir, tente tout simplement d’asphyxier ce qui reste d’opposition, sous le poids du pouvoir démesuré que lui confère cette Ve République agonisante et toxique.

Nous avons eu affaire, une fois de plus, à la restitution frivole d’un séminaire de management.

On aurait pu faire au président Emmanuel Macron une suggestion venue du passé, suggestion soufflée par l’homme qui a voulu la Ve République, à laquelle il tient tant, un homme auquel il aimerait tant ressembler. Annonçant le référendum sur l’élection du Président au suffrage universel en 1962, Charles De Gaulle déclarait en effet, lors d’une conférence de presse : « Si votre réponse est ‘non’ (…) ou même si la majorité des ‘oui’ est faible, médiocre, aléatoire, il est bien évident que ma tâche sera terminée aussitôt et sans retour. Car que pourrai-je faire ensuite sans la confiance chaleureuse de la nation ? »

On aurait pu avoir l’honneur d’assister à un geste d’homme d’Etat, face à un pays en état d’insurrection permanente et de délitement méthodique. A la place nous avons eu affaire, une fois de plus, à la restitution frivole d’un séminaire de management.

Il s’agit donc, à partir d’aujourd’hui, de choisir de le suivre dans le vertige de l’étouffement, de passer le reste de nos vies sous chloroforme, ou de brasser encore plus l’air ambiant, d’ouvrir les fenêtres et les portes à coups de pied, de ne pas lâcher prise. Beaucoup de contre-pouvoirs ayant abdiqué, le Parlement étant étranglé, la rue, « le nombre écrasant et malpoli » comme je l’écrivais ailleurs, est devenu le seul contre-pouvoir significatif en France, aujourd’hui.

A ceux qui trouvent la situation inconvenante, je dis : il faut vouloir aussi les conséquences de ce que l’on veut, répétait De Gaulle, paraît-il. Vous avez voulu Macron ? Vous aurez aussi les Gilets jaunes.

La répression vue du télésiège

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D’une manière générale, il vaut mieux rester calme dans les moments critiques. On dit à bon droit que la colère, l’angoisse ou la panique ne servent à rien. Voilà pourquoi je m’efforce d’être mesuré aujourd’hui. Même pour sonner l’alarme.

Nous sommes, en France, plongés dans une grave crise. Mais la désinvolture bourgeoise de l’époque, l’esthétisme gratuit et l’esprit de sérieux, la puérilité grandiloquente des grandes causes qui n’en sont pas, la masquent très habilement. Mais sans doute est-ce également une marque de la médiocrité de l’époque, qui fait que c’est un jeune homme rentré précipitamment de quelques jours au ski qui ordonne à son gouvernement fébrile de restreindre un peu plus les libertés civiles, dans un pays pourtant fondé sur elles. Le fait est que le moment est inquiétant.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques.

Jamais je n’aurais cru, dans ma vie, entendre un Premier ministre de la République française annoncer ce qu’Édouard Philippe a annoncé tout à l’heure. Et comme si l’instauration d’un État plus policier encore n’était pas suffisante pour nous stupéfier, pris dans les vapeurs psychotropiques de Donald Trump, il a claironné : « Nous avons organisé le plus grand débat que ce pays ait connu. Ce n’est pas un hasard si les casseurs se remobilisent alors que le débat est un succès. Ce que veulent ces gens, ce n’est pas le dialogue. Leur seule revendication, c’est la violence. » C’est moi qui souligne. A l’Ouest, au propre comme au figuré.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques. À l’organisation brutale de la censure. À la ruine financière de militants. Les droits que les Français se sont reconnus dans leur législation — car il est toujours bon de rappeler qu’un droit est toujours « reconnu », jamais « octroyé » — sont déjà amplement violés, et cela au nom de leur bien-être. Les trompettistes de la démocratie à tout bout-de-champ se comportent comme des caudillos. Des scènes hallucinantes ont lieu au Parlement. Les ministres se moquent du monde. Le durcissement autoritaire d’Emmanuel Macron et son équipée est évident, spectaculaire. Mais pourtant, on s’en réjouit.

La République est devenue floue. Chacun la sienne.

D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est le plus stupéfiant dans le moment que nous traversons : l’arrogante légèreté du pouvoir, son divorce manifeste avec l’Etat, qui ne fait plus qu’obéir en silence, l’enracinement inexpugnable de la colère populaire, ou la tétanie des contre-pouvoirs. Plus rien n’a de réelle autorité, le décrochage est général : école, justice, police, armée, fisc, universitaires, journalistes, patrons, ingénieurs, intellectuels, artistes, plus personne n’a de prise sur le débat public. La République est devenue floue. Chacun la sienne.

Côté politique, l’hégémonie des partisans du pouvoir est imposée cyniquement. L’opposition de gauche est calomniée ou niée. L’extrême-droite est cajolée. Dans les médias, la protestation et le plaidoyer ne font plus que dégoûter tout le monde. Les ONG et la presse sont inopérants. Les institutions para-étatiques sont désarmées. C’est la glaciation.

Et pendant ce temps-là, le seul électorat mobilisé est celui de la bourgeoisie.

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Prière d’insérer

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Paraît aujourd’hui mon troisième livre, et deuxième roman : Shiftas, aux Éditions des Équateurs. Je voudrais en dire un mot, parce que ce moment compte dans l’histoire de ma vie. « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur », prévenait notre maître Montaigne.

J’ai mis le point final à ce roman en octobre 2017, après un an de travail. Il paraît en librairies aujourd’hui, pour mon plus grand bonheur, après ma trop longue errance sur des terrains bien obscurs. J’espère que sa parution entamera, pour moi, une époque nouvelle : celle où, à l’instar du marseillais Bruno Commandant qui traverse cette histoire, je vais peut-être moi aussi pouvoir m’absenter doucement de « l’actualité des catastrophes » et respirer librement un grand air plus vif, plus ample, plus drôle, plus romanesque pour tout dire.

Lassé du réel, des prétendus faits objectifs, de l’obsession de l’absurde vérité, me voici à l’aise dans le mensonge, l’improvisation, la variation sur un thème, l’abracadabrant. Angelo Pardi, petit frère, attends-moi encore un peu ! Qui sait si le « bienveillant lecteur » me permettra de t’accompagner sur d’autres chemins.

Alors, Shiftas, parlons-en. Certes, on n’est jamais vraiment maître de sa parole, puisqu’elle ne s’achève vraiment que dans l’esprit de celui qui écoute. Mais ce que je peux dire tout de même, c’est qu’il s’agit d’un roman noir et burlesque sur la quête de l’héroïsme dans le grand déménagement absurde du monde, la farce tragique de trois perdants en cavale en Somalie, après le braquage du siècle.

Ce roman, pour moi, reste mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrième de la course.

On l’aura compris : après les « héros ordinaires » des Erythréens, après le naufragé survivant d’Athènes ne donne rien, une fois de plus je m’interroge sur l’héroïsme. Mais n’est-ce pas un réflexe de survie au beau milieu de l’ère des managers ? Si nous perdons cette petite folie de vue, qui enflammera encore nos cœurs, qui nous donnera encore le courage de « bondir hors du rang des assassins » ? Oui, je cherche des héros, car je sais qu’ils sont cachés parmi nous.

Alors, je me suis appliqué, j’ai laissé courir le cheval librement, j’ai démonté puis remonté le puzzle de ce roman qui, pour moi, restera mon polar, mon scénario à frissons, mon ode aux feignants cosmiques, aux traîne-savates, aux éternels quatrièmes de la course, plus ou moins heureux et toujours sans gloire. Je n’aime pas mon époque : il fallait lui proposer des visages de renégats. En passant, on pouvait aussi déconstruire le grand malentendu de l’argent et de la célébrité, barbouiller médias de masse et cornichons décideurs à la peinture à l’eau, ouvrir la grande horloge de la mécanique du monde actuel et en expliquer sans précaution les ressorts, les rouages broyeurs et les petits marteaux montés sur des engrenages d’orfèvre. C’est du moins ce que j’avais en tête.

J’ai donc marché dans les pas d’Eric Vuillard, Wes Anderson et Donald Westlake, tout en m’efforçant d’assimiler, dans la forme romanesque, les techniques d’écriture des séries télévisées. J’avais aussi en tête ces films d’aventure qui ont conduit mon enfance « comme par la main », comme dit l’autre : Un Taxi pour Tobrouk, Les Morfalous, Le Salaire de la peur… Des sources toujours fraîches et jamais oubliées. On y apprenait des leçons déchirantes qui changent une vie. Je ne suis pas épargné par le doute mais je crois avoir fait là, comme à chaque fois que j’ai achevé un livre depuis Les Erythréens, ce que je savais faire de mieux à l’heure dite, sous réserve de n’être pas encore devenu complètement fou.

Si, avec Shiftas, je suis parvenu à ressusciter le doute chez quelques lecteurs, j’aurais tenu ma promesse. Pour les auteurs qui, comme moi, n’ont pas la notoriété pour appui, chaque conquête est un peu d’oxygène en plus. Le mieux que l’on puisse faire pour m’encourager à tenir ce cap-là, c’est donc d’enquiquiner quotidiennement ses libraires, d’autres lecteurs, son entourage, ses amis influents, avec un peu d’enthousiasme, agacé par le feu follet que mon travail, je l’espère sincèrement, aura pu embraser.

« Ruht wohl… »

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Interlude.

Au sommet, où que l’on soit, se trouve Jean-Sébastien Bach.

Parce qu’à la splendeur de la folle berceuse de l’ultime chœur de La Passion de Jean, à ces dix minutes littéralement dérangées, étranges, hypnotiques, cet homme trouve tout de même le moyen subreptice d’ajouter et de nous offrir, pour rien, pour avoir été là, une phrase d’apparence anodine, mais assassine.

Une phrase, une simple phrase. Une deuxième phrase de cordes un ton au-dessus, apparemment plus longue que la première, à peine plus longue que le thème, que la couronne d’or. Une phrase surnuméraire, uncalled for, discrètement sous-jacente au vol angélique, déjà oublié, des gorges chantantes de ces femmes et de ces hommes massés depuis le début autour de nous, l’humanité en chœur, morts et vivants tous ensemble.

Cet homme, dis-je, nous donne à la volée une phrase étonnamment déchirante faite de violons clairs et de sombres veilleurs, comme un rappel à soi, un retournement brusque, un souvenir important mais négligé de notre sort partagé, celui qui nous affirme que rien n’est trop beau pour la vie humaine.

Pour ceux qui ont l’oreille fine, il faut remarquer que, malgré la somnolence bénie de son balancement, au pic de la colline gravie, sur le haut-plateau bref, croyant que c’était fini, nous étions arrivés au bout des idées.

Mais le temps d’un passage de nuages dans un vent d’avril, le temps d’un vertige des grandes altitudes, cet homme ajoute dans l’ombre de la coda conclusive trois petites notes presque imperceptibles, insolentes, déplacées, une vibration de l’air, des doigts les plus faibles des musiciens, une trille inutile comme les gouttes de sang sur le front du Christ, superfétatoires et divines.

Beauté en plus de la beauté, se dit-on, pour nous perdre, pour nous renverser, en trop, avouerait-on presque. Plus haut que le bout du monde, étirant notre esprit dans une joie déjà profonde. Un cadeau pour notre réserve de secrets.

Mais quel besoin ce monsieur Bach avait-il de nous percer le cœur alors que nous étions déjà comblés ?