Mélenchon tous les jours

Il n’est pas exagéré de dire qu’une campagne d’une incroyable violence a été déchaînée depuis quelques semaines contre la personne de Jean-Luc Mélenchon. Non contre son mouvement politique en général, contre un point de son programme, un acte institutionnel, non : contre lui.

Je le dis d’emblée : je connais un peu Jean-Luc Mélenchon. Je l’ai rencontré plusieurs fois ces dernières années. Nous avons discuté, gratuitement, sans enjeux. J’ai écouté, j’ai ri avec lui, j’ai répondu, nous nous sommes brièvement montrés l’un à l’autre autour d’une table, d’un moment, d’une idée. J’en garde le souvenir d’un homme solide, clairvoyant, cultivé, bavard impénitent, sûr de lui, tranchant, un peu cabot, drôle et généreux. Il rit beaucoup de ses adversaires et de leur sottise ; il a sincèrement de la peine pour ceux autour de lui qui subissent ce qu’il subit ; il sait où il va, il sait qui il a face à lui, il n’est pas dupe des jeux qui sont joués pour l’abattre ; il est essentiellement animé par l’écœurement face à l’injustice — vraiment, oui, sincèrement ; et comme tous les chefs politiques, il est paradoxalement un peu seul, même s’il s’est entouré d’esprits et de cœurs durs à la tâche et capables — voilà mon avis.

Un espace public aujourd’hui dégradé à un point que je n’avais pas imaginé possible…

Ceci étant dit, ce n’est pas au nom de ces quelques rencontres que je suis révolté aujourd’hui, même si je ne crois pas qu’elles disqualifient mon propos (au contraire même : je pense qu’elles y ajoutent le poids de la rencontre humaine, ce qui n’est pas rien). C’est au nom de l’idée que je me fais de la dignité de notre conversation nationale, de l’espace commun qui nous sert de lieu d’échange, de dispute, de confrontation des idées et des contre-idées, et qui est, paraît-il, le pilier central des systèmes démocratiques. Or le nôtre est aujourd’hui dégradé à un point que je n’avais pas imaginé possible. Il est même pourri, envahi, investi par une espèce de folie hargneuse dont le point d’accroche est précisément Jean-Luc Mélenchon.

J’ai dis que, ce faisant, nous avions fait de lui le centre de la vie politique française, et que c’était là une ironie cruelle : je crois que c’est toujours vrai. Mais il reste que c’est la méthode qui a conduit à cette situation qui aujourd’hui m’écœure et, comme beaucoup, me ronge d’inquiétude et de honte. Voici pourquoi.

Pas un jour n’est passé, ces derniers temps, sans que, dans l’arène médiatique (ce qui nous en tient lieu, qui est un écosystème assez étroit et consanguin de diverses scènes de spectacle où se jouent la même pièce avec les mêmes acteurs, mais selon des registres différents — si bien qu’on croirait à la fin voir des rushes d’un film de Fernandel), pas un jour n’est passé, donc, sans une « polémique », une « controverse », un « tollé » provoqué, prétendument, par Mélenchon. Un jour, c’est ceci. L’autre, c’est cela.

Je ne fais pas la liste : chacun l’a en tête, au point qu’une simple invitation à une rencontre avec un secteur spécialisé de l’infosphère passe pour une atteinte outrancière à la liberté de la presse, motivant un communiqué de RSF, mon ancien employeur, et même du SNJ-CGT, mon ancien syndicat (n’invitez donc jamais la presse du secteur agricole à une conférence de presse sur la question agricole, et surtout ne la diffusez jamais en direct sur Youtube : un rapporteur spécial de l’ONU pourrait être nommé pour documenter vos crimes). Ceux qui, comme moi, prennent au sérieux l’importance de la hiérarchie de l’information, la qualité de ce qui nous est restitué, son honnêteté, son utilité dans la conversation nationale, ont donc oscillé ces derniers temps entre l’effarement, la désolation, le rire à s’en tordre les boyaux, la pitié, l’accablement — rien de positif.

Chaque fois, en vérifiant, en m’informant honnêtement, et même, parfois, avec un peu d’inquiétude, je constate quoi ? Que c’est faux.

Bref. Mélenchon, apparemment, de l’avis des tenanciers du débat public, est intenable, insortable. Il est un scandale à lui tout seul, autonome, incompréhensible. Et pourtant, chaque fois — chaque fois ! — en vérifiant, en m’informant honnêtement, et même, parfois, avec un peu d’inquiétude, je constate quoi ? Que c’est faux. Qu’on se bagarre pour rien, pour un fantasme. Que ce qu’on lui reproche est soit un mensonge soit une faute d’interprétation, une exagération, de la mauvaise foi, de l’illusion, de la poudre aux yeux, une erreur, une truquerie. Que la polémique, la controverse, le tollé en question sont des constructions artificielles bâties sur un petit délire personnel, la saillie exagérée d’un ministre ou d’un député de droite, de l’invention pure, une interprétation folle ou extravagante d’un propos incompris.

C’est sidérant. De ma vie, je n’ai jamais connu d’homme politique placé quotidiennement dans une situation pareille. Chaque jour désormais ou presque, Mélenchon — et son entourage professionnel, les cadres de son mouvement, Manuel Bompard en tête, et avec quel courage et quelle patience ! — sont par conséquent sommés de s’expliquer ou de prendre position sur des chimères, des bobards, des faussetés. Et ils le font. Et face à eux, on ne comprend pas, on pédale, on fait de grands gestes comme si on parlait à un étranger dont on ne maîtrise pas la langue.

C’est unique. Les proches de Mélenchon sont sans cesse, et sans échappatoire, acculés au démenti. À la déconstruction méthodiques et laborieuses des attaques de leurs adversaires. À répliquer aux saloperies. À se dépouiller des immondices dont on les affuble, et non à faire ce qu’on attend d’eux, c’est-à-dire formuler des propositions pour le pays — et Dieu sait s’ils en ont ! Comment tiennent-ils : voilà à quoi je suis réduit à me dire, alors que je ne suis ni militant, ni gratifié d’aucune manière par l’intérêt que je peux avoir pour le programme qu’ils proposent au pays, bien au contraire. Alors évidemment, dans ces conditions, je suis obligé de songer à Roger Salengro et à Pierre Bérégovoy. Était-ce aussi violent ? Était-ce aussi omniprésent ?

L’argument de l’antisémitisme sert aussi à décourager toute défense : comment s’opposer à la vertu de l’outrage devant une telle infamie ?

Non, vraiment, Mélenchon a été placé sous surveillance. Et (je ne suis pas naïf et j’ai fait une carrière de 25 ans dans le journalisme parisien, avec pour collègues de travail et voisins de bureau Renaud Pila et Julien Pain !) pas sous la surveillance de n’importe quoi ou de n’importe qui : sous la surveillance d’un milieu politico-médiatique — des tenants du magistère de la parole publique, pour le dire avec un peu de pompe — qui, tout simplement, a décidé de se le faire. De régler son compte à un homme qui s’oppose vertement (avec quelques raisons, à mon avis) à son pouvoir, à sa domination de la scène publique, à ses prétentions hégémoniques. Pour en finir avec lui, après tant d’avanies.

L’argument de l’antisémitisme — fausse et ignoble, fondée sur rien que des délires, et même une décompensation générale, et cela de l’avis même de certains sympathisants juifs et insoumis que je connais, qui se retrouvent effarés et écœurés d’être ainsi réduits, condamnés, acculés, sommés par n’importe qui, des professeurs de vertu de douteuse réputation, d’être un marginal — sert une fois de plus à expulser quelqu’un hors de l’espace de l’acceptable, comme il a servi à détruire Jérémy Corbyn au Royaume-Uni, bien sûr, on le sait. Il est imparable pour décourager toute défense : comment s’opposer à la vertu de l’outrage devant une infamie pareille ? C’est le disqualifiant par excellence, dont nous avons hérité de ce XXe siècle qui a fait du crime raciste le cœur noir de nos souvenirs communs.

Or c’est pourtant simple de le vérifier : le discours de Mélenchon qui lui vaut aujourd’hui une telle unanimité de haine était un plaidoyer pour le refus charnel, à la fois instinctif, politique, moral et intellectuel, de l’exclusion des Juifs de la nation française — mais pour s’en rendre compte, et nous en rendre compte à la fin, il aurait fallu l’écouter jeter une lumière crue sur la judéophobie criminelle de notre bon roi « Saint » Louis et sortir de l’ombre, extraire de la gangue de dépolitisation et de récupérations cyniques, le héros républicain que fut Jean Moulin, dont j’ai déjà parlé ici. Mélenchon une fois de plus mettait en garde contre ceux qui se servent de la xénophobie, de la bêtise, du mensonge, de la diversion, pour diviser la nation et la conduire dans le gouffre de l’asservissement à l’argent, à la flicaille et à la domination arrogante de quelques-uns sur le grand nombre ; il dénonçait la sottise d’un monde médiatique disqualifié mais entêté, inamovible, incorrigible, obsédé par ses croquemitaines du moment comme la Russie poutinienne, levant des écrans de fumée masquant la réalité cruelle qu’est le gouvernement suprémaciste actuel de l’État d’Israël, son pouvoir de nuisance, ses stratégies d’influence, les mille saloperies dont il est responsable comme en sont responsables, régulièrement, tous les gouvernements ou presque lorsqu’ils croient se défendre contre une menace étrangère — la France y compris, ce n’est pas un mystère.

Voilà ce qu’il disait, bien que cela, apparemment, n’intéresse personne. Ou alors qu’on me dise que je suis fou : je suis prêt à tout entendre.

Et enfin, côté programme politique antisémite, que dire ? Cet homme est allé répétant pendant des années la même chose : que si un Juif, un jour, quelque part, était pourchassé parce qu’il est Juif, qu’il sache qu’il trouverait toujours les Insoumis à ses côtés. Alors je ne comprends pas : que faut-il de plus ? Oui, que faut-il ?

Je sais aussi qu’une bonne partie de ceux qui se servent cyniquement de cette agression intellectuelle et verbale contre Mélenchon ne le pensent pas vraiment.

Cette campagne de très haute intensité lancée contre Mélenchon, inlassable, horrible, est donc basée une fois de plus — une fois de plus ! — sur une falsification et de la paranoïa, et à la fin la détestation personnelle d’un homme, et rien d’autre. Et face à ce tir de barrage, il lui est presque impossible de se défendre, cet homme, puisque soudain le principe du contradictoire n’existe plus ; on lance son opinion sur lui péremptoirement, pour la consommation de tous, sans contradiction ou nuance possible, le maître du jeu étant ‘l’interprétation, le sentiment, le rebond, face à quoi Mélenchon est tout simplement sommé de se taire. Qui prétendra que ce n’est pas là une forfaiture, une agression, et une trahison des principes même qui sous-tendent la bonne pratique du journalisme, ou même simplement de la sanité d’une conversation ? Qui aura ce culot ?

Mais ce que j’écris ici ne changera rien, je le sais. J’ai déjà fait cette expérience et payé le prix de mes objections. Au pire, cela ajoutera une louche de mépris au mépris que je suscite déjà. Tant pis.

Car je sais aussi qu’une bonne partie de ceux qui se servent cyniquement de cette agression intellectuelle et verbale contre Mélenchon ne le pensent pas vraiment. Certains, oui — j’en connais ! —, se sont embarqués dans un fanatisme obsidional que l’Histoire se chargera d’examiner et d’éclairer, et qui me fait de la peine. Mais la plupart, non : ils pensent simplement, comme Dominique de Villepin ou quelques autres, que Mélenchon est victime d’un syndrome, d’une déviance en quelque sorte, impraticable, intolérable dans une société comme la nôtre — qu’ils se tient mal, qu’il est malséant et outrancier pour les maîtres de maison, qu’il ne faut pas faire ce qu’il fait, que ça ne se fait pas.

Nous ne sommes invités chez personne. Nous ne sommes pas les petits cousins de province montés à Paris et qui doivent se mettre au diapason de la bonne société parisienne…

Mais c’est là où, moi, je m’arrête. Écoutez-moi parler brièvement au nom de tous ceux qui ne partagent pas l’offuscation générale.

Nous ne sommes invités chez personne. Nous ne sommes pas les petits cousins de province montés à Paris et qui doivent se mettre au diapason de la bonne société parisienne, non : nous sommes — nous qui n’avons pas de pouvoir, et surtout pas le pouvoir de parler aussi fort et à autant de monde que les vertueux de plateaux radiotélévisés —, les citoyens libres et égaux d’une République agressée, menacée de l’intérieur par une poussée xénophobe, hargneuse, criminelle, sordide, stupide, mais aussi riche et puissante, financée, structurée et déterminée, dans tout l’Occident et plus loin encore.

Nous voyons ce qui se passe. Nous comprenons très bien. Ne voyez-vous pas ce que la haine de Mélenchon permet ? Elle permet au simplet qui pilote temporairement le parti lepeniste de s’inquiéter des « relents fascistes » à gauche, grâce à vous, messieurs-dames des ligues de vertu.

Aujourd’hui les droites xénophobes et autoritaires gouvernent les États-unis d’Amérique, le Japon, l’Inde, la Russie, Israël, la Turquie, l’Italie, la Hongrie, mais aussi l’Argentine, le Chili, le Salvador, la République tchèque, le Bélarus, l’Iran d’une certaine manière, participent aux gouvernements en Moldavie, en Suède, aux Pays-Bas, en Belgique, en Finlande, et ailleurs encore, s’apprêtant à s’approprier de nouveaux pays, de nouvelles puissances, de nouvelles couronnes qu’ils se mettront sur la tête pour régner sur nous à coups de matraque et de mensonges. Elles veulent la France, la trouvent à leur goût, prête à être prise — mûre pour le mariage.

Or Mélenchon est, à mes yeux, celui qui invariablement marque la frontière entre ceux qui ont peur d’eux et ceux qui sont capables de tenir le choc. Alors je suggère que l’on se taise un peu, car nos erreurs dans cette matière sont toujours funestes. Nos vrais agresseurs sont de l’autre côté du spectre politique : ils ne s’en cachent pas, ils en parlent ouvertement, ils s’organisent et nous tendent des pièges, et nous laissons les plus douteux d’entre nous donner des leçons de maintien à l’un des seuls hommes politiques qui, de notre côté, travaille sérieusement. C’est tout ce que j’ai à dire.

Speechless

Pablo Picasso, Autoportrait face à la mort (1972), Fuji Television Gallery, Tokyo.

Il existe un mot en anglais dont je ne parviens pas à trouver l’équivalent en français : speechless. Sans voix, mutique par force, réduit au silence, privé de paroles, ou plutôt réduit à avoir sa capacité de parler confisquée. C’est l’état de beaucoup d’entre nous, en France, désormais. Nous sommes speechless devant l’empire obèse de la bêtise.

Speechless devant l’accueil si hospitalier, si bienveillant, si déférent, des dernières recrues de la Hitlerjugend à notre table. Speechless devant l’arrogance des menteurs hargneux qui nous tiennent lieu de célébrités médiatiques et politiques. Speechless devant l’amabilité pour les nouveaux nazis, les fascistes gominés, les sadiques souriants, les langues de vipère, les défaiseurs de société. Speechless devant la campagne (Frédéric Lordon, une fois de plus, a raison : c’est un mouvement collectif simultané, coordonné, partageant un objectif unique et commun ; une campagne, au sens militaire) contre l’une des dernières forces de gauche encore en vie en Europe — la France insoumise et particulièrement son fondateur, Jean-Luc Mélenchon.

Speechless, aussi, devant les manœuvres à la fois politiciennes et bureaucratiques du gouvernement prétendument centriste, c’est-à-dire de la droite sans principes, à la fois pour la repousser dans les marges infamantes de la vie publique, prélude possible à sa dissolution (on dissout à tour de bras, chez Macron-Braun-Pivet-Darmanin-Retailleau, au moins autant que dans les Sopranos), et y ramener à l’inverse, avec toutes sortes d’égards de rombière accueillant le fiancé bien né de sa fifille chérie, les histrions parfumés de l’extrême-droite, avec ses bouledogues, ses bigots, ses Lacombe Lucien, ses gangsters, ses bailleurs de fonds étrangers et ses avocats d’affaires hallucinés.

Speechless devant la crétinerie d’une presse quasiment unanime pour jouer cette comédie écœurante, la perpétuer, l’enrichir. Speechless devant les outrances, les injures, les mensonges, l’ignorance, l’inculture, l’injustice des accusations, la vulgarité des attaques, la mesquinerie des persiflages, la grossièreté du vocabulaire, si abondamment documentée, si anciennement prouvée, admise, théorisée, irréfutable. Et speechless, immédiatement après, par les raisons qu’on nous donne pour nous exclure (nous qui ne nous sentons pas concernés par ce comportement de roquet et nous en moquons publiquement), de la bonne société des fréquentables : nous serions outranciers, injurieux, mesquins, persifleurs, grossiers — nous !

Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors l’Après aux cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches.

Speechless devant l’odieux débinage de ceux que l’on pensait raisonnables, qui disaient partager, au moins, notre façon de voir la vie — là, au moins, ils verraient qu’il est aussi question d’eux, pensions-nous. Mais non : Corbière-Garrido, Autain, Ruffin, les écolos, la droite du PCF, tous reculent de deux ou trois pas pour ne pas prendre les coups des cogneurs, ne comprenant pas, mais alors pas du tout, qu’ils ne sont provisoirement épargnés que pour économiser les efforts de ceux qui tapent. Quant aux pontes du PS, ils ont embouché les clarinettes, les tambours et les clairons de la fanfare militaire qui accompagne la bastonnade, parce qu’ils croient ainsi obtenir un meilleur rata à la popote, une chaise à la table des maîtres, d’où ils ont pourtant été chassés.

Speechless devant les combines pour installer des salauds au pouvoir, aux chefferies de la police et de la préfecture, à la tête des médias et des maisons d’édition, au Conseil des ministres, à la place de nos patrons. Speechless devant la laideur des propos visant à salir nos frères et nos sœurs, la plupart du temps musulmans, ou « Arabes », ou « Noirs » ou Ceci, ou Cela. Speechless devant l’extermination des Palestiniens. Speechless devant la rage haineuse et meurtrière du gouvernement israélien et de ses amis. Speechless devant le nombre de nos adversaires, leur surgissement, leur dévoilement.

Speechless devant leur impunité. Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors de « l’Après » aux skins cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches. Speechless devant les clowns d’un cirque pas drôle marchant sur les mains et nous accusant, nous, d’être à l’envers.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

Sans voix, speechless, donc. Et c’est tout le problème.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

La sphère médiatique est entièrement, intégralement corrompue, à des degrés divers, mais globalement répandue partout — par une mentalité de faux-culs, par l’incapacité intellectuelle de beaucoup de commentateurs à comprendre la vie politique, les débats intellectuels, les enjeux du moment, par les oligarques et leurs larbins, par la prétention stupide et obsidionale de la corporation des journalistes (que j’ai décidément quittée sans regret), par le jeu dérisoire des détestations internes à la sociale-démocratie et aux groupes révolutionnaires, par l’incompétence des uns, la placidité des autres, les copains partout, les ennemis idem, les mauvaises habitudes, les fausses évidences.

Alors nous nous retrouvons comme mis sur la touche, sidérés par les bouches qui nous aboient dessus, tétanisés par l’ampleur de la tâche, combattifs mais étranglés par ce que le sens de la justice et de l’honneur exige de nous — speechless.

Mais si j’ai appris une chose ces dernières années, que ce soit dans ma vie professionnelle ou personnelle, c’est ceci : que 2+2 n’égaleront jamais 5 parce que tout le monde le prétend ; qu’attendre d’être assez nombreux pour agir condamne à l’inaction ; que ne pas répondre aux attaques, ne pas opposer de limite à la prétention de domination, ne pas montrer que, contre le fascisme, il y a l’antifascisme, c’est laisser croire que notre silence est une abdication.

Or combien sommes-nous à nous taire ? Quel est notre nombre ? Combien, réellement, sont réduits à la stupeur et à l’incrédulité ? Combien de gens, dans tout le pays, méprisent la comédie ridicule et dangereuse que joue actuellement le showbiz médiatico-politique ? Combien, non pas se taisent — mais attendent ? Et où trouvent-ils la brèche par où passer pour enfin mettre en mots clairs et forts leur honneur et leur dignité ? C’est la seule question qui vaille.

Il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit »…

Ceux qui peuvent encore parler, parlez. Ceux qui peuvent encore répondre, répondez. Ceux qui peuvent tracter, tractez. Ceux qui peuvent voter, votez. Ceux qui peuvent publier, publiez. Ceux qui peuvent écrire, écrivez. Ceux qui s’opposent au règne des cogneurs dans les rues, sortez. Ceux qui peuvent protéger les gens en danger, protégez-les.

Je ne vois pas d’autres solutions, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Et il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit », de « remigration de masse », de « mettre fin au programme du CNR », de privatiser le « mammouth » de la Sécu, d’offrir l’espace public aux « entrepreneurs », d’instituer une « présomption de légitime défense » en cas d’assassinat par un policier, de « voter Le Pen à 19h59 », d’apartheid légal, de racisme d’État, d’État policier, d’interdictions, d’arrestations, de domination, « d’en finir avec le laxisme » aussi vite que possible, peut-être dès demain.

Les bourgeois en mocassins adorent faire croire qu’ils ont Albert Camus à leur table, qu’ils lui parlent en égaux, qu’il est leur gentil petit pied-noir rêveur, lutineur d’actrices, rêvasseur de paysages qu’il est bon de lire l’été, dans le Luberon. Foutaises, mais c’est un autre sujet : en tout cas, ils omettent, dans leur figure maquillée de Camus, l’antifasciste, le syndicaliste libertaire, l’anti-impérialiste, tout ce qui n’est pas bon pour eux. Illusion d’époque, croient-ils.

Voici pourtant ce qu’Albert Camus disait de la tâche, à ses yeux, de ceux qu’on appelait alors les intellectuels : « Ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu’elles ont de cruel et d’inhumain », mais « de s’y maintenir, d’y aider l’homme contre ce qui l’opprime, de favoriser sa liberté contre les fatalités qui le cernent ». Pas mieux, camarade. J’adopte.

Du pouvoir pour les pauvres

Le Cirque d’hiver pendant le meeting où L’Humanité a estimé que Sophia Chikirou n’avait « pas fait le plein ».

Je suis vraiment consterné de lire, dans tous les compte-rendus du meeting de Sophia Chikirou, où je me suis rendu hier soir, ce dédain, ce mépris pour sa volonté affichée de mettre en avant et de mobiliser les « quartiers populaires », comme on dit. Partout — et même dans L’Humanité ! —, on raille son illusion lyrique, le risque que ça représenterait, son insuffisance, son prétendu clientélisme, sa soi-disant démagogie, quand ailleurs on ne rote pas une légère allusion raciste, paranoïaque et diffamatoire.

Outre que j’y retrouve encore, épuisé, la détestation habituelle et désormais normalisée des Arabes et des Noirs, je ne peux m’empêcher d’être ensuite écœuré intellectuellement : quoi ? Inciter les pauvres à s’intéresser à la politique, ce serait stupide, voire dangereux ? Donc, ces « quartiers » — ou plutôt ces gens qui sont les plus démunis, les plus abandonnés et les plus opprimés du pays, qui sont enfermés dans la pauvreté et la ségrégation sociale et raciale, ne devraient pas être sollicités, instruits, consultés ? Ceux qui vivent dans les clapiers pour pauvres, loin des centre-villes, relégués, détestés et surveillés, qui subissent l’isolement, le bruit, la saleté, la malbouffe, l’entassement, les flics incompétents et pourris, il faudrait aussi les tenir à l’écart de la vie politique ?

Pour ma part, j’y trouve l’une des raisons de mon prochain vote pour Sophia Chikirou et la liste FI de mon quartier. Quand l’Hôtel-de-Ville est tenue par les petits-bourgeois polis et cultivés de la social-démocratie, on voit ce que ça donne, merci : des loyers obscènes, une ville hors de prix, hostile et prétentieuse, encagée dans le surtourisme, un espace public bradé aux oligarques et à la délectation du showbiz, du LVMH à la Fashion Week s’appropriant la Cour carrée du Louvre, les quais de Seine, que sais-je encore…

Moi, je suis pour faire revenir à la mairie de ce qui fut le rendez-vous des artistes en fuite, des intellos en exil et la capitale du Tiers-Monde, les pauvres et les demi-pauvres, les lève-tôt, les gens de la ligne 13, les bricoleurs de la nuit, les mamans de tous les quartiers.

En tout cas, par pitié, messieurs-dames du journalisme politique, épargnez-nous la condescendance envers la stratégie de Sophia et de la France insoumise consistant à ramener les pauvres au vote : ce sont ceux-là qui ont désertés les urnes et qui manquent à l’appel. C’est leur absence qui engrosse les nazillons et les rombières, qui leur offre le pouvoir, qui les laisse gouverner seuls, comme si le pouvoir leur appartenait. Il faut leur reprendre la parole et le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, leur dire que c’est fini.

Il faut remettre leur arrogance à sa place et montrer que ceux qui jusque-là s’abstenaient de parler et de voter peuvent parler et voter : peut-être ne gagnerons-nous pas, ou ne seront-ils pas suffisants pour gagner, mais les pauvres seront de retour parmi nous. On devra compter avec eux. Se taire un peu. Les garder unis au reste de la ville. Et ça, grâce au travail de Sophia, son mouvement et ses équipes. Qui d’autre qu’elle, en effet, ne se contente pas de « faire des propositions » aux pauvres, mais entend leur donner du pouvoir ? Qui d’autre qu’elle entend unir les Parisiens, pauvres, moins pauvres, petits-bourgeois et riches, en faire les citoyens d’une petite patrie commune où le gouvernement ne leur « octroie » rien, mais où le pouvoir se partage équitablement ?

Donc, quand vous lisez « clientélisme » comme dans Le Monde ou, stupidité sidérale, « racialisme » comme dans Marianne (épargnons poliment Mediapart, qui ne produit sur le sujet qu’une exaspérante guirlande faite de détestation personnelle, sans même ajouter une phrase de politique), souvenez-vous que vous regardez en réalité la petite bouche flûtée du maître persiflant contre son domestique. Alors choisissez votre camp.

Justin

Lorsque mon grand-oncle Justin Daubizit fut à son tour mobilisé et envoyé au feu début 1916, voici sans doute ce qu’il avait en tête : qu’après avoir quitté leur hameau du Cantal, son frère aîné, Guillaume, ayant eu les jambes broyées dès août 1914, servait désormais dans un service auxiliaire à Clermont-Ferrand, brisé par la violence du premier feu ; que ses trois autres frangins, Pierre, Antoine et Alphonse, eux, étaient morts, les deux premiers pulvérisés par l’artillerie allemande dans les Vosges le même jour, en novembre 1914, et le troisième avec une balle en plein front, la nuit, un an plus tard, dans la gadoue de Popincourt, entre Amiens et Compiègne, dans les bras de son cousin Etienne Lajarrije.

C’était 1916, janvier 1916, donc. Justin fut affecté au 81e puis au 143e régiment d’infanterie, d’après ses papiers. On l’envoya à Verdun, où il fit toute la bataille, indemne. (Démobilisé, Justin fit, dit-on, une belle carrière de cantonnier à Saint-Bonnet-de-Salers, où le café-étape familial prospérait sous l’autorité des femmes : on raconte dans la famille restée au patelin qu’il chantait comme un pinson et qu’il aimait faire rire la compagnie.)

Je suis passé par Popincourt cet après-midi. J’ai pensé aux bidasses qui s’entretuent aujourd’hui dans la boue glacée de l’est de l’Ukraine. J’ai pensé, surtout, là, dans le brouillard étoilé de glace, face au vide océanique des champs de boue, alors que LA GUERRE EST REVENUE DANS NOS VIES, que la théorie de la dissuasion nucléaire avait probablement échoué, puisque les hommes se battent encore aujourd’hui, peu ou prou, comme les pauvres chiens de 14-18, mes oncles, nos oncles.

Les affreuses utopies de droite

L’Anxiété, Edvard Munch, 1894. Musée Munch (Oslo).

On connaît la mécanique de prolifération de l’extrême-droite : nourrir la pourriture dans les flaques d’eau croupie d’où l’Etat s’est retiré. On ne détruit que ce qu’on remplace. En France, ça marche plutôt bien pour le Rassemblement national et le clan des Le Pen. Mais c’est limité : un plus grand danger est à venir, à mon avis.

Je m’explique. Le RN, issu du pétainisme et du milieu colonial, est aujourd’hui le parti dominant de la droite néo-libérale raciste, faisant la jonction entre des skinheads vieillissants toujours gorgés d’humeurs fascistes et les milieux d’affaires, entraînant derrière lui, avec plus ou moins de réussite, un archipel de supplétifs plus ou moins embourgeoisés. Sans surprise, son champion du moment est une espèce d’idiot du village, un petit faf gominé qui se donne des allures de technocrate en baskets blanches dans la lignée d’Emmanuel Macron et de son monde de Sciences-Po et de la banque d’investissement : sa vraie patronne, une héritière emperlousée, avocate d’affaires, millionnaire de Saint-Cloud, fille à papa, a trop de confiture sur les doigts pour rester dans la course, pour le moment.

D’après ce que je comprends, son électorat est classiquement le même depuis toujours, en tout cas depuis deux siècles et demi qu’on vote dans ce pays, jusqu’aux Ligues des années 30 : une frange importante de la classe moyenne terrifiée par les peurs du moment, une bonne tranche de la bourgeoisie, bigote, hargneuse et avare, et des résidus de cervelles enfumées à la radiotélévision des milliardaires. Rien de bien nouveau, ni en Occident, ni dans notre époque.

Ce que je crains davantage, c’est pire que ça : c’est son étape d’après. Car ce que nous apprend l’Histoire du XXe siècle, et notamment la généalogie du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, ainsi que le récent emballement barbare de l’administration Trump, c’est qu’il existe, pour ces partis — disons « traditionnels » — de la droite raciste, un point de non-retour. La tête leur tourne vite, à ces gens-là.

L’extrême-droite dans sa forme costard-cravate, toujours crétine et même folklorique (que l’on songe à feu Jörg Haider en Autriche, à Nigel Farage au Royaume Uni, à Geert Wilders aux Pays-Bas…) peut tranquillement accéder au pouvoir en-deçà de ce point de non-retour, bien sûr. Et alors ses gouvernements appliquent plus ou moins leur programme, programme qui est toujours à la fois libéral économiquement, réactionnaire socialement et hargneusement raciste, mais dans le cadre du parlementarisme petit-bourgeois, à la fois confiscatoire, classiste et arrogant, mais temporaire et idiot.

Mais (la situation actuelle des USA le prouve), une fois qu’elle y est, au pouvoir, lorsqu’elle passe un certain point critique, elle peut devenir extrêmement destructrice et peut-être inarrêtable. Sa prolifération alors n’est plus seulement électorale : elle explose, elle flambe et devient agressive, violente, et même tueuse et impérialiste. Et ce moment survient, pour le dire un peu trivialement, lorsque les vies intérieures des dirigeants de l’extrême-droite et de leurs partisans s’accrochent à une utopie.

Je veux dire : le point critique me semble se trouver à ce moment de la vie politique où, comme l’explique depuis longtemps, inspiré par son « maître » Denis Crouzet, l’exceptionnel historien Christian Ingrao s’agissant du nazisme, ce moment, donc, où une forme d’espérance dissout ou repousse la terreur existentielle, lorsqu’un futur est soudain rêvé, malgré la peur de mourir et la haine inextinguible de son assassin imaginaire, lorsque sa propre angoisse est vaincue par un grand projet — lorsqu’une utopie grandiose, plus grande que soi, libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense « désangoissement ».

Angoisse et utopie : le cocktail est explosif, ravageur, en effet. On l’a vu se déchaîner en Allemagne déferlant sur le prétendu « biotope » des Germains, affrontant les Slaves et détruisant les Juifs d’Europe. On le voit aujourd’hui éclater comme un bubon depuis Washington, s’auto-proclamant propriétaire de l’Hémisphère nord, souverain pillard de l’Amérique latine, maître d’une Europe domestiquée, propriétaire décomplexé de son propre peuple, impérial au-dehors et criminel en-dedans. C’est le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation et de ses faces de pierre.

On le voit à Moscou, à Istanbul, à New Delhi… Mais on le voit aussi à l’œuvre en Israël, ce noyau délétère, cet alliage angoisse-utopie : on le voit détruire la Palestine et les Palestiniens, défaire la société, agresser ses voisins. La coalition de « l’union des droites » au pouvoir là-bas a abreuvé les esprits des défenseurs d’Israël de son utopie ultra-violente et fanatiquement raciste, laquelle, en temps de crise paroxystique, est venue soudain désangoisser des gens hantés depuis 1945 par l’idée de leur propre disparition — laquelle a été, il est vrai, une fois au moins planifiée et tentée.

Le RN n’en est pas là. Pas encore, dirons-nous. Son grand projet pour le futur, sa projection imaginaire est minable et riquiqui, sans grande envergure, en tout cas sans force motrice autre que celle qui anime les simples d’esprit dans les syndicats policiers, la confusion et la détestation des réunions militantes et la suffisance des milieux catholiques et évangéliques qui règnent sur les médias et l’édition : humilier les Arabes et les Noirs, brutaliser les insoumis et les écolos, et le faire à coups de matraque, d’injures grossières et d’interdictions.

Zemmour et sa pauvre clique, ainsi que les comiques Wauquiez et Retailleau, de leur côté, essayent bien de ranimer le vieux bric-à-brac de mémé de la France d’antan : la déférence envers le patron d’usine, la foire aux santons, la danse du tapis, les bigoteries en tous genres, Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne, Charles Martel, Louis XVI et ses Chevaliers du Poignard, la moustache puante de Maurras, le clairon bien astiqué de Barrès, la vieille baderne de Pétain et son équipée de traîtres à la patrie. Mais bon — à ce stade, c’est encore pittoresque et vertigineusement stupide.

Mais le danger est là, précisément : une fois aux affaires, les chefs de l’extrême-droite ont eux aussi ce réflexe qui est, semble-t-il, automatique dès lors qu’on exerce le pouvoir : comme Macron (Monsieur de Fursac marchant seul dans la lumière oblique de la cour du Louvre le soir de son intronisation), comme Hollande, comme Sarkozy, ils se croient alors à leur tour faits, d’un jour à l’autre, d’une autre étoffe, et croient s’inscrire mécaniquement dans l’Histoire, être passés au-delà du commun, pouvoir enfin réaliser leur petit Generalplan Ost à eux — oui, tous, à un moment donné, un fois chef parmi les chefs, capo di tutti capi, ils se racontent des histoires.

Quand c’est mâtiné de la médiocrité pateline d’un François Hollande ou de la vulgarité en mocassins d’un Nicolas Sarkozy, c’est simplement ridicule, embarrassant, et le plus souvent bête et nuisible. Ça nous fout la honte, et puis ça se termine. Mais lorsque le cœur politique des nouveaux grands chefs est précisément la violence, alors ils tuent, détruisent, volent, humilient pour ne pas avoir seulement géré, fait des économies, introduit des réformes, fait des déclarations, coupé des rubans, inauguré des chrysanthèmes. Ils se projètent. Ils se rêvent. Ils se délirent. Ils s’approprient un grand récit et passent à l’acte. Vraiment. Ne cherchez plus : c’est ça qui nous sidère aujourd’hui, le matin, lorsque nous faisons l’inventaire des événements de la nuit.

Je n’insiste pas plus. C’est clair comme de l’eau de roche, maintenant. Ils sont le parti de la guerre, le parti de la mort. Et l’Histoire nous enseigne aussi qu’à chaque fois qu’ils sont parvenus au pouvoir, ça s’est fini dans une déconfiture à la fois burlesque et désastreuse — chaque fois, sans exception.

Retrouver la guerre

Transport des restes du soldat inconnu à Verdun en novembre 1920 (BNF/Gallica).

La guerre, on le sait, dévaste le monde bien au-delà de son terme. Elle impose aux sociétés un deuil d’une telle intensité que celles-ci ne s’en remettent jamais vraiment, jamais complètement. La paix signée n’est rien après une guerre : c’est avant la guerre que la paix a une grande valeur, sa seule vraie valeur — son inestimable valeur.

L’Histoire moderne de l’Europe, d’ailleurs, n’est qu’une longue litanie de massacres suivis de deuils irrésolus. À la Renaissance, les conquêtes prédatrices de l’Angleterre, l’Espagne et la France dans ce qu’elles ont eu le culot d’appeler « Le Nouveau Monde » ont surtout appris à leurs rois qu’il existait prétendument des humains sans âme, prélude et condition sine qua non au massacre de leurs propres peuples, de leurs gueux, de leurs vilains révoltés, de leurs Protestants, de leurs Juifs, de leurs Inférieurs et de leurs Hérétiques.

La guerre cynique voulue par le gros Louis XVI et les Girondins en 1792 précipite leur chute et force leurs adversaires Montagnards à la remporter par tous les moyens, y compris la dictature et la répression militaire, rendant tout le monde fou à Paris, en Vendée, à Nantes, à Lyon. Les guerres mégalomaniaques de l’Empire français détruisent les soldats, les hommes et les rêves de la Révolution et peuplent la France de la Restauration de traumatisés, de ruines et d’éclopés en tous genres.

La guerre franco-prussienne de 1870 ouvre la blessure dans laquelle l’acide de 1914 est coulé et les guerres balkaniques de 1912-1913 préludent la brutalisation générale du continent, que Jaurès ne sut freiner.

Et ce sont des Allemands à l’esprit ravagé par l’horreur des tranchées et l’infamie du Traité de Versailles qui se jettent à la gorge des Européens et des Russes entre 1938 et 1945 : les immenses crimes des Blancs en Afrique et en Asie, ainsi que la ségrégation raciale américaine avaient inspiré les nazis, lesquels raffinent ensuite l’enfer colonial jusqu’à en faire notre monde commun, entre Blancs, pendant douze ans.

Nous-mêmes, aujourd’hui, nous sommes encore tétanisés par la guerre. Par les yeux glacés des rares survivants d’Auschwitz. Par les enfants tués dans les bras de leurs mères, au bord des fosses, en Biélorussie et en Ukraine. Par nos Collabos, qui ont rendus ça possible. Par les troufions ahuris de retour d’Algérie et d’Indochine. Par les bombes dans les cinémas de Paris et d’Alger. Par les barbelés d’Omarska et Prijedor, le siège de Sarajevo, les massacres de Vukovar et Srebrenica, le bombardement de Belgrade, les exécutions en survêtement, les miliciens au visage de Platini. Par les assassins abrutis de l’Etat islamique libres de circuler et de tuer dans notre onzième arrondissement chéri. Par l’extermination des Palestiniens. Par toutes sortes d’images et de vrais et faux souvenirs — par l’actualité permanente de la guerre chez nous.

Oui, nous sommes hantés par la guerre, nous, dans nos sociétés soi-disant pacifiées. Nous la voyons au Moyen-Orient, en vision nocturne et caméra embarquée. Nous jouons avec dans nos ordinateurs. Nous l’enseignons à nos gosses. Nous en faisons des films à succès, des séries, des romans. Nous en avons peur et nous l’attendons.

Aujourd’hui, on se bat comme à Craonne et au Chemin des Dames dans les tranchées du Donbass : aussi cruellement, aussi salement, aussi terriblement, dans le même froid, avec les mêmes poux, pataugeant dans la même boue, pour les mêmes montagnes de fric, les mêmes frères tués au combat et les mêmes congrégations de crapules à l’arrière.

Et en France, c’est la guerre coloniale de la vieille République impotente de nos grands-pères contre les indépendantistes algériens qui domine notre vie politique, nos plateaux de radiotélévision, et même notre vie industrielle, culturelle, médiatique, familiale. C’est la perte de leur Empire d’opérette que rejouent tous ceux qui détestent les musulmans, qui les caricaturent, qui les désignent constamment, qui les craignent, qui brûlent de les voir souffrir, qui votent pour ceux qui leur promettent plus d’humiliations pour les Arabes, plus de dégradation des Noirs, plus de violence, plus d’interdits, plus de répression contre ceux qui se disent leurs frères et leurs sœurs.

C’est leur « France Great Again » que veulent obtenir ceux qui voteraient pour une chaise ou un cochon, ou même un crétin de village, pourvu qu’il incarnât ce programme-là, cette frénésie-là : l’ardeur crétine de se venger de ceux qui étaient soumis et qui ne le sont plus, de reprendre tout le pouvoir, de se vanter d’être les plus forts — que leurs ennemis imaginaires soient les Arabes, les Noirs, les Femmes, les Jeunes, les Gays, les Métis, les Insoumis, les Prolos, les Bouseux, les Fonctionnaires, les Syndicalistes, les Mélancoliques…

C’est ce qui s’est passé par deux fois aux Etats-Unis d’Amérique, ces dernières années. Après avoir perdu toutes leurs guerres depuis 1945, les petits Blancs ont obtenu leur récompense électorale et se sont donnés un chef : un oligarque, c’est-à-dire une espèce d’excroissance d’eux-mêmes, un escroc tératologique et burlesque, histrion télévisuel, pervers narcissique et imbécile, qui leur promet de leur « rendre » une « grandeur » qui n’a jamais existé, mais dont ils ont pourtant été gavés dans les écoles que j’ai moi-même fréquenté étant adolescent — où j’ai appris que l’Amérique était le centre du monde, le véritable Empire du Milieu, autour de quoi le monde était un décor folklorique à visiter ou une zone hostile, à nettoyer.

Désormais, ils se sentent pousser des ailes, puisque rien ne vient jamais punir les Grands Blancs, sinon les enfants des Grands Blancs leur lançant des pavés à la gueule — ce qui est bien peu.

Alors désormais, c’est la guerre : encore de basse intensité, encore à bas bruit militaire, quoique à grand bruit médiatique. Washington va prendre le Groenland, pourquoi pas la Guyane ?, sans doute un peu de Mexique, les villes de la Colombie et le gouvernement brésilien, la zone orbitale qui a commencé à être militarisée, la Lune et Mars — ce dont elle dit avoir besoin. La Russie, tout ou partie de l’Ukraine et peut-être, pourquoi pas ?, un peu de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, de Roumanie, de Moldavie, des pays baltes, de Finlande, de Géorgie, du cercle arctique — ce dont elle dit avoir besoin. La Chine va reprendre Taïwan et peut-être autre chose encore. Les petits attaqueront les tout-petits, les gros avaleront les moyens, les très gros piétineront les démunis : nous sommes à l’époque des conflits de lâches, après tout, des guerres de salauds.

Or dans cette dégringolade générale, il y aura des grains de sable. Des événements déraperont, des violences dégénéreront, des décisions seront sur-interprétées, incomprises, c’est certain, comme toujours : et alors, pauvres de nous… Il n’y a donc qu’une seule voix à écouter et à suivre aujourd’hui, pour les gens ayant le cœur bien accroché : celle qui prône la paix. C’était celle de Jaurès en 1914. Mais cette fois, il s’agirait de ne pas la laisser être assassinée, cette voix, par une brute de droite. Laquelle brute de droite fut acquittée (et, je le rappelle, la veuve Jaurès fut condamnée à payer ses dédommagements — oui, c’est de là que nous venons).

Voilà en tout cas ma résolution. Je n’ai pas un corps à uniforme. La tenue d’ordonnance de l’infanterie, que j’ai enfilée en 1991 lors de mon service militaire, ne m’allait pas du tout : j’ai de trop courtes jambes, une trop grosse tête et des bras trop longs, les brodequins me faisaient des pieds de clown, la vareuse me tassait, le calot glissait sur mon front nu, je tenais mal le garde-à-vous dans le fort de Vincennes.

Pour autant, je sais ce que m’apprennent l’Histoire et ses témoins : en 1914, ce sont plutôt les socialistes, les anarchistes, les pacifistes, les déserteurs lorrains, les je-m’en-foutistes, les engagés de la fin d’année qui ont fait les meilleurs combattants, les plus courageux soldats, tandis que les maurassiens, les barrèsistes, les royalistes, les antisémites, les claironneurs, les tartarins se faisaient abattre dès la première sortie ou se débinaient avec des passe-droits avant même d’être envoyés en première ligne.

J’ai donc confiance : on pourra toujours nous insulter (comme on fait toujours, dès qu’il s’agit de la guerre), mais être prêts à s’épuiser pour la paix, à brûler sa vie pour renverser les tyrans, pour virer les incapables, pour serrer les rangs des frères et des sœurs, c’est un signe de bonne santé, de vrai patriotisme, de courage et de fraternité. C’est-à-dire, au fond, de vraie sortie du deuil.

L’Histoire dans l’homme

Je ne peux m’empêcher d’être plus qu’ému — bouleversé, vraiment, mais sans larmes et sans pitié, avec une juste et froide rage mêlée d’un peu de honte — à la lecture du récit de l’inconnu Georges Hyvernaud intitulé « La peau et les os » et publié dans l’indifférence générale (ou plutôt l’exaspération, un soupir frivole général) en 1949.

Sa cruelle lucidité sur sa captivité en Allemagne et, au-delà, sur son retour et son entrée ratée et brève dans la carrière littéraire a donné lieu à un livre. Et ce livre énonce des vérités pures, denses et gluantes comme de simples galets de rivière beurrés de vase. Parmi elles, celle-ci, alors qu’il évoque la folie douce qui s’est emparée des prisonniers qui, au stalag, autour de lui s’ennuient :

Et puis ce coup de tonnerre, qui d’un seul coup me cloue au sol (me désigne du doigt, comme une espèce de gros dieu revanchard pointant vers moi dans la foule), parce qu’il condense tout ce qui me tient à la table d’écriture depuis des semaines que je me suis mis à écrire solitairement et sans doute vainement moi aussi sur la guerre, puisque la guerre est l’horizon qu’on nous promet :

Rien n’est plus terrible, rien n’est plus compliqué, rien n’est plus élémentaire que ça — rien n’est plus évident. Débrouillons-nous avec ça.

Encore un 11 novembre

Une section du 139e Régiment d’infanterie d’Aurillac en 1914 (Archive personnelle, DR).

Étrangement, après qu’on a tant appris sur la guerre, sur Verdun, Craonne, Ypres et Tilloloy, après qu’on a tant lu de livres sur l’enfer des combats avec messieurs Barbusse, Dorgelès, Genevoix, Cendrars et Chevallier, après qu’on a admis que dans l’Artois, la Somme, l’Oise, la Marne et les Vosges, les événements ne s’étaient pas seulement déroulés sous la présidence majestueuse d’une Marianne au sein nu, jouissant avec pitié du courage sacrificiel de ses fils, mais aussi dans la compagnie grouillante des rats, des poux, des corps des suicidés, de la tristesse, de l’injustice, des salauds et des imbéciles, après qu’on a été abondamment informé, cela n’a pas suffi. Nous avons récidivé. Nous aimons la guerre, il faut croire.

Sans doute est-ce autre chose qu’on aurait dû retenir ; sans doute le tableau général de l’horreur nous a-t-il seulement permis de stupidement répéter « plus jamais ça » en nous bouchant le nez, mais c’est tout. Ce qu’on voulait peut-être dire, c’était : « plus jamais ça, comme ça ». Et même à ça, nous avons échoué : en Ukraine, deux infanteries boueuses se massacrent les yeux dans les yeux.

Il aurait peut-être fallu que nous acceptions plus exactement, plus précisément, ce que nos grands-pères ont compris pour nous, qui n’avons décidément rien compris. Et je dis que, peut-être, est-ce précisément CE QU’ILS N’ONT PAS DIT, ce qu’ils n’ont pas avoué, ce qu’il n’ont pas osé admettre, qui aurait pu être l’essentiel — le DÉCISIF.

Depuis cent ans, le bavardage des généraux et des ministres nous fait perdre du temps. Les dominants ne sont jamais intéressants. C’est le silence des soldats qui aurait dû et qui devrait toujours nous alerter : la vérité est là, tue, cachée, attendant son heure, indicible et centrale.

Tom Waits est intraduisible

Tom Waits est intraduisible, disons-le.

Les textes de ses chansons (qu’il écrit avec, ou qu’il extirpe de son amour pour sa femme Kathleen Brennan, ce n’est pas bien clair) évoquent invariablement pour moi ces rebuts rouillés, désossés et épars, ces morceaux d’automobiles qu’on trouve dans les fossés, sur le bord de la route, ou bien dans les casses ou dans le bric-à-brac dérisoire et souvent comique des brocanteurs, derrière les stations-service  : volants de bakélite, transmissions défaites, rétroviseurs, sièges ou banquettes dévissés, plaques d’immatriculation rouillées. Il y a de la vie, là, du voyage, des drames, de la mélancolie enfantine, des regrets, un drame final souvent, en tout cas une fin, et l’abandon, l’arrachage, le saut vertigineux dans l’inutile à perpétuité.

Avec ça, la voix de Tom Waits sourd comme une rumeur de ville derrière des rideaux tirés, une ville de cette Amérique de la route qui a fini par devenir une sorte d’espace de vagabondage mondial, cette «  voix américaine  » que j’aime toujours et qui geint, gronde et rêvasse dans les livres de Steinbeck, de Faulkner, de Kerouac évidemment, depuis l’épouvantable guerre que des montagnes volantes de poussière ont mené contre de pauvres fermiers arracheurs de racines au cours de la Dust Bowl, jusqu’à l’effondrement plastifié d’aujourd’hui.

Bref, Tom Waits est intraduisible. Mais j’ai tenté ici de traduire le poème qu’il a écrit sur le vagabondage, ou quelque chose comme ça, et qu’il a fait paraître au profit de soupes populaires et d’hôpitaux pour les pauvres, paraît-il. Je pense avoir raté la traduction et j’ai pendant plusieurs semaines abandonné l’idée d’en faire quoi que ce soit. Et puis ce soir, j’ai eu envie de donner quelque chose à lire.

C’est un poème sur quoi  ? Sur le fait d’être parti de quelque part appelé chez soi (à un moment donné) et de se retrouver dans l’indigence et l’errance. Ça n’a rien de romantique. Enfin, je n’en sais rien. Voilà ce que c’est. J’ajoute que je n’ai absolument pas le droit de traduire et de publier ça. Mais ça ne me rapporte pas un kopeck, donc je vais compter sur l’indulgence du monde affreux qui nous contient, pauvre de moi.

Tom Waits
DES GRAINES SUR UNE TERRE DURE

Je suis une graine tombée
Sur une terre dure
Une terre dure
Une terre dure
Je suis une graine tombée
Sur la terre
Je suis une graine tombée
Sur la terre

Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
De la branche d’un grand chêne
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
D’un chêne

Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin

Pourrais-je me relever seulement
Comme un pauvre lutteur ayant
Été vaincu, battu
Pourrais-je seulement me relever et rallumer
Le même feu qu’avant  ?

Je suppose que certains parmi nous
Retombent toujours sur la vieille domestique.

Ai-je tout fait à l’envers
Ai-je tout fait de travers
Puis-je seulement me relever
À la force de ces vers
Ai-je été maudit et
Tout est-il fini
Combien de temps encore
Combien de temps
Rien n’est juste dans ce monde
Rien n’est juste
Quand je suis né
J’étais beau à faire pleurer mes parents
J’étais ce paquet-cadeau contenant
Leur chance bénie à tous les deux
J’étais une lumière un éclat j’étais magnétique
Et flamboyant
Ne suis-je désormais plus qu’une chose lentement grignotée
Par les dieux
Et ne suis-je que le sac où la fourrer
Mes parents étaient de braves gens
Raymond et Shirley
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Parfois je me demande s’il existe
Une autre vie au fond de cette vie
J’aurais dû vivre
Mais je dois partir maintenant
Regarde le train glisser
Le long du quai
Regarde le train glisser
Le long du quai

Ai-je eu ce qu’il faut un jour et l’ai-je
Perdu perdu
Ou l’ai-je regardé droit dans les yeux
Et l’ai-je voulu
Voulu

Ici-bas ô Seigneur
Sous les escaliers
Ici-bas ô Seigneur
Il y a une prière
Dessous tapie loin sous
De nombreuses couches ô frères
Ya  ! Ya  ! Allez on y va  !
Viens me secourir Seigneur
Viens me secourir

Trébuche
Bascule
Manque
Gaffe
Déçois
Rate
Bute
Échoue
Gâche
Mauvais cheval
Commettre
Bévue
Bander
Bousiller
Se planter
Gagner

J’ai pris ses jolies joues
Et je les ai embrassées
Je les ai embrassées
Maintenant j’ai peur et je suis seul
Et elle me manquent
Elles me manquent
Tout sera peut-être
Différent à Chicago

Chez soi c’est l’endroit
Où recevoir son courrier
Pourvu qu’on t’y retrouve
Paraît-il
Parce qu’on ne peut pas
Écrire une lettre
À un oiseau
On ne peut pas écrire
À un oiseau

Toit
Porche
Allée
Auvents
Jardin
Fenêtre
Portes
Plafond
Parquet
Balai en bois
Salon bourgeois
Comptoir
Moustiquaire
Doux
Rêve

J’ai prié quand j’ai eu soif
Et dieu m’a envoyé la pluie
J’ai trouvé des mûres sur
Le bord de ma route
Dis-moi donc mais à qui
Dieu peut-il bien adresser ses prières
Ça doit être un boulot solitaire
Ça doit être un boulot solitaire

Peut-être ne sommes-nous que
Les musiciens d’un orchestre
Qui s’accorde
Et nos étranges sillages
Ne sont-ils que la portée
D’une musique qui n’a
Pas encore commencé

Oh, fais que nous tous
Dans la tempête
Assis près d’un feu
Lumineux et chaud
Nous puissions offrir
Aux opprimés
Un peu de bonne volonté et
Un grand parapluie
Pour empêcher que l’averse
Ne les martèle sans cesse

Sans feu
Sans dents
Sans volonté
Sans pitié
C’est le décompte final
L’arbitre est à 9
Mon tour viendra quand
Les copains
Mon tour
Viendra quand  ?

Vois-tu je leur rappelle toujours
Qu’à tout gouffre il y a un fond
Un fond
Je leur rappelle à tous
Qu’à tout gouffre il y a un fond, Seigneur
Oh oui, il y a toujours un fond
Qui me ressemble exactement

La fumée du café
Et le tourbillon dans la tasse
La cuillère en tournant
Ça fait Tagada  !
Tagada  !

De temps en temps
La vie a finalement un sens
De temps en temps
La vie a un sens
Une mélodie se forme
Un singe devant un clavier
Compose un poème
Et un vagabond
Entre dans un tabac
Joue au Loto l’anniversaire de sa mère
Et remporte le million
De temps en temps
La vie a finalement un sens
Les voitures foncent sur la route
Tandis je leur tends le pouce
J’attends juste que
Ma chance arrive

Je suis sans abri
Mais je bouge
Je suis sans abri
Mais je bouge
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien
Où l’herbe est verte
Où la grange est rouge
Où le vent
Fait se déhancher les arbres comme des filles dans leur cerceau
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien

Mon corniaud est toujours resté avec moi
Même dans les rues de Manhattan
Vois-tu, Fido ça veut dire fidèle
En latin

Je suis le roi de quelque chose
Oui c’est sûr
Je suis le roi de la route
Je suis le roi de l’herbe
Le roi de l’allée
Le roi de la crasse
Le roi du seuil
Le roi du trottoir
Le roi de l’angoisse
Je suis la bulle qui éclate
Ma couronne c’est mon chapeau
Et pour ce qui est des problèmes
Je suis le roi de tout ça

Tout est limité
Tout
Et il n’y a qu’un nombre restreint de choses
Dans ce tout
Des rires
Des rasages
Des genoux écorchés
Des bébés
Des larmes
Des steaks
Des clopes
Des chansons
Tout ça
Et peut-être
Au sommet du ciel
Trouveras-tu le fond
d’une barque
Et dans cette barque
Un Dieu mal rasé
Tenant une canne
Une ligne
Et un bouchon
Et pendu à
Un hameçon d’or
Un diamant bleu
Celui dont tu rêvais
Et ce diamant bleu
N’est que ton œil bleu
Lové derrière tes
Paupières fatiguées
Et puis jusqu’au fond du puits
Tu te laisses glisser
Et tu plonges dans la mer
Et le soleil se lève
Et tu n’as que sept ans
Alors te soulevant il te ramène au sec
Et c’est ça le paradis

Sans le sou
Délaissé
Pierre-qui-roule
Va-nu-pieds
Errant
Marcheur
Nomade
Pèlerin
Enfant trouvé
Mendiant
Clochard
Trimardeur
Moi

L’éphémère ne vit
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Je n’ai qu’une seule vie
Moi au milieu de ce temps immense
Qui s’est déroulé avant moi
Et de ce temps immense
Qui me suivra
Quand je serai parti
Quand je pense à l’éphémère
Et à son séjour si bref
Est-ce qu’à la fin on ne vit pas
Qu’un seul jour nous aussi
Est-ce qu’on ne vit pas
Qu’un seul jour  ?

Papa pourquoi tous ces hommes
Dorment dehors sous la pluie  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est chaud et sec  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est sec  ?

Pourquoi j’abandonne le journalisme

Aujourd’hui, je suis officiellement chômeur. Mon contrat avec RFI s’est terminé hier. C’est un choix réfléchi, mais difficile à prendre, et brutal. J’ai 56 ans. J’étais journaliste depuis 1998. Voici pourquoi j’arrête.

J’étais reporter dans une rédaction internationale et j’ai compris récemment que mon métier consistait à faire de l’ultra-violence un spectacle. Je devais y coller une accroche, un vocabulaire, un jargon même : la rendre intéressante. Entre deux chroniques, deux jingles. Or pour être allé « sur le terrain » comme on dit, j’ai pris au sérieux la violence souvent insensée, imprévisible ou au contraire trop prévisible, de l’actualité. J’y ai pris ma part, et donc j’ai saturé.

Je connais d’ailleurs beaucoup de confrères et consoeurs qui s’y sont brûlés. Qui y ont conforté la part de folie au fond d’eux. Qui n’ose pas avouer et s’avouer qu’ils en jouissent un peu perversement. Qui ont détruit une part d’eux-mêmes, par addiction. Ou bien au contraire qui se sont armurés, qui sont devenus insensibles à ce qui est devenu une abstraction, un simple jeu de forces. Leur regard est donc cynique, paranoïaque, délirant parfois, en tout cas sans vie, sans complexité. Ou bien encore certains entrent dans le jeu des acteurs locaux (politiciens ou seigneurs de guerre) : ils se complaisent dans le plaisir de faire partie de l’actualité, « d’en être ». En s’insérant dans des systèmes de corruption ou de violence, ils en deviennent un rouage.

Bref, j’ai perdu mes anciennes croyances. Je réfute l’illusion d’être un témoin, un observateur neutre, un Suisse au centre d’un monde en guerre. De me « contenter de poser des questions » : non, j’étais un acteur, un facteur de la perpétuation du même.

Et puis j’étais devenu un « blanc d’Afrique », ce que je ne supportais pas. J’ai détesté ces parvenus, ces colons, ces porcs, qui grenouillent et font la loi à Abidjan, Libreville ou Kinshasa. Récemment l’Afrique a rompu : je suis alors devenu un ennemi détesté et je l’ai accepté.

Par ailleurs les formats médiatiques sont devenus aberrants : il faut faire plus court, plus simple, plus vite, plus politicien, moins descriptif. Pas d’écriture, des faits. Pas d’impression, « de l’info ». Donc de l’inutile, du vide, du partiel, du partial. De l’hypocrite. À force, j’ai adopté sans m’en rendre compte un ton, une grammaire, une désinvolture faussement soucieuse. Or mes oreilles ne supportait plus le vocabulaire affligeant, les tics de langage, les fausses évidences, la sottise pompeuse.

Et puis on me demandait de poser sur les affaires du monde un regard purement occidental : prétentieux, simpliste, social-libéral par obligation de classe, par moraline. Et tout ça dans un pauvre charabia américanisé, la langue du bullshit.

Enfin j’ai été entravé par toutes sortes d’obstacles : étant donné mes prises de position publique d’écrivain et mon aventure ratée au Média, j’ai été identifié et ciblé. Non pas brimé, mais surveillé, toujours soupçonné, voire moqué. Si j’étais parti au Figaro ou à L’Huma, je n’aurais pas fait face à une telle malveillance. On l’a oublié, mais le milieu journalistique a été dégueulasse avec nous. J’ai eu droit à des réflexions dégradantes, alors que je croyais avoir « mes papiers en règle ». Des journalistes minables de médias minables m’ont fait la leçon. J’ai vu la haine dans certains regards, le mépris dans beaucoup, la pitié dans tous. La corporation se carapace. Elle choisit ses membres. Il y a une aristocratie et des gueux.

La détestation personnelle, rabique, irréductible de Mélenchon y est un réflexe pavlovien : tout ce qui l’approche est contaminé. Pourtant je ne vois rien de disqualifiant. Ses électeurs dans les rédactions se taisent, en société secrète. Et leur conviction est très fragile. Le moindre accroc et c’est le repli. Moi, on me convoquait, on voulait comprendre pourquoi j’avais dit ceci, préféré cela, parce que je ne le déteste pas, et même pour avoir dit voter pour lui. S’ajoutait la compétition entre collègues, la méchanceté propre à tout groupement humain et l’affreuse vie de bureau. Plus la violence, les morts, l’humanité en charpie et l’ère des salauds.

Voilà mes raisons personnelles. J’ai longtemps refusé de penser qu’abandonner ce métier pour toujours était la solution. Or un jour, la seule pensée que je n’aurais plus jamais à faire ça m’a libéré d’un poids énorme. La décision a donc été prise, malgré les risques, la peur.

D’autres raisons plus générales m’apparaissent évidentes aujourd’hui. Je les ai dites et redites : le règne général du regard de dominants, le monde pourri des oligarques, la corruption des services politiques, l’histrionisme des toutologues et des courtisans… La vulgarité de la télévision, sa copie servile par la radio, la bêtise péremptoire des journaux… C’est un univers fermé, sourd, indécrottable, consanguin. Et dans les médias indépendants, c’est aussi l’entre-soi : à Blast, à QG, à ASI, au Média, des gens me détestent. Parce qu’ils étaient en 2018 avec moi et ont fait des choix. Parce que dans le petit monde parisien, on s’est affrontés pour ceci ou cela. Parce que j’ai mauvais caractère ou parce que j’ai été calomnié, peu importe. Je me découvre régulièrement des ennemis que je ne connais pas.

Et je me demande aussi pourquoi nous sommes si avides d’information, d’exposition médiatique. Je me demande si ce n’est pas un problème — un problème démocratique. La place prise par les médias dans nos sociétés est démesurée, dangereuse à mes yeux.

Bref, je n’ai désormais aucun avenir dans ce métier. Et je n’y accorde plus aucune valeur, sinon toxique. Alors je m’en vais et j’arrête. Je vais désormais m’occuper d’affaires qui, elles, n’intéressent vraiment personne : la littérature. D’autres problèmes se posent là-dedans. Mais j’y vois de la lumière, ce « vent d’avril » dont parle Nietzsche qui peut nous libérer un peu de l’affreuse emprise des idiots. Je vais en faire mon seul métier : faire des livres et les vendre pour vivre. J’en reparlerai ici très bientôt. J’aurai besoin d’alliés.