L’Etat en téléfilm

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L’affaire Benalla, comme on dit, est une excellente occasion de rire. Comme on rit amèrement avec son oncle et sa tante de passage à Paris, dans un théâtre de boulevard où l’on fait des blagues anachroniques sur les hommes politiques en vogue sur le moment.

Pour les graphomanes comme moi, les manieurs de clavier, l’affaire d’Etat qui occupe la France ces jours-ci est une puissante vitamine. Comment voulez-vous résister à une telle urgence ? Il y a tant à dire. La triste arrogance du petit monsieur qui nous commande, le destin pathétique de son chien de garde, les mensonges grossiers des marquis et leur impunité, l’exaspération silencieuse des soldats, l’incompréhension solitaire des parlementaires, les détails sordides, les courtisans noirs de fureur, les sans-culottes bouillonnant dans leur 2-pièces : nous sommes en plein Balzac. Emmanuel Macron se voulait Bonaparte, le voici Lucien de Rubempré.

Inutile ici de faire la liste des méfaits. Toute la presse en est pleine. De ce consternant scandale, je voudrais toutefois souligner, au minimum, le caractère profondément médiocre, embarrassant et anecdotique, bas du front et au ras des pâquerettes.

Les portes ont claqué et le mari adultère, encore essoufflé de son festival avec une gourgandine, bredouille d’énormes salades.

Car il y a, dans ce nouvel épisode navrant de l’ère des managers, tout le pathétique d’une époque factice, ou en tout cas de son esprit de sérieux sans grandeur. Ce qui fait scandale est minable, ce qui outrage est mesquin, les acteurs au centre de la scène sont de piètres dissimulateurs, bafouillant des jeux de mots pour se défendre. Comme dans un Feydeau, à l’entrée de l’épouse suspicieuse, les portes ont claqué et le mari adultère, encore essoufflé de son festival avec une gourgandine, bredouille d’énormes salades. Tout, chaque jour, dans cette histoire, déborde de poses et de panoplies, de chiqués et de mots d’esprit inopportuns.

Que c’est kitsch ! Sans doute l’affaire en question est-elle le fruit mûr, tombé prématurément de la branche dans un bruit de pet, de ce temps de vin ginguet, aigrelet et mal formé, où règnent des animateurs de bal se faisant appeler Johnny, où nos sergents sont des cadres jargonnant leur charabia face à des manutentionnaires goguenards, en essayant d’adopter leur accent populaire, où d’astucieuses parades juridiques sont l’ultime recours d’avocats d’affaires rencognés.

Les affaires de l’Etat sont hissées au niveau d’un téléfilm. C’est la vie moderne, quoi.

Les rois du moment, ou plutôt les bateleurs de nos estrades, sont donc parfaitement adaptés pour ces pitreries. Ils sont un type d’hommes volontairement vantards et parfumés, n’ayant comme seuls bouclier que les procédés rhétoriques d’étudiants en droit et l’appel aux bourgeois. Leurs déclarations sont falotes comme une confession télévisée, mais ils sont moralisateurs et sophistes — le prototype des rigolos sympas qui font les délices des cœurs ennuyés et des programmes télé. Le président de la République se veut le grand prêtre inflexible et obscur d’un clan de vainqueurs, alors qu’il n’est que le Chief Happiness Officer d’une franchise de gérants imbéciles, façon confrérie des cigares du pharaon. Les affaires de l’Etat sont hissées au niveau d’un téléfilm. C’est la vie moderne, quoi.

Nous avons, collectivement, voulu en finir avec l’Histoire et avec les « grands hommes » : eh bien voilà. On fait peur aux Français en les mettant en garde contre les tribuns et même, l’autre jour à l’Assemblée nationale, contre la vertu ? Alors à défaut de Jaurès, nous avons Monsieur Boulier. Mais les bons gestionnaires se révèlent être de dangereux imposteurs. Ils ne savaient pas faire — ils ne lâcheront rien. L’humiliation serait trop grande, imaginez un peu. Les voici dans une situation épouvantable et, nous, nous cherchons le bon moment et les bons mots pour la rupture.

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