« Ruht wohl… »

partoche

Interlude.

Au sommet, où que l’on soit, se trouve Jean-Sébastien Bach.

Parce qu’à la splendeur de la folle berceuse de l’ultime chœur de La Passion de Saint-Jean, à ces dix minutes littéralement dérangées, étranges, hypnotiques, cet homme trouve tout de même le moyen subreptice d’ajouter et de nous offrir, pour rien, pour avoir été là, une phrase d’apparence anodine, mais assassine.

Une phrase, une simple phrase. Une deuxième phrase de cordes un ton au-dessus, apparemment plus longue que la première, à peine plus longue que le thème, que la couronne d’or. Une phrase surnuméraire, uncalled for, discrètement sous-jacente au vol angélique, déjà oublié, des gorges chantantes de ces femmes et de ces hommes massés depuis le début autour de nous, l’humanité en chœur, morts et vivants tous ensemble.

Cet homme, dis-je, nous donne à la volée une phrase étonnamment déchirante faite de violons clairs et de sombres veilleurs, comme un rappel à soi, un retournement brusque, un souvenir important mais négligé de notre sort partagé, celui qui nous affirme que rien n’est trop beau pour la vie humaine.

Pour ceux qui ont l’oreille fine, il faut remarquer que, malgré la somnolence bénie de son balancement, au pic de la colline gravie, sur le haut-plateau bref, croyant que c’était fini, nous étions arrivés au bout des idées.

Mais le temps d’un passage de nuages dans un vent d’avril, le temps d’un vertige des grandes altitudes, cet homme ajoute dans l’ombre de la coda conclusive trois petites notes presque imperceptibles, insolentes, déplacées, une vibration de l’air, des doigts les plus faibles des musiciens, une trille inutile comme les gouttes de sang sur le front du Christ, superfétatoires et divines.

Beauté en plus de la beauté, se dit-on, pour nous perdre, pour nous renverser, en trop, avouerait-on presque. Plus haut que le bout du monde, étirant notre esprit dans une joie déjà profonde. Un cadeau pour notre réserve de secrets.

Mais quel besoin ce monsieur Bach avait-il de nous percer le cœur alors que nous étions déjà comblés ?

 

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