
Il existe un mot en anglais dont je ne parviens pas à trouver l’équivalent en français : speechless. Sans voix, mutique par force, réduit au silence, privé de paroles, ou plutôt réduit à avoir sa capacité de parler confisquée. C’est l’état de beaucoup d’entre nous, en France, désormais. Nous sommes speechless devant l’empire obèse de la bêtise.
Speechless devant l’accueil si hospitalier, si bienveillant, si déférent, des dernières recrues de la Hitlerjugend à notre table. Speechless devant l’arrogance des menteurs hargneux qui nous tiennent lieu de célébrités médiatiques et politiques. Speechless devant l’amabilité pour les nouveaux nazis, les fascistes gominés, les sadiques souriants, les langues de vipère, les défaiseurs de société. Speechless devant la campagne (Frédéric Lordon, une fois de plus, a raison : c’est un mouvement collectif simultané, coordonné, partageant un objectif unique et commun ; une campagne, au sens militaire) contre l’une des dernières forces de gauche encore en vie en Europe — la France insoumise et particulièrement son fondateur, Jean-Luc Mélenchon.
Speechless, aussi, devant les manœuvres à la fois politiciennes et bureaucratiques du gouvernement prétendument centriste, c’est-à-dire de la droite sans principes, à la fois pour la repousser dans les marges infamantes de la vie publique, prélude possible à sa dissolution (on dissout à tour de bras, chez Macron-Braun-Pivet-Darmanin-Retailleau, au moins autant que dans les Sopranos), et y ramener à l’inverse, avec toutes sortes d’égards de rombière accueillant le fiancé bien né de sa fifille chérie, les histrions parfumés de l’extrême-droite, avec ses bouledogues, ses bigots, ses Lacombe Lucien, ses gangsters, ses bailleurs de fonds étrangers et ses avocats d’affaires hallucinés.
Speechless devant la crétinerie d’une presse quasiment unanime pour jouer cette comédie écœurante, la perpétuer, l’enrichir. Speechless devant les outrances, les injures, les mensonges, l’ignorance, l’inculture, l’injustice des accusations, la vulgarité des attaques, la mesquinerie des persiflages, la grossièreté du vocabulaire, si abondamment documentée, si anciennement prouvée, admise, théorisée, irréfutable. Et speechless, immédiatement après, par les raisons qu’on nous donne pour nous exclure (nous qui ne nous sentons pas concernés par ce comportement de roquet et nous en moquons publiquement), de la bonne société des fréquentables : nous serions outranciers, injurieux, mesquins, persifleurs, grossiers — nous !
Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors l’Après aux cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches.
Speechless devant l’odieux débinage de ceux que l’on pensait raisonnables, qui disaient partager, au moins, notre façon de voir la vie — là, au moins, ils verraient qu’il est aussi question d’eux, pensions-nous. Mais non : Corbière-Garrido, Autain, Ruffin, les écolos, la droite du PCF, tous reculent de deux ou trois pas pour ne pas prendre les coups des cogneurs, ne comprenant pas, mais alors pas du tout, qu’ils ne sont provisoirement épargnés que pour économiser les efforts de ceux qui tapent. Quant aux pontes du PS, ils ont embouché les clarinettes, les tambours et les clairons de la fanfare militaire qui accompagne la bastonnade, parce qu’ils croient ainsi obtenir un meilleur rata à la popote, une chaise à la table des maîtres, d’où ils ont pourtant été chassés.
Speechless devant les combines pour installer des salauds au pouvoir, aux chefferies de la police et de la préfecture, à la tête des médias et des maisons d’édition, au Conseil des ministres, à la place de nos patrons. Speechless devant la laideur des propos visant à salir nos frères et nos sœurs, la plupart du temps musulmans, ou « Arabes », ou « Noirs » ou Ceci, ou Cela. Speechless devant l’extermination des Palestiniens. Speechless devant la rage haineuse et meurtrière du gouvernement israélien et de ses amis. Speechless devant le nombre de nos adversaires, leur surgissement, leur dévoilement.
Speechless devant leur impunité. Speechless devant leur haine pour nous, speechless devant leur unité dans le déshonneur, tous sur la même ligne, maniant les mêmes « éléments de langage », de la droite du PCF et des ténors de « l’Après » aux skins cagoulés à gants coqués, en passant par les managers en tennis blanches. Speechless devant les clowns d’un cirque pas drôle marchant sur les mains et nous accusant, nous, d’être à l’envers.
Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.
Sans voix, speechless, donc. Et c’est tout le problème.
Mais ce n’est pas que nous sommes sans voix parce que nous n’avons rien à répondre. Nous sommes sans voix parce que nulle part nous n’avons d’endroit où la poser.
La sphère médiatique est entièrement, intégralement corrompue, à des degrés divers, mais globalement répandue partout — par une mentalité de faux-culs, par l’incapacité intellectuelle de beaucoup de commentateurs à comprendre la vie politique, les débats intellectuels, les enjeux du moment, par les oligarques et leurs larbins, par la prétention stupide et obsidionale de la corporation des journalistes (que j’ai décidément quittée sans regret), par le jeu dérisoire des détestations internes à la sociale-démocratie et aux groupes révolutionnaires, par l’incompétence des uns, la placidité des autres, les copains partout, les ennemis idem, les mauvaises habitudes, les fausses évidences.
Alors nous nous retrouvons comme mis sur la touche, sidérés par les bouches qui nous aboient dessus, tétanisés par l’ampleur de la tâche, combattifs mais étranglés par ce que le sens de la justice et de l’honneur exige de nous — speechless.
Mais si j’ai appris une chose ces dernières années, que ce soit dans ma vie professionnelle ou personnelle, c’est ceci : que 2+2 n’égaleront jamais 5 parce que tout le monde le prétend ; qu’attendre d’être assez nombreux pour agir condamne à l’inaction ; que ne pas répondre aux attaques, ne pas opposer de limite à la prétention de domination, ne pas montrer que, contre le fascisme, il y a l’antifascisme, c’est laisser croire que notre silence est une abdication.
Or combien sommes-nous à nous taire ? Quel est notre nombre ? Combien, réellement, sont réduits à la stupeur et à l’incrédulité ? Combien de gens, dans tout le pays, méprisent la comédie ridicule et dangereuse que joue actuellement le showbiz médiatico-politique ? Combien, non pas se taisent — mais attendent ? Et où trouvent-ils la brèche par où passer pour enfin mettre en mots clairs et forts leur honneur et leur dignité ? C’est la seule question qui vaille.
Il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit »…
Ceux qui peuvent encore parler, parlez. Ceux qui peuvent encore répondre, répondez. Ceux qui peuvent tracter, tractez. Ceux qui peuvent voter, votez. Ceux qui peuvent publier, publiez. Ceux qui peuvent écrire, écrivez. Ceux qui s’opposent au règne des cogneurs dans les rues, sortez. Ceux qui peuvent protéger les gens en danger, protégez-les.
Je ne vois pas d’autres solutions, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Et il n’est pas seulement question de valeurs, de grands principes, de vérités tordues ou de rectifications, aujourd’hui : il est question — et je tiens ça de nos adversaires eux-mêmes — de « grandes rafles » et d’inévitables « petites injustices », d’abolition de « l’état de droit », de « remigration de masse », de « mettre fin au programme du CNR », de privatiser le « mammouth » de la Sécu, d’offrir l’espace public aux « entrepreneurs », d’instituer une « présomption de légitime défense » en cas d’assassinat par un policier, de « voter Le Pen à 19h59 », d’apartheid légal, de racisme d’État, d’État policier, d’interdictions, d’arrestations, de domination, « d’en finir avec le laxisme » aussi vite que possible, peut-être dès demain.
Les bourgeois en mocassins adorent faire croire qu’ils ont Albert Camus à leur table, qu’ils lui parlent en égaux, qu’il est leur gentil petit pied-noir rêveur, lutineur d’actrices, rêvasseur de paysages qu’il est bon de lire l’été, dans le Luberon. Foutaises, mais c’est un autre sujet : en tout cas, ils omettent, dans leur figure maquillée de Camus, l’antifasciste, le syndicaliste libertaire, l’anti-impérialiste, tout ce qui n’est pas bon pour eux. Illusion d’époque, croient-ils.
Voici pourtant ce qu’Albert Camus disait de la tâche, à ses yeux, de ceux qu’on appelait alors les intellectuels : « Ni de déserter les luttes historiques, ni de servir ce qu’elles ont de cruel et d’inhumain », mais « de s’y maintenir, d’y aider l’homme contre ce qui l’opprime, de favoriser sa liberté contre les fatalités qui le cernent ». Pas mieux, camarade. J’adopte.














