Journées mexicaines

22 novembre 2018. Mexico (Distrito Federal, DF).

Aéroport. Soleil rose, façades roses, guirlandes de papier, taxis roses. Odeurs de fumée et de pots d’échappement. Végétation hirsute : palmiers, buissons, arbres nains. Visages de lampe en terre cuite, de jatte, de cruche à eau. Pierre noire volcanique bâtissant des hôtels particuliers de conquistadors transformés en commissariats. Des églises partout. Des cloches. Des guirlandes sur les piliers des nefs illuminées comme des magasins de robes de mariée, bouffant comme des ombrelles. Lumières : rose, vert amande, rouge cramoisi.

La coquetterie de ce mastodonte de 20 millions d’habitants. Jardins frissonnants encombrés derrière leurs grilles de fer forgé. Sonneries de cloches pareilles à des coups sur des culs de casseroles pour appeler lentement à la soupe : elles sonnent à la volée par séries de dix ou douze coups, puis se taisent. Et reprennent quelques minutes plus tard, comme pour faire entrer les retardataires, d’un geste ample et gentil.

23 novembre.

Mexico baigne dans une brume de pollution, un brouillard pâle qui éteint les avenues, les façades, les lointains. L’horizon est absent. Aucune trace des montagnes et des volcans circonvoisins. Tout autour, un vide blanc et lumineux. Et en m’approchant des bâtiments, je me rends compte que la brume a aussi gagné les pierres : tous les monuments sont bâtis dans une même nuance de bruns, de rouilles, de gris, de verts, de rouges fumés.

Plusieurs « musées de la torture et de la peine capitale » dans le centre historique. Des photos d’assassinés à la une des tabloïds. Des crânes fleuris. Tout ça dans le sourire, la gaîté.

24 novembre.

Rencontre de José Luis et son frère Maurizio, membres de l’équipe de campagne d’AMLO. Indiens du Oaxaca convaincus de voter pour lui au cours d’une tournée du candidat dans leur patelin. Ce jour-là, José Luis est délégué par les villageois pour interpeller publiquement l’ancien maire de Mexico et le prendre au mot lorsqu’il dit qu’il veut entendre ce qu’ils ont à dire. Au cours de son intervention, il cite Oscar Wilde. Après l’événement, AMLO demande à son entourage d’intégrer José Luis dans son équipe de campagne.

José Luis très loquace. Son frère taiseux et approbateur, à son écoute et son service. Nous l’interrogeons sur son propre parcours. Il doit avoir la trentaine à peine. Mais sa présence dans l’équipe du Président, « c’est le résultat de quarante ans de lutte », répond-t-il. Et des larmes mouillent ses yeux.

Son leitmotiv : organiser l’Etat autrement. Communautés indigènes et auto-organisation : il a les idées claires et précises.

25 novembre.

Quartier riche : une petite Californie. Je retrouve la langueur, la sotte langueur de Los Angeles, de Beverly Hills, de Westwood. Que des Blancs : les Indiens lavent les vitres. Des jeunes promènent des chiens en groupe : sortie scolaire. L’Occident mexicain. Banques, fast-foods, bureaux, résidences de luxe. Des tours, des antennes, des logos.

Visite à Héctor Díaz-Polanco, conseiller d’AMLO, chez lui, dans sa maison encombrée de livres. Il nous en donne des brassées, d’ailleurs : sur le PAN et ses liens avec les nazis, sur la barbarie néo-libérale (il insiste sur ce terme et le défend bec et ongles). Sa relation désabusée et dédaigneuse avec les Yankees : il nous parle du fameux « Mur » de la frontière et de « la sécurité frontalière en général ». Les Démocrates y avaient investi 1,6 milliards de dollars, sur quoi on pouvait négocier. Trump a mis 5 milliards. Et rien n’a changé.

En soirée, visite du père Alejandro Solalinde, dans son monastère discret, gardé par un homme armé dans un quartier reculé.

La nuit est tombée, il fait très sombre. Quand la porte s’ouvre sur le prêtre et ami du futur Président, infatigable militant du droits de migrants au Mexique, la lumière provient de lui, de son sourire irrésistible, de son calme. Il parle posément, les deux mains sur la toile cirée de la table. Il a dénombré 15.973 morts liés à la politique de répression en 2018. Les Yankees manipulent, selon lui, les bandes de passeurs, au gré des caprices de Washington. Il dénonce nommément certains faux militants américains, qui utilisent les malheureux qui veulent passer du Honduras ou du Guatemala aux Etats-Unis : il donne des noms, des lieux, des preuves.

26 novembre.

Teotihuacan. Le souffle du train aztèque au loin dans les bourrasques de vent comme le cri du serpent à plumes.

Pyramide de Quetzalcóatl. Le silence. Le grognement immobile de la pierre. Feulement et flûtes. Les cloches enfantines du village aztèque.

Samedi 1er décembre. Le premier jour du Mexique.

Dans l’air froid du matin, tout l’horizon des montagnes de la cuvette de Mexico était pour une fois clairement visible, au bout des avenues, derrière les immeubles. Les volcans enneigés cernant la ville brûlaient sur leurs pentes une douce lumière rousse et précise, une couleur de flamme, dans le lointain pour une fois tangible de cette capitale de la pollution. On pouvait voir distinctement passer les avions devant le Iztaccíhuatl et le Popocatepetl. La brume fade, le sfumato qui d’habitude efface tous les angles s’était dissout. Le ciel était bleu. On voyait clair. Une joaillerie de crépuscule couronnait la longue façade du palais présidentiel. C’était un jour cristallin, avec un soleil tranchant comme du verre. L’air était nouveau, paraît-il. On respirait mieux.

Dans cette lumière de renaissance, sous l’immense drapeau mexicain flottant avec indolence sur le Zócalo, le petit peuple de ce pays un peu fou a convergé ce matin vers la grande place carrée du centre historique, où tout se joue dit-on, les révoltes comme les alliances. On venait célébrer une grande fête solennelle. Toute la journée, la ville s’est remplie de visages, de familles, de chapeaux. Dans l’ombre des galures et des ombrelles, le poing levé ou les mains jointes, les Mexicains sont venus assister pacifiquement à la prestation de serment de leur nouveau président, « le citoyen Andrés Manuel López Obrador », comme l’a appelé le président du Congrès au moment de la passation de pouvoir. Incrédules, unis et bouleversés. Nation d’adultes.

On pourra dire ce qu’on voudra des cérémonies politiques, mais c’était beau. Après avoir accueilli l’un des premiers printemps des peuples du dix-neuvième siècle et la première révolution sociale du vingtième, Mexico est une nouvelle fois devenue la capitale révolutionnaire de l’humanité.

Pour un Français, la coïncidence ne pouvait pas passer inaperçue. Samedi 1er décembre marquait certes le premier jour de la « quatrième transformation » du Mexique, mais aussi un nouveau jour de colère en France, où le gouvernement du petit prince Macron est empêtré dans le mouvement des Gilets jaunes. Pour la deuxième fois consécutive, un peuple insurrectionnel donnait sa réplique à l’arrogance d’un club de cadres supérieurs parvenu aux affaires de l’Etat par accident. Paris, Mexico : la gémellité contradictoire des deux capitales parallèles m’a frappé. Aujourd’hui, la France a le problème et le Mexique a la solution.

Pourtant, la victoire d’AMLO est venue de loin, de très loin. Pour l’essentiel, elle est le fruit de l’entêtement d’un homme qui a plusieurs fois brûlé ses vaisseaux, au cours de sa carrière politique. Rien, voici quelques temps, ne laissait présager sa victoire. Rares ont été les confiants. Celui que les paysans du Tabasco, les Indiens du Oaxaca, les universitaires de Coyoacán et les émigrés intérieurs appellent « Andrés Manuel » a en effet dû supporter, ces vingt dernières années, la médiocrité du cercle des politiciens, la duplicité des uns, la sottise des autres et la crapulerie de beaucoup. Un nuage de calomnies l’a accompagné jusqu’à la présidence. Mais aussi les piques de tout ce que le petit monde néolibéral compte de banderilles visant à épuiser les plus âpres volontés.

Ce fils de commerçants d’origine espagnole a d’abord dû claquer la porte de l’hégémonique Parti révolutionnaire institutionnel, ce PRI des ingénieurs positivistes et de la bourgeoisie des bandits qui a gouverné le pays sans interruption depuis la Révolution de 1910. Il a ensuite fondé avec quelques-uns un parti de la gauche alternative, testé à la mairie du district fédéral de Mexico des programmes inédits de sortie de la misère et de la réorganisation urbaine. Mais son parti s’est rapidement ensablé et a littéralement pourri sur pied. Avant le naufrage définitif, il a donc laissé dans leur mouise ses querelleux compagnons, accepté de retrouver une fois de plus la solitude et fait campagne village par village, sur le perron des cahutes, dans les bouibouis à tacos, dans les hangars de fermes. Perdre, recommencer et reperdre, à répétition.

Mais c’est là que les agglutinés de ce matin sur le Zócalo l’ont rencontré face-à-face. C’est là qu’ils ont parlé avec lui de tout-à-l’égout et de corruption quotidienne, à coups de billets de 100 pesos, d’élus assassins ou de gabegies municipales. Contre les évidences du moment, il s’est affirmé soucieux des pauvres, sollicitude un peu kitsch dans cette époque de vedettes. On s’est beaucoup moqué de lui, chez les gens sûrs d’eux-mêmes. Mais dans les salles à manger du Mexique, on a enregistré son visage un peu oriental, sa mèche blanche, son verbe parfois cassant. Deux fois, trois fois, il a reconstitué autour de lui un petit campement politique, avec des lieutenants et des volontaires. Au hasard de ses virées, il a recruté ceux qui, sur son chemin, avaient le cœur le mieux accroché, un Indien lui citant Oscar Wilde, un étudiant prêt à toutes les nuits blanches, un prêtre révolutionnaire. AMLO a modelé son électorat les pieds dans la gadoue et la révolution au cœur, sans jamais masquer ses intentions : prendre le pouvoir et le changer de mains.

Deux fois candidat à l’élection présidentielle, il a malgré tout dû accepter des défaites contraintes et des victoires bafouées, le culot des voleurs, les menaces de mort et les combines perverses, les gens qui pleurent et ceux qui veulent tout brûler. Il y a encore quelques années, il a fait des meetings dans les campagnes devant une trentaine de péones, pas plus. Deux fois, gagnant probable de l’élection présidentielle, il a dû ravaler son orgueil. Souvent en colère, parfois découragé. Mais toujours obstiné à parler des pauvres, des relégués, des impotents, malgré les soupirs des gommeux. Des amis l’ont quitté. D’autres n’étaient pas à la hauteur. Certains enfin, venant de la droite, ont convenu qu’il avait raison, sous les huées des âmes cristallines.

Les médias des milliardaires l’ont repeint de toutes les couleurs, surtout les plus effrayantes. Menace pour l’économie, pour la démocratie, pour la paix du monde, suppôt clandestin des frères Castro, admirateur servile des chavistes, affidée immoral de Poutine, autocrate, gueulard, adultère : les explorateurs de poubelle et les tricoteuses d’hémicycle ne lui ont rien épargné. Les plus parfumés se sont drapés dans leur cynisme, estimant qu’il était une chimère, un menteur, un grossier personnage. On lui a jeté du « populiste » au visage comme si c’était une salissure. Hier encore, la presse libérale américaine, la main sur le cœur et la Bible dans l’autre, l’a comparé à son exact contraire, l’histrion Donald Trump. Les revues économiques ont ricané et les revues politiques ont menti, comme c’est leur habitude.

Jusqu’à sa victoire en juillet dernier, même les fines bouches de la gauche moraliste, la cohorte de ces « épileurs de chenille » qui agaçaient René Char, se sont pincés le nez. Andrés Manuel ? Un démagogue, un tyranneau, un bouboule vulgaire. On n’est jamais à court d’une infamie ou d’une bêtise, quand on se croit le juge-pénitent de la démocratie. Pendant ce temps, à droite, on a agité son portefeuille et sa plus glaçante image de banqueroute. Car le fait est qu’AMLO est un péril pour ceux qui estiment que tout va bien, ou à peu près. Mais il leur faut aujourd’hui accepter que les odeurs populaires viennent emboucaner leurs sofas.

Qu’AMLO réussisse ou non à faire basculer le Mexique dans une nouvelle ère, l’avenir nous le dira. Mais son projet est, envers et contre tout, d’en finir avec la barbarie néo-libérale, ses mille petites horreurs, ses fausses évidences et ses hallebardiers arrogants. Cela au moins devrait nous faire reconnaître Mexico, une fois de plus, comme la capitale mondiale de l’espoir.

Alors bien sûr, les marais qu’il devra traverser sont nombreux et gluants. Le président des pauvres pourrait bien s’y embourber, lui qui répète, du coup, qu’il ne peut rien sans l’appui permanent, infernal, inlassable, des gens qui sont prêts à perdre une heure de leur temps pour aller voter, pour se grouper dans la rue, pour se quereller dans des assemblées de quartier. Au cours de son discours d’investiture devant le peuple, ce matin il a d’ailleurs glissé : « Ne me laissez pas seul ! » A quoi la foule, d’un seul coup, sans chef, le poing levé, a répondu : « No esta solo ! No esta solo ! » Frisson chez les frileux. Car pour les tièdes et les chipoteurs, AMLO fait peur. Le grand nombre a renversé la table : voilà qui a de quoi bousculer quelques habitudes. Qu’il les ait vaincu à la loyale n’empêche donc pas ses adversaires de conspirer, à Mexico comme à Washington ou à Paris, sous prétexte que le monde leur appartient et que le président mexicain entend chaparder dans leurs tiroirs.

Bref, les six prochaines années vont être importantes pour ceux qui ne sont pas encore abattus par cette époque vertigineuse, où toutes les autorités traditionnelles décrochent, comme un avion perdant un à un ses instruments et ses leviers de commande. Mais ce qui importe à ce stade, le jour de l’investiture d’AMLO et alors que la société française craque partout, il me semble que c’est de poser un regard lucide sur le moment mexicain. Et de réfléchir à deux fois, la prochaine fois que nous irons voter.

Voici quelques années, au Mexique, on se bagarrait aussi contre une police brutale pour le prix de l’essence. Dans les assemblées et les administrations, une caste hautaine faisaient prétendument, là-bas aussi, le bien du peuple en arrangeant ses petits affaires. Selon les bouches publiques, il n’y avait pas d’alternative, sinon le règne des mafias et des milices, l’austérité des banquiers ou la ruine des doux rêveurs. Les corps étaient soumis par la force, comme chez nous, pour ne s’être pas rangés dans la file des résignés ou pour avoir rejoint la meute des malpolis. Les pauvres, là-bas aussi, étaient enjoints à « traverser la rue » pour ne plus être « rien ». Ces dernières années, le Mexique avait atteint un dangereux niveau de pourrissement avancé, avec des assassins omnipotents, un électorat àquoiboniste, des élites semi-délirantes et des raisonnements absurdes partout, pour tout, derrière tout.

Mais AMLO, comme Salvador Allende en son temps, a fait le choix de continuer à donner à la confusion désespérée une réponse politique, et rien que politique. Il a fait le choix éclairé de penser que, en France comme en Amérique latine, hormis par le vote et la lutte sociale, il n’existe pas d’alternative raisonnable à l’organisation de la colère, sinon le bras-de-fer violent qui se termine fatalement en loi injuste et cruelle, celle de la jungle, où la gauche perd toujours. Exemple : le 11 septembre 1973. Il a fondé un mouvement, une large vague d’idées et d’envies, pas une bourse à destins qu’est un parti. Avec sa patience et son insatisfaction, il a noué une relation directe avec les invisibles. Il a offert aux exaspérés une feuille de route, sa tête dure et un bulletin de vote. Direction : une révolution démocratique, l’égalité sociale, l’orgueilleuse indépendance des faibles. Aux Américains, il dit désormais que le Mexique est leur égal. Aux autres, qu’il suit le chemin de la justice et qu’on le laisse en paix.

Simple suggestion par temps de tempête : les Français, ceux qui sont en état de bouillonnement insurrectionnel comme ceux qui observent depuis les trottoirs, devraient aujourd’hui, comme je l’ai fait ce matin, regarder attentivement vers le sud-ouest, au-delà des Caraïbes, vers le Mexique. Quelque chose s’est passé ici qui nous parle à l’oreille.

Le pays dont le président zapothèque Benito Juárez a, dès 1858, séparé l’Eglise et l’Etat, le pays qui, sept ans avant octobre 1917, a connu la première révolution populaire du siècle, le pays qui a mené, dans les traces d’Emiliano Zapata, la première grande réforme agraire d’Amérique, est une fois de plus en avance sur l’Europe. Le peuple mexicain est devenu cette année un acteur politique de premier plan, pas seulement en investissant les rues et les slogans : il a surtout porté ses voix sur un homme et son équipe, un programme et ses projets, en leur donnant 53% dans une élection à un tour, malgré les hululements des trouillards, les simagrées des moralistes et les caquètements des perroquets. Imparable, même avec la fraude, même avec la peur, même avec les outils habituels de l’humiliation.

Que l’entreprise soit périlleuse et qu’elle mérite notre prudence, bien sûr, comme on voudra. Mais sans cela, sans ce pari, sans cette audace, les Mexicains, comme les Français aujourd’hui, en seraient encore à remâcher leur amertume. Et à se soumettre, les yeux baissés, sans désir, sans imaginaire, sans dignité. Le Mexique serait mort, asphyxié par son propre renoncement.

3 décembre. Départ.

Tout est double ici. Les choses, naïves, et leurs songes, obscurs, se superposent. On vit à la fois dans la réalité brute et dans son contraire. Les yeux de l’univers louchent, comme, à travers l’œilleton de l’appareil, le vertige d’une mise au point difficile. Le réel renaît tous les matins comme une image en double exposition se révélant peu à peu dans son bain chimique et qu’il faut figer au fixateur juste au bon moment, à la bonne seconde. C’est un cauchemar et un éveil à la fois. Un paradoxe, une fois pour toutes, comme règle commune.

Je garde donc de ces deux semaines passées à Mexico le souvenir d’avoir été roulé par des génies. De vraies génies, des créatures de fable, invisibles et fictives, mais pourtant plus puissantes que n’importe quel homme, des démons que je n’ai pas vus mais qui m’ont à l’évidence possédés et m’accompagnent, comme une fièvre endormie. Inoculé malgré moi, je suis devenu un diable.

Je suis rentré au Mexique comme dans un sort ou une malédiction et j’en suis ressorti fier et déniaisé, vêtu de la tunique de Socrate revenant, songeur, de la chambre de Diotime. J’ai vu. Ce que j’ai vu, c’est la perpétuelle et charmante hallucination mexicaine, révélant en même temps l’envers et l’endroit du monde. Un vertige plus juste, plus précis que le réel. Grouillant de fleurs, d’armes à feu et de livres.

Derrière tous les visages, des crânes. Derrière l’amour, l’abandon. Derrière la joie, l’exil. Derrière l’ordre du cosmos, la folie. Cette teinte sur mes photographies, ce rose et noir, c’est cela : la vie et la mort, le jour et la nuit, les paumes des écolières et l’œil des chevaux, la mère et l’assassin. Cette lumière dévoile simplement l’envers du monde, sa face sourde, présente partout, en surimpression de tout — en tout cas ici, à Mexico.

4 décembre. Paris.

Quelque chose cloche dans mes photographies de Mexico : de retour en France, il ne me reste plus que des aplats de rose et de noir. Des peaux bronzées, des visages du Grand Siècle, des yeux en amande, des chapeaux de paille, des moustaches, des joues grêlées, des ventres ronds, des mains fortes, certes, mais tout cela noyé dans le contraste et comme plongé dans une aurore de montagne.

Dubitatif, j’ouvre les journaux pour y trouver d’autres images prise ce jour-là. Là aussi, tout est rosâtre. L’ombre est impénétrable, la lumière est pâle, presque funèbre, mais fleurie. On croirait que tout est baigné de pourpre, dans un jus de violine, un monde nocturne, aubergine, vieille encre. Il faut rendre les armes. Ce n’est pas moi, c’est le Mexique qui est comme ça.

Devenir Orson Welles

Cela fait des jours et des jours que, après être parvenu à brosser celui de Goya, j’essaye d’écrire un portrait philosophique d’Orson Welles, mais en vain. Trop ceci, trop cela, je suis systématiquement entraîné par la pente de la surabondance d’histoires folles, de mensonges, d’extravagances, de visions étourdissantes, d’anecdotes que je recueille : c’est vain, pour l’instant. Tant pis. Pour conjurer le sort, je publie donc ici, pour rien, pour personne, en vrac, des bouts de papier déchirés dans ce manuscrit qui n’existera sans doute jamais.

L’enfance du môme a été horrible ou merveilleuse, je ne sais pas. Il paraît en tout cas, d’après lui, qu’il fut conçu dans une chambre d’hôtel de Rio de Janeiro un certain jour de 1914, dans le feu de l’ultime étreinte sexuelle de ses parents Richard et Beatrice, alors même que, de l’autre côté de l’océan et dans l’autre hémisphère, les petits et les grands empires d’Europe se jetaient à la gorge l’un de l’autre, et ouvraient grand la gueule boueuse et dentue qui broya ensuite près de vingt millions d’êtres humains pour inaugurer le siècle.

Mais eux s’en fichèrent, de la Grande Guerre — c’était un petit couple d’Américains fortunés, en apparence, Richard et Beatrice : lui grand, picoleur et la mèche au vent, flambard, les dents jaunes, l’œil malin, et elle, douce, sûre et impériale, gravée pour une médaille commémorative, comme un portrait de Simonetta Vespucci. Ils étaient venus passer l’été au Brésil pour rabibocher leur couple, paraît-il, tous deux chics, spirituels et libertaires, oints à l’onguent fleuri, à l’eau de toilette musquée et vêtus de blanc, de lin et de coton, avec de beaux chapeaux à la mode de Chicago et gansés de soie, des souliers de prix.

Sans doute avaient-ils dû claquer une petite fortune pour, d’abord, prendre le train pour New York, d’où ils avaient embarqué à bord de l’un de ces immenses ocean liners à trois cheminées qui, en douze ou quinze jours, amenaient les riches voyageurs occidentaux en glissant sur la mer turquoise, puis l’océan bleu-roi, via la Barbade, la côte féérique du Venezuela, l’embouchure de l’Amazone et le long des longues plages du Nordeste, jusqu’au pied du pain de sucre de la baie de Guanabara. Ils descendirent dans l’hôtel le plus chic de la ville et, là (peut-on imaginer), défirent le lit dans tous les sens. On ignore si ce fut heureux : le môme n’en dit jamais rien, sinon que ce fut là qu’il fut conçu.

Rio de Janeiro en ce temps-là, et plus précisément l’ourlet montueux de la bande côtière contre lequel sont nichées ses plages (des demi-lunes de sable épaulées et veillées, comme par un phare, par le Pain de Sucre dominant l’entrée d’une large bouche ouverte dans les montagnes, l’espèce d’embouchure de jungle méandreuse où les colons portugais avaient naguère choisi de fonder leurs comptoir de Saint-Sébastien du Fleuve de janvier), était déjà une grande ville affairée, avec boutiques, entrepôts, établissements bancaires, boîtes de nuit, cafés à la mode, mais elle était aussi grouillant de moustiques, de serpents et de tout un univers de bêtes venimeuses qui descendaient de la forêt au bout de la rue pour se repaître de l’humanité. Les marécages luxuriants de Leblon et Ipanema, sous le monstre vert du mont Corcovado, étaient hérissés de palmiers, de dégringolades de végétation, d’oiseaux encore mal connus, mais aussi d’immeubles coloniaux à perte de vue sur tout le front de mer — sous de lourds nuages inoffensifs. Et dans la baie abritée du roulis de l’Atlantique, comme des estivants alanguis dans une partie de campagne, était amarrée une foule de petits navires de tous calibres d’où débarquaient et rembarquaient des aventuriers des quatre coins du monde, et des marchandises précieuses, du bois, du café en sac, des fruits, du tabac, des cuirs, des peaux, du cacao et du caoutchouc, tout ce dont l’Occident se goinfrait et se goinfre encore. Il n’y avait rien à faire ici que boire de la cachaça, sortir la nuit dans les night-clubs, faire des excursions en automobile dans les fazendas circonvoisines et s’ébattre dans les grands lits de l’Hotel dos Estrangeiros, de l’Avenida ou du Grande Hotel Internacional.

Beatrice Ives et son premier fils Richie.

L’Américain, le beau Richard Hodgdon Head Welles, Jr. (qui se faisait appeler Dick Welles), quarante-deux ans, avait amassé une petite fortune bien dodue en trimant dans les bureaux de l’usine de son oncle, dans le Missouri, où l’on fabriquait des lampes à acétylène pour les fanaux de mineurs et les bicyclettes. C’était un roi de l’épate : en plus de son boulot d’homme d’affaires, il était aussi coureur automobile et parieur émérite des courses hippiques de Chicago, et se piquait de concevoir on the side des inventions extraordinaires, d’avoir toujours eu l’idée du siècle et d’être à deux doigts, non pas de la fortune (qu’il avait déjà et qu’il grignotait inlassablement au casino, dans les fêtes, les voyages, les hôtels de luxe et la domesticité, de Pékin à Kingston), mais de la célébrité mondiale et du déclenchement inévitable la nouvelle révolution industrielle grâce à son avion propulsé par un moteur détachable, à son range-disques jetables, à sa course cycliste de six jours, à sa petite boîte à pique-nique dernier cri qui, d’ailleurs, à défaut de faire la joie des promeneurs du dimanche, équipait déjà les boys que le président Woodrow Wilson allait incessamment envoyer faire la guerre en France.

Au tournant du siècle, alors qu’il n’avait jusque-là fréquenté que les demi-mondaines et les vilaines prostituées de son patelin industriel, il avait rencontré et aussitôt aimé une belle et grande fille de l’Illinois, Beatrice Ives, pianiste professionnelle, lectrice du poète Rabindranath Tagore, championne de tir, suffragette — un esprit farceur et indomptable, paraît-il, une femme à l’esprit tranchant et net en tout cas, fort politique (exerçant des mandats électifs locaux et montant volontiers, face à la flicaille à matraque, des picket lines pour exiger la reconnaissance du droit des femmes à la citoyenneté), toute papillonnante de vocabulaire, de réparties définitives, de partitions modernes venue de France et d’opinions nouvelles. Et lui qui se pavanait avec ses chemises à col cassé et ses redingotes de Londres, sa gouaille, sa gomina dans les cheveux et ses cigares importés de La Havane, enchaînant les verres de Bourbon, les Martini Dry, les pintes de lagers et de pilsner à l’allemande brassées à Chicago, il avait dû rendre les armes en la rencontrant et se dire : C’est elle, c’est l’autre moitié de mon aventure, c’est ma femme, et la demander en mariage à l’ancienne, avec gants blancs, genou à terre et bague sertie d’un diamant aveuglant, contre l’avis du sévère Papa Ives et de l’effrayante Maman Welles qui, apparemment, d’emblée maudirent leur union.

Mais maintenant l’histoire d’amour tirait à sa fin.

Un premier gamin, Richard Welles The Third, leur était venu dix ans plus tôt, au temps de leurs amours intactes, mais il avait déçu : tout de suite, il leur avait semblé attardé et souffreteux, il était neurasthénique et un peu maboul, et leur posait toutes sortes de problèmes que seuls les asiles psychiatriques savaient résoudre — un dernier né (peut-être), conçu de surcroît dans la luxuriance multicolore et la moiteur tropicale de Rio de Janeiro, viendrait peut-être repriser les coutures disjointes de leur mariage, que la mélancolie, la constante dissimulation sociale et la déception amoureuse de la grande Beatrice, ainsi que la picole de concours, l’infidélité inconséquente et les extravagances de ce playboy de Dick Welles allaient bien finir par sectionner net. Il n’en fut rien.

Mais enfin, ce fut ainsi que, neuf mois plus tard, le 6 mai 1915, naquit Orson Welles.

J’ai bien connu Orson Welles

Il paraît que j’ai rencontré Orson Welles. Ou plutôt, il paraît que je me suis trouvé un jour en sa présence, en présence de ce monsieur devenu, avec l’âge et la fortune, énorme et barbu, un peu chinois et un peu turc, vêtu d’un luxe de soie noire et d’écharpes de fumée grise, grognant, avachi dans la vibration de turbine de transatlantique (luxueuse et ronde et sourde et stomacale) qu’il promenait alors depuis le tréfonds de sa carrure obèse de Falstaff dans les bouibouis les plus miteux de Los Angeles où j’étais exilé, et plus exactement dans le restaurant chinois de Sunset Boulevard dans lequel je déboulai derrière ma mère et ma sœur tandis qu’il se trouvait attablé, seul, impérial, siégeant en juge omniscient et dogmatique au fond de la salle vide tapissée de fontaines fluorescentes en trompe-l’œil et d’oiseaux de jade, mangeant ou ayant à peine terminé de manger des assiettes et des assiettes, et que ma mère blêmit en le voyant du coin de l’œil, lâchant pour elle-même dans un souffle court, étonné (ou bien nous le disant à nous, je n’en sais plus rien) : Oh mon Dieu, c’est Orson Welles.

Ai-je imaginé cette scène ainsi, l’ai-je seulement vécue ou bien est-ce bien ce que je l’ai reconstituée (et peut-être ai-je alors refusé de la voir, même si j’étais là), ai-je seulement entendu ma mère sursauter devant le surgissement de cette apparition dans la lumière médicale, polluée et crémeuse de la Californie, enveloppé dans la poigne glacée de la climatisation, et me la suis-je ensuite appropriée ? Je n’en suis même pas sûr — tout ce que j’ai vécu à Los Angeles entre 1981 et 1986 est également flou, asynchrone, insituable dans la mémoire et la chronologie : arraché à l’emprise du temps, littéralement.

& peut-être est-il significatif — je veux dire : ironique, parfaitement dingue mais instructif et, au fond, logique — qu’Orson Welles soit mêlé à tout ça, à mon aventure américaine : tout y a été si faramineux.

Ça devait être en 1982. Toujours est-il qu’il est là maintenant, Orson Welles, dans ma cervelle, qu’il ne m’a jamais quitté, apparemment, qu’il ne me lâche plus, et que j’écris sur lui comme je prendrais un purgatif ou une potion de grand-mère pour extirper une quelconque humeur maligne — mon malin génie, en quelque sorte.

Je n’ai jamais su pourquoi cet homme (sa face large et joufflue de roi de carte à jouer, ses doux yeux de mère et sa voix — cette voix, évidemment ! — d’hypnotiseur, de baratineur de foire vantant, devant une toile de goudron tatouée comme le biceps d’un bagnard, les prodiges d’un théâtre de monstres), je n’ai jamais su, donc, pourquoi la personne d’Orson Welles a toujours exercé sur moi un charme immédiat et irrésistible, pourquoi quand je suis en sa présence, chaque fois que je le vois, eh bien je l’écoute, je veux l’écouter, je brûle de l’écouter encore, je ne peux que l’écouter : je ne suis plus qu’un blanc-bec s’asseyant en tailleur devant un conteur de sornettes venu d’Orient, d’Afrique ou des Antilles, ouvrant grand ses oreilles pour qu’elles soient remplies de crimes, d’amours mortes et de mensonges, et je me tais, arborant seulement un sourire de contentement et m’offrant tout entier à son art d’empiler les bobards et les folles histoires qui lui sont prétendument arrivées — et, allez savoir, peut-être que je m’endors et que je dors encore aujourd’hui, que nous dormons tous et que nous nous parlons de lui en dormant.

Personne n’entend les sourds

Francisco de Goya, Autoportrait au crayon (vers 1795), Metropolitan Museum de New York.

Déjà, du vivant de Goya, autour de sa petite personne rondouillarde et déférente d’Aragonais qu’aimaient les enfants et qui les aimait en retour, il dut y en avoir des tas, un nombre insupportable, des groupements caquetants de bavards et de jacasseurs discutant de lui, discutant sur lui, parlant pour lui comme dans le beau monde on parle en général à la place des pauvres, des idiots et des infirmes du bout de sa petite bouche bourgeoise et savante en arrondissant ses gestes de dentelles, disant qu’en réalité dans sa surdité Goya voulait dire ceci, qu’il voulait faire cela, qu’il aurait bien eu envie de telle chose ou de telle autre, et lui confisquant donc la parole, envahissant l’espace et les oreilles de Madrid — curés méchants et noirs, évêques, courtisans à vilaines trognes, gros pifs et vieilles velues, banquiers véreux, maîtres d’atelier somptueux venus de Flandre ou d’Italie, Dons, Hidalgos, Marquis, des Sua Majestade Católica o rei da Espanha à tire-larigot et des Primero-Ministro superbes à la manière de l’affreux Manuel Godoy, mari infidèle de l’adorable María Teresa, la rouquine, la pauvre comtesse de Chinchon.

Oh il dut y en avoir tant et tant, comme il y en a encore aujourd’hui beaucoup, beaucoup trop, dès qu’on convoque Goya ou qu’on invoque à l’instant ses peintures, ses gravures, ses dessins, ses cartons, bref tout ce qu’il nous a laissé en mourant à Bordeaux pour notre délectation et notre ébahissement, comme il y en a encore aujourd’hui plein nos sociétés et qui, en feuilletant son travail d’un doigt humecté, parlent en réalité d’eux-mêmes, de leurs frousses, de leurs paniques infondées, de leurs toutes petites détestations dont ils font un drame et tout un monde, de leurs goûts raffinés et mesquins dont ils prétendent faire la beauté, de leurs opinions politiques minuscules à partir de quoi ils fabriquent de dérisoires théories générales du temps et de l’humanité vivante, les imbéciles.

& de son vivant déjà, comme aujourd’hui, on dut évidemment là aussi jargonner, deviser, raisonner autour de lui, non seulement dans les salons et les palais, dans les académies, les auberges, les universités même, mais aussi jusque dans son atelier tandis qu’il était là en personne, le pouce passé dans sa palette barbouillée, sapé en majo à la mode, avec ses bas de soie grise, ses ballerines à boucle d’argent, son gros ventre sous le gilet scintillant et son chapeau de bougies pour y voir un peu clair dans le jour couchant de Madrid, ahuri comme le sont les sourds quand on babille autour d’eux et qu’avec leurs yeux ils disent clairement que les parleurs sont des crétins car ils semblent avoir oublié que le sourd est sourd et que les sourds n’entendent rien, mais gentiment, disant que les parleurs sont des crétins mais gentiment, pour rappeler qui est qui dans la pièce (d’un côté, celui qui est là et qui peint, et qui discute, lui, face à face, avec la toile rêche et le dessin tracé dessus, la pâte de la peinture et la lumière surgissant magiquement des empâtements de matière, et de l’autre, les bavards qui babillent, qui prétendent dire ce qui se passe là, mais qui en réalité n’en savent rien — puisqu’ils entendent, eux, et que Goya n’entend rien, ou en tout cas pas les mêmes choses que tout le monde), pour rappeler, donc, qu’il y a ceux qui bavardent et celui qui est Goya, Francisco José de Goya y Lucientes, peintre de la chambre du roi et blablabla, un homme terrible et déférent qui vous révèle, qui vous force à vous exhiber comme les idiots que vous êtes, un génie que vous ne pouvez vraiment pas comprendre, mais qui peint là, à Madrid, l’intégralité du monde des humains, l’enfer et le paradis.

Mais personne n’entend les sourds…

Dans les vitres jaunes du train du soir

Le coin de Ninth Street et de Hennepin Avenue à Minneapolis (Minnesota)

Tom Waits est intraduisible — je l’ai déjà dit. Mais pourtant je m’obstine, comme s’il m’était échu de réparer une toute petite montre de grand-père avec mon tournevis de plombier et mes doigts d’intello parisien.

Je n’en ai pas du tout le droit. Je n’ai rien demandé à personne. Mais depuis trente ans et plus que j’aime ce texte, qu’il me revient souvent en mémoire, que je le consomme et le surconsomme comme un paquet de clopes un soir de cafard, je me suis dit que j’allais me l’embarquer cette fois.

Je me sens un peu comme un gosse volant dans une épicerie — comme je me suis senti, la première fois que j’ai chapardé un rouleau de Life Savers dans le 7-Eleven de Santa Monica Boulevard, tout près de là où j’habitais, près de mon lycée pourri.

Je vous le laisse là, comme un paquet de Marlboros déjà ouvert. Je le fignolerai à mesure que j’y détecterai des horreurs, des contresens, des bêtises, ou au contraire que je trouverai mieux.

Tom Waits
AU COIN DE LA 9ÈME ET D’HENNEPIN

Là c’est le coin de la 9ème et d’Hennepin
Tous les donuts portent
Des surnoms de prostituées
Et la marque des dents de la lune mord
Le ciel grande bâche jetée sur le monde
Et les parapluies cassés comme
Des oiseaux morts et la fumée monte des grilles d’égout
Comme si toute la putain de ville allait éclater
Les briques sont balafrées de tatouages de taulards
Les gens d’ici on dirait des chiens
Et des chevaux descendent Violin Road
Le vieux Dutch dort debout
Toutes les chambres puent le diesel
Où tu endosses les rêves
De ceux qui ont dormi là
Et je me suis perdu dans la fenêtre
Je me cache sous l’escalier
Je m’accroche au rideau
Et je dors dans ton chapeau
Et personne n’amène jamais
Rien de petit dans les bars d’ici

Ils sont tous partis dans de mauvaises directions
Et la fille derrière le comptoir porte une larme tatouée
« Une pour chaque année sans lui » dit-elle
Ô beauté qui s’effrite
Mais elle ne souffre de rien que
Cent dollars ne saurait guérir rien d’autre qu’un chagrin sourd
Qui ne fait qu’empirer
Dans le vacarme et le tonnerre du
Southern Pacific filant sur ses rails
Et le temps s’égrène comme un robinet qui goutte
Jusqu’à ce que tu sois gorgé d’eau croupie amer et désespéré
Et que tu déballes ton cœur
À qui veut bien t’écouter
J’ai vu tout ça
J’ai vu tout ça dans les vitres jaunes
Du train du soir

Mélenchon tous les jours

Il n’est pas exagéré de dire qu’une campagne d’une incroyable violence a été déchaînée depuis quelques semaines contre la personne de Jean-Luc Mélenchon. Non contre son mouvement politique en général, contre un point de son programme, un acte institutionnel, non : contre lui.

Je le dis d’emblée : je connais un peu Jean-Luc Mélenchon. Je l’ai rencontré plusieurs fois ces dernières années. Nous avons discuté, gratuitement, sans enjeux. J’ai écouté, j’ai ri avec lui, j’ai répondu, nous nous sommes brièvement montrés l’un à l’autre autour d’une table, d’un moment, d’une idée. J’en garde le souvenir d’un homme solide, clairvoyant, cultivé, bavard impénitent, sûr de lui, tranchant, un peu cabot, drôle et généreux. Il rit beaucoup de ses adversaires et de leur sottise ; il a sincèrement de la peine pour ceux autour de lui qui subissent ce qu’il subit ; il sait où il va, il sait qui il a face à lui, il n’est pas dupe des jeux qui sont joués pour l’abattre ; il est essentiellement animé par l’écœurement face à l’injustice — vraiment, oui, sincèrement ; et comme tous les chefs politiques, il est paradoxalement un peu seul, même s’il s’est entouré d’esprits et de cœurs durs à la tâche et capables — voilà mon avis.

Un espace public aujourd’hui dégradé à un point que je n’avais pas imaginé possible…

Ceci étant dit, ce n’est pas au nom de ces quelques rencontres que je suis révolté aujourd’hui, même si je ne crois pas qu’elles disqualifient mon propos (au contraire même : je pense qu’elles y ajoutent le poids de la rencontre humaine, ce qui n’est pas rien). C’est au nom de l’idée que je me fais de la dignité de notre conversation nationale, de l’espace commun qui nous sert de lieu d’échange, de dispute, de confrontation des idées et des contre-idées, et qui est, paraît-il, le pilier central des systèmes démocratiques. Or le nôtre est aujourd’hui dégradé à un point que je n’avais pas imaginé possible. Il est même pourri, envahi, investi par une espèce de folie hargneuse dont le point d’accroche est précisément Jean-Luc Mélenchon.

J’ai dis que, ce faisant, nous avions fait de lui le centre de la vie politique française, et que c’était là une ironie cruelle : je crois que c’est toujours vrai. Mais il reste que c’est la méthode qui a conduit à cette situation qui aujourd’hui m’écœure et, comme beaucoup, me ronge d’inquiétude et de honte. Voici pourquoi.

Pas un jour n’est passé, ces derniers temps, sans que, dans l’arène médiatique (ce qui nous en tient lieu, qui est un écosystème assez étroit et consanguin de diverses scènes de spectacle où se jouent la même pièce avec les mêmes acteurs, mais selon des registres différents — si bien qu’on croirait à la fin voir des rushes d’un film de Fernandel), pas un jour n’est passé, donc, sans une « polémique », une « controverse », un « tollé » provoqué, prétendument, par Mélenchon. Un jour, c’est ceci. L’autre, c’est cela.

Je ne fais pas la liste : chacun l’a en tête, au point qu’une simple invitation à une rencontre avec un secteur spécialisé de l’infosphère passe pour une atteinte outrancière à la liberté de la presse, motivant un communiqué de RSF, mon ancien employeur, et même du SNJ-CGT, mon ancien syndicat (n’invitez donc jamais la presse du secteur agricole à une conférence de presse sur la question agricole, et surtout ne la diffusez jamais en direct sur Youtube : un rapporteur spécial de l’ONU pourrait être nommé pour documenter vos crimes). Ceux qui, comme moi, prennent au sérieux l’importance de la hiérarchie de l’information, la qualité de ce qui nous est restitué, son honnêteté, son utilité dans la conversation nationale, ont donc oscillé ces derniers temps entre l’effarement, la désolation, le rire à s’en tordre les boyaux, la pitié, l’accablement — rien de positif.

Chaque fois, en vérifiant, en m’informant honnêtement, et même, parfois, avec un peu d’inquiétude, je constate quoi ? Que c’est faux.

Bref. Mélenchon, apparemment, de l’avis des tenanciers du débat public, est intenable, insortable. Il est un scandale à lui tout seul, autonome, incompréhensible. Et pourtant, chaque fois — chaque fois ! — en vérifiant, en m’informant honnêtement, et même, parfois, avec un peu d’inquiétude, je constate quoi ? Que c’est faux. Qu’on se bagarre pour rien, pour un fantasme. Que ce qu’on lui reproche est soit un mensonge soit une faute d’interprétation, une exagération, de la mauvaise foi, de l’illusion, de la poudre aux yeux, une erreur, une truquerie. Que la polémique, la controverse, le tollé en question sont des constructions artificielles bâties sur un petit délire personnel, la saillie exagérée d’un ministre ou d’un député de droite, de l’invention pure, une interprétation folle ou extravagante d’un propos incompris.

C’est sidérant. De ma vie, je n’ai jamais connu d’homme politique placé quotidiennement dans une situation pareille. Chaque jour désormais ou presque, Mélenchon — et son entourage professionnel, les cadres de son mouvement, Manuel Bompard en tête, et avec quel courage et quelle patience ! — sont par conséquent sommés de s’expliquer ou de prendre position sur des chimères, des bobards, des faussetés. Et ils le font. Et face à eux, on ne comprend pas, on pédale, on fait de grands gestes comme si on parlait à un étranger dont on ne maîtrise pas la langue.

C’est unique. Les proches de Mélenchon sont sans cesse, et sans échappatoire, acculés au démenti. À la déconstruction méthodiques et laborieuses des attaques de leurs adversaires. À répliquer aux saloperies. À se dépouiller des immondices dont on les affuble, et non à faire ce qu’on attend d’eux, c’est-à-dire formuler des propositions pour le pays — et Dieu sait s’ils en ont ! Comment tiennent-ils : voilà à quoi je suis réduit à me dire, alors que je ne suis ni militant, ni gratifié d’aucune manière par l’intérêt que je peux avoir pour le programme qu’ils proposent au pays, bien au contraire. Alors évidemment, dans ces conditions, je suis obligé de songer à Roger Salengro et à Pierre Bérégovoy. Était-ce aussi violent ? Était-ce aussi omniprésent ?

L’argument de l’antisémitisme sert aussi à décourager toute défense : comment s’opposer à la vertu de l’outrage devant une telle infamie ?

Non, vraiment, Mélenchon a été placé sous surveillance. Et (je ne suis pas naïf et j’ai fait une carrière de 25 ans dans le journalisme parisien, avec pour collègues de travail et voisins de bureau Renaud Pila et Julien Pain !) pas sous la surveillance de n’importe quoi ou de n’importe qui : sous la surveillance d’un milieu politico-médiatique — des tenants du magistère de la parole publique, pour le dire avec un peu de pompe — qui, tout simplement, a décidé de se le faire. De régler son compte à un homme qui s’oppose vertement (avec quelques raisons, à mon avis) à son pouvoir, à sa domination de la scène publique, à ses prétentions hégémoniques. Pour en finir avec lui, après tant d’avanies.

L’argument de l’antisémitisme — fausse et ignoble, fondée sur rien que des délires, et même une décompensation générale, et cela de l’avis même de certains sympathisants juifs et insoumis que je connais, qui se retrouvent effarés et écœurés d’être ainsi réduits, condamnés, acculés, sommés par n’importe qui, des professeurs de vertu de douteuse réputation, d’être un marginal — sert une fois de plus à expulser quelqu’un hors de l’espace de l’acceptable, comme il a servi à détruire Jérémy Corbyn au Royaume-Uni, bien sûr, on le sait. Il est imparable pour décourager toute défense : comment s’opposer à la vertu de l’outrage devant une infamie pareille ? C’est le disqualifiant par excellence, dont nous avons hérité de ce XXe siècle qui a fait du crime raciste le cœur noir de nos souvenirs communs.

Or c’est pourtant simple de le vérifier : le discours de Mélenchon qui lui vaut aujourd’hui une telle unanimité de haine était un plaidoyer pour le refus charnel, à la fois instinctif, politique, moral et intellectuel, de l’exclusion des Juifs de la nation française — mais pour s’en rendre compte, et nous en rendre compte à la fin, il aurait fallu l’écouter jeter une lumière crue sur la judéophobie criminelle de notre bon roi « Saint » Louis et sortir de l’ombre, extraire de la gangue de dépolitisation et de récupérations cyniques, le héros républicain que fut Jean Moulin, dont j’ai déjà parlé ici. Mélenchon une fois de plus mettait en garde contre ceux qui se servent de la xénophobie, de la bêtise, du mensonge, de la diversion, pour diviser la nation et la conduire dans le gouffre de l’asservissement à l’argent, à la flicaille et à la domination arrogante de quelques-uns sur le grand nombre ; il dénonçait la sottise d’un monde médiatique disqualifié mais entêté, inamovible, incorrigible, obsédé par ses croquemitaines du moment comme la Russie poutinienne, levant des écrans de fumée masquant la réalité cruelle qu’est le gouvernement suprémaciste actuel de l’État d’Israël, son pouvoir de nuisance, ses stratégies d’influence, les mille saloperies dont il est responsable comme en sont responsables, régulièrement, tous les gouvernements ou presque lorsqu’ils croient se défendre contre une menace étrangère — la France y compris, ce n’est pas un mystère.

Voilà ce qu’il disait, bien que cela, apparemment, n’intéresse personne. Ou alors qu’on me dise que je suis fou : je suis prêt à tout entendre.

Et enfin, côté programme politique antisémite, que dire ? Cet homme est allé répétant pendant des années la même chose : que si un Juif, un jour, quelque part, était pourchassé parce qu’il est Juif, qu’il sache qu’il trouverait toujours les Insoumis à ses côtés. Alors je ne comprends pas : que faut-il de plus ? Oui, que faut-il ?

Je sais aussi qu’une bonne partie de ceux qui se servent cyniquement de cette agression intellectuelle et verbale contre Mélenchon ne le pensent pas vraiment.

Cette campagne de très haute intensité lancée contre Mélenchon, inlassable, horrible, est donc basée une fois de plus — une fois de plus ! — sur une falsification et de la paranoïa, et à la fin la détestation personnelle d’un homme, et rien d’autre. Et face à ce tir de barrage, il lui est presque impossible de se défendre, cet homme, puisque soudain le principe du contradictoire n’existe plus ; on lance son opinion sur lui péremptoirement, pour la consommation de tous, sans contradiction ou nuance possible, le maître du jeu étant ‘l’interprétation, le sentiment, le rebond, face à quoi Mélenchon est tout simplement sommé de se taire. Qui prétendra que ce n’est pas là une forfaiture, une agression, et une trahison des principes même qui sous-tendent la bonne pratique du journalisme, ou même simplement de la sanité d’une conversation ? Qui aura ce culot ?

Mais ce que j’écris ici ne changera rien, je le sais. J’ai déjà fait cette expérience et payé le prix de mes objections. Au pire, cela ajoutera une louche de mépris au mépris que je suscite déjà. Tant pis.

Car je sais aussi qu’une bonne partie de ceux qui se servent cyniquement de cette agression intellectuelle et verbale contre Mélenchon ne le pensent pas vraiment. Certains, oui — j’en connais ! —, se sont embarqués dans un fanatisme obsidional que l’Histoire se chargera d’examiner et d’éclairer, et qui me fait de la peine. Mais la plupart, non : ils pensent simplement, comme Dominique de Villepin ou quelques autres, que Mélenchon est victime d’un syndrome, d’une déviance en quelque sorte, impraticable, intolérable dans une société comme la nôtre — qu’ils se tient mal, qu’il est malséant et outrancier pour les maîtres de maison, qu’il ne faut pas faire ce qu’il fait, que ça ne se fait pas.

Nous ne sommes invités chez personne. Nous ne sommes pas les petits cousins de province montés à Paris et qui doivent se mettre au diapason de la bonne société parisienne…

Mais c’est là où, moi, je m’arrête. Écoutez-moi parler brièvement au nom de tous ceux qui ne partagent pas l’offuscation générale.

Nous ne sommes invités chez personne. Nous ne sommes pas les petits cousins de province montés à Paris et qui doivent se mettre au diapason de la bonne société parisienne, non : nous sommes — nous qui n’avons pas de pouvoir, et surtout pas le pouvoir de parler aussi fort et à autant de monde que les vertueux de plateaux radiotélévisés —, les citoyens libres et égaux d’une République agressée, menacée de l’intérieur par une poussée xénophobe, hargneuse, criminelle, sordide, stupide, mais aussi riche et puissante, financée, structurée et déterminée, dans tout l’Occident et plus loin encore.

Nous voyons ce qui se passe. Nous comprenons très bien. Ne voyez-vous pas ce que la haine de Mélenchon permet ? Elle permet au simplet qui pilote temporairement le parti lepeniste de s’inquiéter des « relents fascistes » à gauche, grâce à vous, messieurs-dames des ligues de vertu.

Aujourd’hui les droites xénophobes et autoritaires gouvernent les États-unis d’Amérique, le Japon, l’Inde, la Russie, Israël, la Turquie, l’Italie, la Hongrie, mais aussi l’Argentine, le Chili, le Salvador, la République tchèque, le Bélarus, l’Iran d’une certaine manière, participent aux gouvernements en Moldavie, en Suède, aux Pays-Bas, en Belgique, en Finlande, et ailleurs encore, s’apprêtant à s’approprier de nouveaux pays, de nouvelles puissances, de nouvelles couronnes qu’ils se mettront sur la tête pour régner sur nous à coups de matraque et de mensonges. Elles veulent la France, la trouvent à leur goût, prête à être prise — mûre pour le mariage.

Or Mélenchon est, à mes yeux, celui qui invariablement marque la frontière entre ceux qui ont peur d’eux et ceux qui sont capables de tenir le choc. Alors je suggère que l’on se taise un peu, car nos erreurs dans cette matière sont toujours funestes. Nos vrais agresseurs sont de l’autre côté du spectre politique : ils ne s’en cachent pas, ils en parlent ouvertement, ils s’organisent et nous tendent des pièges, et nous laissons les plus douteux d’entre nous donner des leçons de maintien à l’un des seuls hommes politiques qui, de notre côté, travaille sérieusement. C’est tout ce que j’ai à dire.

Speechless

Pablo Picasso, Autoportrait face à la mort (1972), Fuji Television Gallery, Tokyo.

Il existe un mot en anglais dont je ne parviens pas à trouver l’équivalent en français : speechless. Sans voix, mutique par force, réduit au silence, privé de paroles, ou plutôt réduit à avoir sa capacité de parler confisquée. C’est l’état de beaucoup d’entre nous, en France, désormais. Nous sommes speechless devant l’empire obèse de la bêtise.

Speechless devant l’accueil si hospitalier, si bienveillant, si déférent, des dernières recrues de la Hitlerjugend à notre table. Speechless devant l’arrogance des menteurs hargneux qui nous tiennent lieu de célébrités médiatiques et politiques. Speechless devant l’amabilité pour les nouveaux nazis, les fascistes gominés, les sadiques souriants, les langues de vipère, les défaiseurs de société. Speechless devant la campagne (Frédéric Lordon, une fois de plus, a raison : c’est un mouvement collectif simultané, coordonné, partageant un objectif unique et commun ; une campagne, au sens militaire) contre l’une des dernières forces de gauche encore en vie en Europe — la France insoumise et particulièrement son fondateur, Jean-Luc Mélenchon.

Speechless, aussi, devant les manœuvres à la fois politiciennes et bureaucratiques du gouvernement prétendument centriste, c’est-à-dire de la droite sans principes, à la fois pour la repousser dans les marges infamantes de la vie publique, prélude possible à sa dissolution (on dissout à tour de bras, chez Macron-Braun-Pivet-Darmanin-Retailleau, au moins autant que dans les Sopranos), et y ramener à l’inverse, avec toutes sortes d’égards de rombière accueillant le fiancé bien né de sa fifille chérie, les histrions parfumés de l’extrême-droite, avec ses bouledogues, ses bigots, ses Lacombe Lucien, ses gangsters, ses bailleurs de fonds étrangers et ses avocats d’affaires hallucinés.

Speechless devant la crétinerie d’une presse quasiment unanime pour jouer cette comédie écœurante, la perpétuer, l’enrichir. Speechless devant les outrances, les injures, les mensonges, l’ignorance, l’inculture, l’injustice des accusations, la vulgarité des attaques, la mesquinerie des persiflages, la grossièreté du vocabulaire, si abondamment documentée, si anciennement prouvée, admise, théorisée, irréfutable. Et speechless, immédiatement après, par les raisons qu’on nous donne pour nous exclure (nous qui ne nous sentons pas concernés par ce comportement de roquet et nous en moquons publiquement), de la bonne société des fréquentables : nous serions outranciers, injurieux, mesquins, persifleurs, grossiers — nous !

Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors l’Après aux cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches.

Speechless devant l’odieux débinage de ceux que l’on pensait raisonnables, qui disaient partager, au moins, notre façon de voir la vie — là, au moins, ils verraient qu’il est aussi question d’eux, pensions-nous. Mais non : Corbière-Garrido, Autain, Ruffin, les écolos, la droite du PCF, tous reculent de deux ou trois pas pour ne pas prendre les coups des cogneurs, ne comprenant pas, mais alors pas du tout, qu’ils ne sont provisoirement épargnés que pour économiser les efforts de ceux qui tapent. Quant aux pontes du PS, ils ont embouché les clarinettes, les tambours et les clairons de la fanfare militaire qui accompagne la bastonnade, parce qu’ils croient ainsi obtenir un meilleur rata à la popote, une chaise à la table des maîtres, d’où ils ont pourtant été chassés.

Speechless devant les combines pour installer des salauds au pouvoir, aux chefferies de la police et de la préfecture, à la tête des médias et des maisons d’édition, au Conseil des ministres, à la place de nos patrons. Speechless devant la laideur des propos visant à salir nos frères et nos sœurs, la plupart du temps musulmans, ou « Arabes », ou « Noirs » ou Ceci, ou Cela. Speechless devant l’extermination des Palestiniens. Speechless devant la rage haineuse et meurtrière du gouvernement israélien et de ses amis. Speechless devant le nombre de nos adversaires, leur surgissement, leur dévoilement.

Speechless devant leur impunité. Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors de « l’Après » aux skins cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches. Speechless devant les clowns d’un cirque pas drôle marchant sur les mains et nous accusant, nous, d’être à l’envers.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

Sans voix, speechless, donc. Et c’est tout le problème.

Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.

La sphère médiatique est entièrement, intégralement corrompue, à des degrés divers, mais globalement répandue partout — par une mentalité de faux-culs, par l’incapacité intellectuelle de beaucoup de commentateurs à comprendre la vie politique, les débats intellectuels, les enjeux du moment, par les oligarques et leurs larbins, par la prétention stupide et obsidionale de la corporation des journalistes (que j’ai décidément quittée sans regret), par le jeu dérisoire des détestations internes à la sociale-démocratie et aux groupes révolutionnaires, par l’incompétence des uns, la placidité des autres, les copains partout, les ennemis idem, les mauvaises habitudes, les fausses évidences.

Alors nous nous retrouvons comme mis sur la touche, sidérés par les bouches qui nous aboient dessus, tétanisés par l’ampleur de la tâche, combattifs mais étranglés par ce que le sens de la justice et de l’honneur exige de nous — speechless.

Mais si j’ai appris une chose ces dernières années, que ce soit dans ma vie professionnelle ou personnelle, c’est ceci : que 2+2 n’égaleront jamais 5 parce que tout le monde le prétend ; qu’attendre d’être assez nombreux pour agir condamne à l’inaction ; que ne pas répondre aux attaques, ne pas opposer de limite à la prétention de domination, ne pas montrer que, contre le fascisme, il y a l’antifascisme, c’est laisser croire que notre silence est une abdication.

Or combien sommes-nous à nous taire ? Quel est notre nombre ? Combien, réellement, sont réduits à la stupeur et à l’incrédulité ? Combien de gens, dans tout le pays, méprisent la comédie ridicule et dangereuse que joue actuellement le showbiz médiatico-politique ? Combien, non pas se taisent — mais attendent ? Et où trouvent-ils la brèche par où passer pour enfin mettre en mots clairs et forts leur honneur et leur dignité ? C’est la seule question qui vaille.

Il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit »…

Ceux qui peuvent encore parler, parlez. Ceux qui peuvent encore répondre, répondez. Ceux qui peuvent tracter, tractez. Ceux qui peuvent voter, votez. Ceux qui peuvent publier, publiez. Ceux qui peuvent écrire, écrivez. Ceux qui s’opposent au règne des cogneurs dans les rues, sortez. Ceux qui peuvent protéger les gens en danger, protégez-les.

Je ne vois pas d’autres solutions, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Et il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit », de « remigration de masse », de « mettre fin au programme du CNR », de privatiser le « mammouth » de la Sécu, d’offrir l’espace public aux « entrepreneurs », d’instituer une « présomption de légitime défense » en cas d’assassinat par un policier, de « voter Le Pen à 19h59 », d’apartheid légal, de racisme d’État, d’État policier, d’interdictions, d’arrestations, de domination, « d’en finir avec le laxisme » aussi vite que possible, peut-être dès demain.

Les bourgeois en mocassins adorent faire croire qu’ils ont Albert Camus à leur table, qu’ils lui parlent en égaux, qu’il est leur gentil petit pied-noir rêveur, lutineur d’actrices, rêvasseur de paysages qu’il est bon de lire l’été, dans le Luberon. Foutaises, mais c’est un autre sujet : en tout cas, ils omettent, dans leur figure maquillée de Camus, l’antifasciste, le syndicaliste libertaire, l’anti-impérialiste, tout ce qui n’est pas bon pour eux. Illusion d’époque, croient-ils.

Voici pourtant ce qu’Albert Camus disait de la tâche, à ses yeux, de ceux qu’on appelait alors les intellectuels : « Ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu’elles ont de cruel et d’inhumain », mais « de s’y maintenir, d’y aider l’homme contre ce qui l’opprime, de favoriser sa liberté contre les fatalités qui le cernent ». Pas mieux, camarade. J’adopte.

Du pouvoir pour les pauvres

Le Cirque d’hiver pendant le meeting où L’Humanité a estimé que Sophia Chikirou n’avait « pas fait le plein ».

Je suis vraiment consterné de lire, dans tous les compte-rendus du meeting de Sophia Chikirou, où je me suis rendu hier soir, ce dédain, ce mépris pour sa volonté affichée de mettre en avant et de mobiliser les « quartiers populaires », comme on dit. Partout — et même dans L’Humanité ! —, on raille son illusion lyrique, le risque que ça représenterait, son insuffisance, son prétendu clientélisme, sa soi-disant démagogie, quand ailleurs on ne rote pas une légère allusion raciste, paranoïaque et diffamatoire.

Outre que j’y retrouve encore, épuisé, la détestation habituelle et désormais normalisée des Arabes et des Noirs, je ne peux m’empêcher d’être ensuite écœuré intellectuellement : quoi ? Inciter les pauvres à s’intéresser à la politique, ce serait stupide, voire dangereux ? Donc, ces « quartiers » — ou plutôt ces gens qui sont les plus démunis, les plus abandonnés et les plus opprimés du pays, qui sont enfermés dans la pauvreté et la ségrégation sociale et raciale, ne devraient pas être sollicités, instruits, consultés ? Ceux qui vivent dans les clapiers pour pauvres, loin des centre-villes, relégués, détestés et surveillés, qui subissent l’isolement, le bruit, la saleté, la malbouffe, l’entassement, les flics incompétents et pourris, il faudrait aussi les tenir à l’écart de la vie politique ?

Pour ma part, j’y trouve l’une des raisons de mon prochain vote pour Sophia Chikirou et la liste FI de mon quartier. Quand l’Hôtel-de-Ville est tenue par les petits-bourgeois polis et cultivés de la social-démocratie, on voit ce que ça donne, merci : des loyers obscènes, une ville hors de prix, hostile et prétentieuse, encagée dans le surtourisme, un espace public bradé aux oligarques et à la délectation du showbiz, du LVMH à la Fashion Week s’appropriant la Cour carrée du Louvre, les quais de Seine, que sais-je encore…

Moi, je suis pour faire revenir à la mairie de ce qui fut le rendez-vous des artistes en fuite, des intellos en exil et la capitale du Tiers-Monde, les pauvres et les demi-pauvres, les lève-tôt, les gens de la ligne 13, les bricoleurs de la nuit, les mamans de tous les quartiers.

En tout cas, par pitié, messieurs-dames du journalisme politique, épargnez-nous la condescendance envers la stratégie de Sophia et de la France insoumise consistant à ramener les pauvres au vote : ce sont ceux-là qui ont désertés les urnes et qui manquent à l’appel. C’est leur absence qui engrosse les nazillons et les rombières, qui leur offre le pouvoir, qui les laisse gouverner seuls, comme si le pouvoir leur appartenait. Il faut leur reprendre la parole et le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, leur dire que c’est fini.

Il faut remettre leur arrogance à sa place et montrer que ceux qui jusque-là s’abstenaient de parler et de voter peuvent parler et voter : peut-être ne gagnerons-nous pas, ou ne seront-ils pas suffisants pour gagner, mais les pauvres seront de retour parmi nous. On devra compter avec eux. Se taire un peu. Les garder unis au reste de la ville. Et ça, grâce au travail de Sophia, son mouvement et ses équipes. Qui d’autre qu’elle, en effet, ne se contente pas de « faire des propositions » aux pauvres, mais entend leur donner du pouvoir ? Qui d’autre qu’elle entend unir les Parisiens, pauvres, moins pauvres, petits-bourgeois et riches, en faire les citoyens d’une petite patrie commune où le gouvernement ne leur « octroie » rien, mais où le pouvoir se partage équitablement ?

Donc, quand vous lisez « clientélisme » comme dans Le Monde ou, stupidité sidérale, « racialisme » comme dans Marianne (épargnons poliment Mediapart, qui ne produit sur le sujet qu’une exaspérante guirlande faite de détestation personnelle, sans même ajouter une phrase de politique), souvenez-vous que vous regardez en réalité la petite bouche flûtée du maître persiflant contre son domestique. Alors choisissez votre camp.

Justin

Lorsque mon grand-oncle Justin Daubizit fut à son tour mobilisé et envoyé au feu début 1916, voici sans doute ce qu’il avait en tête : qu’après avoir quitté leur hameau du Cantal, son frère aîné, Guillaume, ayant eu les jambes broyées dès août 1914, servait désormais dans un service auxiliaire à Clermont-Ferrand, brisé par la violence du premier feu ; que ses trois autres frangins, Pierre, Antoine et Alphonse, eux, étaient morts, les deux premiers pulvérisés par l’artillerie allemande dans les Vosges le même jour, en novembre 1914, et le troisième avec une balle en plein front, la nuit, un an plus tard, dans la gadoue de Popincourt, entre Amiens et Compiègne, dans les bras de son cousin Etienne Lajarrije.

C’était 1916, janvier 1916, donc. Justin fut affecté au 81e puis au 143e régiment d’infanterie, d’après ses papiers. On l’envoya à Verdun, où il fit toute la bataille, indemne. (Démobilisé, Justin fit, dit-on, une belle carrière de cantonnier à Saint-Bonnet-de-Salers, où le café-étape familial prospérait sous l’autorité des femmes : on raconte dans la famille restée au patelin qu’il chantait comme un pinson et qu’il aimait faire rire la compagnie.)

Je suis passé par Popincourt cet après-midi. J’ai pensé aux bidasses qui s’entretuent aujourd’hui dans la boue glacée de l’est de l’Ukraine. J’ai pensé, surtout, là, dans le brouillard étoilé de glace, face au vide océanique des champs de boue, alors que LA GUERRE EST REVENUE DANS NOS VIES, que la théorie de la dissuasion nucléaire avait probablement échoué, puisque les hommes se battent encore aujourd’hui, peu ou prou, comme les pauvres chiens de 14-18, mes oncles, nos oncles.

Les affreuses utopies de droite

L’Anxiété, Edvard Munch, 1894. Musée Munch (Oslo).

On connaît la mécanique de prolifération de l’extrême-droite : nourrir la pourriture dans les flaques d’eau croupie d’où l’Etat s’est retiré. On ne détruit que ce qu’on remplace. En France, ça marche plutôt bien pour le Rassemblement national et le clan des Le Pen. Mais c’est limité : un plus grand danger est à venir, à mon avis.

Je m’explique. Le RN, issu du pétainisme et du milieu colonial, est aujourd’hui le parti dominant de la droite néo-libérale raciste, faisant la jonction entre des skinheads vieillissants toujours gorgés d’humeurs fascistes et les milieux d’affaires, entraînant derrière lui, avec plus ou moins de réussite, un archipel de supplétifs plus ou moins embourgeoisés. Sans surprise, son champion du moment est une espèce d’idiot du village, un petit faf gominé qui se donne des allures de technocrate en baskets blanches dans la lignée d’Emmanuel Macron et de son monde de Sciences-Po et de la banque d’investissement : sa vraie patronne, une héritière emperlousée, avocate d’affaires, millionnaire de Saint-Cloud, fille à papa, a trop de confiture sur les doigts pour rester dans la course, pour le moment.

D’après ce que je comprends, son électorat est classiquement le même depuis toujours, en tout cas depuis deux siècles et demi qu’on vote dans ce pays, jusqu’aux Ligues des années 30 : une frange importante de la classe moyenne terrifiée par les peurs du moment, une bonne tranche de la bourgeoisie, bigote, hargneuse et avare, et des résidus de cervelles enfumées à la radiotélévision des milliardaires. Rien de bien nouveau, ni en Occident, ni dans notre époque.

Ce que je crains davantage, c’est pire que ça : c’est son étape d’après. Car ce que nous apprend l’Histoire du XXe siècle, et notamment la généalogie du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, ainsi que le récent emballement barbare de l’administration Trump, c’est qu’il existe, pour ces partis — disons « traditionnels » — de la droite raciste, un point de non-retour. La tête leur tourne vite, à ces gens-là.

L’extrême-droite dans sa forme costard-cravate, toujours crétine et même folklorique (que l’on songe à feu Jörg Haider en Autriche, à Nigel Farage au Royaume Uni, à Geert Wilders aux Pays-Bas…) peut tranquillement accéder au pouvoir en-deçà de ce point de non-retour, bien sûr. Et alors ses gouvernements appliquent plus ou moins leur programme, programme qui est toujours à la fois libéral économiquement, réactionnaire socialement et hargneusement raciste, mais dans le cadre du parlementarisme petit-bourgeois, à la fois confiscatoire, classiste et arrogant, mais temporaire et idiot.

Mais (la situation actuelle des USA le prouve), une fois qu’elle y est, au pouvoir, lorsqu’elle passe un certain point critique, elle peut devenir extrêmement destructrice et peut-être inarrêtable. Sa prolifération alors n’est plus seulement électorale : elle explose, elle flambe et devient agressive, violente, et même tueuse et impérialiste. Et ce moment survient, pour le dire un peu trivialement, lorsque les vies intérieures des dirigeants de l’extrême-droite et de leurs partisans s’accrochent à une utopie.

Je veux dire : le point critique me semble se trouver à ce moment de la vie politique où, comme l’explique depuis longtemps, inspiré par son « maître » Denis Crouzet, l’exceptionnel historien Christian Ingrao s’agissant du nazisme, ce moment, donc, où une forme d’espérance dissout ou repousse la terreur existentielle, lorsqu’un futur est soudain rêvé, malgré la peur de mourir et la haine inextinguible de son assassin imaginaire, lorsque sa propre angoisse est vaincue par un grand projet — lorsqu’une utopie grandiose, plus grande que soi, libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense « désangoissement ».

Angoisse et utopie : le cocktail est explosif, ravageur, en effet. On l’a vu se déchaîner en Allemagne déferlant sur le prétendu « biotope » des Germains, affrontant les Slaves et détruisant les Juifs d’Europe. On le voit aujourd’hui éclater comme un bubon depuis Washington, s’auto-proclamant propriétaire de l’Hémisphère nord, souverain pillard de l’Amérique latine, maître d’une Europe domestiquée, propriétaire décomplexé de son propre peuple, impérial au-dehors et criminel en-dedans. C’est le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation et de ses faces de pierre.

On le voit à Moscou, à Istanbul, à New Delhi… Mais on le voit aussi à l’œuvre en Israël, ce noyau délétère, cet alliage angoisse-utopie : on le voit détruire la Palestine et les Palestiniens, défaire la société, agresser ses voisins. La coalition de « l’union des droites » au pouvoir là-bas a abreuvé les esprits des défenseurs d’Israël de son utopie ultra-violente et fanatiquement raciste, laquelle, en temps de crise paroxystique, est venue soudain désangoisser des gens hantés depuis 1945 par l’idée de leur propre disparition — laquelle a été, il est vrai, une fois au moins planifiée et tentée.

Le RN n’en est pas là. Pas encore, dirons-nous. Son grand projet pour le futur, sa projection imaginaire est minable et riquiqui, sans grande envergure, en tout cas sans force motrice autre que celle qui anime les simples d’esprit dans les syndicats policiers, la confusion et la détestation des réunions militantes et la suffisance des milieux catholiques et évangéliques qui règnent sur les médias et l’édition : humilier les Arabes et les Noirs, brutaliser les insoumis et les écolos, et le faire à coups de matraque, d’injures grossières et d’interdictions.

Zemmour et sa pauvre clique, ainsi que les comiques Wauquiez et Retailleau, de leur côté, essayent bien de ranimer le vieux bric-à-brac de mémé de la France d’antan : la déférence envers le patron d’usine, la foire aux santons, la danse du tapis, les bigoteries en tous genres, Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne, Charles Martel, Louis XVI et ses Chevaliers du Poignard, la moustache puante de Maurras, le clairon bien astiqué de Barrès, la vieille baderne de Pétain et son équipée de traîtres à la patrie. Mais bon — à ce stade, c’est encore pittoresque et vertigineusement stupide.

Mais le danger est là, précisément : une fois aux affaires, les chefs de l’extrême-droite ont eux aussi ce réflexe qui est, semble-t-il, automatique dès lors qu’on exerce le pouvoir : comme Macron (Monsieur de Fursac marchant seul dans la lumière oblique de la cour du Louvre le soir de son intronisation), comme Hollande, comme Sarkozy, ils se croient alors à leur tour faits, d’un jour à l’autre, d’une autre étoffe, et croient s’inscrire mécaniquement dans l’Histoire, être passés au-delà du commun, pouvoir enfin réaliser leur petit Generalplan Ost à eux — oui, tous, à un moment donné, un fois chef parmi les chefs, capo di tutti capi, ils se racontent des histoires.

Quand c’est mâtiné de la médiocrité pateline d’un François Hollande ou de la vulgarité en mocassins d’un Nicolas Sarkozy, c’est simplement ridicule, embarrassant, et le plus souvent bête et nuisible. Ça nous fout la honte, et puis ça se termine. Mais lorsque le cœur politique des nouveaux grands chefs est précisément la violence, alors ils tuent, détruisent, volent, humilient pour ne pas avoir seulement géré, fait des économies, introduit des réformes, fait des déclarations, coupé des rubans, inauguré des chrysanthèmes. Ils se projètent. Ils se rêvent. Ils se délirent. Ils s’approprient un grand récit et passent à l’acte. Vraiment. Ne cherchez plus : c’est ça qui nous sidère aujourd’hui, le matin, lorsque nous faisons l’inventaire des événements de la nuit.

Je n’insiste pas plus. C’est clair comme de l’eau de roche, maintenant. Ils sont le parti de la guerre, le parti de la mort. Et l’Histoire nous enseigne aussi qu’à chaque fois qu’ils sont parvenus au pouvoir, ça s’est fini dans une déconfiture à la fois burlesque et désastreuse — chaque fois, sans exception.