Sur la haine de Mélenchon

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Toutes sortes de voix mettent gravement les Français en garde depuis quelques semaines contre le danger que court la démocratie. La restriction des libertés publiques, la banalisation de la violence d’Etat, les lignes de fracture élargies de la société, les coups de force politiques, le rang grossissant des indigents et des humiliés ? Non : une citation tronquée de Jean-Luc Mélenchon sur une évidence banale que nous, les journalistes, refusons de regarder en face.

Branle bas de combat, la liberté de la presse est en danger en France, paraît-il. Un homme politique est, depuis le 3 mai dernier, au centre de la croix de tir du secrétaire général de l’association Reporters sans frontières : Jean-Luc Mélenchon. « La haine du journalisme menace les démocraties », lisait-on en bannière un peu partout, sous le logo de RSF. On a de nouveau glosé avec beaucoup d’ardeur émancipatrice, on a encore proclamé la main sur le cœur la valeur supérieure de la liberté, on a grondé de peur un peu partout dans Paris. On a mis en garde, on a exhorté. « Mélenchon favorise une société de propagande et de manipulation », s’est même enflammé le week-end dernier l’insistant surveillant général de l’organisation dans le tabloïd Le Parisien-Aujourd’hui en France. Attention : les prédateurs sont partout. Les coups risquent de pleuvoir, voici venir le temps des assassins.

On n’a, en revanche, pas beaucoup fait de cas de la solidité des raisonnements. Des bribes de phrases, de graves contresens, une impression générale, la réanimation de préjugés idéologiques ou de poncifs éculés ont suffi pour décocher ses flèches. Aucune des citations appuyant les prêches ne sont correctes. Aucune idée doctement pointée du doigt n’a été réellement formulée.

Jean-Luc Mélenchon aura peut-être une réponse à formuler, nous verrons bien. Mon amie et consœur Aude Lancelin a déjà proposé un bien utile questionnement. Mais je veux dire au moins que l’approximation est un procédé bien connu et une habitude ancienne, aussi vieille que la médiocrité de l’information. A la fin du XIXe siècle, Emile Zola s’en désolait déjà. « Moi, voici trente ans que, tous les matins, avant de me mettre au travail, j’avale mon crapaud, en ouvrant les sept ou huit journaux qui m’attendent, sur ma table, écrivait-il dans ses Nouvelles campagnes en 1897. Je suis sûr qu’il y est, je parcours vivement de l’oeil les colonnes, et il est rare que je ne le trouve pas. Attaque grossière, légende injurieuse, bordée de sottises ou de mensonges, le crapaud s’y étale, dans ce journal-ci, quand ce n’est pas dans ce journal-là. Et je l’avale, complaisamment. » Emile Zola, menace pour la démocratie. Notons, mais passons.

Car en réalité, le fait que l’outillage rhétorique utilisé par les chevaux-légers de la liberté ait été fondé sur des citations tronquées, des raisonnements catastrophistes, des extrapolations folles et des comparaisons absurdes est tout simplement un symptôme. Celui d’une incapacité, non pas à accepter la critique ou à être convaincu de sa justesse, mais simplement à la comprendre.

Bref, il pourrait être bon qu’il n’y ait pas que lui qui prenne au sérieux les accablants constats de nos auteurs critiques.

J’engage donc les hallebardiers du rempart de la liberté et les docteurs de la foi à relire attentivement les actes du pécheur. On s’en voudrait d’envoyer en enfer une âme errante qui ne mérite que le purgatoire, pas vrai ? Je ne vais pas refaire, à mon tour, ce que de bien meilleurs esprits que le mien ont passé leur vie à faire. Rien qu’en France, Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, Henri Maler, Régis Debray, Paul Soriano, Serge Halimi, Alain Accardo et quelques autres nous ont fourni une abondante littérature. Pour ma part, j’attends de la voir disqualifiée avant de renoncer à ses conclusions. Et je parie que la source des rebuffades de Jean-Luc Mélenchon n’est à chercher ni dans sa prétendue « psychologie » ni dans ses soi-disant « ambiguïtés », mais bien plutôt dans cette littérature, qui a donné lieu à un raisonnement autonome, formulable et audible : celle dont les échos s’échappent depuis cinquante ans de nos bibliothèques. Bref, il pourrait être bon qu’il n’y ait pas que lui qui prenne au sérieux les accablants constats de nos auteurs critiques.

Du reste, au fond, mes chers confrères savent bien que le métier est en crise. Scoop en carton : ils s’en désolent en privé. Chacun sa théorie. Le monde a vite changé, il faut s’adapter coûte que coûte, les gens n’aiment plus ceci ou cela, la révolution digitale ma bonne dame, l’effondrement des idéologies camarade… A chaque décideur son cliché. Mais enfin, en attendant, et malgré les plans de reconversion numérique, les réorganisations internes, les plans sociaux et les enchères d’actionnaires, les absorptions et les abdications, malgré les efforts de la profession, la tyrannie économique et la prédation financière, la maltraitance des pigistes et la reproduction sociale des directions, le mépris de classe et la naïveté bourgeoise, les bidonnages et les mensonges, l’hypocrisie et la tartuferie, l’ennui et les renoncements sont désormais les défauts quotidiens du cercle de la fabrique de l’information et de l’opinion publique : du coup, Paris, we have a problem.

Mais qui, dans le métier, lancera le SOS ? Personne. Silence, le malade est fragile. On veut bien agoniser, mais pas guérir. Ou alors entre nous seuls. Haro donc, selon nos défenseurs, sur ceux qui critiquent l’écosystème médiatique déconnecté. Le danger vient des voix qui mettent en garde ses gardiens contre leurs propres dénis. Le péril est du côté des personnalités politiques qui constatent avec inquiétude la perte d’autorité de toutes les autorités républicaines, rappellent que la parole publique est largement dominée par une manière de voir très idéologique, dénoncent l’erreur de jugement de professionnels qui se croient au centre d’un univers concentrique, dans le refuge fantasmatique d’une neutralité impossible, ignorantiae asylum. Attention : critique létale.

 Politiciens, go home ! Ici, on est entre gens de bien, formé à l’équilibrisme rédempteur des bonnes pratiques.

Non et non, décidément, Jean-Luc Mélenchon est un intrus et une menace, disent-ils. L’écosystème médiatique dominant veut fonctionner en vase clos. Qu’un homme politique s’en mêle, cela est considéré comme une intrusion étrangère, belliqueuse, outrageante, annonciatrice de tabassages et de mises au cachot. Politiciens, go home ! Ici, on est entre gens de bien, formé à l’équilibrisme rédempteur des bonnes pratiques.

J’ai noté d’ailleurs avec stupéfaction, mais au fond sans surprise, que Reporters sans frontières avait récemment lancé son petit projet anti-fake news autonome. Sous la direction de l’ancien directeur de la RAI, contrôleur de gestion qui fut le privatiseur fou de l’Italie des années 90, l’association se propose, avec l’aide de l’intouchable AFP et de l’insoupçonnable Google, d’isoler bientôt les bonnes rédactions dans une « liste blanche » destinées à moucharder aux annonceurs et aux autorités publiques les canards noirs, histoire de couper la chique et les cordons de la bourse aux malfaisants, russes et assimilés. « Journalism Trust Initiative », RSF appelle ça… Une tâche plutôt rébarbative, mais que l’organisation pense urgente, vu l’insistance avec laquelle elle communique sur le sujet, avec l’appui de la même agence de pub que Total et Accor, et sous l’autorité que j’imagine financière d’une Commission européenne qui n’a, bien entendu, aucune arrière-pensée politique, c’est évident. Je parie malgré tout que, dans cette « liste blanche », mutation jésuite des séances burlesques de « désintoxication » qui fleurissent déjà partout dans la presse, épargnera a priori ceux qui se moquent d’avertissements sans frais, c’est-à-dire les puissantes fabriques à fausses nouvelles que sont les radiotélévisions industrielles, dont les réseaux d’influence et les audiences éléphantesques protégeront de la défection des publicitaires, sans parler de l’usine à chiffres et à déguisements qu’est le gouvernement lui-même. Il n’y aura pas de mammouth chez les proscrits, ou alors seulement moscovites, à la limite.

Non et non, décidément, les journalistes se sauveront eux-mêmes, par leurs propres moyens, même les yeux fermés et la peur au ventre. Ici, dans le journalisme, on est au centre des choses, à équidistance des « extrêmes », dans cette Suisse intellectuelle que j’ai décrite ailleurs et qui ressemble à s’y méprendre au confort frileux de la petite-bourgeoisie – modeste quand il s’agit de ses ambitions, conquérante quand il s’agit de ses vieux tics. Mais hors du clergé, point de journalisme.

Comme me l’a glissé aimablement une jeune consoeur de BFM-TV l’autre jour : « Mais vous n’avez pas la carte de presse, si ? »

Alors, après ce petit coup de pistolet d’alarme tiré dans la cathédrale de mon milieu, je vais maintenant donner ouvertement mon opinion sur quelques sujets afférents. Gare aux tièdes, je vais donner mon point de vue.

Nom et prénom : vous connaissez. Profession : journaliste sur le départ, écrivain débutant. Carte de presse n°88080, émise en 1999 et renouvelée chaque année depuis, sauf en 2011 où j’étais au chômage et dans la merde, un manuscrit impubliable sur les bras. Trajectoire professionnelle : d’abord pédaleur dans la semoule de la galaxie des petits boulots, puis mauvais « deskeur » chez TF1, la danseuse dépensière du groupe Bouygues, intervieweur prétentieux et chiot intellectuel naïf pendant quelques années, enfin directeur Afrique épanoui de Reporters sans frontières, bourlingueur humaniste et militant, nommé rédacteur en chef de l’association au départ de Robert Ménard, rapidement démissionnaire, puis pigiste pendant sept ans, rédacteurs de rapports, fournisseurs d’encadrés, fabricant solitaire de reportages, cadre dirigeant par intérim, conférencier à l’improviste, romancier obscur, enquêteur sans moyens, creveur de dalle, correspondant à l’étranger puis rédacteur en chef adjoint, c’est-à-dire sous-chef multitâches, du cœur nucléaire de l’audiovisuel extérieur de la France, c’est-à-dire du service Afrique de RFI. On m’a invité dans des festivals, on m’a interviewé à la radiotélévision, on m’a salué dans les pages Livres.

Aujourd’hui, par amour de la rupture et pour toutes les raisons indiquées ici, je suis en poste au sein de la rédaction du Média, probablement l’une des initiatives médiatiques les plus calomniées, attaquées, harcelées et invisibilisée de l’époque actuelle, sans d’ailleurs que cette campagne d’hostilité n’ait fait lever un demi-sourcil aux gardiens de l’ordre libéral de la profession. Mais admettons que ce soit, par ricochet, l’effet de contamination de Jean-Lucifer Mélenchon, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours qui a fondé Le Média. Comme me l’a glissé aimablement une jeune consœur de BFM-TV l’autre jour : « Mais vous n’avez pas la carte de presse, si ? »

J’ai quand même cette petite médaille de guerre supplémentaire, qu’on pourra regarder avec intérêt, à l’occasion : j’ai donc été un employé actif de Reporters sans frontières.

Disons simplement que je suis, parmi d’autres, un petit soldat de l’information contemporaine, à la carrière ni plus étincelante ni plus minable que celle de n’importe lequel des rédacteurs des grandes rédactions françaises. Je me suis faufilé dans un milieu, j’y suis resté pour creuser mon terrier, j’ai profité de ses privilèges — aventures, frissons, écriture, découvertes et abattement fiscal —, j’ai eu la chance de rencontrer des personnages étonnants et admirables, j’ai produit quelques travaux intéressants et j’ai même perdu quelques amis dans la guerre. Donc, mes papiers sont en règle, je crois.

Et puis j’ai quand même cette petite médaille de guerre supplémentaire, qu’on pourra regarder avec intérêt, à l’occasion : j’ai donc été un employé actif de Reporters sans frontières, à l’époque des opérations d’agit-prop des franc-tireurs que nous étions, avec quelques écolos engagés, un trotskiste repenti, un pacifiste intrépide et un patron un peu réac, mais anarchiste et subversif, qui depuis s’est abandonné à l’idiotie xénophobe et bigote. Avec ma manie de ramener ma fraise, il m’est arrivé à l’époque de penser tout haut et avec virtuosité, ce qui a, j’ai l’immodestie de le croire, influencé la ligne politique de l’association sur quelques sujets. Aujourd’hui, ma vision du monde et de mon métier a changé. Je l’ai raconté plusieurs fois. Je ne renie rien de mes escapades et de mes divagations passées, mais je les regarde avec la tendresse bienveillante que peut avoir un vieux râleur pour un jeune con.

La contradiction est incompréhensible pour ceux qui croient que l’ordre dominant est non seulement stable et démocratique, mais aussi révélé par des sciences politiques qui ressemblent pourtant, de plus en plus, à des pratiques de magie primitive.

Je dis aujourd’hui que les médias français, pour ne parler que d’eux, sont malades. Malades d’abord d’une illusion d’optique, produit de nouvelles lunettes posées sur notre nez par la douce hégémonie culturelle américaine et qui est la recherche fanatique de la pureté, du jugement universel, du slogan d’évangile. Mais la presse est aussi malade de son ardeur aux sermons, aux communions et aux excommunions, par les pasteurs de la nouvelle cléricature. Comme le gouvernement « centriste » français, elle est aussi malade de sa détestation des contradictions et des contradicteurs, littéralement incompréhensible pour ceux qui croient que l’ordre dominant est non seulement stable et démocratique, mais aussi révélé par des sciences politiques qui ressemblent pourtant, de plus en plus, à des pratiques de magie primitive. Enfin, elle est aussi malade de cette prétention crédule à la neutralité dans un monde sans centre, de la croyance naïve dans l’universalité des formes de la bonté et de la méchanceté humaine, de l’adoration fétichiste des vedettes, de l’excitation par la vitesse et la mise en chiffres de tout, du mépris de l’histoire, de l’obscur et du refoulé… Bref, la liste est longue.

Mais pourtant on ne voit pas, dans mon milieu, où est le problème. On ne veut pas voir la démobilisation générale dans les rédactions, l’atmosphère de fin de règne, de long naufrage. On ne voit pas la désaffection générale des citoyens, et même la « haine » bien réelle, passion triste, des épuisés, des invisibles, des moins que rien, des vilains et des infréquentables, de ceux que depuis des années les écrans et les pages oublient ou humilient. On n’entend pas les coups de gueule définitifs des gens devant les plateaux parfumés et bavards, les injures furieuses, le ras-le-bol des téléspectateurs. On ne voit pas les dents serrés des pigistes, les impostures à la mode, les calomnies de couloirs des placardisés et des ambitieux, les crocs-en-jambe permanents des chefs de service. On ne voit pas les grossières erreurs, les tartarinades grotesques, les émois navrants, les mensonges patents, le manque de culture, les idioties paternalistes, la banale médiocrité de pas mal de nos productions. On ne voit pas cette détestation grandissante de nos prétentions et de nos aveuglements par une foule grossissante et exaspérée.

Si je connaissais personnellement Jean-Luc Mélenchon, je commencerais par le remercier d’avoir insisté et proposé d’organiser la colère, plutôt que lui laisser la bride sur le coup, puisque tel est son propos.

Ce qu’on voit est seulement le plaidoyer pompeux, claquemuré, hypersensible, d’une cléricature dont le trône vacille et qui ne comprend pas pourquoi. Avec, protestant de l’autre côté de la porte fermée, disant qu’il est temps de se ressaisir, la figure bien pratique du chef de l’opposition de gauche, qui a bien vu que nous sommes tous rangés, dos au mur, dans le grand hall des nouveaux pouvoirs, faisant bloc autour d’eux et exigeant une seule tête dans les rangs. On dénonce donc le haineux dans de bien navrantes conditions.

J’imagine que si je connaissais personnellement Jean-Luc Mélenchon, j’aurais de longues discussions avec lui sur le sujet, qui ne seraient pas nécessairement toujours paisibles. Mais enfin, je commencerais par le remercier d’avoir insisté et proposé d’organiser la colère, plutôt que lui laisser la bride sur le coup, puisque tel est son propos. Et j’éviterais de me tourner en ridicule en le couvrant d’opprobres et de placards qui n’ont rien à voir avec sa pensée. J’aurais trop peur de passer pour un imbécile.

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