L’ANTI-JOURNAL : Bangui 1984, 1/2.


BANGUI, CENTRAFRIQUE, 1984
(1/2)

Ne lui restaient plus de Bangui-la-Coquette, quarante ans plus tard, que les quelques images fixes que voici.

D’abord : à son arrivée, une fois descendu de l’avion-charter en provenance de Paris, à travers le pare-brise poussiéreux d’un taxi, la perspective fugace et mouvante, en travelling latéral, d’une avenue de terre ocre, large, longue, bordée de cabanes-boutiques peinturlurées et ombreuses comme des yeux fermés (et les gens ici et là errant, passant devant, dans les vitres ou derrière les essuie-glaces, ou plutôt surtout des jambes noires, blessées, griffées, les sandales défaites, les genoux fripés et poussiéreux) et, au bout de cette perspective, un monument de stuc que le taxi dépassa, un arc-de-triomphe frappé en son centre d’une couronne de lauriers à l’antique enserrant le sigle B de l’ancien empereur Bokassa, l’histrion déchu qui régna peu de temps auparavant sur ce bout de forêt primaire urbanisé au cœur du continent, une arche plâtreuse et curieusement immaculée jurant violemment dans un monde, ou plus exactement dans un décor tropical touffu et moite, vu à travers les vitres poussiéreuses de la voiture, un décor exclusivement fauve, rouge, vert forêt, bleu pâle, noir d’encre, et la chose blanche dominant péremptoirement un carrefour, ou plutôt un rond-point inutile sur quoi de rares automobiles, dont son taxi (la puanteur de moisi du taxi, le porte-bonheur pendu au rétroviseur, la boîte de mouchoirs posée sur la plage avant au-dessus de l’autoradio déglingué) tournaient lentement comme sur un carrousel.

Après : le fleuve Oubangui encore gros des pluies et du ruissellement venu de la grande forêt du nord, roulant, laiteux, doux comme un café au lait. Et lui, assis comme une figure de la proue au bout de la pirogue à moteur, un bob de campeur sur la tête, les deux pieds nus traînant de chaque côté du sillage fendu par l’étrave au ras des eaux dangereuses dans quoi il imaginait des poissons carnivores, des serpents, des insectes inimaginables pour lui qui était né en France et qui n’avait vécu jusque-là, en terme d’exotisme, que dans la grise banalité de l’Île-de-France pompidolienne et giscardienne, puis dans la décadence babylonienne de la Californie. Il passa des journées entières comme ça.

Ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage…

Ce fut sa grand-mère qui, s’inquiétant pour son moral après son retour forcé des Etats-Unis (entendant dire que il son petit-fils ne parlait plus beaucoup, que parfois il pleurait sans raison, ou du moins sans dire pourquoi, qu’il ne s’intégrait pas bien à l’école de bonnes sœurs dans laquelle il avait été inscrit en catastrophe, qu’il était toujours de méchante humeur, qu’il n’était qu’un nuage noir, gazeux, insaisissable depuis son retour de Los Angeles l’été d’avant), ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage et qu’il avait choisie en lieu et place de la semaine au ski que d’abord elle lui avait proposé pour le distraire de sa vie malheureuse.

Et voici une autre image qu’il ramena : entre les berges herbues (d’un côté la mangrove centrafricaine, à chaque clairière de cocotiers des hameaux de cases accablés de soleil, empuantis par des tapis de manioc séchant en plein air, en lisière de la grande forêt avaleuse, noire, sidérante, et de l’autre côté la savane zaïroise à perte de vue) se succédaient sur la route de la pirogue poussée par un moteur à essence les longues colonnes vertébrales des bancs de sable sur quoi, pour déjeuner, pour pisser, pour dormir, venait s’empaler doucement et s’ensabler leur bateau peinturluré de jaune et de rouge, cette grande barque au toit de tôle ondulée qui l’emportait vers le sud, vers Zinga, vers la bifurcation de la rivière Lobaye à partir de quoi, après deux jours de marche dans l’inextricable feuillage humide de la forêt congolaise, il rencontrerait bientôt une famille (on lui disait « une tribu », mais il ne voyait pas pourquoi on ne disait pas « tribu » pour les habitants des minuscules hameaux de la Drôme qu’il avait fréquenté, enfant, avec ses cousins de là-bas : alors il disait « famille ») du peuple aka, c’est-à-dire ceux qu’on appelle communément les pygmées. Il transportait, de même que ses compagnons de voyage, cinq kilos de gros sel dans son sac à dos, l’offrande des Blancs aux hommes de la forêt, de manière à permettre à ces derniers de conserver le fruit de leur chasse tout en changeant de lieu de vie dans la jungle, évitant ainsi la rapacité et le vice des patrouilles militaires congolaises et centrafricaines, mais aussi les bulldozers et les miliciens des compagnies d’exploitation forestière. C’était cela, le but du voyage, et la distraction des petits Blancs qui se donnaient ainsi l’illusion d’être philanthropes, ou plutôt qui se donnaient ainsi l’illusion de n’être que philanthropes.

Une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère

Ensuite, ceci : le Rock Hôtel et sa piscine installés sur un promontoire sur les berges de l’Oubangui, un beau bâtiment balnéaire sur trois étages de baies vitrées et de balcons faisant face au fleuve. Là, devant, les rapides bouillonnants, féériques, étincelants formaient comme une longue marche d’escalier faisant passer le courant grisâtre et jaune d’un niveau à un autre et partitionnant une île minuscule (ou plutôt une excroissance de rochers et de végétation émergés résistant au flux furieux du fleuve, une verrue anormale, aussi incongrue qu’une touffe de cheveux qu’on n’aurait contourné en tondant un crâne), autour de quoi s’animait un grand froissement d’écume et d’eaux grondantes. Le bâtiment du Rock Hôtel lui-même était dessiné avec cette manière à la fois moderniste et démodée des résidences dressées avec un air de contentement bourgeois sur le front de mer à Royan, un trait futuriste, des diagonales, une vague fantaisie oblique de publicité américaine au temps de la conquête spatiale, et des piliers de béton triangulaires comme ceux que dessina Le Corbusier et sur quoi il posa sa Cité idéale. La voyant, cette bâtisse, on imaginait plus volontiers que, plutôt que de la réalité sous le soleil, plutôt que de la matérialité moite et odorante de l’Afrique que il découvrit en arrivant à Bangui, l’hôtel et ses dépendances avaient plutôt été tirés d’une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère prise quelques mois seulement après l’achèvement du chantier et donc érigeant le bâtiment non pas dans un jardin, ou même sur un terrain végétalisé ou ayant vécu longtemps, modelé par le temps passé et les saisons, mais sur une espèce de parking ras et brossé, une aire déserte, bitumée, pareille à une piste d’aéroport, aussi sèche et stérile que la planche sur quoi la maquette du cabinet d’architecte avait été assemblée pour être montrée aux promoteurs et aux élus municipaux, avec peut-être deux Simca et une vieille Peugeot 404 garées le long de lignes ripolinées au sol, et un lampadaire tout neuf, solitaire, mais design.

Dans l’hôtel, aussi : la nuit chaude, le ciel noir et le halo luminescent de la piscine olympique sur la terrasse, le soir du Nouvel An 1985, le fleuve noir en contrebas soufflant comme une bête attachée dans la pénombre, les chemises blanches sur les peaux noires des serveurs de l’hôtel (leur silence, leur politesse, leur dureté) et les dizaines de bidasses de l’opération Épervier en goguette, jeunes et fermes, gentiment crétins, dispersés sur les pierres chaudes, le bambou en plastique et les faux rondins du bar ou de la discothèque en plein air, ou bien debout le long de la balustrade donnant sur le fleuve en contrebas, une bière à la main, une cigarette entre les doigts. Et il reconnut dans leur carrure, leurs cheveux en brosse, leurs corps glabres et comme thermoformés dans une matière plastique couleur caramel, leurs pommettes luisantes, leur air de gaieté, leurs yeux rieurs de gamins enfin en permission après des semaines de veille ou d’opérations dans la jungle ou le cambouis des garages, l’allure de bons garçons qu’ont la plupart du temps les militaires de rang inférieur lorsqu’il sont lâchés en ville pour une soirée de détente, la même allure que celle des US Marines qu’il avait connus l’année d’avant à Los Angeles, avant de s’enfuir pour toujours de Californie.

Il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien…

Voici encore une image de cette nuit-là : lui, il, assis et désœuvré sur le plongeoir de la piscine, à l’écart non seulement du groupe de randonneurs franchouillards avec lequel il était venu en Centrafrique pour une excursion le long de l’Oubangui et jusque dans la jungle à la frontière du Congo, mais aussi des fêtards banguissois et expatriés qui ce soir-là, à cette heure-là commençaient doucement à se bourrer la gueule en avalant des verres de vodka tiède et des bouteilles de bière glacée importée du Zaïre voisin. Il ne disait rien, ne faisait rien, avait à la main un verre de jus de fruit (il adorait avec une avidité d’enfant ces mangues que depuis deux semaines il avait dévorées pour la première fois de sa vie, assis à la proue de la pirogue à moteur descendant l’Oubangui, zigzaguant entre les bancs de sable et les troncs d’arbres flottant entre deux eaux) ; il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien, rien que le vide, le vertige d’être là, en Centrafrique, au Rock Hôtel, et de passer son regard sur les choses qu’il voyait vivre autour de lui sous le soleil africain depuis quinze jours. Il songeait à tout cela et au Zaïre, dont la savane brûlante se dévoilait de l’autre côté du fleuve et qu’il observait sans arrêt tant qu’il y avait de la lumière, sans rien dire, sans se faire remarquer, depuis qu’il était dans le pays, avec un mélange de fascination et de crainte, d’abord parce qu’il s’agissait là du Zaïre (du vrai Zaïre, du Zaïre de la planète Terre, et non d’une fiction, d’un simulacre ou d’une image de cinéma) et que jamais dans sa petite vie d’adolescent il ne s’était imaginé qu’un jour il côtoierait le vrai Zaïre matériel, dont la lande étale, au loin, de l’autre côté des eaux fumantes de l’Oubangui, formait comme une sorte de désert des Tartares ou de Farghestan où il s’attendait à tout moment à voir surgir quelque chose d’extraordinaire et de tétanisant, que ce soit un acte de guerre (une explosion, des tirs de balles traçantes, un tank), des silhouettes de soldats en armes ou bien plus simplement une famille d’éléphants venant boire paisiblement sur les berges, bien que ne distinguant pourtant rien que des herbes hautes, des arbres aux formes incroyables et des buissons à peine remués par le vent torride.

Ce qui le rendait triste, il n’en savait rien. Mais il avait l’air triste. Aussi, prenant la suite d’un bidasse en chemisette qui, avec une espèce de compassion un peu forcée, comme s’il avait été sincèrement touché par le triste sort du gamin solitaire assis sur le plongeoir avec son jus de mangue, mais que ce n’avait pas vraiment été le moment, lui avait demandé « ça va ? », ce furent les prostituées centrafricaines (les proies, les carcasses de viande luisantes et sombres, moulées dans des gaines aux couleurs vives, parfumées, repeintes, tintinnabulantes de boucles d’oreilles et de bracelets, que les bidasses de l’opération Épervier allaient consommer une à une, maladroitement, sottement ou violemment dans la nuit du Nouvel An, pour marquer le coup, pour commencer 1985 sous la haute présidence d’une scène de pornographie coloniale), ce furent les filles de l’hôtel, donc, qui vinrent le voir et l’entourèrent. Quelques-unes d’abord tournèrent autour de lui, de sa mauvaise coupe de cheveux démodée, de sa frange d’adolescent, de son corps d’alvin, de sa peau brûlée, de ses yeux très bleus, de son vilain t-shirt, de son verre de jus de mangue, et laissèrent tomber comme une aumône dans la main d’un mendiant une gentillesse, un petit mot affectueux à son attention. Puis bientôt, comme par un effet d’attraction gravitationnel, ce fut toute la troupe des créatures aux épaisses lèvres rouge cardinal, aux paupières bleu azur, pailletées, lascives, aux corps irréels et aux longues mains, qui papillonnèrent autour de lui, si bien que l’on put croire ce soir-là que il, se laissant faire, s’offrant au plaisir d’intéresser quelqu’un et même de susciter, sinon de l’amour, du moins de la pitié, se transforma, au bord de la piscine luminescente du Rock Hôtel, sous le ciel noir de la Centrafrique, en une sorte de totem, de fétiche sacré, d’idole primitive autour de quoi l’impunité était garantie pour les prostituées de l’hôtel et autour de quoi nul prédateur ne pouvait atteindre leurs corps encore adolescents, tièdes, mous et douillets comme des gâteaux à peine sortis du four et moulés dans les robes-fourreaux, comme s’il suffisait pour elles de rester dans les parages immédiats de ce petit Français hagard (qui, pour une raison inexplicable, se trouvait ici, à Bangui, seul, loin de toute parentèle, et ne parlait pas, ou en tout cas ne disait rien de sincère mais regardait, observait, examinait le monde avec un regard d’une intensité dont elle n’avait jamais vu l’équivalent chez un Blanc) pour être enfin laissées tranquilles et jouir du papotage des copines, du souvenir de leur maman et de leur tantine, et de la grande nuit qui s’endormait paisiblement ce soir-là sur la Centrafrique.

La suite demain

Dunkerque, c’est l’avenir

Nul besoin de craindre, ou même simplement d’attendre la fin du monde dans l’espace de notre vie, puisqu’elle a déjà eu lieu ici, à Dunkerque. Et par deux fois au moins. Une première fois en 1914, sous les coups de talon de l’artillerie allemande, quand le port menacé par les combats devint un camp retranché, une ville du front. Une deuxième fois en 1940, lorsque Goering lui pissa dessus une pisse de feu, lorsqu’il envoya ses Stukas lui chier dessus ses crottes d’histrion pendant deux jours et la détruisit entièrement, tandis que les Anglais se préparaient à se débiner en bon ordre par les plages de Malo-les-Bains, Leffrinckoucke, Zuydcoote et Bray-Dunes.

Chaque fois, il ne resta rien. Des murs vides, des canaux insalubres, des rues fumantes, de vieux bâtiments miraculeusement épargnés, des empilements de briques, de débris et de cadavres humains brûlés, morts parmi leurs pauvres souvenirs.

Au musée de l’Opération Dynamo, on expose une maquette — non pas de Dunkerque telle qu’elle fut, mais de Dunkerque telle que les Allemands nous la laissèrent : ce ne sont que des pans de murs troués, un dédale, un hérissement de destruction. C’est Gaza aujourd’hui. Ce qui avait été bricolé pour tenir Dunkerque en un seul morceau entre 1918 et 1939 — la cathédrale gothique, courte, tronquée, déjà grêlée d’éclats d’obus, mais aussi le beffroi médiéval, et tout autour les vieilles rues flamandes, espagnoles, anglaises, pittoresques et terriblement ennuyeuses, les quais poétiques longeant l’eau verte des canaux — fut réduit à un labyrinthe de décombres.

Ainsi le 4 juin 1940, lorsque les Allemands entrèrent dans Dunkerque (et que les soldats français qui avaient tout fait pendant une semaine pour retarder leur gobage furent capturés ou fusillés comme des chiens), les dunes étaient des fosses communes, des dépotoirs ou des latrines. C’était le deuil. Comme tout le Nord-Pas de Calais, tout cela devint une « Zone spéciale » sous administration directe, non pas même des traîtres de Vichy, mais du Commandement militaire allemand pour la Belgique et le Nord de la France, une enclave de la Wermacht et de la SS, à 40 kilomètres des côtés anglaises.

Mais après quoi, il fallut refaire une ville avec tout ça. En 1945, il fallut faire face à tout ce qui advint ensuite, au retour de la médiocrité, au règne des hommes gominés, clopeurs, cogneurs, butés ; puis au chômage général, à la télé omniprésente, au mépris pour les Arabes et les Noirs ; et aujourd’hui à la sécession des riches et de leurs larbins, à la bêtise, à la trouille collective, et à la haine rabique, hallucinée des musulmans.

Alors ne cherchons pas bien loin, que ce soit dans les dystopies ou les uchronies, le monde post-apocalyptique qui nous fait tant frissonner dans la fiction : il est déjà là, bien réel, dans les rues vides de Dunkerque, de Malo-les-Bains, de Leffrinckoucke, dans le béton brutaliste, les boutiques abandonnées, les villas désuètes, les bistrots où l’on fume encore, où l’on grince sans arrêt sur la misère et la confusion du monde, où l’on noie la nuit noire et déserte dans la bière et le mauvais pinard, le long de la plage immense filant jusqu’en Belgique, jusqu’à Ostende où tout est pareil.

Oui, l’apocalypse a déjà eu lieu. Son onde de choc vient de passer sur la bande de Gaza. Avant cela, elle avait soufflé Vukovar, Sarajevo, La Ghouta, Alep, Marioupol, Boutcha. Un jour, elle nous atteindra, sous sa forme nouvelle que nous ne connaissons pas encore, puisque c’est cela que nous voulons, c’est cela que nous appelons de nos vœux, c’est cela pour quoi nous votons, c’est à cela qu’appellent nos grands cœurs.

En somme, Dunkerque et ses alentours, ce n’est pas le passé ou l’immobilisme ou l’abandon : C’EST L’AVENIR. C’est notre avenir, ou plutôt le futur de nos pays qui se nécrosent doucement et qui rêvent d’avenir sans savoir vraiment de quoi ils rêvent. Ce que je trouve ici — cette désolation mélancolique et glacée, cette vie qui me tord le cœur dans quoi je déambule, je souris, je bois, je dors, je marche, bizarrement heureux d’être ici —, c’est ce qui attend nos villes d’Occident si tout continue comme ça, si nous continuons en tout cas à ne pas voir que nos frères, nos sœurs, nos contemporains de Dunkerque ont déjà vécu ce que nous craignons, sont déjà passés de l’autre côté de la fin du monde.

Alors quoi ? Alors à la fin, après l’apocalypse que nous nous serons fabriquée, il ne nous restera, à nous aussi, que ce qui reste à Dunkerque : rien de bien fou, mais surtout les survivants, je veux dire « les gens », les vieux perdus, les jeunes sans espoir, les riches à part, leurs domestiques armés, les pauvres livrés au vent, à la ville inutile et laide, les bagnoles, les usines recyclées, les musées ridicules, la police, et parfois un carnaval pour passer nos nerfs.

Et comme les Dunkerquois sans doute, nous accomplirons ce miracle : envers et contre tout, nous formerons encore un peuple, nous serons encore une société (même déréglée, même injuste, même méchante), nous nous donnerons encore des règles (même aberrantes, même inapplicables), nous continuerons à entretenir presque malgré nous, et dans les ruines que nous nous serons créées, ce qui fait l’humanité depuis dix mille ans. La leçon à prendre ici, au bord de la mer du Nord, est celle-là. Je ne peux m’empêcher d’y voir de la beauté et du chagrin, un immense chagrin et une puissante beauté. C’est ma façon à moi, sans doute, de lancer l’alerte.

La nuit à Dunkerque

Notes prises au retour d’une longue marche solitaire entre Dunkerque, Leffrinckoucke, Malo-les-Bains, Zuydcoote et Bray-Dunes en février de l’année 2025.

La nuit la nuit la nuit pulpeuse comme une tâche d’encre se répand doucement lourdement sur les dunes comme sur un buvard et dans le ciel

assombrissant tout éteignant tout ou plutôt allumant tout en négatif pourquoi pas car si le noir est lumière alors la pâleur est l’ombre.

La mer du Nord est d’encre noire ourlée de gris-perle de longs rouleaux de méduses jouent dans l’eau noire en soufflant et c’est à peine si l’homme

— le soldat aussi bien car il n’y a plus d’hommes ici seulement des soldats et des femmes à couper à violer à cacher à voler à pendre —

c’est à peine si l’homme donc comprend que les minuscules piqûres d’argent là-haut là-bas dans la pénombre inversée sont des astres très lointains dont il ne perçoit là que l’onde de choc lumineuse des millions d’années plus tard

l’onde de choc lumineuse en quelque sorte ramassée sur un tout petit point perçant en un endroit infinitésimal les yeux du dormeur le bout du rayon la tête de bâton

il comprend mal que ce sont des échos d’un feu de l’infinie distance et non pas des trous des orifices piqués dans le grand dais noir de la nuit et révélant le paradis d’argent se trouvant derrière du côté des dieux ainsi que l’affirma jadis Anaximandre de Milet.

Il y a aussi des machines dans la nuit des herses rouillées des poutrelles des canons montés sur des tourelles des manivelles des remorques des moteurs d’avion de chasse exposés hors de leur carlingue ressemblant à des homards à d’énormes crustacés offerts à la fouaille de mécaniciens ou de goinfres à demi dépiautés obscènes monstrueux avec leurs pistons leurs culasses leurs manetons leurs tourillons leurs vilebrequins leurs bielles à nu exhibés comme des insectes pattes en l’air sur le dos ou des sexes à vendre au fond d’un bordel de bidonville toute cette ingénierie défaite gît dans les hautes herbes et le jusant poisseux.

On tue avec ça on découpe on arrache on transperce quoique pour l’heure l’ombre universelle tient les machines en sommeil car elles n’ont ni feu ni mouvement ce sont des choses froides et pesantes encombrantes et peut-être seulement décoratives en tout cas rien ne vole rien ne nage rien n’avance rien ne surgit les bêtes de métal attendent que le jour revienne.

Noir gris brun pourpre vert-forêt charbon-brûlé bois-mouillé et puis soudain rouge
rouge de la bouche humaine rouge de sa langue rouge-gencives rouge mouvant du sang humain coulant sur la peau humaine rouge du rose de la chair rouge des blessures et des maladies des plaies des douleurs des boutons des chancres des échauffements de la honte des fièvres qui deviennent des choses que l’on voit sur un visage

rouge du cœur humain palpitant dans le noir gris brun pourpre de la nuit qui préfigure la mort.

Je bouge dans le néant moi la chose rouge moi la vie le phénomène bizarre et mouvant et parlant et pensant qu’est une vie humaine remuant dans la nuit du monde

où sont les fleurs
où est la bombe.

Kafka puis Treblinka

L’épouse d’une victime de la mafia devant le cadavre de son mari assassiné. Palerme. (c) Letizia Battaglia.

La culture — je veux dire la littérature, la peinture, la photographie, la musique, la danse, les sciences, et même une certaine forme du journalisme — est impuissante à changer le cours de l’Histoire. Les artistes et les penseurs transforment, mais n’empêchent rien, ne peuvent rien empêcher. Leur influence sur les vivants est indéniable, mais au mieux ils retardent, freinent, perturbent l’inéluctable sottise et l’inexorable violence du destin maudit et accablant de l’humanité. Mais ils ne peuvent rien stopper. C’est une bêtise de le croire.

J’y pensais ces derniers temps en écoutant l’historien Christian Ingrao répondre avec une acuité et une lucidité rares à une question sur le « rôle civique » de l’historien, lui qui éclaire depuis vingt ans et plus les processus intérieurs à l’œuvre dans l’esprit et le cœur noirs des Nazis. Il disait sa méfiance, et même sa défiance envers cette idée romantique de l’intellectuel « lanceur d’alerte ». Il rappelait à bon droit qu’il avait passé son oral de l’agrégation (lui qui travaillait déjà sur les violences de masse et l’expérience paroxystique du nazisme) en juillet 1995, alors même que le général Ratko Mladic, à Potocari, en périphérie de Srebrenica, ordonnait à ses hommes de séparer les hommes des femmes et des enfants, hommes qui furent pour l’essentiel massacrés dans les forêts terrifiantes de la Bosnie orientale les jours suivants. Et il rappelait aussi que le statut même d’intellectuel, de savant, n’immunisait pas contre le goût du massacre, Radovan Karadzic étant psychiatre, l’Académie des Sciences de Belgrade ayant théorisé et en quelque sorte rationalisé la guerre ethnique, de même que la SS était charpentée par des docteurs en droit, en lettres et en géographie.

Et j’y repensais aujourd’hui en visitant une rétrospective de la photographe sicilienne Letizia Battaglia. Ni elle ni Pasolini ni leurs pareils ni Saviano n’ont empêché la pourriture lente et progressive de Berlusconi et de Meloni, la mort du Parti communiste italien, l’ère des brutes. De même qu’Albert Londres ou Kafka n’ont pu empêcher Treblinka, ou Picasso Stalingrad ou Gaza, Camus n’a pu empêcher le septembre chilien ou le Printemps de Prague. Même Tolstoï ou Victor Hugo n’ont pu ne serait-ce qu’introduire le doute dans les fureurs dévastatrices de l’été et l’automne 1914, sans quoi le siècle aurait été tout autre. Je pourrais multiplier les parallèles infiniment.

Tout au plus peut-on faire surgir un peu de lumière dans les ténèbres et la confusion, peut-être pour après. Pour avoir sauvé l’honneur. Peut-être même ne sommes-nous, comme le disait Artaud, que « des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leur bûcher ».

Croire que l’on fait autre chose qu’accompagner la cruauté de l’Histoire en marche, avec réticence, avec de grands pleurs ou de grands rires, est un rêve d’enfant.

Aujourd’hui nous sommes aux prises avec une éruption d’eczéma réactionnaire dans le monde entier, et en Occident en particulier, avec la marée boueuse du fric et du mépris, de la peur et de la détestation, marée animée, poussée par des oligarques crétins et malfaisants, et leurs domestiques, leurs avoués, leurs experts-comptables et leurs tricoteuses — et même leurs artistes et leurs penseurs de basse police et qualité médiocre. Et la puanteur montante de leurs manipulations est plus puissante que tous nos poèmes, nos romans, nos chansons, nos images.

Il y a donc de l’impuissance, donc de l’héroïsme, mais aussi un chagrin immense, dans nos appels à l’aide, nos sermons dans le désert, nos plaidoyers. Pour briser un élan politique, il faut faire de la politique, et encore cela est-il aussi héroïque et plus qu’incertain. Avec tous les risques que cela comporte : déclassement social, exclusion des cercles professionnels, calomnies, ragots.

Mais que l’on cesse de dire : vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Cela ne change rien. Et même, d’une certaine manière, je me dis que notre savoir informe l’ennemi.

Pauvre Babeuf

Pauvre Babeuf, pauvre Darthé, personne ici ne peut décemment les ignorer. En notre nom à tous, en mai 1797, ici-même, on les a fait sortir à moitié morts par cette porte obscure, dans le renfoncement à crottes de pigeons devant quoi je me trouve, ce trou à rats de Vendôme, dans le Loir-et-Cher, et on les a fini un peu plus loin, au coin de la rue.

Le dernier décor de leur vie (à Babeuf et Darthé : car ils n’ont rien vu sans doute, puisqu’ils étaient dans le coma, je pense), ç’a été ce trottoir de mousse, cette orgueilleuse demeure Renaissance de l’autre côté de la place, cet horizon de brouillard du côté du bourg, cette petite rue, ces arbres, ce mur.

Là, à deux pas, on avait dressé la guillotine au dernier moment, la veille, dans la nuit, au carrefour de la rue conduisant à l’abbaye, sur la place d’Armes, en vue du somptueux portail historié de la chapelle figurant le Christ en majesté et des vieux tilleuls de la ville. Le rasoir national avait été conservé jusque-là, en pièces détachées, dans les réserves du régiment d’infanterie caserné à Blois, pour le cas où. On l’avait aiguisée deux jours plus tôt, puis fait monter dare-dare, aux flambeaux, par un fils Samson et ses Limousins.

Et Babeuf et Darthé moururent là, ou plutôt furent détruits là. Morts, ils l’étaient peut-être déjà, ou quasiment. Car on s’était précipité en catimini pour leur couper la tête vite, au printemps de 1797, avant les élections, sans pourtant penser à tout.

Au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours.

Leur procès s’était clos la veille, dans la nuit. Et eux avaient été condamnés à mort, eux seuls. Pour s’être entêtés, pour s’être tenus debout dans le fond de l’Histoire et non devant le tribunal de médiocres qui jugea leur « Conjuration des Égaux ». Pour n’avoir écouté personne, pas même leurs amis, pas même leurs amours. Pour n’avoir pas compris à qui ils avaient affaire. Or tous deux, à l’énoncé du verdict, à la romaine, s’étaient plantés à l’endroit du cœur, ou près du cœur, un drôle de torsadon de fer bricolé dans leur cellule. Ils avaient saigné toute la nuit, ils avaient défailli, ils avaient vomi et ils avaient glissé dans le coma. Mais on les rafistola pour pouvoir les tuer définitivement, au matin.

Oui, au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours. Leurs compagnons de prison, les autres prévenus, c’est-à-dire les autres insurrecteurs, les autres Égaux — ceux qui avaient été acquittés et ceux qui avaient été condamnés à de la simple détention, dont mon cher Antonelle — attendaient dans une salle du rez-de-chaussée, dans le cloître, que la basse besogne fût expédiée.

Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf.

Ceux-là ont donc tout entendu et tout imaginé : la pompe militaire, les appels du capitaine sur son cheval, les cliquetis de l’ingénierie judiciaire, le prompt glissement de la lame sur les bois puis le tranchant sec, sourd, sifflant sur le cou de chair et cognant le fond de la lunette. Puis le son creux de la calebasse de la tête tombant dans le panier, le bruit de bouche du sang aspergeant l’échafaud. De l’intérieur du cloître où ils étaient détenus depuis un an, ils se sont tus et se sont regardés, ai-je imaginé.

Le vieux Marc Vadier, le vieux frisé du Comité de sûreté général, homme de petite police et de grands complots ; il signore Filipo Buonarotti, génial et célèbre descendant de Michel-Ange devenu le Lénine de 1795 et qui plus tard raconta toute l’histoire ; le citoyen-représentant Pottofeux — nom improbable —, dont l’épouse recueillait les correspondances, les mandats, les affaires des prisonniers, et logeait cette pauvre madame Babeuf et son petit Emile dans son logis loué place aux Herbes ; et tous les autres, les anonymes, les abonnés, les soldats, les petites mains, les gardes-du-corps de Babeuf dans les Halles de Paris.

Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf. Tous avaient été fasciné par ses habiles manigances avec son ami Réal (ami de révolution avec qui il avait partagé une cellule dans l’aile ouest de la prison du Palais du Luxembourg pendant le terrible printemps de l’an II et qui était son avocat à Vendôme, avec l’appui de leurs vieux amis infiltrés au gouvernement). Ils avaient lu en riant ses compte-rendus d’audience ironiques envoyés depuis Vendôme après sa reddition héroïque à cette crapule de Dossonville, l’hiver d’avant, dans les jardins du Palais-Royal (pardon, de la Maison-Égalité) et paraissant à Paris, chez Vatar, rue des Saint-Pères, l’ancien imprimeur du club des Jacobins et du Grand Comité.

Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là.

Acquittés ou sauvés de la mort, ils riaient du bon tour qu’ils avaient joué aux trouillard du gouvernement, à Barras, à Sieyès, à Cambacérès. Le procès avait tourné en leur faveur. Leurs accusateurs s’étaient ridiculisés, à force d’oublier à qui ils avaient eu affaire. Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là : les survivants de la rue Saint-Honoré de 1792, les derniers cadres de la sans-culotterie parisienne, quelques officiers républicains de l’armée, une poignée d’intellectuels d’extrême-gauche et des militants sérieux — des chefs, des organisateurs, des fidèles.

Mais Babeuf et Darthé n’avaient pas voulu jouer à ce jeu-là : eux, devant le tribunal habillé par ce traître de David, citoyen-peintre au service de tout le monde, ils avaient tout avoué, fièrement, crânement. Oui, ils avaient voulu renverser le gouvernement des médiocres. Oui, ils avaient voulu soulever l’armée et le prolétariat. Oui, ils avaient voulu prendre le pouvoir et abolir la propriété privée. Oui, ils avaient prévu d’assassiner les plus grands salopards de l’après-Thermidor. Alors il payèrent par ce qui se passa ici.

Et aujourd’hui il ne reste plus de ce 27 prairial, de ce matin sinistre où les Thermidoriens que nous aimons tant ont fait exécuter pour l’exemple deux semi-cadavres, ou bien peut-être deux mourants, qu’une petite plaque héroïque, à deux mètres cinquante de hauteur, dans l’ombre, sur l’absence de porte d’entrée du cloître aujourd’hui murée, sur son souvenir. Cette plaque nous appelle, nous interpelle, m’interpelle : « Français ! » dit-elle…

LE 8 PRAIRIAL AN V 27 MAI 1797
GRACCHUS BABEUF
ET
AUGUSTIN DARTHE
MARTYRS DE LA LIBERTÉ ET DE L’ÉGALITÉ
SORTIRENT DE CES LIEUX, POUR ALLER
À L’ÉCHAFAUD, VICTIMES DE LEUR IDÉAL.

(Plaque inaugurée le 8 juin 1947, refaite en 2020)

Mais tout cela est oublié, à Vendôme, dans l’épais brouillard de ce vendredi de 2025. La place Gracchus Babeuf est un parking ; les clients de la brasserie La Comédie, où je déjeune, ne sont au courant de rien de tout cela ; l’ancienne prison est un lieu d’éducation et de culture ; le monde, un reniement et une moquerie d’eux. Il ne reste ici que leur solitude et la nôtre, ou disons la mienne.

Après Khartoum

Il a déjà été dit, je pense, que les peuples sont toujours volés. On prétend, du reste, que leur existence elle-même, leur existence passive, informe et douloureuse de peuples en fait les victimes d’un vol perpétuel, puisque les dominants, qui disposent de beaucoup d’argent, d’un armement profus et de serviteurs obéissants pour s’en servir, n’exercent leur domination que par toutes les espèces du vol ; ou plus exactement par la confiscation, ou plutôt l’appropriation du cours du destin collectif, et ce par des moyens plus ou moins avoués, plus ou moins assumés mais toujours imparables de violence kleptomane, que ce soit le plébiscite démagogique, d’infernales et injustes procédures électorales, de sombres combines politiciennes ou la pure violence d’Etat, à savoir les coups de matraque, l’incarcération, l’injure publique, les balles en caoutchouc ou de longues et lourdes cartouches d’aluminium tirées à cinquante ou cent mètres dans les yeux de leurs adversaires, ou encore le viol, la grenade assourdissante ou lacrymogène lancée dans la forêt de leurs jambes paniquées, le procès, le mensonge, la grossière erreur de jugement, l’avilissement public, l’humiliation.

Et contre cela, les peuples ne peuvent rien. Les peuples ne sont rien. Ils n’ont pas de nom, pas de réalité, puisqu’en les nommant ainsi, en disant « peuples », on fait aussitôt se lever la protestation amusée des chicaneurs et des commentateurs sportifs, disant à la télévision que cela ne veut rien dire, que les mots n’ont aucun sens et que cela ne désigne rien, que c’est un mot trompeur, partisan et putassier, et que d’ailleurs les gens ne sont pas dupes de ce tour de passe-passe langagier d’extrémiste, de démagogue, sans pourtant préciser qui sont, où sont et comment l’on compte et interroge les gens. Alors les peuples se taisent, car ils n’existent pas.

Mais on dit aussi que le peuple du Soudan a parlé crûment trois fois dès l’instant où son pays lui a appartenu en propre, et que c’était bien un peuple et rien d’autre qui là-bas par trois fois a renversé les tyrans. Ce fut d’abord en 1963, puis en 1982, et chaque fois sortant dans la rue sous la forme de milliers, de centaines de milliers, de millions, d’un raz-de-marée chantant, scandant et dansant de turbans et de djellabas blanches, de voiles multicolores reposant sur des chevelures noires huilées à l’amande douce, encadrant les sourcils noirs froncés sur des yeux noirs, autour des visages noirs de la colère des femmes, un océan humain hérissé des poings fermés de milliers d’hommes, de revolvers, de sabres, de cordes nouées, de doigts imprécateurs pointés sur le dictateur et ses sbires.

Et la dernière fois ce fut en 2018 — il y a six ans exactement —, sous mes yeux effarés et sous l’espèce de millions de paires d’yeux perlés de larmes et de paires des jambes poussiéreuses battant le bitume et la terre battue des villes, bravant l’armée, la police secrète, les milices et leurs chefs, les grands dignitaires grimaçants et sévères sous leurs lunettes noires qui, comme chaque fois qu’ils sont tombés et qu’ils tomberont encore, ne comprirent rien à leur propre chute.

On ne doit pas être nombreux, tous les mois de décembre depuis six ans, à penser ardemment aux Soudanais et à leurs luttes, à leur humiliation, à leur abandon et à leur grandeur. Mais on s’obstine.

C’était Londres

C’était Londres, ces jours derniers. La grande bourgeoisie anglaise gouverne ici, sans partage et sans honte. Superbe, sûre d’elle, elle a nettoyé son centre-ville. Les pauvres sont ailleurs, loin, en périphérie. Ou bien ce sont les Indiens, rejouant de force, mais à plein, le refoulé colonial, en livrée de serveur, dénombrant les commandes dans ses cafés à tea-time et ses restaurants de toutes les couleurs et de toutes les cuisines.

La high-society londonienne a bien offert un beau morceau de sa capitale aux nouveaux riches des pétromonarchies du Golfe, mais après tout ses rois fainéants et ses businessmen en costume-croisé de chez Harrod’s lui servent désormais d’alliés de circonstance, ou plutôt de sparring-partners dans ses affaires, ses hautes et ses basses affaires.

Mais enfin c’est elle qui a vaincu en 1940 et elle tient à le faire savoir. Au dernier moment, elle a mis le considérable, infernal et intraitable Winston Churchill à sa tête et elle a eu raison contre tout le monde, avec un courage inouï et un culot de tricheur aux cartes, contre la mollesse complaisante et l’incapacité des travaillistes de l’époque, contre la cupide tiédeur américaine, contre les Nazis au sein même de la famille royale, financés par la noblesse britannique : seulement, le prix à payer a été l’étouffement, l’arrogante humiliation de domestiques qu’ont dû subir dans la foulée l’Irlande, l’Ecosse, les mineurs du Black Country de Birmingham, les dockers de Liverpool, les ouvriers de l’industrie lourde (qui n’avaient pas écouté Marx et qui en ont payé le prix fort), les femmes, les pauvres, les Noirs.

Et elle triomphe encore aujourd’hui sur tout cela, oscillant entre une droite bête et méchante et un centre-gauche prétentieux, sous la souveraineté d’un roi imbuvable.

Car malgré le Blitz et grâce à ses Boys, elle est debout, Brittania, avec Londres en son centre, dressant sous la pluie grise son vilain palais royal de Buckingham, ses feuilles mortes, ses trottoirs perpétuellement mouillés, ses pubs somptueux à tous les coins de rue, son peuple indifférent à la sottise comme à la misère, à peu près intacte, fière d’elle-même et de sa discipline d’internat : c’est d’ailleurs cela qui lui donne son autorité et qu’elle rappelle, à travers ses statues d’aviateurs en bronze dans Green Park, ses généraux en marche à tous les coins de rue de Westminster, ses plaques commémoratives qui ressemblent à des étiquettes de boîtes à bonbons.

Même les zazous de tous les styles, les Mods, les Beatles, les Skas, les Punks, les chevelus de toutes espèces (hommes et chiens), Ian Curtis et les ombres gothiques de Joy Division ont une place ici, et une place éminente : on leur a donné la culture underground, Brick Lane, les entrepôts transformés en marchés aux puces et en clubs de légende du UK Harcore. Oh, ce n’est pas qu’ils ont été entendus, non, mais ils ont été comme intégrés dans la fine horlogerie du monde britannique, avec leur périmètre, leurs libertés à eux, tolérés pourvu qu’ils produisent toujours de l’argent pour la grande bourgeoisie élégante, polie et brutale qui les chapeaute.

Quelle merveille que cette mécanique : elle a donné naissance à tant de merveilles, au plus grand dramaturge du monde, à la musique la plus indispensable à la survie de l’espèce, à une allure roide et décontractée, à une façon d’être, une grandeur, une force d’âme inégalée en Europe. En somme, Londres, c’est comme une métaphore grandeur nature de l’Occident : grandiose, immensément spirituelle, puissante à l’égale des plus grandes puissances de la Terre, criminelle et sotte.

Angers, dernière strate

J’ai déambulé quelques heures aujourd’hui dans le centre-ville d’Angers sous un ciel pâle et froid, finement doré. Nulle part comme ici je n’ai ressenti, non pas le poids du passé, mais son ensevelissement, son étouffement sous les couches du temps, de l’Histoire oublieuse et sans cœur, et de l’indifférence à ce qui est perdu, disparu.

Comment penser aujourd’hui, comment retrouver le fait que je suis ici sur la glorieuse colline d’où régnèrent les rois d’Anjou (ou du moins d’où irradia leur légitimité guerrière et financière), maîtres en manteau d’hermine de la France méridionale, étendant leur emprise, leurs hallebardiers, leurs lansquenets à barbiche, leurs mercenaires et leurs vilains barons pleins de lettres et d’argent de l’Angleterre jusqu’en Sicile ?

Non. C’est fini. Il ne reste plus ici qu’un empilement. Un fourre-tout de siècles morts. À l’image de ces murs au soutènement de plaques d’ardoises et couverts de mousse brune qui bouchent ici, dans le dédale sans intérêt de ses rues vides, la vue sur les cours intérieures des tristes couvents, des quelques vieux hôtels Renaissance qui ont survécu à la rage de rénovation, des résidences et des services préfectoraux.

Le passé encombre ici, il est surnuméraire — il suffoque sous le poids du dernier arrivé.

En somme la cité bourgeoise, secondaire, commerçante d’aujourd’hui n’est que le niveau apparent, la dernière strate du mille-feuilles urbain qu’a été cet endroit depuis mille ans, mais achevant les gros ducs d’Anjou de l’an mil sous le ventre administratif de « l’Intercommunalité Angers Loire Métropole ».

On y trouve des siècles accumulés, certes, mais s’effaçant à mesure, se faisant évacuer par une jeunesse qui, sans arrêt, a systématiquement mal vieilli.

C’est donc une ville peinarde et plutôt laide, blême, ennuyeuse. Voici une maison à colombages, des poutres de chêne sculpté, de vieux restaurants à cheminée, puis une belle façade XVIIIe siècle ouvragée comme un corsage de dames (chérubins, Neptunes soufflant, nymphes), et des rangées hautaines, dédaigneuses de domiciles notariaux Second Empire et IIIe République dans lesquels (« dans quoi », Pierre Michon ?) il ne se passe rien, dans quoi il ne s’est jamais rien passé, sinon des vies sans envergure ni trouble, et surtout d’immondes oppressions rimbaldiennes, des « Bibles à la tranche vert-chou » ouvertes pour des « âmes d’enfant livrées aux répugnances », mais en silence, sans scandale.

On cherche en vain la citation de Balzac qui siérait parfaitement à cette bourgade indifférente au monde mais pourtant coquette et tirée à quatre épingles (quoique sans élégance, sans classe, sans supplément d’âme hors de la richesse vigneronne), montée sur sa butte comme un gâteau d’où trône un château à vénérables tours rondes désormais rabaissées, humiliées par la sottise commerçante : son double donjon de pierres couleur de crème anglaise, d’ailleurs, est affublé sur les affiches scotchées partout sur les portes vitrées des boutiques annonçant les festivités de décembre d’un ridicule bonnet de Père Noël.

Il s’est mis à pleuvoir une petite bruine britannique ce soir. Je me dis que, si je devais vivre ici, je me terminerais à l’angévine, full spirit, aménageant le premier étage d’une demeure de notaire avec un canapé Chesterfield, de vieilles lampes, une guitare et un ampli, des néons de flamands roses pour toute décoration et pour seule horizon la rage de dévergonder cette jeunesse oisive, morne, dans le Jack Daniel’s, le MDMA, des hauts-parleurs tonitruants et le cannabis.

Mais je ne suis pas d’ici. Je suis d’un autre pays triste, mais où les barricades ont été montées, jadis, pour arrêter des armées impériales, et non de piètres régiments d’infanterie formés à réprimer de minuscules révoltes de comice agricole, comme ici.

Billaud à New York

Portrait de Billaud-Varenne par Jean-Baptiste Greuze, vers 1790, Dallas Museum of Art.

Il y eut, dans le printemps de 1816, un étrange visiteur français à New York. L’homme (vieux, grand, morose) était accompagné d’une femme, une jeune femme encore, alors que lui avait soixante ans : elle était de peau noire, frileuse et illettrée comme beaucoup de femmes à l’époque. L’inconnu la présentait comme son épouse, l’appelait Virginie.

Tous deux venaient de la Guyane, qui fut française, puis portugaise, puis de nouveau française, et où sévissait désormais la police et les reîtres emperruqués du roi Louis XVIII remonté sur le trône l’année d’avant. Ils avaient un chien avec eux, qu’ils appelaient Patience.

J’ignore où ils habitèrent, quelque part dans le dédale du sud de Manhattan.

Avant d’arriver à New York par le vapeur qui descendait la rivière Hudson, ils avaient fait une halte d’une quinzaine de jours à Newport, sur la mer, une ville que l’homme disait avoir trouvé fort jolie.

Mais froide. À New York aussi, il faisait froid. Ils dirent qu’ils avaient froid, que Virginie avait froid, et que l’homme aussi avait froid (ils ne dirent pas en revanche que cela faisait vingt ans qu’ils vivaient dans la touffeur, la canicule, les nuits chaudes de la forêt équatoriale et de la mer des Antilles). Comme lui ne parlait pas l’anglais, ce sont les Français de New York qu’il fréquentait (un épicier, un fabriquant de cigares, un vendeur de montres) qui dirent à leurs amis que le couple, et le chien, avaient froid en Amérique, malgré le petit printemps bourgeonneux, tiède, qui souffla sur les rivages de la jeune république des États-Unis d’Amérique cette année-là.

Lui, il se nommait Monsieur Jacques-Nicolas, ou Monsieur Jacques. Il était Rochelais, taciturne, portait une perruque rousse. Il était massif, sombre, déplumé, mais avait une voix très douce et des manières très calmes. On le ne vit pas beaucoup dehors durant son séjour à New York, mais les gens qu’il vit, le peu de gens qu’il vit pendant le mois et demi de son séjour, dirent qu’il était d’un « commerce agréable », comme on disait alors. Qu’il était impressionnant, lettré, intelligent, fabuleusement captivant et secret.

Mais ici aussi, à New York, ils étaient de passage. Lui, de même que Virginie, et le chien Patience.

Ils étaient exilés : lui, d’abord, depuis l’an III. De France, où il fut « un grand quelqu’un » apparemment, puis de Guyane où il avait été déporté politique, puis fermier, cultivateur et vendeur de café, de cacao, de mangues, de girofles, exploitant une belle propriété où il faisait travailler du monde, des esclaves (lui, le Jacobin, l’Ami des noirs, l’abolitionniste !) ; elle, de la Guadeloupe, où elle avait été capturée puis vendue, encore tout enfant.

L’homme et la femme (ils se tenaient par la main et s’embrassaient) cherchaient un lieu pour s’établir, lui pour écrire et vendre ses futurs livres ou ses services d’avocat, elle pour veiller sur lui et le chien. L’homme évoquait tout le temps la Nouvelle-Orléans, où l’on parlait le français : mais il y eut la fièvre jaune et des inondations, là-bas, cette année-là. Ses amis français en étaient d’ailleurs partis.

Alors ils ont dû trouver ailleurs où partir. New York n’était pas pour eux. Mais ils eurent le temps de l’explorer, en 1816, dans le printemps de 1816.

Voilà ce que fut le séjour du grand révolutionnaire français Jacques-Nicolas Billaud-Varenne à New York, dans le printemps de 1816. On ne sait rien, ou pas grand-chose. Ce fut une étape, entre la fuite et la mort, qui survint trois ans plus tard, à Haïti. Mais cette étape, cette halte, fut comme un condensé de ce qu’il y a à dire et à maudire de Billaud-Varenne.

De ce qu’il y a à admirer et à maudire de celui qui fut le vrai fondateur de la première République française ; ou du moins de celui qui, le 22 septembre 1792 monta seul à la tribune de la Convention nationale, à Paris, pour proclamer à la première assemblée de députés élus au suffrage plus ou moins universel que « la monarchie était abolie en France », et qui triompha.

De celui qui exigea publiquement l’égalité dès 1787.

De celui qui fut toujours le défenseur des pauvres, des Noirs, des opprimés, des femmes.

De celui qui s’opposa, seul, à la guerre voulue par le roi et les Girondins, à la tribune des Jacobins, en 1792.

De celui qui fut un membre éminent, et respecté, du Comité de Salut public de l’an II.

De celui qui fut tour à tour un petit dramaturge sans public, avocat têtu, journaliste populaire, Conventionnel, représentant en mission, factionnaire sans-culotte et signataire de décrets, orateur prodigieux, idéologue, commissaire aux armées, héros du prolétariat parisien et des pauvres de France, des paysans et des pêcheurs de sa ville natale La Rochelle, pour qui il légiféra et perdit la liberté en l’an III, politiquement abattu, banni loin de son épouse adorée Angélique, exilé hors d’Europe par les traîtres de la réaction thermidorienne, dévoré par les insectes de la Guyane pendant vingt ans.

Ce qu’il y a à dire et à maudire de lui, car ce fut un vieil planteur morose, ayant vendu ses esclaves et ses terres, fuyant la police de son pays, qui débarqua à New York au printemps 1816. Et ce fut en même temps une immense célébrité, l’un de ces Conventionnels mythiques qui errèrent au gré de leur proscription, dans ces années-là, suivis par une petite troupe discrète d’admirateurs, de conspirateurs et de groupies.

La république communiste de Bacqueville-en-Caux

C’est là que Pierre-Antoine Antonelle et Félix Le Peletier ont fondé en 1801 une petite utopie collectiviste, loin de Paris et à l’abri de la dictature de Napoléon. J’y suis retourné hier.

C’était la deuxième fois que je me rendais dans le pays connu du citoyen Félix Le Peletier. La première fois, voici quelques années, un été glorieux régnait sur la Normandie. Un 14-juillet caniculaire, oisif, qui m’avait conduit un peu par hasard, et sans vraiment trouver correctement mon chemin, sur les sentiers de la Caux prête à la moisson, cet arrière-pays pourtant mouillé, ombreux, ces grands vallons agricoles où dorment d’immenses fermes-citadelle en briques rouges sous les aisselles des ormes et des noisetiers, entre Rouen et la mer.

C’était il y a trois ans. J’avais alors commencé à rédiger mon Roman d’Antonelle et j’avais donc fait la connaissance, à ses côtés, de ce blondinet que fut Félix, le cadet des Le Peletier de Saint-Fargeau, frère aimé de l’autre, du martyr de 1791, Michel-le-Panthéonisé, le député du peuple, législateur de l’école gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles de France, qu’assassina la veille de l’exécution du gros roi Louis l’un de ses gardes-du-corps fanatisé.

Félix m’intéressait déjà. Il était joli, paraît-il, avait les yeux bleu-faïence, avait séduit les dames de Paris, y compris l’affreuse Theresa Cabarrus avant que Môssieur Tallien ne s’y empêtre à son tour. Il avait été l’un des sabreurs du prince de Lambesc au Champ-de-Mars durant l’été 1791 et s’en était voulu à mort toute sa vie. Comme Antonelle, il avait démissionné de l’armée royale et remisé la vareuse blanche des officiers pour l’habit à la française du Jacobin. Il avait dilapidé sa fortune pour la cause.

D’ailleurs, il avait très vite été l’ami intime, et même le frère, une sorte de jumeau politique, et le compagnon de lutte, le camarade des nuits et des escapades, le double, l’éminence grise en campagne électorale de mon cher Pierre-Antoine Antonelle dès après Thermidor, de 1794 jusqu’aux mois les plus sombres de l’Empire où ils se perdirent de vue — où ils s’oublièrent, peut-être, et peut-être volontairement, leurs deux cœurs étant brisés.

Félix Le Peletier de Saint-Fargeau. Dessin à la sanguine sur papier par Louis-Roland Trinquesse, Morgan Library and Museum, New York.

Au fil de l’écriture de mon livre, je suivais Pierre-Antoine, mais toujours Félix apparaissait. Il hébergeait (sa mystérieuse villa bucolique du Petit-Montreuil, sur les hauteurs de Versailles, où il faisait son jardin avec son ami, et où il disait vouloir accueillir « une colonie d’hommes vertueux ennemis du crime et de la corruption, et méditant sans cesse sur les moyens d’assurer en France le bonheur commun », m’a toujours parue attirante), il protégeait, il s’enfuyait, il haranguait, il écrivait, il dînait, se promenait, discutait avec mon cher Arlésien renégat, toujours bohème, invariablement célibataire et plus ou moins fugitif ; il était toujours avec lui dans les grandes années, dans les parages de Gracchus Babeuf et des siens (il adopta son fils après l’exécution de Vendôme), dans les clubs et les réunions électorales des dernières années du Directoire, dans les imprimeries, les locaux des journaux révolutionnaires de la rue du Bac.

Leur bande, c’était Drouet, Rétif, Buonarotti, Vatar, Sambat, Topino-Lebrun, les cœurs rouges qui avaient survécu à toutes les vilénies et qui se retrouvaient aux Bains Chinois, sur les boulevards, ou dans l’arrière-salle du Café Chrétien, rue Saint-Marc, derrière les orangers en pot, pour entretenir le feu républicain, déjà socialiste, toujours justicier, plein des grandes et belles folies de l’an II.

Cette fois, le ciel d’orage au-dessus de Rouen et de la Caux était changeant, déloyal, fait de charbon, d’ardoise ou d’or, d’heure en heure différent, nous pleuvant dessus à grands seaux, puis se taisant de longues heures. Nous nous y étions rendus pour quitter un peu Paris et avaler de grands goulées d’air, de vent, de mer. Comme la première fois, j’ai voulu faire un détour par Bacqueville-en-Caux, dont Félix a été le maire sous l’Empire et d’où il a été chassé par des partisans de l’assassin de son frère ligués en émeutiers royalistes, après la Restauration.

Or le bourg n’a gardé aucune trace de lui. Il faut croire que ce fut un mot d’ordre que se passèrent alors entre eux les Jacobins qui furent jadis nobles, francs-maçons et militaires avant d’entrer en Révolution, comme Félix et Pierre-Antoine : disparaître, selon l’idée (très existentialiste pour leur époque) que leur personne n’avait pas d’importance et que seuls comptaient leurs actes. La mairie d’où il gouverna trône sous le ciel noir, comme myope et rêveuse, sur une place d’armes désormais transformée en parking. Son nom ne figure nulle part, sur aucun monument, aucun piédestal, aucune plaque de rue. Félix Le Peletier est un inconnu ici. Il n’y a même pas une petite crêperie baptisée de son nom, ou même de son prénom, comme Antonelle a le privilège douteux d’avoir obtenu de la prospérité, à Arles.

Mais cette fois, pour cette visite à l’improviste-là, je savais quelque chose de plus. Que la propriété qu’habitèrent Félix et sa femme Angélique et leur petite Félicité, ici à Bacqueville, se trouvait au hameau du Tilleul, un peu en dehors du bourg, vers le nord. La première fois, je l’ignorais et j’avais simplement cherché « le château », me disant que les ci-devant comtes Le Peletier de Saint-Fargeau étant propriétaires ici de quelque maison, ils avaient dû hériter d’un château. Mais non.

Le Tilleul se trouve au nord de Bacqueville, sur le faîte de l’un de ces collines très arrondies où se tiennent les grandes fermes. En bas, dans les creux, les combes humides, ce sont des bosquets d’arbres en fouillis, une mare, un sentier de gadoue ; sur les pentes, des champs bien peignés de blé ou de légumes sur tout l’arrondi du vallon ; en haut, les propriétés de briques rouges encloses dans leurs longs murs ou leurs clôtures blanches, un peu anglaises.

Nous montons, nous arrivons. Pas une âme, pas un chien ne se montre. Il y a deux propriétés ici : une première enserrée dans son muret de forteresse avec des granges, des entrepôts sombres et vides, une cour de grande gadoue, et une deuxième un peu plus loin, que j’imagine être sur l’emplacement de ce qui fut le domaine de Félix Le Peletier, au-delà d’un portail derrière quoi se tient avec une petite fierté orgueilleuse une courte maison de maître et un ensemble de dépendances, de bergeries, de granges en ruine, de métairies et d’écuries dispersées autour d’une pelouse grasse et dégagée : c’est là, je me dis, c’est ça…

Car ici Félix et Pierre-Antoine ne se sont pas contentés de venir respirer le vent pluvieux de la Normandie et le grand large qui s’ouvre à quelques quinze kilomètres, au pied des falaises, au bord de la mer verte. Exilés de Paris où Bonaparte venait, avant Pinochet, de prendre le pouvoir par la force et la trahison, surveillés, menacés, et surtout découragés de pouvoir encore agir, même en clandestins, dans des villes françaises que tenaient la flicaille et la banque, ils ont décidé de passer à l’acte plus simplement : leur idée a été de fonder ici, à Bacqueville, au hameau du Tilleul, « une colonie démocratique au milieu des fers et de l’oppression » offrant « un asile aux patriotes persécutés ». Une petite utopie communiste dans l’un des coins les plus reculés de la Normandie, en pleine dictature : quelle merveille.

Pierre-Antoine et Félix avaient prévu de faire venir du beau linge à Bacqueville : Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, qui rattrapa Louis Capet par le colbac avant qu’il ne puisse fuir et se réfugier dans les jupons du marquis de Bouillé, Drouet qui fut Conventionnel, puis prisonnier des Autrichiens, évadé, militant révolutionnaire dans le Paris du Directoire, mais aussi Emile et Catherine, le fils et l’épouse de Gracchus Babeuf, vivant mal à Paris dans un sale petit magasin, ainsi que le citoyen-peintre marseillais Topino-Lebrun, de l’atelier de David, un adorable noiraud qu’Antonelle aimait de tout son cœur, et l’ami Jean-Baptiste Sambat peut-être, miniaturiste rue Taitbout, portraitiste de talent, ancien juré du Grand Tribunal comme Pierre-Antoine, peut-être aussi Filippo Buonarotti, descendant de Michel-Ange et cerveau de la Conspiration des Égaux, lorsqu’il serait libéré de sa forteresse de Cherbourg, peut-être même le vieux Marc Vadier, ancien généralissime du Comité de Sûreté générale, et d’autres : on ne manquait pas de cœurs rouges épuisés en France, après le coup d’État ridicule et effroyable du 18 brumaire.

Tous deux, en attendant, réfléchirent. Ils jardinèrent. Ils écrivirent en secret. Ils se rendirent souvent à Saint-Valéry-en-Caux, qui s’appelait en ce temps-là Port… Le Peletier ! Ils virent, comme je l’ai vue hier, la vaste mer laiteuse, luminescente et vide, et ses molles ondulations venant se dérouler et s’abattre sur des buttes de galets au pied des interminables falaises qui s’étendent de Dieppe à Fécamp. J’imagine que c’est là qu’ils reprirent un peu d’espoir. Qu’ils oublièrent les traîtres qui gouvernaient aujourd’hui.

Mais les temps étaient mauvais alors, comme ils le sont aujourd’hui. Tout se terminait déjà en déception. Ce fut au cours d’un rapide aller-retour à Paris pour aller chercher de l’argent et donner leurs dernières indications à quelques recrues que Félix fut arrêté, puis aussitôt déporté dans l’île de Ré, enfermé à double tour pour avoir bravé les ordres du petit lieutenant Bonaparte, trouillard, mégalomane et parjure. Alors Pierre-Antoine est piteusement retourné en Provence. Félix est resté en prison quelques temps. L’utopie communiste de Bacqueville-en-Caux n’a pas pu exister plus que cela.

Ils ne se sont revus que quelques années plus tard, Pierre-Antoine et Félix. À Genève. Antonelle rentrait d’un périple clandestin en Italie où il avait instruit une petite armée de conspirateurs iacobini et bientôt carbonari. Et Félix, malade, très mal en point même, goutteux, amoché par la peine et la fatigue, accourut trop tard pour rejoindre son vieux copain et immobilisé en Suisse sur l’ordre d’un médecin. Au bord du lac, ils se sont parlés une dernière fois, je crois. Et puis il ne se sont plus jamais revus, plus jamais écrit, plus jamais parlé.

Je dis ça, mais après tout : et s’ils avaient été — encore une fois — plus malins que tout le monde ? (Il faudrait peut-être fouiller dans les papiers de Le Peletier pour le savoir ; il paraît que c’est le député Charles de Courson qui est le descendant vivant de la famille.) Je ne peux pas m’empêcher en tout cas, lorsque je viens dans le coin, de penser à Pierre-Antoine et Félix. À l’utopie née à Bacqueville-en-Caux dans l’esprit de deux amis, en 1801, et qui n’a jamais vraiment disparu du monde.