Le jour de la récolte

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La piteuse aventure dans laquelle Emmanuel Macron et son équipée ont entraîné les Français atteint ces derniers jours son dénouement burlesque. Tout un monde affolé surchauffe intellectuellement, pour contenir la colère qu’il a fait naître et finir dans une désolante pantomime. L’extrême violence de la répression ajoute une noirceur minable et des souffrances inouïes à une colère que les tenants du pouvoir ne pensaient pas possible, mais qui n’attendait qu’un événement fortuit pour éclater. Après des années de semis négligents, voici le jour de la récolte.

Ceux qui font mine, depuis des années, de vénérer la jeunesse savent aujourd’hui où la trouver. Elle attend, les pieds gelés, aux portes des commissariats, la sortie de leurs amis en garde à vue.

Tout à l’heure devant un hôtel de police parisien devant lequel je suis passé, une petite dizaine de lycéens se tenait d’ailleurs en rang, tête baissée. Tous étaient tristes et fulminants, sans un regard pour les flics nerveux et paranoïaques qui allaient et venaient, parfois cagoulés, dans leurs bunkers. Leurs têtes étaient remplies des images de l’humiliation de leurs camarades de Mantes-la-Jolie, dégradés et injuriés comme des prisonniers de guerre d’une armée de salopards. Ils savaient que certains des leurs allaient être conduits inutilement devant des magistrats débordés, chargés de leur faire mal, parfois à contrecœur et souvent en dépit du bon sens. Et que les autres ressortiraient bientôt, écœurés par leur entrée dans le monde des « modernes » et des « responsables ». Cela dit, d’autres sont à l’hôpital, dans des lits en plastique, avec des blessures ignobles, des yeux emportés, des mains détruites.

Eux, ceux que j’ai vu, ceux du commissariat du 2ème arrondissement de Paris, étaient juste fatigués et patients. Ils attendaient en silence, pianotant sur leur téléphone, pour que ceux qui sortent aient un café, une cigarette et un copain, en plus des immondes papelards tamponnés qu’on leur aura fourré dans la main au nom de notre République. C’est un spectacle tragique.

Pardon de parler uniquement pour moi, ici. Mais je suis sidéré par l’habitude que l’on a prise, en France, de se retrouver face à la violence policière, face à l’humiliation facile, au saccage des vies, à la calomnie. Après des années de cynisme rigolo et de ricanement nihiliste, les cœurs sont devenus durs, méchants, salauds. Ces derniers jours, cette sale habitude est même érigée en vertu. Nous le paierons, comme nous avons payé tous nos renoncements.

Je me moque de savoir pour qui ils votent ou pourquoi ils ne votent pas, quelles folies peuplent leurs cervelles exaspérées par des chaînes de télévision semi-délirantes, quels mensonges ils croient bêtement, quel rêve inatteignable les poussent dehors.

Je ne vais pas faire une galerie de portraits des dizaines de milliers de tontons en parka et des mamans en gilet jaune que j’ai croisé sur les Champs-Elysées et leurs alentours, samedi dernier. Leurs visages et leurs clameurs montent partout dans les pages des journaux et sur les antennes audiovisuelles, après qu’ils ont mis un grand coup de pied dans la porte pour l’ouvrir enfin. Ils sont manifestement prêts à se faire maltraiter, moquer, rabaisser, coincer, démasquer, peu importe, pourvu qu’ils parlent, qu’ils disent ce qu’ils ont à dire, de mauvaise humeur, froidement, définitivement. Je me moque de savoir pour qui ils votent ou pourquoi ils ne votent pas, quelles folies peuplent leurs cervelles exaspérées par des chaînes de télévision semi-délirantes, quels mensonges ils croient bêtement, quel rêve inatteignable les poussent dehors. Mais il y a une chose que je veux dire.

Tout ce qui m’importe, c’est qu’ils ont appliqué, dans leur vie ordinaire, la bonne vieille et très simple définition de la révolte d’Albert Camus : « Jusqu’ici, oui. Au-delà, non. » Combien de brillants intellectuels de France voulaient que les restes du gamin de Belcourt soient transférés au Panthéon, sans jamais avoir fait cette expérience-là, eux, dans leur cœur et leur quotidien ?

Pour ma part, je m’en réjouis. Des centaines de milliers de citoyens se haussent au niveau de l’Histoire, enfin. Ils font le grand nombre, de manière désordonnée et bagarreuse. Car mes oublieux amis, ici, c’est la France ! La société des managers croyait n’avoir affaire qu’à des clients, mais force est de constater aujourd’hui que la foule immense est un peuple et qu’il a du caractère.

Moi, comme je le disais la semaine dernière, je fais le vœu que la politique reprenne vite ses droits, rien que ses droits, mais tous ses droits.

Je n’ai aucune idée de l’issue que connaîtra cette grave crise de régime que nous vivons. Ceux qui me suivent savent ce que je crois raisonnable : une révolution politique par les urnes, avec une éthique, un projet et des chefs. Comme au Mexique la semaine dernière et comme ce qui était proposé à la France l’année dernière, et qu’elle n’a pas voulu.

Certes, il est impossible à ce stade de savoir ce que l’hallucinante obstination du pouvoir en place va provoquer dans les jours, les semaines ou les mois qui viennent. Le président Emmanuel Macron et ses obligés ne maîtrisent plus grand chose, y compris dans leurs propres rangs. Or, la situation est dangereuse, effectivement. Toutes les autorités républicaines ont décroché dans l’esprit de beaucoup de citoyens, école, justice, police, gouvernement, par la faute de l’incurie de ceux qui ont remporté les élections importantes ces dernières années dans les conditions que l’on sait.

Moi, comme je le disais la semaine dernière, je fais le vœu que la politique reprenne vite ses droits, rien que ses droits, mais tous ses droits. Que les Français prennent au sérieux les cartes qu’ils ont en main. Et que les insurgés d’aujourd’hui soient à la hauteur de ce qui a poussé les femmes de Saint-Petersbourg à marcher sur le Palais d’hiver en février 1917 en chantant La Marseillaise, ou de ce qui a fait se lever les partisans communistes grecs lorsque le général De Gaulle est passé à Athènes en 1945, ou encore de ce qui a convaincu l’école de samba de Beija-Flor, victorieuse au Carnaval de Rio de 2003, de défiler en chantant l’indignation des Français qui a fait tomber la Bastille.

Le pire n’est jamais sûr, le meilleur non plus. Mais je dis à ceux qui ont peur sans trop savoir de quoi, à ceux qui tremblent de voir s’effondrer l’échafaudage branlant du monde qu’ils dominaient jusqu’ici, à ceux qui cherchent en Russie l’apparition miraculeuse de marionnettistes imaginaires, à ceux qui agitent les caricatures de leurs croquemitaines favoris pour ordonner l’ordre et le silence, à ceux qui en profitent pour détester encore plus les chefs de l’opposition de gauche, à ceux qui d’ailleurs aimeraient bien les coller en taule ou au moins entre les pattes de la justice, à défaut du poteau, à ceux qui sont obsédés par l’arrivée imminente de la Méduse d’extrême-droite qui faisait pourtant, voici quelques mois, la couverture de leur journal préféré en photographie glamour, col relevé, gloss et suavité rhétorique, à ceux qui pensent qu’il suffit de tenir la main d’un épileptique pour qu’il arrête de souffrir, à ceux qui croient se faire les défenseurs de la démocratie en adjurant le pouvoir d’en bafouer toutes les règles, à ceux qui n’ont rien compris, qui empoisonnent tout, qui salissent tout : voilà, nous sommes arrivés. C’est le jour de la récolte.

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Le premier jour du Mexique

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On pouvait aussi bien tourner son regard vers le Mexique, samedi dernier 1er décembre. On aurait vu la bouleversante investiture à la présidence du pays d’Andrés Manuel López Obrador, dit aussi AMLO. Comme le plus sage des peuples du monde barbare d’aujourd’hui, le peuple mexicain a choisi de faire sa révolution par les moyens de la politique. Pour se sauver de la médiocre barbarie néolibérale, la France devrait, tôt ou tard, suivre le même chemin.

Les images de la télévision mexicaine ont montré quelque chose d’exceptionnel, samedi dernier. Dans l’air froid du matin, tout l’horizon des montagnes de la cuvette de Mexico était pour une fois clairement visible, au bout des avenues, derrière les immeubles. Les volcans enneigés cernant la ville brûlaient sur leurs pentes une douce lumière rousse et précise, une couleur de flamme, dans le lointain pour une fois tangible de cette capitale de la pollution. On pouvait voir distinctement passer les avions devant le Iztaccíhuatl et le Popocatepetl. La brume fade, le sfumato qui d’habitude efface tous les angles s’était dissout. Le ciel était bleu. On voyait clair. Une joaillerie de crépuscule couronnait la longue façade du palais présidentiel. C’était un jour cristallin, avec un soleil tranchant comme du verre. L’air était nouveau, paraît-il. On respirait mieux.

Mais les caméras ont aussi balayé à hauteur d’homme. Et là aussi, la journée s’est révélée exceptionnelle. Car dans cette lumière de renaissance, sous l’immense drapeau mexicain flottant avec indolence sur le Zócalo, le petit peuple de ce pays un peu fou a convergé ce jour-là vers la grande place carrée du centre historique, où tout se joue dit-on, les révoltes comme les alliances. On venait célébrer une grande fête solennelle. Toute la journée, la ville s’est remplie de visages, de familles, de chapeaux. Dans l’ombre des galures et des ombrelles, le poing levé ou les mains jointes, les Mexicains sont venus assister pacifiquement à la prestation de serment de leur nouveau président, « le citoyen Andrés Manuel López Obrador », comme l’a appelé le président du Congrès au moment de la passation de pouvoir. Incrédules, unis et bouleversés. Nation d’adultes.

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On pourra dire ce qu’on voudra des cérémonies politiques, mais c’était beau. Après avoir accueilli l’un des premiers printemps des peuples du dix-neuvième siècle et la première révolution sociale du vingtième, Mexico est une nouvelle fois devenue la capitale révolutionnaire de l’humanité.

Pour un Français, la coïncidence ne pouvait pas passer inaperçue. Samedi 1er décembre marquait certes le premier jour de la « quatrième transformation » du Mexique, mais aussi un nouveau jour de colère en France. Pour la deuxième fois consécutive, un peuple insurrectionnel donnait sa réplique à l’arrogance d’un club de cadres supérieurs parvenu aux affaires de l’Etat par accident. Paris, Mexico : la gémellité contradictoire des deux capitales parallèles m’a frappé. Ce jour-là, la France avait le problème et le Mexique avait la solution.

Avant le naufrage, il a donc laissé sur place ses querelleux compagnons, accepté de retrouver une fois de plus la solitude et fait campagne village par village, sur le perron des cahutes, dans les bouibouis à tacos, dans les hangars de fermes.

Pourtant, la victoire d’AMLO est venue de loin, de très loin. Pour l’essentiel, elle est le fruit de l’entêtement d’un homme qui a plusieurs fois brûlé ses vaisseaux, au cours de sa carrière politique. Rien, voici quelques temps, ne laissait présager sa victoire. Rares ont été les confiants. Celui que les paysans du Tabasco, les Indiens du Oaxaca, les universitaires de Coyoacán et les émigrés intérieurs appellent « Andrés Manuel » a en effet dû supporter, ces vingt dernières années, la médiocrité du cercle des politiciens, la duplicité des uns, la sottise des autres et la crapulerie de beaucoup. Un nuage de calomnies l’a accompagné jusqu’à la présidence. Mais aussi les piques de tout ce que le petit monde néolibéral compte de banderilles visant à épuiser les plus âpres volontés.

Ce fils de commerçants d’origine espagnole a d’abord dû claquer la porte de l’hégémonique Parti révolutionnaire institutionnel, ce PRI des ingénieurs positivistes et de la bourgeoisie des bandits qui a gouverné le pays sans interruption depuis la Révolution de 1910. Il a ensuite fondé avec quelques-uns un parti de la gauche alternative, testé à la mairie du district fédéral de Mexico des programmes inédits de sortie de la misère et de la réorganisation urbaine. Mais son parti s’est rapidement ensablé et a littéralement pourri sur pied. Avant le naufrage définitif, il a donc laissé dans leur mouise ses querelleux compagnons, accepté de retrouver une fois de plus la solitude et fait campagne village par village, sur le perron des cahutes, dans les bouibouis à tacos, dans les hangars de fermes. Perdre, recommencer et reperdre, à répétition.

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Mais c’est là que les agglutinés de l’autre jour sur le Zócalo l’ont rencontré face-à-face. C’est là qu’ils ont parlé avec lui de tout-à-l’égout et de corruption quotidienne, à coups de billets de 100 pesos, d’élus assassins ou de gabegies municipales. Contre les évidences du moment, il s’est affirmé soucieux des pauvres, sollicitude un peu kitsch dans cette époque de vedettes. On s’est beaucoup moqué de lui, chez les gens sûrs d’eux-mêmes. Mais dans les salles à manger du Mexique, on a enregistré son visage un peu oriental, sa mèche blanche, son verbe parfois cassant. Deux fois, trois fois, il a reconstitué autour de lui un petit campement politique, avec des lieutenants et des volontaires. Au hasard de ses virées, il a recruté ceux qui, sur son chemin, avaient le cœur le mieux accroché, un Indien lui citant Oscar Wilde, un étudiant prêt à toutes les nuits blanches, un prêtre révolutionnaire. AMLO a modelé son électorat les pieds dans la gadoue et la révolution au cœur, sans jamais masquer ses intentions : prendre le pouvoir et le changer de mains.

Menace pour l’économie, pour la démocratie, pour la paix du monde, suppôt clandestin des frères Castro, admirateur servile des chavistes, affidée immoral de Poutine, autocrate, gueulard, adultère : les explorateurs de poubelle et les tricoteuses d’hémicycle ne lui ont rien épargné.

Deux fois candidat à l’élection présidentielle, il a malgré tout dû accepter des défaites contraintes et des victoires bafouées, le culot des voleurs, les menaces de mort et les combines perverses, les gens qui pleurent et ceux qui veulent tout brûler. Il y a encore quelques années, il a fait des meetings dans les campagnes devant une trentaine de péones, pas plus. Deux fois, gagnant probable de l’élection présidentielle, il a dû ravaler son orgueil. Souvent en colère, parfois découragé. Mais toujours obstiné à parler des pauvres, des relégués, des impotents, malgré les soupirs des gommeux. Des amis l’ont quitté. D’autres n’étaient pas à la hauteur. Certains enfin, venant de la droite, ont convenu qu’il avait raison, sous les huées des âmes cristallines.

Les médias des milliardaires l’ont repeint de toutes les couleurs, surtout les plus effrayantes. Menace pour l’économie, pour la démocratie, pour la paix du monde, suppôt clandestin des frères Castro, admirateur servile des chavistes, affidée immoral de Poutine, autocrate, gueulard, adultère : les explorateurs de poubelle et les tricoteuses d’hémicycle ne lui ont rien épargné. Les plus parfumés se sont drapés dans leur cynisme, estimant qu’il était une chimère, un menteur, un grossier personnage. On lui a jeté du « populiste » au visage comme si c’était une salissure. Hier encore, la presse libérale américaine, la main sur le cœur et la Bible dans l’autre, l’a comparé à son exact contraire, l’histrion Donald Trump. Les revues économiques ont ricané et les revues politiques ont menti, comme c’est leur habitude.

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Jusqu’à sa victoire en juillet dernier, même les fines bouches de la gauche moraliste, la cohorte de ces « épileurs de chenille » qui agaçaient René Char, se sont pincés le nez. Andrés Manuel ? Un démagogue, un tyranneau, un bouboule vulgaire. On n’est jamais à court d’une infamie ou d’une bêtise, quand on se croit le juge-pénitent de la démocratie. Pendant ce temps, à droite, on a agité son portefeuille et sa plus glaçante image de banqueroute. Car le fait est qu’AMLO est un péril pour ceux qui estiment que tout va bien, ou à peu près. Mais il leur faut aujourd’hui accepter que les odeurs populaires viennent emboucaner leurs sofas.

Mais ce qui importe à ce stade, quelques jours après son investiture, il me semble que c’est de poser un regard lucide sur le moment mexicain et de suivre son exemple.

Qu’AMLO réussisse ou non à faire basculer le Mexique dans une nouvelle ère, l’avenir nous le dira. Mais son projet est, envers et contre tout, d’en finir avec la barbarie néo-libérale, ses mille petites horreurs, ses fausses évidences et ses hallebardiers arrogants. Cela au moins devrait nous faire reconnaître Mexico, une fois de plus, comme la capitale mondiale de l’espoir.

Alors bien sûr, les marais qu’il devra traverser sont nombreux et gluants. Le président des pauvres pourrait bien s’y embourber, lui qui répète, du coup, qu’il ne peut rien sans l’appui permanent, infernal, inlassable, des gens qui sont prêts à perdre une heure de leur temps pour aller voter, pour se grouper dans la rue, pour se quereller dans des assemblées de quartier. Au cours de son discours d’investiture devant le peuple, samedi dernier, il a d’ailleurs glissé : « Ne me laissez pas seul ! » A quoi la foule, d’un seul coup, sans chef, le poing levé, a répondu : « No esta solo ! No esta solo ! » Frisson chez les frileux. Car pour les tièdes et les chipoteurs, AMLO fait peur. Le grand nombre a renversé la table : voilà qui a de quoi bousculer quelques habitudes. Qu’il les ait vaincu à la loyale n’empêche donc pas ses adversaires de conspirer, à Mexico comme à Washington ou à Paris, sous prétexte que le monde leur appartient et que le président mexicain entend chaparder dans leurs tiroirs.

Bref, les six prochaines années vont être importantes pour ceux qui ne sont pas encore abattus par cette époque vertigineuse, où toutes les autorités traditionnelles décrochent, comme un avion perdant un à un ses instruments et ses leviers de commande. Mais ce qui importe à ce stade, quelques jours après l’investiture d’AMLO et alors que la société française craque partout, il me semble que c’est de poser un regard lucide sur le moment mexicain. Et de réfléchir à deux fois, la prochaine fois que nous irons voter.

Ces dernières années, le Mexique avait atteint un dangereux niveau de pourrissement avancé, avec un électorat àquoiboniste, des élites semi-délirantes et des raisonnements absurdes partout, pour tout, derrière tout.

Voici quelques années, au Mexique, on se bagarrait aussi contre une police brutale pour le prix de l’essence. Dans les assemblées et les administrations, une caste hautaine faisaient prétendument, là-bas aussi, le bien du peuple en arrangeant ses petits affaires. Selon les bouches publiques, il n’y avait pas d’alternative, sinon le règne des mafias et des milices, l’austérité des banquiers ou la ruine des doux rêveurs. Les corps étaient soumis par la force, comme chez nous, pour ne s’être pas rangés dans la file des résignés ou pour avoir rejoint la meute des malpolis. Les pauvres, là-bas aussi, étaient enjoints à « traverser la rue » pour ne plus être « rien ». Ces dernières années, le Mexique avait atteint un dangereux niveau de pourrissement avancé, avec des assassins omnipotents, un électorat àquoiboniste, des élites semi-délirantes et des raisonnements absurdes partout, pour tout, derrière tout.

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Mais AMLO, comme Salvador Allende en son temps, a fait le choix de continuer à donner à la confusion désespérée une réponse politique, et rien que politique. Il a fait le choix éclairé de penser que, en France comme en Amérique latine, hormis par le vote et la lutte sociale, il n’existe pas d’alternative raisonnable à l’organisation de la colère, sinon le bras-de-fer violent qui se termine fatalement en loi injuste et cruelle, celle de la jungle, où la gauche perd toujours. Exemple : le 11 septembre 1973. Il a fondé un mouvement, une large vague d’idées et d’envies, pas une bourse à destins qu’est un parti. Avec sa patience et son insatisfaction, il a noué une relation directe avec les invisibles. Il a offert aux exaspérés une feuille de route, sa tête dure et un bulletin de vote. Direction : une révolution démocratique, l’égalité sociale, l’orgueilleuse indépendance des faibles. Aux Américains, il dit désormais que le Mexique est leur égal. Aux autres, qu’il suit le chemin de la justice et qu’on le laisse en paix.

Simple suggestion par temps de tempête : les Français, ceux qui sont en état de bouillonnement insurrectionnel comme ceux qui observent depuis les trottoirs, devraient aujourd’hui, comme je l’ai fait samedi dernier, regarder attentivement vers le sud-ouest, au-delà des Caraïbes, vers le Mexique. Quelque chose s’est passé là-bas qui nous parle à l’oreille. Le pays dont le président zapothèque Benito Juárez a, dès 1858, séparé l’Eglise et l’Etat, le pays qui, sept ans avant octobre 1917, a connu la première révolution populaire du siècle, le pays qui a mené, dans les traces d’Emiliano Zapata, la première grande réforme agraire d’Amérique, est une fois de plus en avance sur l’Europe. Le peuple mexicain est devenu cette année un acteur politique de premier plan, pas seulement en investissant les rues et les slogans : il a surtout porté ses voix sur un homme et son équipe, un programme et ses projets, en leur donnant 53% dans une élection à un tour, malgré les hululements des trouillards, les simagrées des moralistes et les caquètements des perroquets. Imparable, même avec la fraude, même avec la peur, même avec les outils habituels de l’humiliation.

Que l’entreprise soit périlleuse et qu’elle mérite notre prudence, bien sûr, comme on voudra. Mais sans cela, sans ce pari, sans cette audace, les Mexicains, comme les Français aujourd’hui, en seraient encore à remâcher leur amertume. Et à se soumettre, les yeux baissés, sans désir, sans imaginaire, sans dignité. Le Mexique serait mort, asphyxié par son propre renoncement.

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Misère du plaidoyer

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L’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil ajoute une nouvelle tête à une phalange déjà bien alignée, en rang, le long de notre époque. Mais croire que cette troupe s’arrêtera de grossir parce que les électeurs auront pu distinguer le bien du mal est une immense sottise.

L’arrivée de bandes de brutes à la tête des grandes nations est aussi affolante que prévisible, parce que l’humanité ne sait que leur opposer une morale de chaisière. Or, c’est au nom du mépris pour cet aveu d’impuissance que leur triomphe est possible. La victoire des brutes est avant tout une défaite de ceux qui n’ont plus de mots pour ceux qui n’ont plus d’oreilles. On les attaque au nom du bien et du mal, alors ils choisissent délibérément l’hérésie.

Dans ce climat de douce démence, plaider ne sert à rien. On s’en étonne aujourd’hui, curieusement. Un hebdomadaire littéraire constate, attristé, que brandir un livre devant l’urne électorale n’a pas convaincu grand monde. Les unes de toutes les espèces de journaux ont été barrées par une série d’injonctions à se comporter, de gré ou de force, comme des cœurs chavirés ou des voisins outragés, sans résultat. On s’est drapé en vain dans le drapeau de la vertu, face au troupeau du vice. Sur les plateaux médiatiques et sur les interfaces digitales des milliardaires, on s’est alarmé de l’impuissance des appels urgents à la lumière, sans recruter personne. Tous, nous nous affligeons pour rien du retour dans notre domaine commun d’une bête mangeuse d’hommes, malgré nos cérémonies collectives et nos veillées aux chandelles. Comme si les sermons des curés avaient jamais fait reculer le mal.

Une chose semble avoir échappé aux plus sagaces. On n’arrête pas une guerre en se lamentant sur ses destructions, puisque tel est son but. On dirait bien que les peuples, pour le malheur de tous, choisissent la force en connaissance de cause. Ils veulent taper dur, les électeurs des brutes. Ils veulent ardemment de la contrainte, de l’ombre, des coups, du silence. Ils veulent l’établissement de l’ordre des phalanges, une parole, une seule tête baissée, des files d’expulsés et la violence pour les regards ailleurs. S’en attrister est inutile, que ce soit avant ou après leur victoire.

Aux gouvernements de bonimenteurs ont succédé des équipes de liquidateurs. La société entière a été livrée à la prédation, ouverte comme une ville déclarée telle par la fuite de ses défenseurs.

Pourtant, nous avions les moyens de le savoir d’avance. Réduite à n’être qu’un grand troupeau de survivants, la foule préfère mécaniquement la violence à la soumission. Nous aurions dû le comprendre, nous qui regardons tomber l’une après l’autre, depuis tant d’années, les dalles mal scellées de nos illusions d’après-guerre. Appeler les pierres à ne plus tomber d’un mur disjoint au nom de la morale est un sermon de fou. Mettre en garde contre la violence ceux qui brûlent d’en faire usage est perdu d’avance. Pour espérer inverser le cours du lent éboulement, il faut trouver autre chose à l’évidence.

Nous ferions bien, par exemple, de regarder nos mains affolées, qui ont laissé s’installer les démolisseurs. La promesse nous a été faite de préserver au moins la paix des rues et des maisons, et voici pourtant que tout s’effrite, les rues et les maisons. Aux gouvernements de bonimenteurs ont succédé des équipes de liquidateurs. La société entière a été livrée à la prédation, ouverte comme une ville déclarée telle par la fuite de ses défenseurs. Une boule de peur s’est lovée dans les ventres de ceux qui n’ont aucun autre pouvoir que celui de subir. Et c’est dans une grande boulimie de palmarès, de classements, de sondages, de budgets, de comparaisons, qu’un puritanisme nouveau fouille dans leurs placards, à la recherche de la navrante pauvreté de leurs soucis ou de la marque de leur infamie.

L’alternative malfaisante a été lentement fabriquée. Dans une grande bouillie télévisuelle, on a disqualifié la lenteur, le temps, l’oisiveté, les anciens, le songe, la révolution, les héros. Ceux qui haussent le ton ont été, sont et seront, autant que possible, placés en camisole, dans le coin des infâmes ou en prison. Tout ce qui porte le bonnet phrygien de l’histoire a été relégué aux carnavals, dans le même cortège que les soldats de plomb et les diables domestiques. Un grand peuple de peureux regarde avec dégoût les troubles humains. Les hommes à cheval font de sympathiques motifs de t-shirts, ou au mieux des pochettes de disque, quoique les moins photogéniques sont traités de tueurs. Nous avons été laissés seuls avec un présent sec, angoissés par nos maigres magots, gangrénés par la trouille du retour de grands-pères indignes. On nous a dit que ce désert commercial était moderne, raisonnable, où tout restait à faire, à l’américaine. Mais c’est un irrespirable Middle-West, en réalité.

Débarrassés du souci de la maison commune, nous ne nous occupons plus que du côtoiement de nos épaules.

La politique éliminée, confisquée, reléguée, ne reste que des algorithmes de centre commercial pour toute société et nos visages individuels, face à face, pour tout voisinage. Débarrassés du souci de la maison commune, nous ne nous sommes plus occupés que du côtoiement de nos épaules.

Dans la mêlée confuse et stupéfaite ont alors surgi les voix aigres des procureurs. L’ensemble du corps social a été envahi par une fièvre de procès. On exige désormais la transparence partout, soupçonnant tout le monde d’être l’ennemi intérieur. C’est pourquoi on barbouille de titres grossiers les résistances les plus sérieuses comme les fantaisies les plus stupides. La méchanceté est désormais portée en gloire. Les lois ne servent plus désormais qu’à régler nos comptes.

Tous les contre-pouvoirs ont failli. Les parlementaires sont devenus la risée des chefs d’Etat et de leur bruyante maisonnée. Des coalitions d’intérêts particuliers, de leur côté, opposent leurs signataires aux délégués des scrutins, sous le nom absurde de société civile. On fait des carrières politiques au sein des institutions judiciaires. Les ministères sont pleins d’employés de banque. Une presse infatuée et divagante n’a plus aucune prise, sinon pour les distraire, sur les esprits du public. Le prophète de révélation a remplacé la voix commune, le justicier qui fà’ l’Americano a chassé le témoin des barricades. Tout le monde est suspect, tout le monde est victime, tout le monde est bourreau. A quoi bon se salir en politique, quand on peut se blanchir dans la publicité.

C’est dans cet univers tissé de flou que les citoyens se sont désormais convaincus qu’arrive devant eux le précipice à toute vitesse, sans savoir exactement la couleur de son gouffre, exigeant que tous s’alignent derrière une dernière chance avant le grand saut.

Il n’y a plus aucun salut dans ce qui était supposé durer. Puisqu’on déteste collectivement l’Etat, le volatil, l’explosif et les pleurs sont les seuls prises qui restent pour résister aux vertiges. D’où la guerre sainte pour les uns, l’élection des brutes pour les autres et l’inutilité générale du vaste choeur des plaideurs, convaincu qu’une pétition peut-être stoppera les descentes de police.

L’espoir éteint, l’ennemi sur le palier, toute grande lueur d’amour étouffée sous les ricanements, ne demeure plus que l’indigence, la terreur et la rage. C’est dans cet univers tissé de flou que les citoyens se sont désormais convaincus qu’arrive devant eux le précipice à toute vitesse, sans savoir exactement la couleur de son gouffre, exigeant que tous s’alignent derrière une dernière chance avant le grand saut. Alors, puisqu’on leur donne le choix pour une fois, les électeurs étourdis prennent leurs décisions seuls, dans le secret parfois fantasmagorique de leur conscience. Ainsi, une fois les explorateurs d’alternatives disqualifiés ou mis en cabane, les brutes les plus riches et les plus farfelues parviennent-elles au pouvoir, puisque la grande foule n’a qu’un charabia de pancartes à leur opposer.

Nous les Français, on croirait qu’on nous a plongé dans un long rêve dont il était convenu, dès la première seconde, que nous ne sortions jamais. Nous serions condamnés à perpétuité au doux ennui des domestiques ou à la violence obscène des phalangistes. C’est en brisant ce théorème affreux qu’il faut soulever les cœurs, pas avec la fumée irritante de stériles plaidoyers.

Eloge de Sophia Chikirou

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Passons avec pitié sur les horreurs misogynes qui ont été dites sur Sophia Chikirou ces derniers temps. Les cochonneries ne souillent que les cochons. Passons aussi avec amusement sur les numéros de cabarets-vaudeville que sont devenues beaucoup d’exploits de nos arènes médiatiques. Je suis désormais certain que les frères Jacques auraient fait de bien piètres comptables et le Mime Marceau, un fin limier désopilant. Aujourd’hui, je veux simplement parler d’une amie.

Je veux bien croire qu’il y a quelque chose de l’esprit retors des boudeurs, de la joie du chenapan ou du chapardeur, sans doute même un peu de dandysme, dans le plaisir que je semble manifestement prendre à défendre ceux que l’on déteste unanimement. Mais enfin, je plaide l’innocence. Je ne parviens pas à haïr tout à fait les monstres de mon époque, je m’amuse depuis toujours des postures des flics en civil et je n’ai que du dédain amusé pour les tricoteuses bien en cour. Manque de chance pour moi, je suis démodé.

Je ne demande pas pardon de voir le monde ainsi, car je ne force pas ma nature. C’est comme ça, j’imagine : j’aime tordre le bâton dans l’autre sens pour le remettre droit, comme disait l’autre, je prends toujours avec curiosité le contrepied des évidences du moment, j’hume plus volontiers contre le vent. « A force de vivre avec son temps, on meurt avec son époque », m’a prévenu Stendhal. Mon obstination à défendre les condamnés du pilori doit être ma petite forme d’effort dérisoire vers l’immortalité, alors.

Dans une époque de vedettes considérables comme la nôtre, là sont souvent les vrais héros. Ceux qui se taisent et qui endurent, sans sauter à la gorge des gommeux qui les maltraitent. Ceux qui ouvrent leur grande bouche quand la gendarmerie emplumée du roi Ubu vient chatouiller leur honneur.

Je regarde par exemple l’actualité le dos tourné à l’immédiat, à reculons, observant les traces dans l’histoire de l’humanité plutôt que les éclaboussures d’écume du journal de vingt-heures. Les premiers de cordée ne m’intéressent pas, je préfère ceux qui traînent les pieds ou que les petits chefs forcent à marcher derrière. C’est pourquoi d’ailleurs je considère toujours avec intérêt les humiliés, les détestés, les oubliés, les attaqués, quitte à m’en détourner s’ils s’avèrent être des fadas. Dans la rue, j’aime les démodés, les papys endimanchés, les caissières taiseuses, les mémés en galère, les enfants un peu idiots. Dans le travail, j’aime les énervés, les consternés, les fugitifs, les déchireurs de chemise, les agaçants, les chanteurs de refrains. Ils m’intéressent : dans une époque de vedettes considérables comme la nôtre, là sont souvent les vrais héros. Ceux qui se taisent et qui endurent, sans sauter à la gorge des gommeux qui les maltraitent. Ceux qui ouvrent leur grande bouche quand la gendarmerie emplumée du roi Ubu vient chatouiller leur honneur.

Qu’on me pardonne ces faiblesses et cet anachronisme permanent. Mais vraiment, je n’ai pas le cœur à participer aux curées, ni à la chasse ni à Paris. Hier, je m’effarais pour défendre Jean-Luc Mélenchon, un homme que pourtant je ne connais pas, m’exposant au grand péril qu’on me fasse les gros yeux. Et aujourd’hui, désolé, je reste dans la bande (horreur, entends-je dans la foule, cet homme est enrôlé !). Car cette fois, c’est au tour de Sophia Chikirou d’être couverte par une bruine d’immondices et il se trouve que je la connais. Circonstance aggravante, pour mes pires travers : elle est innocente des combines dont on l’accuse. Je ne peux donc pas laisser passer une trop belle occasion de mettre mon grain de sel.

Sans doute, ce léger frisson que je ressens avant de me lancer est-il encore le signe de ce plaisir d’esthète à être certainement, bientôt, à mon tour, détesté. Mais après tout, je me dis que la détestation de nos jours est comme une maladie honteuse. On n’imagine pas une célébrité du moment venir sur un plateau de télévision et avouer : « Je déteste untel, donc je vais me le faire ! » Personne n’ose l’avouer, on préfère déguiser sa détestation sous d’autres atours, plus présentables en open space. Je serai donc bon pour avoir refilé une forme de chtouille post-moderne à des fâcheux, pardon d’avance à eux. Pour ma part, je vais simplement dire toute la vérité dans toute son idiotie, littéralement. Voici mon témoignage à la barre. Greffier, dictionnaire en position !

Voilà quand même une femme qui subit, attachée à son silence public et à son dédain privé, le fumet aigre et dense d’un feu de barrage allumé face à elle depuis des mois. Mais qui ne calomnie personne.

J’ai rencontré Sophia pour la première fois de ma vie l’hiver dernier. Ce jour-là, je serre la main d’une minuscule silhouette frileuse enveloppée dans un grand manteau. Une voix ample, des gestes souples et vifs, le poids d’une certaine timidité s’installe sur une chaise de café, face à moi. Elle montre un sourire de minette et un caractère d’officier. Posé sur un coin de table, son téléphone portable s’éveille sans arrêt de trop brefs sommeils, mais elle n’a pour lui que de fugitifs coups d’œil. Une heure de conversation multicolore, de clôtures rapides de sujets une fois ceux-ci épuisés, d’arbitrages bien charpentés. Et parfois, tandis que je parle, elle se laisse flotter dans de longs silences, bouche fermée sur un heureux retrait d’acquiescement. On se serre la main. Affaire conclue, j’ai confiance. A l’époque, nous n’étions pas amis. A l’instant, je devenais son employé. Et d’ordinaire, ils pourront d’ailleurs en témoigner, je ne suis pas le copain de mes patrons.

Depuis, nos relations ont changé : nos parcours professionnels se sont séparés. Et quand nous nous voyons, c’est la même ritournelle, les mêmes conversations créatrices, les mêmes points d’accord, les mêmes différences amusées. Nous nous donnons des nouvelles de nos vies, de nos familles, de nos amis, de nos amusements, de nos trouvailles, de nos urgences. Elle est devenue mon amie. Du moins, c’est ce que je crois.

Mais que les choses soient claires : ceci n’est pas une quelconque pièce à verser à quelque instruction que ce soit. Les pratiques des supplétifs de la maison Poulaga ne sont pas conformes à l’idée que je me fais de la noblesse. J’avoue publiquement avoir de l’admiration pour cette combattante, voilà tout. Et il y a de l’épate dans ma sympathie, du désarmement, de l’incrédulité même. Pensez donc : voilà quand même une femme qui subit, attachée à son silence public et à son dédain privé, le fumet aigre et dense d’un feu de barrage allumé face à elle depuis des mois, mais qui n’agresse personne. Une petite armée venimeuse s’est mise en ordre, éparse, urticante, à gauche et à droite, mais malgré tout, Sophia se tient debout, toujours un peu amusée par son propre sort malgré les marques évidentes de la fatigue et des blessures, mais soucieuse, surtout, des avanies subies par les siens.

Elle répète : « Je ne serais pas une victime, jamais. » Pas mal, petite fille de Louise Michel, femme-piment.

Elle me fait donc réfléchir, depuis des semaines et des semaines, cette femme. Le moins que l’on puisse dire, c’est que, si elle s’est engagée en politique pour la fortune ou la gloire, son coup est raté. Je l’entends d’ici rire de cette idée. Sans plus d’économies, brûlées dans le bucher qu’on a allumé pour elle, endettée et accusée d’être vénale, la voici publiquement dégradée de toute bonne volonté, de toute douceur, de toute candeur, de toute bonne foi, par une courtisanerie qui, d’ailleurs, tient la suspicion, l’insinuation et la réquisition pour des vertus cardinales. Mais elle ne flanche pas. Figurine bien pratique de petite sorcière dans le théâtre puéril de l’actualité, Sophia se fiche de tout, sauf de la victoire de ses compagnons de combat. On la nimbe de mystère si elle ne cherche pas la lumière et on l’éclabousse de mépris si elle monte à l’avant-scène, mais elle répète : « Je ne serai pas une victime, jamais. » Pas mal, petite-fille de Louise Michel, femme-piment.

On peut ne pas savoir apprécier son culot, son côté fier-à-bras, sa jubilation ironique de sergent-chef, ses poses un peu espagnoles, les gestes tranchants de son allure fluette et ses éclats de Jacobine. Moi, j’avoue avoir pour tout cela beaucoup de sympathie, de l’estime, l’envie de poursuivre mon parcours dans ses parages, soucieux de préserver et de m’inquiéter à la fois pour ses secrets.

Je vais dire pourquoi. Je ne suis pas un militant politique. Je n’ai pas d’ambition sociale. Je n’ai pas envie d’être un journaliste respecté, craint ou rentable. J’écris pour dire ce que je trouve sur mon chemin, dans les formes que je pense les meilleures pour mon récit. Ma maison n’est, volontairement, guère peuplée. Or, chez moi, on ne méprise pas facilement une femme qui a jeté sa vie d’adulte dans le combat pour l’idée, peut-être fumeuse, qu’elle se fait de la dignité des faibles. Chez moi, on ne calomnie pas facilement une solitaire dont l’un des moteurs intimes est, faute d’autres significations existentielles sérieuses trouvées sur sa route, le combat révolutionnaire et la loyauté à quelques-uns. Chez moi, on ne ricane pas facilement d’une tête de mule descendue d’un appartement d’ouvrier venu d’Algérie, riveté à la Haute-Savoie comme à la chaîne de l’usine Peugeot toute proche, pour entrer dans la bagarre républicaine. Chez moi, on ne rembarre pas facilement une bagarreuse de barricade, épique, habile, maline, parfois fantaisiste et grandiloquente, boulimique de travail et d’action, ne supportant définitivement, radicalement, redoutablement, ni la paresse ni l’enfumage, ni les amateurs ni les postures, ni la méchanceté ni la trahison, ni l’imposture ni la prétention. Les salopards, les patapoufs et les cornichons incarnant fièrement ces tares forment d’ailleurs la cohorte de ceux qui la salissent aujourd’hui.

Non, chez moi, on ne fait pas un sort facile à des personnalités pareilles. On les tient pour les aspérités rassurantes, les angles clairs, les chandelles allumées dans la grisaille d’un monde où, par la sale magie de l’habitude, la violence de l’oppression est devenue douce à vivre.

De la solitude du désigné volontaire

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Lorsque, comme moi, on n’a pas le privilège d’observer la scène politique française avec la détestation de la personne de Jean-Luc Mélenchon au cœur, il est toujours vertigineux, voire même un rien burlesque, de se retrouver un peu seul, groggy, le lendemain d’un événement le concernant. Il y a en effet quelque chose du désigné volontaire, resté debout et les bras ballants au milieu de la cour de la caserne, quand tous les autres sont retournés à leurs vacations ordinaires. S’agissant du spectacle inédit proposé par un procureur, hier matin, j’en reste littéralement comme deux ronds de flanc.

Faisons une généralité, histoire de ne pas chipoter des heures sur les détails. Un jour, admettons que quelque chose advienne au chef de l’opposition de gauche, quelque chose qui obtienne les honneurs du show-business médiatique. Aussitôt, comme tout le monde, de loin, je m’en fais une idée simple, au moins élémentaire, qui me semble partageable, sans dommage pour qui préfère d’autres voies politiques. Je me réfère à la loi, à l’histoire, aux argumentaires des protagonistes. Comme tout le monde, ou du moins le crois-je, j’examine les faits dans leur ordre naturel. Je fais la part de mes opinions, sans les renier. N’étant pas doué de pouvoirs inédits et ne faisant qu’un effort mesuré, je me dis toujours que, sauf les fadas et les nazis, mes contemporains partageront, à quelques variations près, cet agencement intellectuel primitif. Ce sera peu ou prou le cercle de feu autour duquel se retrouveront, demain, tous les chefs à plume pour la danse de la lumière.

Mais le lendemain, dans ce qui devrait être la grande manifestation de sang-froid et d’examen raisonnable de l’actualité, je tombe des nues. A la télévision, dans les journaux, à la radio, sur Internet, je regarde, je lis et j’écoute une longue farandole de fantaisistes, archipel de découvreurs de pépites en chocolat, essaimés au quatre coins de la presse, chacun brandissant son argument imparable pour, non pas éclairer l’événement de la veille, mais détester un peu plus la personne Mélenchon, le froncé, le grondant, l’exagéré — disons-le, le futur despote. Les hallebardiers de la démocratie gardent l’œil ouvert, et le bon.

Mon petit pécule, mes trois sous d’analyse, mes petits croquis de compte-rendu semblent, par comparaison, totalement à côté de la plaque, absolument étrangers au petit monde qui s’anime le jour d’après aux yeux de tous. J’ai manifestement vu quelque chose qui n’inquiète pas grand monde. J’ai la sensation d’être revenu d’un périple dans la nuit après avoir trouvé un objet manufacturé d’origine extraterrestre et pris un selfie avec son fabricant venu des confins de l’espace, et qu’au retour tout le monde hausse les épaules en me disant : « Ben oui, quoi, c’est Ted. »

Ce matin, rebelote. J’ai déjà eu l’occasion de le dire : le climat du journalisme, en France de nos jours, est une discrète déconfiture philosophique. J’ajoute qu’en vingt-cinq ans de carrière dans le journalisme, j’ai constaté qu’aucun homme politique n’était aussi personnellement détesté que Jean-Luc Mélenchon dans les rédactions. C’en est parfois comique. C’est ainsi que la journée de perquisitions, motivées par des instructions pour le moins gazeuses, qu’ont subi les dirigeants de La France insoumise et du Parti de gauche, ainsi que quelques collaborateurs parlementaires, me laisse encore une fois bien seul dans mon petit milieu. De corvée de patates, le jour de la permission.

Bref, à force de ne rien trouver à irrémédiablement détester chez cet homme, je me sens, pour le dire avec clarté, véritablement couillon.

Parfois, une rareté : un éditorialiste ménage la chèvre et le choux. Oui, au fond, Mélenchon avait raison, mais tout de même c’est un enragé. Il a la force du raisonnement mais de vilaines manières. Un autre rappelle opportunément des événements corrélatifs, récemment apparus dans la presse, mais vite disparus au profit de la reprise du dialogue dans la famille de Johnny. Il y a, dans la farandole, des galopins qui ont le rythme dans la peau. Mais pour l’essentiel, non : tous, et surtout parmi ceux qui se réclament de la « gauche modérée » (la gauche morale, atlantiste et The Kooples), ont encore une fois trouvé une bonne raison de détester Mélenchon. Et pour moi, encore un coup dans l’eau. Bref, à force de ne rien trouver à irrémédiablement détester chez cet homme, je me sens, pour le dire avec clarté, véritablement couillon.

Tant pis. J’oublie l’idée glaçante que la police a désormais entre ses mains, pour sa jouissance légitime, l’intégralité des correspondances privées, écrites, informatiques et téléphoniques, du chef de l’opposition de gauche, président du groupe parlementaire le plus batailleur de cette législature. Je minimise la certitude que les services d’investigation de l’Etat disposent à loisir des données personnelles, des notes, des fichiers de travail, des bases de données, du parti dont il est membre, du mouvement qui l’a accompagné lors de l’élection présidentielle, des courriers professionnels et personnels, ainsi que des disques durs et de la copie intégrale de leur téléphone, de ses collaborateurs et de ses anciens assistants. J’omets volontairement l’idée que cet acte de justice aurait pu, en république, être fait avec des égards pour le caractère périlleux de ces intrusions. Je me moque des éventuelles entorses à la loi que ses représentants armés ont éventuellement pu commettre dans leur noble exercice matinal. Je remballe mon idée que l’acte solitaire d’un procureur soit pour le moins parfumé d’arrière-pensées serviles. Je remets à plus tard ma crainte de voir un régime dont les appuis décrochent partout, dirigé seul par un jeune homme dont j’ai eu l’occasion de dire jadis la fragilité, chercher avec jubilation la meilleure combine pour disqualifier son principal adversaire politique, puis se retrouver une fois de plus seul, intouchable, face à son adversaire d’extrême-droite. J’anesthésie ma consternation de voir tous ceux qui détestent la personnalité imaginaire de Jean-Luc Mélenchon, laborieusement inventée au fil des années dans un fumet de ressentiment, de semi-délires et de mensonges par le Tout-Paris des moralistes, trouver dans cette détestation personnelle un appui pour leurs raisonnements et appeler cela un argument politique.

Ah non, ce n’étaient pas les bonnes questions, manifestement. Il fallait se demander si Jean-Luc Mélenchon avait le droit ou non de filmer sa propre perquisition, si l’intégrité physique des parlementaires était oui ou non garantie par la loi, si sa colère était ou non le signe d’une mentalité maniaque, si sa dénonciation de l’instrumentalisation politicienne de l’appareil d’Etat était dangereuse ou non pour notre précieux mode opératoire démocratique… Questions qui, pour moi, sont vraiment secondaires, voire tertiaires, voire enfin « diversement stupides« , comme maître Debussy qualifiait les morceaux d’opérette alignés par l’orchestre du Casino de Houlgate. C’est entendu, je dois être idiot. Ou pire : avoir des convictions, quelle horreur.

Un pour tous

Clés

Le conflit qui saccage actuellement ma vie quotidienne, et celle de gens qui me sont chers, me donne, en marge, l’occasion de dire deux ou trois choses un peu académiques, mais qui me semblent remettre le bâton droit en le tordant dans l’autre sens, comme le disait notre bon maître Lénine. Je passe pudiquement sur les accusations de racisme, d’arrogance coloniale et de virilisme dont on m’a gratifié, avec mes amis. Les saletés ne salissent que les bouches qui les prononcent. Ma vie entière témoigne pour moi.

Je veux parler d’un propos minoritaire, présent dans le communiqué que nous, plusieurs journalistes du Média et moi-même, avons publié hier, après d’interminables et pénibles semaines d’humiliation silencieuse. Ce propos concerne la revendication par certains de l’identité de « racisé », qui fait fureur ces derniers temps dans les centres urbains éduqués, en gros.

Cette façon de regarder l’humanité est littéralement odieuse, puisqu’elle englue chacun dans une identité qui le dépasse.

J’écris vite, je vais être bref. La dénonciation de ce terme n’est absolument pas, comme on feint de nous le faire dire, une négation du cancer du racisme dans la société ou une minimisation de la douleur de ceux qui en souffrent. Au contraire. Cette dénonciation est, pour nous, une mise en garde grave, sérieuse, inquiète contre l’enfermement des esprits dans l’idée que les citoyens sont radicalement séparés, et identifiés, par leur prétendue appartenance à un genre particulier de l’humanité, la couleur de leur peau, leur ascendance singulière ou autre chose encore. Or, cette manière de voir masque le fond du grave problème des discriminations ignobles, de l’inégalité vécue, des chaînes de l’oppression mentale : le système d’exploitation des classes, pour le dire clairement.

D’abord et avant tout, cette façon de regarder l’humanité est littéralement odieuse, puisqu’elle englue chacun dans une identité qui le dépasse. Que ce soit par choix ou par soumission, elle le range d’office dans une catégorie qui le précède, dans une communauté dont il est nécessairement solidaire puisque, disons-le, il lui appartient. Que ce soit pour son malheur ou sa fierté, ou les deux, d’ailleurs. Que ce soit par effet de miroir parce que le racisme des autres les rencogne dans une catégorie fermée, également. Cela ne change rien au fondement erroné de ce regard sur l’humanité. Car ce regard attribue à l’individu, par soumission ou par réaction, une essence précédant son existence, comme on dit, c’est à dire une définition fondamentale, centrale, antérieure à sa personnalité. Et que l’on ne vienne pas dire que c’est la brutalité des uns qui justifie le divorce des autres. Nul n’est jamais condamné à la bêtise d’autrui.

Ainsi, l’humanité serait séparée par l’impossible communication entre les différences, les blessures antagonistes de l’histoire et de la lignée, les fractures ouvertes entre les siens et les autres. Or c’est cela exactement qui est, à l’extrême-droite, la base du raisonnement nihiliste et racialiste, considérant qu’il existe une hiérarchie naturelle indépassable entre les prétendues « races », et que la société doit être gouvernée par ce principe.

D’autres, plus talentueux et mieux informés que moi, ont mené cette polémique en détail. Je n’y reviens pas pour l’instant.

La nation américaine n’est, en effet, pas basée sur un pacte politique émancipateur et égalitaire, comme la nation française née dans le génial fracas de 1789.

Ce que je veux dire surtout, c’est que, en réalité, ce débat nous vient d’Amérique, comme trop souvent. Non seulement il abonde sur Netflix et les chaînes de télévision américaines, envahissant par effet d’omniprésence nos cervelles et nos apéros — le soft power yankee étant au moins aussi puissant et toxique que le russe. Mais il fonde littéralement la société des Etats-Unis.

La nation américaine n’est, en effet, pas basée sur un pacte politique émancipateur et égalitaire, comme la nation française née dans le génial fracas de 1789. Nos constituants, qui ont enrôlé le vénézuélien Francisco Miranda dans leur armée et donné la nationalité française à tous les combattants de la liberté qui se joignaient à leurs soldats en guenilles, avaient lu sérieusement Jean-Jacques Rousseau. Si tout votre être accepte, pensaient-ils, de vivre et de faire vivre la liberté, l’égalité, la fraternité, vous entrez dans la nation.

Dans les Etats-Unis embryonnaires du 18ème siècle, ce n’était pas l’idée dominante. La fondation de la colonie par les puritains dissidents du Mayflower, puis la rédaction de la Constitution par le petit club de Philadelphie, avait un autre axe central : celui d’un « contrat », d’une entente commune négociée, d’un compromis collectif, entre colonies distinctes et singulières. Ce n’est pas pour rien qu’aujourd’hui, cette société où tout se négocie individuellement, des accords avec son employeur aux combines fiscales, compte autant d’avocats ! Du coup, aux Etats-Unis, la société est divisée en Etats, en comtés, en districts, et le plus souvent en paroisses : chacun, autour de son pasteur ou de son comité de quartier, de son town hall meeting ou de son émission préférée, dispose de son propre petit gouvernement, où l’on vote, où l’on témoigne seul face aux autres, comme au Temple ou aux Alcooliques anonymes. Les familles ont souvent des règlements intérieurs pour tout, pour parler, pour résoudre les crises, pour manger. On élit les shérifs et les procureurs quartier par quartier. Une fois constitué en « quiet little community », on fait ensuite valoir ses droits et ses exigences à l’échelon supérieur de la nation, dans le but précisément de faire vivre ce « contrat » fédéral et démocratique, où le coin de la rue peut commander à la Maison Blanche. Contrat que, comme l’a bien montré Régis Debray, une « religion biblico-patriotique » tient ensemble, via une sacro-sainte Constitution des pères fondateurs qui est absolument intouchable.

La société devient l’addition des compromis, des contrats passés entre communautés autonomes.

C’est cela, le « communautarisme » à l’américaine. La société devient l’addition des compromis, des contrats passés entre communautés autonomes. L’inversion de la hiérarchie des normes par rapport à notre côté de l’océan.

Car la République, non. La République à la française, avec toutes ses ombres, pose l’affirmation d’un principe supérieur : l’intérêt général de la société. Cet intérêt général de la nation repose sur un horizon politique et philosophique, inscrit aux frontons de ses bâtiments : liberté, égalité, fraternité. Ce qui suppose, pour les républicains, de se considérer d’abord et avant tout comme citoyen, de faire le pacte tacite avec tous de ne pas favoriser dans l’action collective son intérêt personnel, mais de mettre son génie au service de la construction, avec les autres, de ce qui est bon pour tous. Il est évident qu’il est donc difficile, sans doute pas impossible mais difficile, de faire une place à la dernière mode venue de Californie avec les wakeboards et les Chief Happiness Officers : la soit-disant « société civile », qui n’est finalement, trop souvent, qu’une coalition d’intérêts privés sectaires, où la blessure victimaire est la monnaie d’échange, si possible par écrans interposés. C’est élémentaire (et sans doute rapide, bien sûr), mais la nuance me semble d’une importance majeure.

Et puis, et puis… Disons-le, cette manie de tout mettre en chiffres, en tableaux, en catégories, en groupements, en communautés, en genres, en cinquante nuances du même, est aussi une manie très américaine, très capitaliste, tout à fait à la mode à l’époque des rois-DRH, de voir et de manager le monde comme une entreprise ! Ici, tout est économie, donc tout est chiffres, tout est palmarès, classements, comparaisons, compétitions, concurrence libre et non faussée. Badges, numéros, big data. Je suis ici, tu es là-bas. Equipe rouge, équipe jaune. Trois, quatre ou cinq étoiles pour votre AirBnB ? Ainsi, la volonté de classer les citoyens, à mes yeux, provient aussi de ce changement de regard-là, qui est récent, et qui a remplacé la vieille manie européenne de faire de la politique, et pas de la comptabilité. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que tous nos présidents de la République depuis Jacques Chirac sont entourés d’inspecteurs des finances, et non plus de Normaliens ou, au moins, d’esprits littéraires. Le petit nouveau, un jeune banquier d’affaires, a même deux iPhones sur son bureau, pas Les Essais de Montaigne comme le dernier vieux monsieur avec qui est morte, en silence, la Vème République.

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L’Etat en téléfilm

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L’affaire Benalla, comme on dit, est une excellente occasion de rire. Comme on rit amèrement avec son oncle et sa tante de passage à Paris, dans un théâtre de boulevard où l’on fait des blagues anachroniques sur les hommes politiques en vogue sur le moment.

Pour les graphomanes comme moi, les manieurs de clavier, l’affaire d’Etat qui occupe la France ces jours-ci est une puissante vitamine. Comment voulez-vous résister à une telle urgence ? Il y a tant à dire. La triste arrogance du petit monsieur qui nous commande, le destin pathétique de son chien de garde, les mensonges grossiers des marquis et leur impunité, l’exaspération silencieuse des soldats, l’incompréhension solitaire des parlementaires, les détails sordides, les courtisans noirs de fureur, les sans-culottes bouillonnant dans leur 2-pièces : nous sommes en plein Balzac. Emmanuel Macron se voulait Bonaparte, le voici Lucien de Rubempré.

Inutile ici de faire la liste des méfaits. Toute la presse en est pleine. De ce consternant scandale, je voudrais toutefois souligner, au minimum, le caractère profondément médiocre, embarrassant et anecdotique, bas du front et au ras des pâquerettes.

Les portes ont claqué et le mari adultère, encore essoufflé de son festival avec une gourgandine, bredouille d’énormes salades.

Car il y a, dans ce nouvel épisode navrant de l’ère des managers, tout le pathétique d’une époque factice, ou en tout cas de son esprit de sérieux sans grandeur. Ce qui fait scandale est minable, ce qui outrage est mesquin, les acteurs au centre de la scène sont de piètres dissimulateurs, bafouillant des jeux de mots pour se défendre. Comme dans un Feydeau, à l’entrée de l’épouse suspicieuse, les portes ont claqué et le mari adultère, encore essoufflé de son festival avec une gourgandine, bredouille d’énormes salades. Tout, chaque jour, dans cette histoire, déborde de poses et de panoplies, de chiqués et de mots d’esprit inopportuns.

Que c’est kitsch ! Sans doute l’affaire en question est-elle le fruit mûr, tombé prématurément de la branche dans un bruit de pet, de ce temps de vin ginguet, aigrelet et mal formé, où règnent des animateurs de bal se faisant appeler Johnny, où nos sergents sont des cadres jargonnant leur charabia face à des manutentionnaires goguenards, en essayant d’adopter leur accent populaire, où d’astucieuses parades juridiques sont l’ultime recours d’avocats d’affaires rencognés.

Les affaires de l’Etat sont hissées au niveau d’un téléfilm. C’est la vie moderne, quoi.

Les rois du moment, ou plutôt les bateleurs de nos estrades, sont donc parfaitement adaptés pour ces pitreries. Ils sont un type d’hommes volontairement vantards et parfumés, n’ayant comme seuls bouclier que les procédés rhétoriques d’étudiants en droit et l’appel aux bourgeois. Leurs déclarations sont falotes comme une confession télévisée, mais ils sont moralisateurs et sophistes — le prototype des rigolos sympas qui font les délices des cœurs ennuyés et des programmes télé. Le président de la République se veut le grand prêtre inflexible et obscur d’un clan de vainqueurs, alors qu’il n’est que le Chief Happiness Officer d’une franchise de gérants imbéciles, façon confrérie des cigares du pharaon. Les affaires de l’Etat sont hissées au niveau d’un téléfilm. C’est la vie moderne, quoi.

Nous avons, collectivement, voulu en finir avec l’Histoire et avec les « grands hommes » : eh bien voilà. On fait peur aux Français en les mettant en garde contre les tribuns et même, l’autre jour à l’Assemblée nationale, contre la vertu ? Alors à défaut de Jaurès, nous avons Monsieur Boulier. Mais les bons gestionnaires se révèlent être de dangereux imposteurs. Ils ne savaient pas faire — ils ne lâcheront rien. L’humiliation serait trop grande, imaginez un peu. Les voici dans une situation épouvantable et, nous, nous cherchons le bon moment et les bons mots pour la rupture.