// leonardvincent.net — Éclats politiques en aparté, littérature française partout ailleurs. — "Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne." — Montaigne, Essais III.
Je pense beaucoup, depuis ce matin, à ceux qui se réclament de la France et n’en connaissent rien, ni l’histoire ni le peuple, ni la créolité ni l’anticonformisme, ni la vérité ni la sombre, ancienne et prodigieuse folie. Je pense en particulier à ce chiffre ahurissant que j’ai lu récemment : sur les 3000 hommes de troupe composant la Colonne Leclerc en 1941, 2700 étaient Camerounais, Tchadiens, Congolais.
2700 hommes enrôlés à Douala, Brazzaville, N’Djamena, et qui ont cru aux demi-bobards et aux envolées lyriques des officiers de la Coloniale et se sont dits, entre eux, qu’ils étaient prêts à mourir pour ça. Pas après Stalingrad ou le débarquement en Afrique du Nord, en Sicile ou que sais-je, non. En 1940-41, dès après l’appel du 18 juin, derrière une poignée d’officiers supérieurs arrogants et de hauts fonctionnaire obtus, ralliés après réflexion au renégat De Gaulle. Mais contre l’Allemagne nazie. Contre l’Empire avaleur de peuples.
Des véhicules blindés nommés par eux, non pas Louis XIV, Colbert et Richelieu, mais « Teruel », « Brunete », « Le Perthus », « Dauphiné », et la jeep du commandant Dronne baptisée « Mort aux cons »…
Ce sont ces 2700-là qui, après avoir traversé le Sahara à toute blinde, ont foncé sur le massif du Fezzan tenu alors par les fascistes italiens et l’ont pris. Eux qui se sont battus, en unités de choc et de mêlée, perçant les lignes ennemies, prenant d’assaut les pentes sous le soleil de plomb fondu de Tunisie, pour faire leur preuve, pour se montrer comme ils étaient, sous le haut commandement d’un officier toujours un peu royaliste, maurrassien et certainement antisémite qui les méprisa longtemps.
Mais ils s’en sont foutus. Car ce sont eux encore qui, pour constituer une première véritable armée de la France libre, se sont joints, à Koufra, à une bande de déserteurs français des régiments d’Afrique infiltrés depuis l’Algérie, mais aussi à des brigades indociles de communistes et d’anarchistes espagnols furieux et assoiffés de vengeance contre Hitler, composant ainsi la Force L comme Leclerc, avec un uniforme unique, des insignes communs et des véhicules blindés nommés par eux, non pas Louis XIV, Colbert et Richelieu, mais « Teruel », « Brunete », « Le Perthus », « Dauphiné », derrière la jeep du commandant Raymond Dronne baptisée « Mort aux cons ».
Eux qui se sont ensuite battus contre les panzers de Rommel avec, épaule contre épaule, d’un côté les petit Blancs, les Maoris et les Fidjiens incorporés dans le corps expéditionnaire néo-zélandais, et de l’autre un bataillon de clochards grecs, de « métèques » assurément, des paysans de l’Epire et des marins d’Asie mineure ou des îles, des petits employés de magasin d’Athènes rassemblés à la va-vite en Égypte, sans bottes, en béret, avec des pétoires de chasse.
Je ne peux qu’enrager contre ceux qui se prétendent patriotes, et même nationalistes, et qui chient sur leur mémoire.
Tous étaient encadrés par de vieux sergents et des adjudants râleurs, têtus, parfois imbéciles, débarqués de Narvik ou de Casablanca, titis parisiens, communistes de Toulouse, syndicalistes d’Auvergne et du Limousin, cordonniers, fraiseurs, instituteurs, comptables, emballeurs provençaux et dauphinois. Et ces cadres bien blancs, bien franchouillards, mais revêches, sûrs de leur fait bien que considérés comme « terroristes » au pays, lorsqu’il a fallu extraire les soldats noirs de ce qui venait d’être baptisé la 2e DB après qu’Eisenhower avait accepté de l’intégrer aux armées de débarquement en Normandie à la condition que la troupe soit « blanchie » (et alors même que les Britanniques refusaient la seule présence de Noirs d’Afrique sur le territoire de sa Grâcieuse Majesté par crainte des épidémies), les ont accompagné jusqu’au bateau du retour en pleurant, les saluant une heure durant, malgré l’embarras du haut commandement.
Je pense à eux tous, à ce que tout cela veut dire, le pire et le meilleur. Et si je dis que j’assume tout cela, que j’en fais, par choix, par pure arbitraire, ou plutôt en vertu du seul contrat politique qui me lit à la nation qui m’a vu naître, ma patrie et le lieu de mon existence, alors je ne peux qu’enrager contre ceux qui se prétendent patriotes, et même nationalistes, et qui chient sur leur mémoire. Et qui offrent le pays à la bourgeoisie d’extrême-droite comme on se couche devant son bon maître. Et qui vendraient leur culotte à l’ennemi pour ne pas avoir à la donner aux pauvres. Et qui salissent et calomnient les seuls à n’avoir jamais flanché face à la bêtise et la haine, qui ont toujours honoré la mémoire des petits, des opprimés, des Noirs de la Colonne Leclerc, des gamines écrabouillés dans la bande de Gaza et humiliées sur les plateaux de télévision de Paris. Et alors oui, je le dis haut et fort, la France, ce n’est pas vous, c’est moi. Le patriote, c’est moi. Et oui, tas d’idiots, la République, c’est moi.
Nous rentrons à peine d’un séjour en Ontario et au Québec, puis à New York. J’y ai tenu un vague journal, que je publie ici. Un texte sur ma semaine à New York suivra, peut-être lorsque j’aurais compris dans quoi j’ai remis les pieds en rentrant, hier, en France.
Atterrissage à Montréal après une longue traversée transatlantique depuis Paris, glissant à trois kilomètres au-dessus d’une bourre éblouissante de nuages blancs et compacts, mamelonnés, impénétrables, parfois déchirés sur une dizaine de petits kilomètres. Alors cette mer aveuglante soudain dissoute découvre un damier vert et noir, les campagnes agricoles de l’accoudement océanique des Cornouailles découpé selon un tracé le faisant ressembler à une pièce de puzzle oubliée sur une table. Plus tard, dans les embellies plus fréquentes, se dévoile le lointain royaume gazonné et ourlé de falaises, anthracite et bleu, romantique, fantastique, gothique même, de la côte ouest de l’Irlande. Je distingue clairement le heurtement des vagues, écumeuses, épaisses, depuis la hauteur sidérante de l’avion. Je repère Dingle, Tralee, où j’ai traîné mes grolles voici plus de trente ans, un jour de Pâques, sans le sou, adolescent, heureux, jouisseur, incapable de rien sinon de traîner timidement, de renifler l’air froid et salé de la mer, de me payer une seule pinte de bière et de rentrer dans mon dortoir dormir bêtement, pauvrement, comme un chien content après la promenade.
Nous prenons la route entre Montréal et Ottawa. Sitôt quittée l’agglomération et ses centres commerciaux, ses entrepôts, son anonymat universel, on entre dans une forêt sans fin. Sapins, érables rouges, bouleaux au tronc blanc se lèvent plus haut que tous les autres arbres. Route monotone, identique pendant deux, trois cents kilomètres. Un infini de sous-bois silencieux et désert s’étale de tous côtés, seulement ponctué, ou plutôt troué de temps en temps par des mares d’argent, mercuriales, rêvant en plein milieu de clairières ou de défrichages violents ouverts dans les arbres au bulldozer. Et parfois dans ces solitudes septentrionales surgit, au fond d’une clairière, une tour de télécommunication, une série de pylônes électriques, une ferme américaine, lie-de-vin, prospère à l’évidence.
Sur le côté de l’interminable voie rapide s’ouvre bientôt un champ immense, planté d’on ne sait quoi, peut-être un blé pour le pain industriel, verdâtre et noirâtre. Nous longeons plus souvent des bandes de terre d’un brun terne sous le ciel, où le gazon mouillé se desquame sur le bord de l’autoroute rectiligne filant vers nulle part balisée de cadavres de putois ou de ratons-laveurs tués par des pare-chocs des innombrables camions que conduisent ici des Sikhs impavides, vers le Nord.
Désormais, dans les trouées, une rivière se montre toujours au loin, énorme, couleur de thé au lait, sans une barque, sans un homme. Je me dis que c’est par là, c’est sans doute sur cette tranchée d’eau sombre ouverte sur le ciel gigantesque et tourmenté (qui est comme une autre forêt, mais d’orages, d’averses, de vent, d’ombre, à l’envers des forêts de la terre) que songeaient les « Indiens » dont ce désert sylvestre de bêtes rustres, de silence et de distances incommensurables était naguère tout le royaume et l’unique univers tandis qu’il glissaient, emportés par le courant, dans leur canoë aux yeux de biche ou d’ours.
Et puis la ville reprend ses droits aux abords d’Ottawa. Centres commerciaux, lumières électriques, logos, embranchements numérotés, stations-service, avenues, camions, stades, publicités. Puis apparaissent les coquettes banlieues aux maisons impeccables et sages, comme des petites filles habillées pour la communion et alignées sous les arbres en fleurs.
D’emblée, le Canada me semble être une planète qui fut jadis indifférente et inhospitalière, mais profuse, fertile pour personne ou presque, et qui fut donc finalement domestiquée juste assez pour être vivable par l’homme blanc. Lui est venu avec ses autoroutes droites et sans fantaisie, ses centre-villes pittoresques et ses suburbs, ses driveways, ses malls, ses gouvernements compliqués et discutailleurs, son fédéralisme, ses Young Leaders et leur certitude d’être les maîtres quoiqu’il arrive. Ils se sont donc installés comme si de rien n’était ici, sous les ciels menaçants et la surveillance de la monstrueuse banquise du Canada avançant sur eux inexorablement, tandis qu’ils vont faire leurs courses avec leurs enfants, sous les guirlandes de Noël.
Ottawa
Je cherche ce que font résonner en moi ces banlieues pimpantes et proprettes de l’Amérique du Nord comme ce quartier résidentiel d’Ottawa où nous logeons quelques jours. Nous allons et venons le long de ces streets, de ces drives et de ces ways géométriques et coquettes, sans logique autre que l’angle droit et la ligne de crête des molles collines ombragées qu’elles suivent sagement, portant des noms sans signification claire et sans profondeur historique, Crescent, Eastbound, Bedford. On dort bien, et au calme, au milieu de ces paroisses de maisons de bois ripoliné alanguies sous les arbres courts mais très feuillus, fleuris, pleins d’oiseaux et d’écureuils chapardeurs. À l’abri de ces suburbian homes assises sur leur promontoire de pelouse, s’observant l’une l’autre, se jugeant souterrainement et mesquinement, comme d’aimables bourgeois sur leur chaise pliable observant un crépuscule d’été avec leurs voisins, on dîne, on bavarde, on juge le monde extérieur, le cœur tranquille, le sommeil assuré.
Je pense que ce qui renaît en moi ici, ce sont les canicules silencieuses de la Californie de mes quatorze ans, Genessee Avenue sous les jacarandas parfumés, et l’ennui, l’hallucination quotidienne, la terreur, la pauvreté, la liberté effrayante de la vie que je menais alors. Allant et venant, je longeais les rues vides de West Hollywood à l’écart des boulevards et je passais pareillement qu’aujourd’hui devant des maisons toutes différentes, infantiles mais hautaines sur leur butte de gazon, reliées comme par intubation à la rue par une courte pente goudronnée où garer les voitures du foyer familial, toutes parquées le nez en l’air comme des barques tirées sur la grève.
Dans mes errances effarantes d’alors, je me repérais à leurs façades aux couleurs franches et acidulées, pistache, framboise, crème au beurre, blanc de sucre, bleu piscine, aux palmiers, aux mûriers, aux acacias qui les ornaient. Je les reconnaissais, je me souvenais où j’étais, quand j’arriverai, ce qui m’était permis d’espérer. Et, comme aujourd’hui, j’avais alors la sensation très nette d’être observé sans un mot par des visages étranges et plus ou moins burlesques, pareils à ceux des personnages aussi comiques que terrifiants de Lewis Carroll, tous plus ou moins roi ou baron de quelque chose, reine ou princesse d’un royaume de fantaisie, avec leur porte en forme de bouche outrée, leur boîte aux lettres mutique, leur numéro en fer forgé. Je savais qu’on trouvait là-dedans des canapés, des frigos pleins, des téléviseurs en marche, des filles recluses dans leur chambre, des garçons affairés à leurs jouets, tout ce que je n’avais pas, moi. Et ce confort bourgeois m’attirait et me repoussait à la fois, de même qu’aujourd’hui. Je le détestais et en mourait d’envie, parce que je vivais seul et mal, mangeais mal et dormais mal. C’était cela le ton de ma colère, de ma révolte, de ma soif de consolation et de justice.
Au fond, je comprends pourquoi les gens de ma sorte cherchent à la fois le confort et l’aventure, les senteurs du café le matin et le baluchon sur l’épaule. En voyant passer les interminables trains de fret filant à travers le Quebec et l’Ontario, j’ai d’ailleurs soudain l’envie de me hisser sur une plateforme entre deux wagons et de me laisser porter vers nulle part, vers une bourgade reculée, une station-service, une gare, un motel, un bar désert. Et puis je me rassure en enfouissant cette folie douce dans l’idée de dormir ce soir dans un lit tiède et rassurant, d’avoir toujours de l’eau chaude, du silence, mes livres, ma solitude, les mille petits plaisirs du petit-bourgeois que je suis, et qui veut dormir sans avoir peur ni froid, et penser au jour où il partira enfin vers l’été perpétuel. Depuis cinquante ans, c’est exactement cela que je vis.
Musée des Beaux-Arts du Canada
Comment se fait-il que le Canada semble n’avoir rien produit de grand en peinture ? Rien ici en tout cas, dans ce musée, dans cet énorme palais soviétique de béton gris au sol gris, en marge de cette capitale nord-américaine de dessin animé qu’est Ottawa (dont le clou du spectacle est une sorte château de Belle-au-bois-dormant juché sur un promontoire, je veux parler de ce Parlement de pierre, néo-gothique, irréel comme la médiocre matérialisation d’une vision de conte de fées en carton-pâte, coiffé d’un bonnet de cuivre oxydé dominant un large cours d’eau glacé, muet, sans courant, sans écume, sans vie apparente, sans bateau sinon une espèce de jouet en plastique pour le bain moussant des enfants qui transporte une poignée de touristes faisant la navette entre une rive et une autre sous des froufrous de baraque à frites), rien, donc, au premier étage où sont exposés les œuvres « canadiennes et autochtones », ne dépasse le décoratif, l’anecdotique ou le pittoresque.
De minuscules merveilles sculptées dans l’ivoire par des Inuits sans nom voisinent, dans des vitrines à l’écart, avec un art colonial très médiocre. Vues de la colonie, montagnes au crépuscule, lacs immobiles et leur armée de sapins, tout cela d’une facture inférieure, malhabile, grossière. Et ces motifs se répètent de siècle en siècle, de style en style. Il n’y a rien à dire du Canada, dirait-on, sinon la contemplation, ou plutôt l’écrasement de l’homme par ces solitudes froides et noires, ces hauteurs abruptes, ces pénombres de pendus, de bêtes à cauchemars, à contes cruels, ces forêts hostiles, reculées, arriérées, où hurlent des hiboux et errent des ours, où glissent des canoës entre les futs sombres des sapins. Et tout cela est tout juste digne d’orner les murs d’un chalet de vacances, et encore.
Entretemps, dans les petites colonies qui parsemaient les rives du Saint-Laurent, on faisait des portraits à l’huile toujours bancals, décalés, avec quelque chose qui cloche. Les sujets de ces portraits au style néo-classiques, brossés sans grâce, ce sont des bigotes de quartier ou, mieux encore, des curés vertueux, ravissants, rêveurs et doux comme des enfants, soucieux seulement de l’alcoolisme des « pionniers » qui étaient leurs ouailles, mais non pas du peuple silencieux, réduit en esclavage par ces faux chrétiens des premiers âges, et sur les terres duquel se déployait, rue à rue, comptoir après comptoir, leur petite utopie dévote, inconséquente et destructrice.
Peaux de phoques, peaux de bêtes, bourgeois philanthropes ou à peine de retour d’Europe, « Indiens » convertis, incidents picrocholins ayant supposément marqué l’Histoire, voilà quels sont les sujets de cette interminable collection sans aucun intérêt que nous présentent, salle après salle, des cartons moralisateurs, bavards. J’en finis par être étouffé par la médiocrité et par le massacre à bas bruit, repentant, sur lequel ce barbouillage s’appuie, et dont il ne reste que des chaussons, des manteaux de trappeurs sous verre, des évocations abstraites et nunuches.
Cette ville, Ottawa, est sans Histoire, il est vrai. Ou alors c’est une histoire banale, bureaucratique. On a voulu se faire une capitale dans l’étendue des landes gelées et des forêts sans fin où jusque-là rêvassaient paisiblement les tribus outaouaises ou iroquoises, d’où ils invoquaient sans souci du monde et surtout de l’Europe les esprits animaux, les grands songes du ciel et de la terre, un panthéon de dieux grimaçants, tirant la langue, emplumés, surgissant du noir, donnant le soleil et la vie. Alors on a choisi un « outpost » d’ivrognes, de mineurs, de bûcherons et de vendeurs de peaux, on a mis le cachet de la reine Victoria dessus et on a fondé cette vraie-fausse capitale fédérale, sur un confluent, dans l’hinterland, à la lisière des deux pays francophone et anglophone, à charge pour les colons, pour être pris au sérieux, de se construire rapidement des bâtiments idoines, comme une espèce de Brasilia des sapinières éternelles du Grand Nord, mais sans le génie architectural ou la folie tropicale de sa grande sœur du Sud.
Enfin, au deuxième étage du musée, la belle collection de peinture classique française, italienne et hollandaise fait souffler un grand vent de printemps et aère l’esprit. Ainsi, je reste longtemps devant un petit portrait fabuleux de Frans Hals, un bonhomme d’Amsterdam assis à l’envers sur sa chaise, me regardant derrière sa belle barbiche blonde de lansquenet. Je pars, mais je reviens, car je n’en ai pas eu assez de lui. Alors, me voyant, un homme fort sympathique d’une cinquantaine d’années, sans doute un Américain, m’interpelle à voix basse : « Beautiful painting, right ? » Je confirme. Et il m’explique aussitôt en avoir fait une copie et avoir reçu pour cela les compliments de sa femme, qui a trouvé ça très ressemblant. En retour, il reçoit les miens, ainsi qu’un au-revoir pressé.
Un Picasso cubiste facétieux et prodigieux. Un beau mobile de Calder. Un petit Klee sur toile de jute qui ne cesse jamais de m’émouvoir. Un beau portrait du beau-père de Jacques-Louis David peint en 1790, avant que notre cher citoyen-peintre ne devienne foldingue, disciplinaire et nerveux. Un Renoir délicieux comme une crème glacée de juillet. Deux Monet souverains (une vue d’Etretat sous la pluie peinte avec une maîtrise de magicien, d’hypnotiste). Une poignée de Courbet impressionnants (de la campagne, un bord de mer) où la matière du monde est là, au bout de ses doigts, dure et rêche. Des Gauguin mineurs, mais déjà hallucinés par l’épaisseur épidermique du bois, des fruits, de la fourrure de l’herbe, mais avant le Pacifique. Des Cézanne de patron, simples, révolutionnairement simples et matériellement lourds.
Et puis tout au bout de ma visite une somptueuse Catherine d’Alexandrie peinte par un petit moine comme je les affectionne, frère Simon Martini, toute d’or et de délicatesse toscane, aux yeux gonflés, compassionnels, sulpiciens. Je m’approche d’elle puisque personne ne la regarde et elle me rappelle qu’elle vient tout droit du Trecento italien, quelques années après Dante, ce qui me fait reculer de sidération. Sa légèreté de nonnette, son visage duveteux, presque amusé et mélancolique, ses doigts tenant la palme du martyre, cette petite femme douloureuse et indifférente à la douleur, comme une comtesse de Chinchón médiévale, aussi triste, aussi coquette, aussi ennuyée que sa sœur peinte par Goya, rappellent à mon inconséquence la force de l’esprit qui se mit à souffler sur l’Europe lorsque mon pauvre continent perdu décida qu’il serait désormais le sujet de l’Histoire. Alors il se lança dans une aventure prédatrice, arrogante, prodigieuse, irrésistible, qui fait que nous sommes aujourd’hui face-à-face, intimes, l’Europe et moi, à 6000 kilomètres de Paris, au beau milieu d’une lande autrefois sylvestre, obscure et neigeuse, où ont champignonné une colonie anglaise et une bourgade française, lesquelles ont fini par faire une nation sans autre fondement qu’un drapeau à feuille rouge, quelques textes juridiques, une utilité commune, une réserve stratégique de sirop d’érable, la peau blanche, la peur, la charité du cœur, la recherche frileuse du confort, le hockey sur glace, et voilà tout.
Québec
Nous filons vers Québec en train, par des landes monotones, des solitudes d’agriculteurs parfois décorées d’un arrière-fond de banlieue américaine à la Jim Jarmusch, où s’ennuient des adolescents à vélo, le long des rues à la fois terrifiantes et frivoles des trailers parks. Passages à niveaux, liquor stores, main streets ponctuées d’un diner et d’un bar aveugle dont la vitrine noire est seulement tatouée par le néon d’une marque de bière insipide : nous sommes bien en Amérique du Nord, avec sa façon d’avoir inscrit son éternité dans l’esprit du monde par le cinéma populaire, le roman noir, la musique des opprimés, la rage de l’ennui et de la misère, loin des riches. Il y a pour nous, Européens, ici, une familiarité, une connivence qui va au-delà du fan-club ou de la servilité impériale. C’est un peu comme si nous visitions le campus de notre fils et que pour la première fois nous voyions sa chambre : nous connaissons tout abstraitement, mais pourtant nous l’expérimentons en première personne pour la première fois. Et la cervelle se détend. Notre faim de révolution aussi.
Le pays francophone canadien, c’est autre chose que l’Ontario. Ici, c’est très clairement ce qu’on peut appeler « l’Amérique française », je veux dire une succursale de New York, du Massachusetts d’Hermann Melville, du San Francisco d’Armistead Maupin et du Washington DC de Sidney Lumet, mais que des relégués français oublieux, travailleurs et hospitaliers auraient peuplé une fois que les premiers occupants eurent entièrement déguerpis.
À Québec, de petites maisons rouges sont alignées sur les pentes, toutes portes ouvertes, sous les entremêlements des lignes téléphoniques. Le ciel blanc est sillonné d’oiseaux criards. Les coins de rue sont occupés par de petits cafés paisibles, veloutés de musique et de parfums de gâteaux à la carotte, où la jeunesse travaille, sirotant un latte plongée dans son Macbook Air. Au sommet de la butte surplombant le site général des colons, le port, le Saint-Laurent, les rivières annexes, les collines alentours, on a construit une citadelle militaire qui a tout repris du génie de Vauban, sans en avoir retenu l’élégance. C’est sans doute parce que la pierre d’ici, uniformément grise, marneuse, s’assombrissant avec le ciel changeant et s’éclairant à peine avec les embellies, n’a pas l’éclat solaire du bâtiment Grand Siècle que le premier ingénieur militaire du roi a fait grandir dans les pelouses menaçantes de la côte Atlantique brossées par le vent, Ré, Blaye, Brouage, Camaret, ou même du fort de Saint-Vaast-La-Hougue sur quoi le Cotentin d’or et d’anthracite n’a rien noirci. Derrière, au pied du « Château Frontenac » (encore un fouillis de tours pointues, un palais artificiel où sans doute la climatisation et le double vitrage sont intégrés aux fenêtres à meneaux), une promenade en caillebotis comme à Trouville, mais ne menant nulle part, ne donnant sur rien, permit à la bourgeoisie printanière de la Belle Époque de se donner ici, vêtue de blanc, coiffée, parfumée pour les seules mouettes et les quelques marmottes, sous des canotiers et des ombrelles importées de Lyon, des sensations de Balbec au pays des Hurons et des Outaouais.
Je repense beaucoup ici à cette réplique, racontée par Chamfort, d’un chef huron au marquis de Montcalm, lequel avait abandonné son somptueux hôtel particulier de Montpellier et ses terres méditerranéennes pour venir présider, dans les grands froids, la neige et la très grande distance, aux destinées de la grande amitié franco-hurone. Un jour que l’officier français faisait preuve d’une grande cordialité à son égard, le chef huron s’est étonné : « Tu commandes et tu t’excuses ? » L’obséquiosité française, les manières de sa noblesse batailleuse, et même les complications tatillonnes des Jacobins, déteignirent ici, dans ce far-north de trappeurs, d’écorcheurs, de chercheurs d’or.
Une bataille terrible a été livrée ici contre les Anglais, dit-on. La France a perdu. Sa présence n’était plus possible, sans doute. Et depuis, c’est un pays à la dérive qu’on visite non pas comme on visite Pompéi, mais avec le sentiment que quelque chose a, non pas disparu, mais n’est pas advenu, qui fait qu’on est comme entre deux eaux, partagé. On vit bien, tout est là, mais on est menacé par l’ennui comme par le minotaure d’Oran traqué par Albert Camus. Et je ne peux m’empêcher de penser à ce que devait être le sentiment des habitants de Québec lorsqu’au loin, au lieu de ces banlieues industrielles apparaissant vaguement dans la brume, accrochées aux autres collines, depuis les pentes du quartier Saint-Jean-Baptiste où nous passons trois jours très agréables, dans le calme et la cordialité québécoise, au lieu de ce lointain peuplé, tracé de routes, de signes, de maisons, d’épiceries, il n’y avait rien. Ou plutôt non, pas rien. Pire : il y avait la forêt sans fin sur des milliers de kilomètres, après quoi, la glace et la neige, ou les Anglais.
Montréal
Grande métropole américaine francophone. Gratte-ciels, soleil oblique, sirènes extravagantes, avenues interminables se perdant dans la longue distance des banlieues, bars de légende et salles de concert au coin de la rue, Chinatown, boutiques. Nous explorons ce petit New York français, cette Little France comme il y a à Manhattan une Little Italy et un Ukrainian Village. Les Montréalais se sont fabriqués une capitale faite pour le bien-être urbain, la convivialité petite-bourgeoise et progressiste, comme une espèce d’énorme Montreuil du bout du monde. On fume du cannabis tranquillement, on déambule, on prend l’air en marcel sur son escalier de secours ripoliné de noir, observant les écureuils dans les grands arbres et détaillant les fresques de street-art immenses que la municipalité encourage à dresser partout. C’est immobile, ici, identique pour toujours dirait-on, stabilisé et préservé du reste du monde, pareil à cet état d’esprit des jeunes ménages venant d’avoir un bébé, où l’immense bonheur de vivre lutte constamment avec l’épuisement, le doute, l’exaspération, et où le moindre soupir signifie l’un et l’autre.
En attendant que tout s’effondre, il y a Montréal.
Nous partons pour New York un dimanche, bizarrement heureux d’aller enfin retrouver la franchise, la vérité drue, la méchanceté, l’honnêteté d’un monde qui s’est imposé par la violence et la puissance hypnotique du rêve éveillé, et qui ne se force pas à être heureux, accueillant et amical. Un bout d’Europe, quoi.
Quel drôle de paradoxe, quelle absurdité, quelle vérité aberrante se révèle dans ma situation actuelle. Laissez-moi vous en parler un petit moment. J’ai laissé derrière moi le journalisme, pour les raisons que ceux qui me connaissent ont sans doute compris. Je me suis concentré tout entier sur l’écriture, la littérature, cette prétention-là, ce salut-là.
Car pour moi, les deux, voire trois générations d’adultes qui aujourd’hui dirigent le monde sont perdues. J’ai 54 ans. Je suis un homme, je suis français, j’ai la peau blanche et le cheveu blond, l’œil bleu blanc, la cervelle étroite. Donc j’occupe une place à la fois dorlotée et maudite dans ce monde chancelant, bien sûr.
Mais je dis désormais qu’il faut se désintéresser des tenants de l’ordre dominant, à part pour les empêcher de nuire. Nous ne pouvons que résister, mais nous ne pourrons jamais les changer. Ces gens sont trop perclus de vermine télévisuelle, d’avidité médiatique, et même de cette boulimie d’opinions et de puissance des enfants gâtés, de prétention imbécile, de préjugés grossiers, capricieux, retournant tout, renversant tout à leur bénéfice, prenant une chose pour une autre et piétinant sur place lorsqu’ils sont contredits, assumant. Ce sont pour l’essentiel des brutes, des crétins, des cyniques, des histrions, des fanfarons ridicules et malfaisants qui ont fabriqué une foule à leur image et que la foule a porté au pouvoir pour mieux s’admirer elle-même. J’ai déjà dit ailleurs qu’un gouvernement de brutes ne produisait qu’un peuple d’abrutis. Nous l’avons sous les yeux.
La littérature m’a seule accaparée, donc. Écrire des livres pour ceux d’après, pour la génération qui vient et les quelques naufragés de ma génération à moi, plus précisément. Je crois sincèrement qu’il ne me reste plus que cela à faire. Que cela seul, et plus rien d’autre, contribue positivement au monde des vivants.
Et me voilà depuis un an lesté de trois livres, trois livres que personne n’a lu.
L’agent qui s’occupe depuis peu de leur trouver un éditeur, pour l’instant, fait chou blanc. J’essaye de lui dire qu’il peut me parler sincèrement, que je suis adulte et disposé à tout. Mais il ne me dit rien et m’évite. C’est sa forme d’optimisme à lui. L’environnement n’est pas facile, il faut dire. Alors qu’on me permette d’en parler ici pour faire le point sur eux. À défaut de pouvoir les lire, en attendant de leur trouver un port d’attache, au moins pourra-t-on s’y intéresser et voir à quoi ils répondent.
*
Depuis un moment, les livres me posent des problèmes. Je ne parviens plus à accepter aussi facilement qu’avant l’arbitraire de la fiction, ses fausses évidences, ses données premières. Ces derniers temps, j’ai pensé sans arrêt à Paul Valéry et à son impossibilité d’accepter sans rechigner la contingence pédante de « la marquise sortit à cinq heures ». Je comprends cela. Et j’ai fait avec. Aussi ai-je commencé par puiser dans l’Histoire, dans les faits irréels du passé vécu, la matière de mon écriture. Avec une idée simple, aussi simple que possible : fabriquer avec la vie d’un homme un objet littéraire.
C’est ce qui a donné…
LE ROMAN D’ANTONELLE
Le Roman d’Antonelle est la reconstruction romanesque d’un vie disparue : celle du chevalier arlésien Pierre-Antoine d’Antonelle de Saint-Léger Cabassole (1747-1817), devenu à la faveur de la Révolution française le citoyen Pierre-Antoine Antonelle, l’un des acteurs les plus en vue de la gauche jacobine, de l’année 1789 à la Restauration.
Ce républicain de 1790, athée convaincu, égalitariste, antiesclavagiste, anticolonial et socialiste, tour à tour major de la garde nationale, maire, Jacobin et Cordelier, juré du Tribunal révolutionnaire, représentant en mission, journaliste, agitateur clandestin en Provence et en Italie, théoricien du concept de « démocratie représentative », a pu un temps rivaliser de célébrité avec Robespierre, Bonaparte et Gracchus Babeuf, son ami et rival. L’historien Pierre Serna, qui a consacré sa thèse à son œuvre et sa vie et dégagé sa silhouette dans le terreau de l’Histoire de France, le qualifie avec facétie et justesse d’« aristocrate révolutionnaire », et même de « bonnet rouge à talons rouges ».
Mais par la grâce d’une ancienne habitude maçonnique, en homme pessimiste et prévoyant, Pierre-Antoine Antonelle a disparu volontairement de l’actualité immédiate et s’est sciemment dissout dans l’oubli, la confusion et, parfois, la calomnie.
J’ai voulu déjouer cette ruse et rendre compte, en le suivant pas à pas tout au long de sa vie, de l’expérience révolutionnaire en première personne. De sa naissance à sa mort, et même un peu au-delà, j’ai à mon tour refait son parcours, revu par ses yeux, ressenti sous le toucher de ses mains, revécu sous les coups de son cœur, jusque dans son intimité honteuse parfois, ses névroses, ses désirs et ses pleurs, ses rires secrets.
Pour moi, il ne s’agit pas d’une biographie. Car la science, disait génialement Jean Giono, est « un instrument trop exact et trop dur ». J’ai, avec les moyens de la littérature, refait non seulement l’homme, mais aussi son monde, les gestes ordinaires, les choses banales, le climat, le chaud et le froid, les parfums et les puanteurs, les bizarreries, les violences, les folies d’Arles et de Paris, des lieux d’exil et de mémoire, de l’époque qui va des dernières robinsonnades du vieux Louis XV à l’arrogante prétention de l’âge industriel, sous l’occupation autrichienne et le règne revanchard de Louis XVIII, en plongeant tête nue dans la mêlée de la Grande Révolution, matrice de l’ère contemporaine.
Mais puisque je ne pouvais plus, sans subir le poids extravagant de questions encore sans réponses, raconter tout simplement des histoires, de pures inventions, c’est autre chose encore, par la suite, qui a retenu mon attention en réfléchissant au livre que je devais désormais écrire, dès lors. Un matériau brut, inexploré, immédiatement disponible. Quelque chose d’exclusif, c’est-à-dire ma propre vie, le voyage que j’ai entrepris étant enfant et qui me voit aujourd’hui encore plus démuni, dirait-on, que lorsque j’étais encore innocent et vierge, il y a quarante ans ou à peu près.
J’ai beaucoup lu. Pierre Michon, d’abord. Tout. Ainsi donc, on pouvait faire du Titien, du Tintoret, du Rembrandt en littérature. Non seulement, on en avait le droit et les moyens, mais ce n’était qu’ainsi qu’on haussait la vie des fermes, des bistrots, des chambres, à la hauteur des salles du trône des papes et des tyrans. Justice était enfin rendue.
Puis j’ai lu Claude Simon. Une grenade a explosé dans mon esprit et a tranché la question de Paul Valéry : oui, comme l’a dit notre Prix Nobel le plus méprisé, « le sujet du roman, c’est l’écriture ».
C’est ensuite la lecture des livres de Pierre Bergounioux qui m’a, non pas déstabilisé, mais au contraire remis d’équerre. Son questionnement incessant des « puissances obscures » à l’œuvre dans le présent, dans notre présent à tous, son obstination de survivant à y faire entrer « un peu de lumière » depuis l’âge de ses 17 ans, dit-il, et à chercher à « comprendre ce qui se passe », m’a parlé très clairement. C’est pourquoi j’ai placé en exergue une citation de lui, tirée de l’un de ses entretiens (« Nous avons une vie d’homme, l’âge adulte, pour disputer aux forces occultes l’otage que nous leur avons cédé, l’enfant que nous avons été. ») et que j’ai écrit, du 16 juin au 16 juillet, en un mois, l’été dernier…
DES VIES ENTIÈRES
J’y parle de mon double, Nicodème Simon, né dans un hôpital de Saint-Cloud en 1969, la nuit où des hommes ont pour la première fois a marché sur la Lune. Fils unique d’une vedette de variétés, il n’appartient donc pas vraiment au monde commun des vivants.
Au tournant des années quatre-vingt, il a été entraîné par sa famille en Californie où, en même temps que le divorce brutal de ses parents, il a fait l’expérience de l’abandon, de la pauvreté et de la vie extravagante et limite que peut vivre un petit Français livré à lui-même, mythomane, blessé, mais terriblement vivant, et même divagant dans une sorte d’exaltation hallucinée dans le Los Angeles du fric, de la Bible et du porno. Son retour en France, en 1986, a été un réveil brutal et le début d’un récit des origines.
Des vies entières explore, dès lors, comme une loufoque galerie d’ancêtres, les brefs destins des hommes qui l’ont précédé : celui de son père Richard, dit « Richie » sur ses 45-tours, conçu par accident un soir de 14 juillet, sauvé de la noyade par un officier allemand sous l’Occupation, puis devenu l’idole des garagistes ; celui de son grand-père Lucien, évadé d’un Stalag en 1940, traversant à pied la Pologne en feu et retrouvant en France l’anonymat et le mépris ; celui de son arrière-grand-père Philippe, mystérieux ingénieur sur le chantier de la ligne de chemin-de-fer Cotonou-Niamey, initié aux rites vaudous et disparu sans laisser de traces ; celui de la longue lignée de tous ceux qui ont porté son nom enfin, et qui n’ont guère laissé d’autres souvenirs que quelques lignes gribouillées dans des registres d’état-civil et beaucoup de fantasmes dans la tête de leurs descendants.
Face à ces vies et ces mondes disparus, ce court roman a posé, pour moi, une question simple : de quoi sommes-nous les enfants ? Mais face aux mensonges, aux mystères, aux bobards, aux fantasmes, il s’agissait encore d’une divagation, d’une variation créative, librement folle, sur une réalité qui jusque-là m’avait échappé, dont j’ignorais encore tout, et qui pour cette raison avait provoqué, en moi, le désir d’en finir avec les racontars par les moyens du racontar.
Alors j’ai décidé de faire l’inverse, pour écrire une sorte de suite à Des Vies entières, ou du moins un complément. Cet hiver, je me suis plongé dans le grand bain du réel. J’ai consulté les vieux registres d’état-civil concernant mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, et ainsi de suite. J’ai remonté la lignée des Vincent, un par un, jusqu’à ne plus pouvoir le faire, au milieu du seizième siècle.
Dehors, l’hiver régnait dans notre ciel commun, Paris vrombissait et passait dans l’indifférence, la pluie de décembre mouillait les fenêtres de mon appartement et sous la lampe j’ai feuilleté de vieux papiers, les ai examiné de près, les ai retourné, relu, en oubliais la moitié et en négligeais des détails essentiels, seul à mon affaire. Et tout cela m’est apparu comme dans un rêve, avec sa réalité toute simple, effarante.
Alors s’il est vrai, comme le dit le sage, que le siècle qui m’a vu naître fut le siècle des loups et que celui dans lequel nous sommes entrés en l’an 2000 est celui de l’explicitation, je me suis dit que je serais celui qui, ayant échappé de peu à la futaie noire au cœur de laquelle nous nous sommes entretués, se fait le témoin du monde disparu d’où il vient et des hommes qui l’ont précédé, et d’abord de ceux qui lui ont donné leur nom.
Or ce nom pour moi, jusqu’à aujourd’hui, a été une ombre, et rien de plus. Une absence perpétuée d’âge en âge, depuis des siècles. Jusqu’à aujourd’hui, il n’a revêtu pour moi aucun sens, aucun désir, aucune répulsion non plus. Mon père ne nous a rien laissé, à ma sœur, mon demi-frère, mon fils et moi, que ses propres efforts, désespérés, fanfarons, pour habiter ce mot familier composé de sept lettres, VINCENT. À moi, ce patronyme banal entre tous, cette chose vide, cet avorton de bas latin germanisé a seulement fourni une existence civique de citoyen français. Avec lui je suis donc entré effaré dans ma propre existence, un nouveau siècle et un nouveau millénaire, encombré de hantises et de questions, ou plutôt des fumées, des grandes fumées soulevées et traînées par mes grands morts et pas encore retombées à ce jour.
Et je suis resté là, étonné, avec mon patronyme banal et le fardeau indésiré de la lignée obscure dont je suis malgré moi « resté l’otage », comme le dit si justement Bergounioux. Puis j’ai moi-même transmis ce nom à mon fils Achille, qui pas plus que moi n’est éclairé, et qui autant que moi endosse, par une drôle de convention, par une habitude antique et compliquée, ce drapé étrange, et par cette mécanique endure son incompréhensible leçon de ténèbres.
Alors on dit aujourd’hui que nous sommes tous destinés à l’effondrement général. Peut-être est-il donc l’heure de faire le bilan de notre généalogie, d’apurer nos comptes, de clore quelque chose ici qui n’a cessé de s’ouvrir au fil des siècles.
C’est pourquoi, lesté évidemment des méditations de Bergounioux, de la soif de profondeur et de surgissement du vrai dans sa confusion de Claude Simon, et bien sûr des Vies minuscules de Michon, surtout de la dure vérité de sa Vie de Joseph Roulin, du souvenir de ses merveilleuses crapules de Maîtres et Serviteurs et de la thèse brutaliste de Corps du roi, j’ai écrit, et terminé voici deux jours…
LE PEUPLE DES ORIGINES
Rien ne m’agace comme l’accaparement, par les fils, des exploits de leurs pères. On ne se glorifie pas soi-même impunément avec le passé des siens. Faute de quoi, on se comporte comme ces fiers descendants, ces fanfarons à titres, à souche et à racines qui sont tous, je le pense, allons-y, des usurpateurs et des voleurs, des sortes de pilleurs de tombes. À la limite, on s’humilie soi-même en se prétendant aussi beau, aussi fort, aussi courageux que ceux qui, avant nous, ont accompli de grandes choses ou subi de grands crimes, en se revendiquant crânement de leur lignée, en s’accaparant leurs vies.
En évoquant la vie réelle de mon grand-père René, de son père Robert, de son père Charles-Joseph et bientôt tous ces paysans, ces concierges de château, ces emballeurs de magasin, ces ajusteurs d’usine qui avant moi, jusqu’au fond du temps, ont porté mon nom et peut-être aussi un peu de ma propre physionomie, je parle, non pas de moi, mais d’eux, d’eux seulement, de leur passage dans le jour à eux, de leur entièreté à eux, au cours de la vie brève qui nous est, à tous, échue.
Ainsi j’affirme redonner pour un instant à ce petit peuple des origines, pour le temps d’un livre et du silence qui suivra le livre, leur station debout, leur présence réelle, la grande, dangereuse et étroite dignité de tous les vivants.
C’est donc cela qui a occupé ma dernière année, ou à peu près. Écrire ce billet est donc une façon de me réveiller peut-être, après un long sommeil, ou une sorte d’épisode somnambulique qui m’a poussé à fabriquer trois livres dont je ne sais pas quoi faire, aujourd’hui.
Car faut-il insister pour les faire publier ? Faut-il les laisser en l’état, c’est-à-dire sous la forme de cahiers que je fais lire à mon seul entourage, s’il en a le courage et l’envie ? Ou alors faut-il les publier moi-même, en contradiction avec mon temps, avec l’époque commerciale et médiatique qui est la mienne, comme pour la démentir, en contredire la bêtise, l’injustice et la méchanceté ? Que m’est-il permis d’espérer ? Vieille question, n’est-ce pas, professeur Kant ?
Non, j’attends. Le printemps vient toujours, quoiqu’il arrive. Voilà ce qui, en fin de compte, tient encore beaucoup d’entre nous éveillés.
Château de Fontainebleau. En entrant, à la suite de classes de gamins bruyants en gilets jaunes, je fais un détour par le musée Napoléon. Certes, je reconnais son génie militaire et politique, j’admets qu’il a tenu quelque chose d’assez haut dans le ciel du temps pour survivre à l’éternité. Oui, comme le dit Hegel en le voyant passer, en vainqueur, engoncé dans sa petite redingote grise, dans les rues d’Iena, il a bien été l’esprit du monde.
Mais j’ai du mal, et j’en suis désolé, à réprimer mon mépris pour la geste impériale. Surtout lorsqu’elle se traduit dans le mobilier, la faïence, l’orfèvrerie, la miniature, les affreux petits objets cultuels, mégalomanes, nord-coréens, que l’Empereur a fait produire par centaines d’exemplaires et dont il abreuvé ses adorateurs, ses plus hauts gradés, ses ducs et ses comtesses d’opérette, et qui sont si abondants ici, sous vitrine, pour l’admiration de tous les pauvres bougres ayant payé 14€ pour regarder ces bidules kitchs et dorés comme s’ils avaient été déféqués par l’âne impérial lui-même, au cours d’une quelconque « séance » occulte.
De petits joujoux en forme de canons Gribeauval. Des assiettes peintes. Des statuettes. Des carafes. Le pot à lait de Joséphine. Le petit uniforme du roi de Rome. Je me penche sur l’étiquette explicative et je trouve le nom du tailleur parisien tout fier d’avoir commis cette panoplie de petit général.
J’y trouve un mauvais goût de nouveau riche, de parvenu, de pétro-milliardaire texan accrochant son portrait en Stetson et santiags dans son immense salon. Je m’attends à marcher sur la peau d’un bison tué lors d’une chasse avec le gouverneur, augmenté de la photo encadrée du forfait et des deux assassins souriants, avec leurs armes de guerre, et un domestique noir.
Napoléon apparaît ici comme une sorte de Trump de la vieille ère des tyrans, de l’époque des rois hargneux de droit divin et de lignée abâtardie, des François-Joseph d’Autriche, des Louis XVIII le balourd, des Kaisers Wilhem, tout d’or et d’aigles onguleux et criards.
Le sacre de 1804 me semble digne d’une messe du pire télévangéliste de Floride.
Les grandes peintures dans le couloir. Jérôme, Lucien, la vieille Laetizia, Louis l’idiot, toute la clique Bonaparte alignée, avec leurs vulgaires trognes de vendeurs de bagnoles, d’un côté en pied, couverts de fourrure d’hermine, en cape de velours, bas blancs et ballerines à rubans, et de l’autre en plâtre, vilainement antiques, grotesques à la fin, parce que même quand c’est celui de Socrate ou Hadrien, ce type de bustes est bizarre et médiocre sous le ciseau d’un Carpeaux ou d’un René Fache. Même le berceau de l’Aiglon est surmonté d’une auréole. Le sacre de 1804 me semble digne d’une messe du pire télévangéliste de Floride.
Je ne suis pas étonné que son imbécile de neveu, Napoléon III, ait choisi de revenir à Fontainebleau et d’y faire ramper les ambassadeurs venus lui apporter ses lettres de créances. C’est à la hauteur du personnage : pleutre, menteur, médiocre, opportuniste, faible, pédant. Mais bref.
On se croirait dans un parc d’attractions démodé, une sorte de palais du facteur Cheval poussé au grandiose par la richesse prodigieuse de la France, dont Napoléon Bonaparte s’est emparé à la faveur de la détresse du temps et de la roublardise de son grand frangin.
Avec sa petite mentalité d’adjudant, Napoléon a fait de Fontainebleau une sorte de Kremlin à la française. Combien ont dû trembler, ici, en attendant d’être reçus en audience, assis sur l’une des chaises rembourrées longeant les tapisseries des antichambres vides, fonctionnelles et mornes, dans le ballet silencieux des larbins en livrée Grand Siècle.
Ici, on mesure la dureté, la grandiose méchanceté dominatrice de la Cour de François Ier, son élégante sauvagerie.
Je quitte le musée. Le château est immobile, plein de lumière. Sa vieille ombre Renaissance, son parquet craquant, ses chambres sentent la poussière et la cire.
L’autre occupant du lieu, c’est François Ier. Ses armes sont partout. Dans les boiseries, la pierre, les peintures. Partout, l’on trouve les images de sa face ingrate, grinçante, de père de famille autoritaire. On imagine aisément sa voix aigre, roulée dans un accent vieux françois de bourgeois aquitain. Dans l’immense sale de bal inondée de soleil, je me dis que les domestiques en chausses bouffantes et bonnet à plumes devaient faire tourner cette folle et extravagante machine des soirées du roi avec la même application soumise, la même sombre énergie que des soutiers, au fond d’une cale de paquebot de luxe, chargeaient le charbon dans les fours monstrueux des transatlantiques.
Ici, on mesure la dureté, la grandiose méchanceté dominatrice de sa Cour, son élégante sauvagerie. C’était autrement plus sérieux que la petite dictature familiale des Bonaparte, qui a bien le pire de l’esprit français : la forfanterie, la joie de vivre poussé à l’excès, la prétention de parler pour le monde entier, qui devient ridicule et même criminelle si elle n’a pas la modestie, et même la roide austérité d’un Robespierre.
Je suis clairement ici sur la route du septentrion de l’Europe, l’antique ligne de front des invasions. Par la fenêtre du train, je traverse les tranchées de septembre 1914, sur lesquelles l’armée allemande a été arrêtée par miracle, entre Montdidier et l’Oise. Les paysages déserts sont aujourd’hui mollement vallonnés, surlignés par le sourcils violacés des vieux bois où se planquaient, terrifiées, les mitrailleurs qui couvraient les Poilus auvergnats.
Dans le froid, en vue des lointains clochers pointus, dans les mornes étendues de pommes de terre, le vide murmurant, sinistre, diabolique du champ de bataille. Quelque part, Julien Gracq parle d’un « silence de bête assommée ».
La ville d’Amiens, elle, est endormie par l’hiver. Vide et travailleuse, toute occupée à ses propres affaires. Les commerces sont pour l’essentiel fermés cet après-midi. Des pancartes indicatives, présumément touristiques, mènent vers nulle part, ou alors vers la vertigineuse et somptueuse cathédrale historiée que le petit peuple picard du Moyen-Âge a dû pénétrer avec une déférence de créature minuscule, avec terreur, n’ayant jamais rien vu d’aussi haut, d’aussi blanc, d’aussi lumineux, grandiose et vaste.
Autour, ayant quitté l’Île-de-France et sa blancheur, ses yeux gris, sa pâleur de courtisane, je découvre le roux, l’anthracite, le brun, les premiers murs de briques, les saules défeuillés sur les rives de la Somme, les maisons rouges, étroites et coquettes, aux fenêtres blanches, les premières maisons à pignons de cette succursale des Flandres, les premières arrière-cours ombreuses, mouillées, où reposent dans le noir un arrosoir, une bassine, un vieux vélo.
Ville du Nord, de l’Empire carolingien, métropole de seigneurs Francs pas encore débourrés par l’intimité avec Rome. J’ai passé sans m’en rendre compte les frontières de l’empire du soleil méditerranéen.
C’est aussi déjà l’Angleterre, avec son imperturbable indifférence au voyageur, son afféterie de rombière, ses vilaines porcelaines. Je pense au Kent ou, mieux encore, à cet arrière-pays du centre de l’Irlande, visité par personne d’autre, à la limite, que des pèlerins ou des curistes.
C’est déjà un peu Amsterdam, avec ces canaux qui strient la ville comme des contre-allées longeant des cours potagères. Ils forment de silencieuses tranchées d’eau verte, fluide, courante, sans profondeur, dans un éternel bruit de bouche. Les maisons de guingois, multicolores, sommeillent pareillement. Les mêmes bicyclettes sont posées contre les mêmes portes, de ponton en ponton.
C’est aussi déjà l’Angleterre, avec son imperturbable indifférence au voyageur, son afféterie de rombière, ses vilaines porcelaines. Je pense au Kent ou, mieux encore, à cet arrière-pays du centre de l’Irlande, visité par personne d’autre, à la limite, que des pèlerins ou des curistes.
La Somme, c’est un peu gaélique, un peu néerlandais aussi, tout entier centré sur le bien-être de ses habitants, mais n’ayant cure, ou alors au minimum, des agents d’assurance ou des boutiquiers en vacances au hasard et passant dans le département dans leurs 2-CV surchargées, sur le chemin de Berck-Plage ou de Boulogne-sur-mer.
Ici, je me souviens particulièrement de deux ou trois jours d’errance, à Limerick, avec Mathieu Colloghan, où j’ai connu une telle indifférence placide, et un même laisser-aller aquoiboniste dans le caractère de l’agglomération urbaine, cette lourde et somnolente immobilité provinciale. Une adorable histoire de corneculs nous avait conduit jusque-là, dans cette cité ouvrière du centre de l’île, le jour de Pâques 1988, un jour de grand soleil et d’une étonnante douceur. Seul, sans un rond en poche, de rue en rue, les mains au fond des poches sous un ciel uniformément blanc, j’avais alors rencontré partout, en m’ennuyant à mourir, la même placidité, la même indépendance jalouse, la même hospitalité lointaine et je-m’en-foutiste qu’ici, les mêmes parcs déserts, les mêmes rues sans lumière, les mêmes arbres noirs, les mêmes murs de briques rouges aux fenêtres blanches sans personne derrière, les mêmes dos ronds et luisants de pluie, les mêmes pubs vides, les mêmes géraniums. Je n’étais pas chez moi, mais tout était étrangement rassurant, casanier.
Je suis oublié, nulle part, dans l’immense Picardie, nation hors de le terre, séparée de tout…
Amiens est une ville qui fut manifestement ouvrière et bourgeoise, et même bigote, mais qui apparemment a été refaite, remise en route pour et par les innombrables étudiants et lycéens à qui les rues piétonnes appartiennent désormais, dès 16 ou 17 heures, au soir tombant. Les filles, en bande, ont toutes le petit anneau dans les narines. Les garçons, le hoodie noir death-metal, la démarche nonchalante, lasse.
Le va-et-vient des voitures hors des ruelles me fait penser aux agglomérations-modèles des livres scolaires des années 50. Ou peut-être aussi aux garages pour gamins, dans quoi je faisais glisser mes petites voitures sur des toboggans de plastique, dans les années 70.
Je suis oublié, nulle part, dans l’immense Picardie, nation presque hors du pays commun, séparée de tout, autocentrée, rodomonte, triste et fanfaronne comme un Gilles un soir de carnaval, embaumant encore la sueur et le parfum des oranges écrasées.
Palais des Beaux-Arts de Lille. Quelques merveilles, dont un Caprice cauchemardesque de Goya, le joli petit Robespierre jeune homme de Boilly, des croûtes sans grande valeur, du kitsch Louis XIV, et quelques portraits saisissants de l’école hollandaise, commandes de quartier faites à des peintres mineurs contemporains de Descartes, Rembrandt et Spinoza, aussi talentueux que des tenanciers de studios de photos d’identité ou de mariage.
Je déambule à la fois amusé et intimidé, ou plutôt je comparais, comme un voyageur à peine arrivé dans une auberge de la campagne flamande égouttant encore son manteau trempé de pluie, devant un peuple de vilains, de gros pifs, d’antiques vieillards recompteurs de sous, de jeunes et riches idiots pleins de gentillesse, de peintres vagabonds rouges et tonitruants, de vieux pères aux pommettes roses de genièvre et de charcuterie, d’aimables bourgeois à la moustache blonde, follement tirebouchonnée. Ces faces ingrates, grêlées, au poil roussi, mais affables, civilisées et bavardes, se succèdent au milieu des petits paysages crépusculaires dans lesquels ils commerçaient rêveusement, et sous la présidence de deux grandes glissades de Noël du fils Brueghel.
Je salue aussi, comme on passe en cuisine, quelques laideronnes et des vieilles folles, tout un tribunal de village, de faubourg de Haarlem ou de Delft, attentif à l’étranger et absolument inoffensif. Ces trognes et ces âmes brumeuses me jugent, mais sans grand effet. Ils ont de la conversation pour tenir la cheminée brûlante jusque tard. Ma nuit promet d’être confortable, lourde et inquiète, dans le lit en placard. Je m’éloigne sans qu’ils protestent en tout cas. Et si je repasse, les revoici, identiques, et bizarrement cela m’étonne et me ravit.
Comment cette ville a-t-elle cru pouvoir devenir la capitale d’un royaume ? Au sortir du Moyen-Âge, elle n’avait pas la richesse profuse, rieuse et insolente de Paris. Elle n’était pas environnée par la prodigalité de la Brie et de la Beauce, comme la Lutèce tant aimée des senatus-consultes y prenant leurs bains. Elle n’avait pas non plus l’arrogance taiseuse de Lyon ou le côté follement bourgeoise, cosmopolite, idiote et fanfaronne, draguant outrageusement l’officier de marine, de Marseille, Bordeaux ou Nantes.
Elle n’avait ni fleuve ni montagne ni extravagance ou providence de la géographie. Elle n’avait que la richesse minière de ses alentours, sa paysannerie patoisant le morvandiou ou le bas-allemand, et surtout ses terres à vignes, jalouses, hautaines, indifférentes, mais qui s’étendaient jusque trop loin d’elle pour pouvoir qu’elle en soit vraiment le centre, l’autorité supérieure.
C’est donc l’insolente, rieuse et scandaleuse richesse de Paris qui a eu les préférences de l’Histoire, des Valois et des prévôts des marchands, la cité féminine et courtisane encore romaine, mondaine et guerrière, enveinée à la mer par la Seine, alors qu’elle, Dijon, dans ses terres à brouillard, était encore un peu germanique, encore un peu carolingienne, et alors que déjà le petit royaume d’Île-de-France et ses petits rois roublards avaient l’humour affuté, le sens de la combine, la folie en tête menant à de plus grandes, de plus impériales destinées.
Au lieu que Dijon, comme ses ducs, est resté subalterne et rigide, comme son Charles le Téméraire dont le cadavre a d’ailleurs fini congelé, nu, à moitié dévoré par les loups, oublié sur un champ de bataille refroidi, chu et négligeable, peut-être d’ailleurs pour avoir manqué d’ironie, de goût pour la dépréciation amusée de soi-même.
D’ailleurs, la Bourgogne n’a peut-être jamais été un grand royaume européen, même si elle a été un grand État, par esprit de sérieux, par pudibonderie, dogmatisme et orgueil, par obsession de la saine comptabilité, du tonnage bien mesuré, du setier de blé pesé à la livre près, par présomption de nouveau riche, de grenouille se voulant plus grosse que le bœuf.
Sur la carte de géographie de la Renaissance, cette ville de commerçants et de notaires était pourtant la grande métropole d’une route, certes. Mais ce n’était pas la route de l’Allemagne : ça, c’était Strasbourg, Metz, Nancy. Ni la route de la prospère, lente et patiente placidité des Flandres : ça, c’était Lille, Arras, Bruxelles. Dijon, c’était la route de la Suisse. Et de la haute et ennuyeuse enclave calviniste (vivant, elle, sous l’autorité des pics enneigés et fantastiques des Alpes), elle n’a conservé que la hauteur et l’ennui. Mais elle, contrairement à Genève, ne mène ni à l’Italie ni à la Bavière ni à l’Autriche…
Elle a été bénie par la fertilité du sol, la force de travail de sa paysannerie ignorante et toute occupée à ses affaires, mais pas par sa géographie, qui l’a placé littéralement nulle part, sans pouvoir rivaliser avec Lyon qui a deux fleuves, deux routes majeures confluant vers la mer, les hautes terres lunaires de l’Auvergne ou les Alpes.
Il n’y a littéralement rien à voir, ici. Ni fleuve, ni montagne, ni charmante citadelle illuminée. C’est une ville sombre et travailleuse, affairée, riche, chaussée de mocassins, bien isolée, comme un pavillon moderne dans l’une de ses villes nouvelles où les patrons de pizzeria et les gendarmes aiment se retrouver entre eux, en famille.
D’ailleurs son centre-ville a encore quelque chose de l’immobilité sombre, pluvieuse et longuement triste du Doubs et du Jura, de Pontarlier, de Dole. C’est un pays de patrons de sociétés minières reclus en ville, de boutiquiers, de propriétaires de vieilles vignes aristocratiques qui ne mettent plus jamais les pieds dans leurs domaines que bottés de cuir et accoutrés comme pour la chasse à courre, et de domestiques persifleurs, voleurs et canailles.
Ou alors je dis tout cela parce que j’y suis arrivé alors qu’il y fait aujourd’hui un temps de loup, brouillardeux et sombre, qu’il y souffle un air glacé de fondrière, humide, sans égards, d’étang en décembre.
Mais je constate que seul le XVIIIe siècle semble avoir donné à la ville un peu de son extravagance d’officier d’infanterie : de larges allées allant d’une place à l’autre, la pierre claire, les hautes fenêtres de ses palais à particules et de ses hôtels de lieutenants-généraux de sénéchaussée ou de bailliage, ses vastes portails à carrosses, ses grands noms, sa manie muséale, d’encyclopédiste, de collecteur de beaux livres. Bénis soient les Lumières d’avoir mis un peu d’élégance prétentieuse dans cette ville thermale de l’est, avec ses kiosques et ses placettes, ses colombages, ses longues rues tortueuses, de grande Vichy du Saint-Empire.
La vieille ville de Tours, recluse et jalouse dans ses obscures ruelles à colombages, respire le petit jardin Renaissance, le logis François Ier, le « clos » de Léonard, Ronsard et Clément Marot.
Éclatants feuillages de l’automne, jaunes clairet, roux de feu, verts-pistache très clairs, verts-argent du peuplier et verts-mousse, sur des fonds d’ardoise, de gris fuligineux et de pierre noir-carbone. De gros cieux mouillés de novembre, de coquettes villas proustiennes interdites aux pauvres, piquées de lampes chaudes, inaccessibles, interdites.
Le reste du gros bourg, ecclésiastique et grand-bourgeois, est organisé par la richesse et la préfecture.
Caserne, cadastre, quartiers partagés à parts égales entre l’urbanisme boutiquier de la IIIème République, le pittoresque médiéval, faussement gothique des étiquettes de vieilles bouteilles de vin de table, des enseignes d’auberges — Coq d’Or, Trois-Dauphins — où l’on dîne de beaux rôtis, de tripes inavouables et de grands crus chez Claude Chabrol, et les perspectives urbaines de la longue ligne, du rectangle, de l’arcade de béton, presque balnéaire, des années 50. Royan de l’arrière-pays, des terres des Valois.
En son bord, enjambée, comme un énorme et monstrueux animal, coule la Loire, la pure et puissante Loire emportant tout vers la mer : branchages, boue, eaux saliveuses, outres de bêtes crevées, regrets, rancunes, et le temps lui-même, qui ne saurait résister à un tel charroi, à une telle volonté de fer, meurtrière, mais « couleur de café au lait », comme le dit Julien Gracq. La vieille barque coincée dans l’arbre immergé, brutalisé par le courant : je songe aux « gabarres pourries de Carrier » de Pierre Michon.
Solitude, paix, exil intérieur. On peut se faire oublier de tous, ici. Il ne se passe rien. Mais les morts sont là, impassibles, silencieux, sourcilleux. Nulle part et surveillant les vivants, sans un mot. Quelle force, quelle cruelle miséricorde.
C’est précisément notre grand et inconsolable chagrin, notre incommensurable tristesse qui nous force à chercher partout la beauté des choses et l’héroïsme de l’humanité. Sans elle, nous ne serions que de pauvres passants, à moitié contentés, sans interrogation claire et sans ardeur, sauf celle de reconnaître peut-être dans le monde ce que nous connaissons déjà.
Dans Arles, de coquettes maisons respirant l’ennui du dimanche midi, le boulevard sous les platanes et les codes d’honneur familiaux, se dressent ici et là au détour des ruelles venteuses de la Cité et de l’Hauture, du dédale à chats de La Roquette, du paresseux boulevard des Lices et le long des contrebas périphériques. Depuis une semaine que je suis arrivé, elle me laissent toujours aussi songeur.
Je cherche les mots pour évoquer l’une des facettes d’Arles que je remarque particulièrement cette année, j’ignore pourquoi : ces prospères immeubles en pierre de taille sans angles trop durs, arrondis comme des tranches de livre même parfois, ornés de frises géométriques et de bords sculptés de fruits, édifiés au tournant du XXe siècle pour de paisibles pères de famille, des bourgeois flaubertiens qui enfermaient là-dedans leurs progénitures en canotier et marinière, les chignons compliqués de leurs épouses en grande robe fleurie de drap italien, bibi de Marseille et châle de dentelle, l’argenterie de la famille, les bons du Trésor, le chien et la bonne.
Ces prospères demeures, discrètes, peu nombreuses, semblent être les fiertés bonhommes, les modestes « folies » de sous-préfecture de la Belle époque d’ici. Comme déférentes, ombreuses et révérencieuses, d’une politesse obséquieuse de notaire, elles sont les témoins de ce qu’a permis pour son électorat, dans les Bouches-du-Rhône comme dans tous les départements français, la IIIe République triomphante, cette France que la bourgeoisie manufacturière a faite à sa main une fois affranchie des révolutions de 1792, 1830, 1848 et 1871.
À l’écart, incongrus parmi les bicoques de maîtres-pêcheurs et les hôtels Grand Siècle, ce sont le plus souvent des immeubles aux épaules étroites, comme serrés dans un costume du dimanche taillé sur mesure, ourlés à leurs frontons, leurs linteaux et leurs grossiers mascarons à l’antique, faussement modestes et hautains comme des porteurs de moustaches en guidon de vélo et de cannes à pommeau, gentiment ventrus et un peu matamores comme les papas du Midi aiment paraître. Ils furent un temps les tanières de ces lignées interrompues d’abord par les guerres coloniales puis la Grande Boucherie de 14, la maison de Moussu Machin ou du Docteur Chose. Achetés à grand prix par les tourmenteurs de Rimbaud et Van Gogh à n’en pas douter, ils présentent toujours aujourd’hui leur entrée de maître au bout de deux ou trois marches, une main de femme en blouse de bronze montée en marteau sur le bois peint de la porte, des vestibules de fraîcheur, du carrelage à damier et des tommettes comme laquées de vernis à ongles, et là-haut, derrière la balustrade néoclassique qui, vue de la rue, dirait-on, la coiffe, des terrasses en plein vent sur le toit pour y faire claquer les grands draps amidonnés sur des cordes à linge et, peut-être, enroulés dans des plaids, observer les feux d’artifice du 14 juillet en compagnie des domestiques battant des mains.
En détaillant les façades claires, boutonnées, derrière de longues fenêtres à persiennes sur deux étages, pas plus, j’imagine sans peine l’agencement des pièces l’une après l’autre rationnellement distribuées : entrée avec les parapluies et les chapeaux, salle-à-manger, salon coquet comme un après-midi d’avril, cuisine, réserve au rez-de-chaussée, la soupière délicatement fleurie sur le buffet, le bois ciré, le portrait de l’ancêtre, les paysages peints, les bœufs attelés à la Watteau, les chaises pour les veillées le long des murs, les napperons, la cuisinière à gaz en fonte noire et chromée par l’ambre du cuivre, le potager et la véranda derrière, les orangers en pot, l’arrosoir, le banc d’osier, le sirop dans la carafe, à l’étage les chambres aérées chaque matin par la bonne et les salles d’eau rudimentaires, les bassines d’émail, les gants de toilette, les cubes de savon, les parfums de violettes, de framboises, l’alcool puissant de la lavande sur les draps militairement pliés dans l’armoire grinçante, le bureau de monsieur, l’odeur d’encre et de cigare, le boudoir de madame, le parfum de fleurs, le sentimentalisme fané.
Ce sont là les maisons de l’époque de Frédéric Mistral et du Félibrige, ce moment de l’histoire de France où les sous-préfectures de la Provence comme Arles, Avignon, Forcalquier, semblent basculer d’une époque à une autre, entrant dans ce qu’on appelait « moderne » à l’époque et qui est reproduit dans les catalogues délavés des Nouvelles Galeries, et ce par la volonté des présidents Émile Loubet ou Armand Fallières, de la compagnie des chemins de fer ou de je ne sais quelle puissance régulatrice qui commandait alors aux becs-de-gaz, à l’administration fiscale et aux demi-brigades de gendarmerie à casquette molle qui casernaient par là. On passe alors de la région fertile, désertique et sauvage, virgilienne, quoique déjà stendhalienne, méditerranéenne et noire, encore un peu romaine, où une petite paysannerie latinisée, farouche et superstitieuse, fait face avec défiance et obéissance à une grande noblesse richissime, désinvolte et raffinée, profiteuse, oublieuse de ses devoirs, gourmande et bécoteuse de bergères, une caste de marquis pleurnicheurs ou fantasques reclus dans leur manoir paradisiaque au faîte de l’escargot des villages perchés du Comtat ou du Luberon, on passe de cette Provence de bandits et de paysans sourcilleux, donc, à la vaste province pittoresque et champêtre actuelle, frivole et roucouleuse, vacancière, doucement emportée par le folklore de l’espadrille, de la flute et du galoubet, les amusements de la tauromachie et de la course camarguaise, des bergers jolis-cœurs et des fleuristes prénommées Mireille ou Fanny, où les grands propriétaires terriens, les fabricants de tonneaux, les huiliers des Alpilles, les maîtres-plâtriers ou les armateurs de tartanes portent le gilet blanc brodé de fougères, la montre à chaînette, le large panama et la barbiche de lansquenet. Ces Tartarins engoncés, riches à millions, ont alors quitté leur grand mas venteux, leur latifundium de la Crau, pour s’embourgeoiser, s’urbaniser dans leur nouvelle bonbonnière arlésienne, sous les grands platanes, avec eau courante et gaz de ville, se montrant le dimanche dans leur boggie à capote, gantés, prodigues, prolixes, ayant troqué l’épais falzar de coton pour le pantalon-cigarette à la mode de Londres, la rustique botte de cuir crotté pour la bottine cirée à talon, fièrement flanqués de leur fillette préférée, Angélique, Odette ou Yvonne.
Elle, je la vois devant la maison, nichée aux côtés de son père sur le boggie, rencognée, bouclée, recroquevillée sur sa banquette de cuir bouilli comme une grande poupée de chiffons posée là pour donner l’illusion d’être une vraie jeune femme à marier, et non une gamine accoutrée comme une dame-patronesse mais secrètement sexuée, secrètement perverse, quoique seulement avec les fourmis sur lesquelles elle verse la cire des chandelles, avec les mouches qu’elle enferme dans un verre renversé, avec les religieuses du collège de jeunes filles qu’elle déteste et calomnie en elle-même et dans son journal, et aussi bien sûr avec les gamines du métayer de son père, qu’elle humilie. Elle est sans doute un peu idiote et capricieuse, mais elle semble aux Arlésiens qui la voient passer avec ses mitaines blanches et ses anglaises dans les yeux aussi délicieuse qu’un dragée de baptême, aussi rose, aussi pâle, aussi subtilement sucrée, avec son ombrelle commandée à Lyon et ses lourds mollets d’adolescente hargneuse moulés dans des bas blancs repassés à la vapeur, et promise à un jeune officier des dragons, de la Coloniale ou des douanes.
Nous sommes à Arles depuis lundi. Après avoir passé quatre ans à raconter la vie entière d’un homme né et mort ici, ayant gouverné et lutté ici, et laissé des traces ici, je m’attendais à le retrouver intact. Mais avec la fin de l’écriture du livre est venue la fin d’une certaine impression, d’une certaine double-vue.
Depuis que j’ai fini mon Antonelle, ce roman énorme et convalescent, obèse, actuellement en lecture ici et là comme on entre à l’hôpital pour un check-up avant une opération à cœur ouvert, je dois avouer que la petite capitale de la Camargue m’apparaît distante, comme désenchantée, présente et superbe, mais vaguement absente à mon enthousiasme, comme une petite fille malade, distraite en tout cas, insensible à mes farces habituelles. Sentiment étrange de morte saison. Les lieux sont là — comment pourraient-ils ne pas l’être —, mais ils sont comme désinvestis du grand désir juvénile et parfois brutal, entêté, forceur, du romancier.
Peut-être que depuis que j’ai fait mourir Pierre-Antoine dans les dernières pages du roman, celui-ci est bel et bien mort en moi aussi. Et peut-être que son deuil imprègne les premières journées que je passe ici sans lui depuis plusieurs années, sans avoir à lui faire la conversation, à le réanimer, le questionner et l’apercevoir au détour d’une rue de La Roquette. Me reste en tout cas l’impression générale d’une visite dans les pas d’un disparu ou d’un muet, cloué dans son lit de peine, légèrement attristé par mes efforts vains, comme si je visitais la maison immobile d’un ancêtre, soudainement laissée en l’état, figée dans la surprise de son brusque départ.
Pierre-Antoine Antonelle est venu au monde dans l’écriture, a peu à peu surgi de la page, s’est dressé et a commandé, avec le même aplomb prudent que le marquis de Montcalm cité par Chamfort (« Tu commandes et tu t’excuses ? » s’étonne un Indien avec qui il a passé alliance, après que ce drôle de Français a voulu se faire pardonner une erreur.) Puis il s’est refondu dans le néant avec la page 794 de mon manuscrit, la dernière. J’en ressens donc un tristesse infime, une mélancolie fraternelle.
J’en suis donc à chercher des traces, puisqu’il n’y a que ça, puisqu’il n’y a plus rien devant moi de cette réalité ensorcelée, enchantée, carnavalesque, qui faisait véritablement revivre ses adjoints à la mairie, le menuisier Joseph Meyer, le cordonnier Antoine Baudesseau, les roides frères Léautaud, monsieur Loys de la Chassagne et sa bande de tueurs monarchistes, le vieux premier consul de Barras-Lansac, son frère Jacques-Philippe, Madelon Anayet qui ne le quitta jamais, Gilles et Nine Fouque, madame veuve Thérèse sa mère, son pote Jérôme Payan et sa fratrie en guenilles, l’impossible Jo Babandy, cette réalité engloutie dans le néant avec la fin de mon effort, de mon épuisant effort sur la page, irresponsable, vain et obligatoire.
Je suis finalement comme le grand Meaulnes cherchant sottement, mais jusqu’à l’épuisement, à retrouver ne serait-ce que les échos de la fête irréelle où, au bout de sa fugue, il a pour la première fois vu et aimé Yvonne de Galais.