Je reviens d’Athènes

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Je reviens d’Athènes. La mort des hommes n’a l’air de rien.

On boit des Spritz dans les bars du quartier glamour de Kolonaki. Les voitures neuves rutilent inutilement le long des trottoirs, sur les avenues qui passent au pied de l’acropole plongée dans le coma des Grecs. Les enseignes étrangères distribuent, sous leurs lampions, leur mauvaise camelote payable en euros. Les publicités montrent des femmes humiliées mais souriantes. Bref, le quotidien se déroule sans accroc dans cette province boiteuse de l’empire.

La dernière fois que je suis revenu d’Athènes, c’était avec une mise en garde. Cette fois, c’est avec un révolte pure, drue, anxieuse, dégagée de tout sentimentalisme et de toute illusion sur le cynisme des coupables. Car s’ils avaient été prêts à reconnaître jamais leur échec, ils auraient déjà d’eux-mêmes abandonné l’exercice du pouvoir. Or, non.

Tout a été dit sur eux, y compris leurs noms. Et voici qu’ils s’apprêtent à se faire remettre toutes les commandes de mon pays, la France, et cela au nom du renouveau — mieux, de la « révolution ».

Ils savent et ils tiennent bon. A quoi bon les mettre encore en garde ?

Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement.

Mais dans la nef des fous du jardin de Panepistimio, à la tombée de la nuit, le peuple d’ombres absolument, intégralement, radicalement abandonné de tous n’a aucun souci de nos jérémiades, de toute façon. Devant l’une des entrées, à l’heure de la sortie des bureaux, une femme aussi maigre que les chats hurle une douleur incompréhensible en se frappant le front, au milieu de la ruée des scooters. Nous baissons les yeux en espérant qu’elle ne se fasse pas mal. Ses mâles compagnons de misère, dispersés dans le parc et les détritus comme de petits clans barbares, se perdent dans le crépuscule, autour du seul briquet. Autour des terrasses de tous les cafés, le long de chaque pâté de maison, ce ne sont pas d’effrayants clochards que croisent les jambes des passants. Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement. Nous donnons des euros.

L’ami Dimitris prévient : « Dans mon quartier, c’est encore pire. »

Et voilà que survient l’odieuse révélation : nous nous y sommes faits, comme les Athéniens. Les chats noirs d’Exarchia, tous les soirs ou presque, viennent cracher le feu de leurs cocktail Molotov ou de leurs poubelles en feu sur les molosses de la Elleniki Astinomia dans les rues désertes autour de l’Université Polytechnique occupée : nous contournons poliment l’émeute, sans quitter le trottoir. Place Syntagma, ce ne sont plus que des petits groupes avec des cartes d’identité à jour qui vont se frotter aux caïds de la police nationale : leurs banderoles sont pauvres, leurs visages pathétiques et leur gouvernement a abdiqué, sans espoir de retour. L’opposition de droite en appelle à la mobilisation générale pour que tous se taisent derrière elle. Et les fascistes organisent leurs retraites aux flambeaux le cœur gorgé d’orgueil d’être fatalement, incessamment, nécessairement au pouvoir dans les cinq ans qui viennent, avec une cravate et un costume neuf, puisque c’est tout ce qui reste.

En prédisant cela, Pépy, l’autre amie, a quelques instants les larmes aux yeux dans le jardin.

Alors voici enfin la pauvre vérité : tout cela est normal.

A l’évidence, c’était même l’objectif, puisque nous nous y sommes faits. La résignation à une société violente et ringarde est cette passion triste répandue comme un pesticide par des élites navrantes et une culture sans exigence.

Car la voilà bien, la vie collective qui nous est faite : des hommes doivent mourir. Une bonne partie d’entre eux n’a plus sa place dans ce monde. A Athènes, ce sont des foules savamment cachées, repoussées, enfermées, réduites. A Paris, cité désormais policière et indiscrète, se multiplient ces mêmes silhouettes de disparus ou ces apparitions fugitives, ces Méduses de boulevard, et nous gardons notre calme.

La mort des hommes n’a l’air de rien, puisqu’elle fait partie du plan.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée.

Or, ce n’est pas parce qu’ils sont incompétents, corrompus, malveillants ou stupides que nos gouvernants ne nous aident pas à nous sauver de cette chute lente, prudente, dans la bassesse. C’est bien plutôt parce qu’ils ont sincèrement, honnêtement, ignoblement accepté l’idée qu’une grande partie des humains doit par nécessité supporter sans protester les mille morts d’une vie indigne. Les grands riches sont d’ailleurs toujours de profonds pessimistes. Leur cupidité ou leur imbécillité ne sont que des conséquences de ce chagrin philosophique : c’est lui le problème. On consume le monde par préférence, comme de petits bardes regardant brûler Rome en jouant de la lyre.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée. La terreur de ce destin inimaginable sert d’ailleurs de lien social aux Européens modernes. Cette damnation attend chacun de ceux qui ne veulent pas, ou ne savent pas, jouer à la grande belote infantile du salut par l’argent. Hors d’elle, c’est la chute aléatoire dans une trappe, la chasse ouverte, le tir aux pigeons. Qui tombera le premier ? Soi-même ou l’un des fantômes qui peuplent, seuls eux aussi, les coursives de nos immeubles ?

L’idéal des modernes, c’est donc de maintenir l’équilibre entre la misère et son produit, parce que, comprenez-vous, l’homme ne vaut pas mieux et que, voyez-vous ça, leurs adversaires tous sont des irresponsables. Et dire que c’est au nom de ce nihilisme qu’une petite majorité dispersée, divisée et même contradictoire s’occupe de gérer les affaires publiques…

Face à cet univers bien pensé, nul besoin de mise en garde, je m’étais trompé. C’était une diversion et je suis tombé dans le piège. On voulait me faire croire que le projet politique dominant ne militait pas ardemment, obstinément, pour cette habitude à la mort spectaculaire et aléatoire, ou alors si peu. Et je l’ai cru pendant de longues années, au point d’avoir choisi mon métier, mes plaisirs, mes paix intimes en la considérant comme la dernière poche de l’ennemi à réduire. Mais non. Le tri a commencé entre nous.

C’est de refus que je vais faire preuve aujourd’hui, et dorénavant.

De retour à Paris, le 6 juin 2017

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