Arles, évidemment

ARLES, ÉVIDEMMENT

Ici, c’est la petite capitale des centurions de Jules César laissés derrière le général après sa guerre des Gaules ;

la cité-sœur de Venise, gouvernée durant le Haut Moyen-Âge en république libre par un consul obligatoirement étranger, élu une fois l’an pour un mandat unique ;

la ville-frontière de la Provence, marquant sa limite occidentale, présidiale, spirituelle, en commandant le passage du Rhône et la rupture de charge entre la Méditerranée et le Dauphiné ;

l’escargot d’or que l’Église tint dans sa main de fer et sous sa pourpre cardinalice pendant des siècles, la goinfrant de somptueuses petites églises romanes mâtinées de baroque à tous ses coins de rue, dans les recoins de tous ses quartiers ombreux de matelots, de voyageurs louches ;

le carrefour à blé, à sardines, à sable, à gravier, à fruits, à esturgeons femelles pleines de caviar, qui prospéra dans ses fanfreluches et ses draps fleuris jusqu’au coup de tonnerre de la Révolution qui éclata ici dès janvier 1789, déclenchée par un petit peuple de domestiques affamés et exaspérés par l’arrogance des riches, avec dans leur ombre leur futur député-maire, le futur citoyen-artilleur allant délivrer Avignon des griffes papistes, le fils renégat, ironique, définitif et communiste de l’une des plus grosses fortunes de Camargue, futur juré insoumis du Tribunal révolutionnaire, futur frère d’armes et rival philosophique de Gracchus Babeuf, je veux dire Pierre-Antoine Antonelle, né chevalier de Cabassole de Saint-Léger d’Antonelle, mort ici, dans son hôtel, toujours Jacobin, invariable, conspirateur républicain, commandant d’émeutes, jusque par-delà son décès dans le triste novembre de 1817 ;

l’agglomération marchande, la sous-préfecture de comice agricole, de foires aux tissus que Frédéric Mistral et ses ventrus bourgeois félibriges, matois, gourmands, réactionnaires et butés choisirent comme métropole de leur future région-monde folklorique, dont les seules richesses, hormis la leur (des titres, des maisons, des rentes, des loyers, tout l’apanage du bourgeois flaubertien), seraient des raisins mûrs, des entrepôts pleins de grain et des étables pleines de bêtes, et surtout des coquettes et ravissantes vierges en coiffes de dentelles, mouchetées par le feuillage des platanes, gambadant au galoubet, au tambourin, obéissant à la trique, à la morale des vieux pères et des vieilles mères ;

la ville pauvre, noiraude, gitane, pasolinienne, à moitié effondrée de Lucien Clergue ;

la plus vaste municipalité d’Europe, avec ses marais, ses hameaux ensablés, ses réserves à crépuscules, ses étendues de taureaux et de buissons agrandissant le seul désert de France, ses haies de roseaux denses comme des paravents chinois le long des sentiers menant aux mas, aux fermes, aux étables effondrées de Camargue, ses caravanes abandonnées au fond des friches à serpents et à scarabées, ses voleurs, ses voyous, ses cités HLM horribles en bordure des roubines et des coussous des Alpilles ;

la commune jaune et blanche, coiffée d’un bleu métallique inlassablement brossé par le mistral, longeant le roulement impérial du Rhône, teintée d’arabité et de parisianisme, de la vulgarité du péplum, où l’on s’ennuie dans la fraîche paix de février,

mais que j’aime tant malgré tout et où quelque chose en moi se dénoue : une énigme ayant trouvé en moi sa résolution, me libérant, mais sans un mot, sans m’informer, et donc dont j’ignore la clé, et qui me tourmente et m’étourdit, et me laisse comme un gamin devant un prodigieux tour de magie.

Post-scriptum à mon autoportrait

Tintoret (Robusti, Jacopo, dit Tintoretto), Autoportrait, 1587-1588, Musée du Louvre, Paris.

L’année passe, l’été vient et le chaudron du monde s’échauffe. C’est au point que j’en viens à souhaiter plus vite son point d’ébullition, c’est-à-dire — enfin — son effondrement ou sa montée en gloire.

Mais les canicules, comme le pensait Séféris, étant le bon moment pour l’esprit des écrivains (lui qui, dans l’ombre de sa maison d’Athènes, confiait « attendre la chaleur pour écrire »), je vais m’abandonner ici à un exercice qui me rebute pourtant : parler de moi. (Or, même en disant que je n’aime pas parler de moi, je comprends que je suis inaudible, puisque cette assertion apparaît aussitôt comme une preuve de fausse modestie, ou bien de mégalomanie hypocrite, ce qui est pire que toute calomnie lorsqu’il ne s’agit précisément pas de cela, et même de son contraire, si bien que je déteste dire cela aussi. Mais passons.) Parler de moi, ou plutôt : de mon travail littéraire, puisque mon travail journalistique n’a plus guère d’intérêt.

Qu’on me permette d’ajouter deux, trois mots de confession à ce que j’ai déjà raconté ici de ma vie d’écrivain de second plan.

Me voici donc à l’arrêt, prêt à cuire, prêt à partir. Qu’on me permette d’ajouter deux, trois mots de confession à ce que j’ai déjà raconté ici de ma vie d’écrivain de second plan, pour en finir avec cette année corrompue et molle.

D’abord, l’agence qui s’occupe de mon travail ne parvient encore à rien. Les quelques éditeurs qui lui répondent disent pour la plupart aimer mon écriture, le don qui m’anime, mais ajoutent que mon manuscrit les laissent perplexes. Et, pire que tout, et je n’invente rien, que le texte qui leur a été proposé n’est pas commercialement assez charpenté (ils disent : « fort ») pour faire reparaître le travail de quelqu’un qui, comme moi, « n’a pas publié depuis longtemps ».

Mes trois livres sont donc encore en sommeil. Ou plutôt mon livre et demi, parce que je n’ai réellement mis en circulation que Des Vies entières, un roman dont je ne renie toujours rien. Et mieux encore : auquel je pense souvent, au cours de conversations amicales, comme une preuve de ce que je veux dire. Quant à mon Roman d’Antonelle, remanié, amendé, raccourci, ramassé, il est en lecture dans deux maisons : l’une qui ne l’a toujours pas lu et l’autre dont j’ignore tout, puisque, la plupart du temps, lorsqu’un auteur mineur confie un manuscrit à lire à un éditeur, même lorsqu’il connaît personnellement le destinataire, la seule réponse est l’absence de réponse ; ainsi le veut la règle qui prévaut à Paris, règle dont tous les auteurs mineurs, c’est-à-dire dont les ventes ne dépassent pas les cinq ou six mille exemplaires et qui n’ont obtenu aucun prix, sont prévenus très vite.

Un troisième texte, Le Peuple des origines, je l’ai confié voici deux semaines à une maison que j’aime beaucoup, à qui il ressemble et donc qui, je pense, pourrait y trouver de l’intérêt. Mais j’applique le principe de médiocrité à tous mes espoirs, désormais : si d’ici l’automne, il l’accepte pour publication, je serai à la fois heureux et surpris. Double joie.

J’ai terminé un nouveau livre, absurdement, inconsidérément.

Mais entretemps, j’ai été pris d’une autre fringale : j’ai terminé un nouveau livre, absurdement, inconsidérément. Dans le courant de l’hiver, je songeais au niveau de violence qui prévaut dans le monde d’aujourd’hui, l’échelle de la cruauté tolérable que nous montons d’année en année.

Après l’Éthiopie, après l’effondrement du Soudan, après l’effarant cauchemar ayant surgi en Ukraine, voici que l’humanité assiste, au Proche-Orient, au déchaînement suicidaire et sadique à la fois de la barbarie militaire. En Europe, nos sociétés bourgeoises, serviles et bigotes, le concours de maintien permanent que nous nous imposons, notre showbiz médiatique, pétaudière de l’outrage facile, ne sait donc plus où donner de la tête, de la condamnation flutée, du mensonge tartufesque, de la surprise feinte. C’est celui-là, le décor où se déroule nos petites vies impuissantes.

Nous, en bas de l’échelle de l’influence sociale, sommes embarqués en passagers indésirés dans ce vacarme, dans cette mauvaise chaloupe de fortune qui commence à sérieusement plutôt ressembler à une nef des fous, quotidiennement soumis au dilemme confus de Jonas, « l’artiste au travail » d’Albert Camus : solitaire ou solidaire ?

Alors :

Mais je suis comme une mère craintive avec ce texte. J’attends désormais quelques temps avant de me décider à le faire sortir dans le monde. Il pourrait attraper froid. Et moi, me causer des soucis, alors que j’en ai déjà tant par ailleurs.

Mélenchon, c’est l’Arabe

Odilon Redon (1840-1916). Arabe musicien. Huile sur toile. 1893. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

Voici ma thèse : Mélenchon, c’est l’Arabe. Dans la triste France effondrée d’aujourd’hui, cet homme de chair et d’esprit est devenu non seulement un objet politique, mais aussi un sujet d’empoignades en étant devenu un fantasme, une entité imaginée, ou plutôt rêvée, ou plutôt délirée. Comme l’Arabe.

On a d’ailleurs fini par parler de cet homme comme d’une généralité, une catégorie à part de l’humanité politique, comme on dit l’Arabe du coin, mais aussi la racaille ou, à l’inverse (et encore, pas vraiment l’inverse : plutôt comme l’image inversée), mon ami arabe. Ce n’est plus un homme et une vie entière, ce n’est plus le témoignage complexe et mouvant de cinquante ans de lutte, de paroles et d’actes, mais autre chose de bien plus mou et de bien plus gazeux : l’épouvantail Mélenchon ou bien encore le repoussoir, et même l’obstacle. Mais sans que jamais, après ces qualificatifs infamants, ne suive autre chose que l’écroulement à ses propres pieds de ses propres terreurs, comme lorsque l’on vide maladroitement ses poches et qu’en tombe l’un de nos pauvres petits secrets. Mais rien, ou si peu, qui lui soit imputable à lui, en personne.

Oui, Mélenchon, c’est bien l’Arabe, drapé dans sa fumée menaçante, dans sa posture imaginée, dans son ombre irréelle dressée dans l’ombre de l’époque. L’Arabe qui entre chez les gens non par la fenêtre, mais par la télévision. Et d’ailleurs, tout bien pesé, je suis sûr que c’est pour cela que je l’ai entendu, l’autre jour, répondant à des gamins issus de l’immigration comme on dit, lesquels le remerciaient de ne pas les avoir enfoncés dans la boue du mépris, dire, la gorge nouée, qu’il était l’un des leurs. « Je suis l’un des vôtres, les petits… » Eh oui, l’un des leurs. Aussi repeint, aussi projeté, aussi flouté, aussi malmené.

On vote contre lui. On cherche à le contraindre, à le faire taire, à le cacher, à le réduire, à l’assimiler. On se mobilise contre son influence. On ne veut pas être associé avec lui. On s’éloigne. On change de trottoir, au cas où.

Comme l’Arabe, il fait mauvaise impression en société. C’est une image embarrassante, et surtout, au-delà de sa personne réelle, une succession de séquences télévisées répétées à l’envi, sans contexte et sans passé. Des vignettes. Alors, comme l’Arabe, il suscite une mesquine petite terreur imprécise et indécise, c’est-à-dire qui ne tient pas vraiment au regard de la réalité, ou en tout cas à l’épreuve des faits constants, sinon par quelques filaments fragiles à ses marges, mais qui parle à tout le monde. Ils ne sont pas tous comme ça, bien sûr ou Il n’est pas toujours comme ça, bien sûr ou Y en a des bien ou Parfois il peut être très bien. Tout ça, c’est kif-kif.

De l’Arabe, on lui colle à la peau toutes les caractéristiques imaginaires : brutal, autoritaire, malpoli, parlant mal et fort, sournois, complice du terrorisme et idiot utile de tyrannies lointaines, et bien sûr antisémite. Sa personne n’a pas d’importance, ses actes ne sont la preuve de rien, ses paroles n’ont pas valeur de démenti : il demeure cette seule menace imprécise, ou même seulement ambiguë, dont on a évidemment peur. Dont on avait peur avant. Dont on a construit la peur en soi, sans même se soucier de sa vérité, de sa dimension personnelle, de l’infinie profondeur de chacun des vivants. Lorsqu’il parle, ce ne sont plus ses paroles, les mots qu’il prononce, les idées qu’il articule qui importent. Mais un sous-texte qu’on y entend, une attitude qu’on croit deviner, un soupçon, un tremblement, un coup au cœur de porte claquée dans son dos par un courant d’air. Il ne peut pas être innocent. Il ne le peut pas structurellement, puisqu’on le déteste, puisqu’on a peur.

Donc, cette peur du Croquemitaine, du diable caché, peut être basée sur des calomnies, des exagérations, des insinuations, des divagations, elle emporte quand même tout sur son passage dans la discussion. Aussi, pour parler de lui, faut-il d’abord démentir. Mais les bobards solidifiés sont répétés par ceux qui ont peur à ceux qui ont peur d’avoir peur. Et ainsi l’objet de la peur devient objet de « débat », ou mieux encore, de « polémique ». Et ainsi Mélenchon devient, par le simple effet d’un jeu de ping-pong de trouillards unanimes dans leur trouille, non pas une personne sur laquelle on controverse, mais une personnalité controversée.

Et puis il y a autre chose encore. Il y a l’image. La peur qu’il inspire est y pareillement irrationnelle, au point d’en devenir physique. Et du reste, c’est à son allure qu’on s’en prend toujours d’abord : on est tétanisé par ses cheveux en bataille, ses yeux cruels, son doigt accusateur, sa veste, sa cravate, sa boutonnière, de même que l’Arabe fantasmé effraie par son survêtement, les signes cryptiques et assassins, et même haschischins qu’on y voit, ou bien sa barbe et son parler. Ou son keffieh…

Comme l’Arabe est devenu en France « une question qu’on doit affronter », « une réalité à regarder en face », Mélenchon est pris dans une espèce d’économie circulaire, où les commentateurs radiotélévisés décident l’un après l’autre, et l’un imitant l’autre, qu’il est un problème. Ou plus exactement « 1 pb ». On pose donc à ses interlocuteurs la question de savoir s’il est vraiment « 1 pb » et le faisant donc advenir comme « 1 pb » aussitôt, par le fait de l’imposer comme un sujet de discussion problématique, puis enfin déplorant cet état de fait et rejetant la faute du débat dévié de sa course rationnelle par celui qui, décidément, est « 1 pb ».

Mais pour qui Mélenchon est-il « 1 pb » ? Pour ceux qui ont peur de l’Arabe et qui, simultanément, dans une synchronie confuse, imaginent que cet effrayant Monsieur-Mélenchon existe. Ceux qui ont peur, non pas de Jean-Luc Mélenchon, né en 1951 à Tanger, mais du Mélenchon fourré à la peur, conceptuel, abstrait, et à la fin purement typographique. Le Mélenchon qu’on voit en manchette des journaux ou des médias de la haine qui nous accablent, en bandeau sur les écrans bleus de la télévision française, en allusions paranoïaques dans les articles des journaux, de tous les journaux.

Comme l’Arabe de banlieue, on fait partout surgir le Mélenchon du Gévaudan. Jamais vu, jamais pris, mais partout, et disant davantage ce que nous sommes et de quoi nous avons peur que ce qu’il est vraiment. Ainsi, quand on parle de lui, on parle de nous. « Nous ne voyons jamais les choses telles qu’elles sont, disait justement Anaïs Nin. Nous les voyons telles que nous sommes. »

Tout cela, tout ce tremblement, toute cette folie, tous ces fantasmes, toute cette frousse, tout ce mépris déversé sur un homme, et c’est lui qui brutaliserait le débat public ? Et c’est lui, l’Arabe imaginaire qui hante l’esprit de ceux qui ont peur des Arabes, le problème ? Vous n’êtes pas sérieux.

Les 2700 et quelques

Je pense beaucoup, depuis ce matin, à ceux qui se réclament de la France et n’en connaissent rien, ni l’histoire ni le peuple, ni la créolité ni l’anticonformisme, ni la vérité ni la sombre, ancienne et prodigieuse folie. Je pense en particulier à ce chiffre ahurissant que j’ai lu récemment : sur les 3000 hommes de troupe composant la Colonne Leclerc en 1941, 2700 étaient Camerounais, Tchadiens, Congolais.

2700 hommes enrôlés à Douala, Brazzaville, N’Djamena, et qui ont cru aux demi-bobards et aux envolées lyriques des officiers de la Coloniale et se sont dits, entre eux, qu’ils étaient prêts à mourir pour ça. Pas après Stalingrad ou le débarquement en Afrique du Nord, en Sicile ou que sais-je, non. En 1940-41, dès après l’appel du 18 juin, derrière une poignée d’officiers supérieurs arrogants et de hauts fonctionnaire obtus, ralliés après réflexion au renégat De Gaulle. Mais contre l’Allemagne nazie. Contre l’Empire avaleur de peuples.

Ce sont ces 2700-là qui, après avoir traversé le Sahara à toute blinde, ont foncé sur le massif du Fezzan tenu alors par les fascistes italiens et l’ont pris. Eux qui se sont battus, en unités de choc et de mêlée, perçant les lignes ennemies, prenant d’assaut les pentes sous le soleil de plomb fondu de Tunisie, pour faire leur preuve, pour se montrer comme ils étaient, sous le haut commandement d’un officier toujours un peu royaliste, maurrassien et certainement antisémite qui les méprisa longtemps.

Mais ils s’en sont foutus. Car ce sont eux encore qui, pour constituer une première véritable armée de la France libre, se sont joints, à Koufra, à une bande de déserteurs français des régiments d’Afrique infiltrés depuis l’Algérie, mais aussi à des brigades indociles de communistes et d’anarchistes espagnols furieux et assoiffés de vengeance contre Hitler, composant ainsi la Force L comme Leclerc, avec un uniforme unique, des insignes communs et des véhicules blindés nommés par eux, non pas Louis XIV, Colbert et Richelieu, mais « Teruel », « Brunete », « Le Perthus », « Dauphiné », derrière la jeep du commandant Raymond Dronne baptisée « Mort aux cons ».

Eux qui se sont ensuite battus contre les panzers de Rommel avec, épaule contre épaule, d’un côté les petit Blancs, les Maoris et les Fidjiens incorporés dans le corps expéditionnaire néo-zélandais, et de l’autre un bataillon de clochards grecs, de « métèques » assurément, des paysans de l’Epire et des marins d’Asie mineure ou des îles, des petits employés de magasin d’Athènes rassemblés à la va-vite en Égypte, sans bottes, en béret, avec des pétoires de chasse.

Tous étaient encadrés par de vieux sergents et des adjudants râleurs, têtus, parfois imbéciles, débarqués de Narvik ou de Casablanca, titis parisiens, communistes de Toulouse, syndicalistes d’Auvergne et du Limousin, cordonniers, fraiseurs, instituteurs, comptables, emballeurs provençaux et dauphinois. Et ces cadres bien blancs, bien franchouillards, mais revêches, sûrs de leur fait bien que considérés comme « terroristes » au pays, lorsqu’il a fallu extraire les soldats noirs de ce qui venait d’être baptisé la 2e DB après qu’Eisenhower avait accepté de l’intégrer aux armées de débarquement en Normandie à la condition que la troupe soit « blanchie » (et alors même que les Britanniques refusaient la seule présence de Noirs d’Afrique sur le territoire de sa Grâcieuse Majesté par crainte des épidémies), les ont accompagné jusqu’au bateau du retour en pleurant, les saluant une heure durant, malgré l’embarras du haut commandement.

Je pense à eux tous, à ce que tout cela veut dire, le pire et le meilleur. Et si je dis que j’assume tout cela, que j’en fais, par choix, par pure arbitraire, ou plutôt en vertu du seul contrat politique qui me lit à la nation qui m’a vu naître, ma patrie et le lieu de mon existence, alors je ne peux qu’enrager contre ceux qui se prétendent patriotes, et même nationalistes, et qui chient sur leur mémoire. Et qui offrent le pays à la bourgeoisie d’extrême-droite comme on se couche devant son bon maître. Et qui vendraient leur culotte à l’ennemi pour ne pas avoir à la donner aux pauvres. Et qui salissent et calomnient les seuls à n’avoir jamais flanché face à la bêtise et la haine, qui ont toujours honoré la mémoire des petits, des opprimés, des Noirs de la Colonne Leclerc, des gamines écrabouillés dans la bande de Gaza et humiliées sur les plateaux de télévision de Paris. Et alors oui, je le dis haut et fort, la France, ce n’est pas vous, c’est moi. Le patriote, c’est moi. Et oui, tas d’idiots, la République, c’est moi.

Dix jours au Canada

Atterrissage à Montréal après une longue traversée transatlantique depuis Paris, glissant à trois kilomètres au-dessus d’une bourre éblouissante de nuages blancs et compacts, mamelonnés, impénétrables, parfois déchirés sur une dizaine de petits kilomètres. Alors cette mer aveuglante soudain dissoute découvre un damier vert et noir, les campagnes agricoles de l’accoudement océanique des Cornouailles découpé selon un tracé le faisant ressembler à une pièce de puzzle oubliée sur une table. Plus tard, dans les embellies plus fréquentes, se dévoile le lointain royaume gazonné et ourlé de falaises, anthracite et bleu, romantique, fantastique, gothique même, de la côte ouest de l’Irlande. Je distingue clairement le heurtement des vagues, écumeuses, épaisses, depuis la hauteur sidérante de l’avion. Je repère Dingle, Tralee, où j’ai traîné mes grolles voici plus de trente ans, un jour de Pâques, sans le sou, adolescent, heureux, jouisseur, incapable de rien sinon de traîner timidement, de renifler l’air froid et salé de la mer, de me payer une seule pinte de bière et de rentrer dans mon dortoir dormir bêtement, pauvrement, comme un chien content après la promenade.

Nous prenons la route entre Montréal et Ottawa. Sitôt quittée l’agglomération et ses centres commerciaux, ses entrepôts, son anonymat universel, on entre dans une forêt sans fin. Sapins, érables rouges, bouleaux au tronc blanc se lèvent plus haut que tous les autres arbres. Route monotone, identique pendant deux, trois cents kilomètres. Un infini de sous-bois silencieux et désert s’étale de tous côtés, seulement ponctué, ou plutôt troué de temps en temps par des mares d’argent, mercuriales, rêvant en plein milieu de clairières ou de défrichages violents ouverts dans les arbres au bulldozer. Et parfois dans ces solitudes septentrionales surgit, au fond d’une clairière, une tour de télécommunication, une série de pylônes électriques, une ferme américaine, lie-de-vin, prospère à l’évidence.

Sur le côté de l’interminable voie rapide s’ouvre bientôt un champ immense, planté d’on ne sait quoi, peut-être un blé pour le pain industriel, verdâtre et noirâtre. Nous longeons plus souvent des bandes de terre d’un brun terne sous le ciel, où le gazon mouillé se desquame sur le bord de l’autoroute rectiligne filant vers nulle part balisée de cadavres de putois ou de ratons-laveurs tués par des pare-chocs des innombrables camions que conduisent ici des Sikhs impavides, vers le Nord.

Désormais, dans les trouées, une rivière se montre toujours au loin, énorme, couleur de thé au lait, sans une barque, sans un homme. Je me dis que c’est par là, c’est sans doute sur cette tranchée d’eau sombre ouverte sur le ciel gigantesque et tourmenté (qui est comme une autre forêt, mais d’orages, d’averses, de vent, d’ombre, à l’envers des forêts de la terre) que songeaient les « Indiens » dont ce désert sylvestre de bêtes rustres, de silence et de distances incommensurables était naguère tout le royaume et l’unique univers tandis qu’il glissaient, emportés par le courant, dans leur canoë aux yeux de biche ou d’ours.

Et puis la ville reprend ses droits aux abords d’Ottawa. Centres commerciaux, lumières électriques, logos, embranchements numérotés, stations-service, avenues, camions, stades, publicités. Puis apparaissent les coquettes banlieues aux maisons impeccables et sages, comme des petites filles habillées pour la communion et alignées sous les arbres en fleurs.

D’emblée, le Canada me semble être une planète qui fut jadis indifférente et inhospitalière, mais profuse, fertile pour personne ou presque, et qui fut donc finalement domestiquée juste assez pour être vivable par l’homme blanc. Lui est venu avec ses autoroutes droites et sans fantaisie, ses centre-villes pittoresques et ses suburbs, ses driveways, ses malls, ses gouvernements compliqués et discutailleurs, son fédéralisme, ses Young Leaders et leur certitude d’être les maîtres quoiqu’il arrive. Ils se sont donc installés comme si de rien n’était ici, sous les ciels menaçants et la surveillance de la monstrueuse banquise du Canada avançant sur eux inexorablement, tandis qu’ils vont faire leurs courses avec leurs enfants, sous les guirlandes de Noël.

Ottawa

Je cherche ce que font résonner en moi ces banlieues pimpantes et proprettes de l’Amérique du Nord comme ce quartier résidentiel d’Ottawa où nous logeons quelques jours. Nous allons et venons le long de ces streets, de ces drives et de ces ways géométriques et coquettes, sans logique autre que l’angle droit et la ligne de crête des molles collines ombragées qu’elles suivent sagement, portant des noms sans signification claire et sans profondeur historique, Crescent, Eastbound, Bedford. On dort bien, et au calme, au milieu de ces paroisses de maisons de bois ripoliné alanguies sous les arbres courts mais très feuillus, fleuris, pleins d’oiseaux et d’écureuils chapardeurs. À l’abri de ces suburbian homes assises sur leur promontoire de pelouse, s’observant l’une l’autre, se jugeant souterrainement et mesquinement, comme d’aimables bourgeois sur leur chaise pliable observant un crépuscule d’été avec leurs voisins, on dîne, on bavarde, on juge le monde extérieur, le cœur tranquille, le sommeil assuré.

Je pense que ce qui renaît en moi ici, ce sont les canicules silencieuses de la Californie de mes quatorze ans, Genessee Avenue sous les jacarandas parfumés, et l’ennui, l’hallucination quotidienne, la terreur, la pauvreté, la liberté effrayante de la vie que je menais alors. Allant et venant, je longeais les rues vides de West Hollywood à l’écart des boulevards et je passais pareillement qu’aujourd’hui devant des maisons toutes différentes, infantiles mais hautaines sur leur butte de gazon, reliées comme par intubation à la rue par une courte pente goudronnée où garer les voitures du foyer familial, toutes parquées le nez en l’air comme des barques tirées sur la grève.

Dans mes errances effarantes d’alors, je me repérais à leurs façades aux couleurs franches et acidulées, pistache, framboise, crème au beurre, blanc de sucre, bleu piscine, aux palmiers, aux mûriers, aux acacias qui les ornaient. Je les reconnaissais, je me souvenais où j’étais, quand j’arriverai, ce qui m’était permis d’espérer. Et, comme aujourd’hui, j’avais alors la sensation très nette d’être observé sans un mot par des visages étranges et plus ou moins burlesques, pareils à ceux des personnages aussi comiques que terrifiants de Lewis Carroll, tous plus ou moins roi ou baron de quelque chose, reine ou princesse d’un royaume de fantaisie, avec leur porte en forme de bouche outrée, leur boîte aux lettres mutique, leur numéro en fer forgé. Je savais qu’on trouvait là-dedans des canapés, des frigos pleins, des téléviseurs en marche, des filles recluses dans leur chambre, des garçons affairés à leurs jouets, tout ce que je n’avais pas, moi. Et ce confort bourgeois m’attirait et me repoussait à la fois, de même qu’aujourd’hui. Je le détestais et en mourait d’envie, parce que je vivais seul et mal, mangeais mal et dormais mal. C’était cela le ton de ma colère, de ma révolte, de ma soif de consolation et de justice.

Au fond, je comprends pourquoi les gens de ma sorte cherchent à la fois le confort et l’aventure, les senteurs du café le matin et le baluchon sur l’épaule. En voyant passer les interminables trains de fret filant à travers le Quebec et l’Ontario, j’ai d’ailleurs soudain l’envie de me hisser sur une plateforme entre deux wagons et de me laisser porter vers nulle part, vers une bourgade reculée, une station-service, une gare, un motel, un bar désert. Et puis je me rassure en enfouissant cette folie douce dans l’idée de dormir ce soir dans un lit tiède et rassurant, d’avoir toujours de l’eau chaude, du silence, mes livres, ma solitude, les mille petits plaisirs du petit-bourgeois que je suis, et qui veut dormir sans avoir peur ni froid, et penser au jour où il partira enfin vers l’été perpétuel. Depuis cinquante ans, c’est exactement cela que je vis.

Musée des Beaux-Arts du Canada

Comment se fait-il que le Canada semble n’avoir rien produit de grand en peinture ? Rien ici en tout cas, dans ce musée, dans cet énorme palais soviétique de béton gris au sol gris, en marge de cette capitale nord-américaine de dessin animé qu’est Ottawa (dont le clou du spectacle est une sorte château de Belle-au-bois-dormant juché sur un promontoire, je veux parler de ce Parlement de pierre, néo-gothique, irréel comme la médiocre matérialisation d’une vision de conte de fées en carton-pâte, coiffé d’un bonnet de cuivre oxydé dominant un large cours d’eau glacé, muet, sans courant, sans écume, sans vie apparente, sans bateau sinon une espèce de jouet en plastique pour le bain moussant des enfants qui transporte une poignée de touristes faisant la navette entre une rive et une autre sous des froufrous de baraque à frites), rien, donc, au premier étage où sont exposés les œuvres « canadiennes et autochtones », ne dépasse le décoratif, l’anecdotique ou le pittoresque.

De minuscules merveilles sculptées dans l’ivoire par des Inuits sans nom voisinent, dans des vitrines à l’écart, avec un art colonial très médiocre. Vues de la colonie, montagnes au crépuscule, lacs immobiles et leur armée de sapins, tout cela d’une facture inférieure, malhabile, grossière. Et ces motifs se répètent de siècle en siècle, de style en style. Il n’y a rien à dire du Canada, dirait-on, sinon la contemplation, ou plutôt l’écrasement de l’homme par ces solitudes froides et noires, ces hauteurs abruptes, ces pénombres de pendus, de bêtes à cauchemars, à contes cruels, ces forêts hostiles, reculées, arriérées, où hurlent des hiboux et errent des ours, où glissent des canoës entre les futs sombres des sapins. Et tout cela est tout juste digne d’orner les murs d’un chalet de vacances, et encore.

Entretemps, dans les petites colonies qui parsemaient les rives du Saint-Laurent, on faisait des portraits à l’huile toujours bancals, décalés, avec quelque chose qui cloche. Les sujets de ces portraits au style néo-classiques, brossés sans grâce, ce sont des bigotes de quartier ou, mieux encore, des curés vertueux, ravissants, rêveurs et doux comme des enfants, soucieux seulement de l’alcoolisme des « pionniers » qui étaient leurs ouailles, mais non pas du peuple silencieux, réduit en esclavage par ces faux chrétiens des premiers âges, et sur les terres duquel se déployait, rue à rue, comptoir après comptoir, leur petite utopie dévote, inconséquente et destructrice.

Peaux de phoques, peaux de bêtes, bourgeois philanthropes ou à peine de retour d’Europe, « Indiens » convertis, incidents picrocholins ayant supposément marqué l’Histoire, voilà quels sont les sujets de cette interminable collection sans aucun intérêt que nous présentent, salle après salle, des cartons moralisateurs, bavards. J’en finis par être étouffé par la médiocrité et par le massacre à bas bruit, repentant, sur lequel ce barbouillage s’appuie, et dont il ne reste que des chaussons, des manteaux de trappeurs sous verre, des évocations abstraites et nunuches.

Cette ville, Ottawa, est sans Histoire, il est vrai. Ou alors c’est une histoire banale, bureaucratique. On a voulu se faire une capitale dans l’étendue des landes gelées et des forêts sans fin où jusque-là rêvassaient paisiblement les tribus outaouaises ou iroquoises, d’où ils invoquaient sans souci du monde et surtout de l’Europe les esprits animaux, les grands songes du ciel et de la terre, un panthéon de dieux grimaçants, tirant la langue, emplumés, surgissant du noir, donnant le soleil et la vie. Alors on a choisi un « outpost » d’ivrognes, de mineurs, de bûcherons et de vendeurs de peaux, on a mis le cachet de la reine Victoria dessus et on a fondé cette vraie-fausse capitale fédérale, sur un confluent, dans l’hinterland, à la lisière des deux pays francophone et anglophone, à charge pour les colons, pour être pris au sérieux, de se construire rapidement des bâtiments idoines, comme une espèce de Brasilia des sapinières éternelles du Grand Nord, mais sans le génie architectural ou la folie tropicale de sa grande sœur du Sud.

Enfin, au deuxième étage du musée, la belle collection de peinture classique française, italienne et hollandaise fait souffler un grand vent de printemps et aère l’esprit. Ainsi, je reste longtemps devant un petit portrait fabuleux de Frans Hals, un bonhomme d’Amsterdam assis à l’envers sur sa chaise, me regardant derrière sa belle barbiche blonde de lansquenet. Je pars, mais je reviens, car je n’en ai pas eu assez de lui. Alors, me voyant, un homme fort sympathique d’une cinquantaine d’années, sans doute un Américain, m’interpelle à voix basse : « Beautiful painting, right ? » Je confirme. Et il m’explique aussitôt en avoir fait une copie et avoir reçu pour cela les compliments de sa femme, qui a trouvé ça très ressemblant. En retour, il reçoit les miens, ainsi qu’un au-revoir pressé.

Un Picasso cubiste facétieux et prodigieux. Un beau mobile de Calder. Un petit Klee sur toile de jute qui ne cesse jamais de m’émouvoir. Un beau portrait du beau-père de Jacques-Louis David peint en 1790, avant que notre cher citoyen-peintre ne devienne foldingue, disciplinaire et nerveux. Un Renoir délicieux comme une crème glacée de juillet. Deux Monet souverains (une vue d’Etretat sous la pluie peinte avec une maîtrise de magicien, d’hypnotiste). Une poignée de Courbet impressionnants (de la campagne, un bord de mer) où la matière du monde est là, au bout de ses doigts, dure et rêche. Des Gauguin mineurs, mais déjà hallucinés par l’épaisseur épidermique du bois, des fruits, de la fourrure de l’herbe, mais avant le Pacifique. Des Cézanne de patron, simples, révolutionnairement simples et matériellement lourds.

Et puis tout au bout de ma visite une somptueuse Catherine d’Alexandrie peinte par un petit moine comme je les affectionne, frère Simon Martini, toute d’or et de délicatesse toscane, aux yeux gonflés, compassionnels, sulpiciens. Je m’approche d’elle puisque personne ne la regarde et elle me rappelle qu’elle vient tout droit du Trecento italien, quelques années après Dante, ce qui me fait reculer de sidération. Sa légèreté de nonnette, son visage duveteux, presque amusé et mélancolique, ses doigts tenant la palme du martyre, cette petite femme douloureuse et indifférente à la douleur, comme une comtesse de Chinchón médiévale, aussi triste, aussi coquette, aussi ennuyée que sa sœur peinte par Goya, rappellent à mon inconséquence la force de l’esprit qui se mit à souffler sur l’Europe lorsque mon pauvre continent perdu décida qu’il serait désormais le sujet de l’Histoire. Alors il se lança dans une aventure prédatrice, arrogante, prodigieuse, irrésistible, qui fait que nous sommes aujourd’hui face-à-face, intimes, l’Europe et moi, à 6000 kilomètres de Paris, au beau milieu d’une lande autrefois sylvestre, obscure et neigeuse, où ont champignonné une colonie anglaise et une bourgade française, lesquelles ont fini par faire une nation sans autre fondement qu’un drapeau à feuille rouge, quelques textes juridiques, une utilité commune, une réserve stratégique de sirop d’érable, la peau blanche, la peur, la charité du cœur, la recherche frileuse du confort, le hockey sur glace, et voilà tout.

Québec

Nous filons vers Québec en train, par des landes monotones, des solitudes d’agriculteurs parfois décorées d’un arrière-fond de banlieue américaine à la Jim Jarmusch, où s’ennuient des adolescents à vélo, le long des rues à la fois terrifiantes et frivoles des trailers parks. Passages à niveaux, liquor stores, main streets ponctuées d’un diner et d’un bar aveugle dont la vitrine noire est seulement tatouée par le néon d’une marque de bière insipide : nous sommes bien en Amérique du Nord, avec sa façon d’avoir inscrit son éternité dans l’esprit du monde par le cinéma populaire, le roman noir, la musique des opprimés, la rage de l’ennui et de la misère, loin des riches. Il y a pour nous, Européens, ici, une familiarité, une connivence qui va au-delà du fan-club ou de la servilité impériale. C’est un peu comme si nous visitions le campus de notre fils et que pour la première fois nous voyions sa chambre : nous connaissons tout abstraitement, mais pourtant nous l’expérimentons en première personne pour la première fois. Et la cervelle se détend. Notre faim de révolution aussi.

Le pays francophone canadien, c’est autre chose que l’Ontario. Ici, c’est très clairement ce qu’on peut appeler « l’Amérique française », je veux dire une succursale de New York, du Massachusetts d’Hermann Melville, du San Francisco d’Armistead Maupin et du Washington DC de Sidney Lumet, mais que des relégués français oublieux, travailleurs et hospitaliers auraient peuplé une fois que les premiers occupants eurent entièrement déguerpis.

À Québec, de petites maisons rouges sont alignées sur les pentes, toutes portes ouvertes, sous les entremêlements des lignes téléphoniques. Le ciel blanc est sillonné d’oiseaux criards. Les coins de rue sont occupés par de petits cafés paisibles, veloutés de musique et de parfums de gâteaux à la carotte, où la jeunesse travaille, sirotant un latte plongée dans son Macbook Air. Au sommet de la butte surplombant le site général des colons, le port, le Saint-Laurent, les rivières annexes, les collines alentours, on a construit une citadelle militaire qui a tout repris du génie de Vauban, sans en avoir retenu l’élégance. C’est sans doute parce que la pierre d’ici, uniformément grise, marneuse, s’assombrissant avec le ciel changeant et s’éclairant à peine avec les embellies, n’a pas l’éclat solaire du bâtiment Grand Siècle que le premier ingénieur militaire du roi a fait grandir dans les pelouses menaçantes de la côte Atlantique brossées par le vent, Ré, Blaye, Brouage, Camaret, ou même du fort de Saint-Vaast-La-Hougue sur quoi le Cotentin d’or et d’anthracite n’a rien noirci. Derrière, au pied du « Château Frontenac » (encore un fouillis de tours pointues, un palais artificiel où sans doute la climatisation et le double vitrage sont intégrés aux fenêtres à meneaux), une promenade en caillebotis comme à Trouville, mais ne menant nulle part, ne donnant sur rien, permit à la bourgeoisie printanière de la Belle Époque de se donner ici, vêtue de blanc, coiffée, parfumée pour les seules mouettes et les quelques marmottes, sous des canotiers et des ombrelles importées de Lyon, des sensations de Balbec au pays des Hurons et des Outaouais.

Je repense beaucoup ici à cette réplique, racontée par Chamfort, d’un chef huron au marquis de Montcalm, lequel avait abandonné son somptueux hôtel particulier de Montpellier et ses terres méditerranéennes pour venir présider, dans les grands froids, la neige et la très grande distance, aux destinées de la grande amitié franco-hurone. Un jour que l’officier français faisait preuve d’une grande cordialité à son égard, le chef huron s’est étonné : « Tu commandes et tu t’excuses ? » L’obséquiosité française, les manières de sa noblesse batailleuse, et même les complications tatillonnes des Jacobins, déteignirent ici, dans ce far-north de trappeurs, d’écorcheurs, de chercheurs d’or.

Une bataille terrible a été livrée ici contre les Anglais, dit-on. La France a perdu. Sa présence n’était plus possible, sans doute. Et depuis, c’est un pays à la dérive qu’on visite non pas comme on visite Pompéi, mais avec le sentiment que quelque chose a, non pas disparu, mais n’est pas advenu, qui fait qu’on est comme entre deux eaux, partagé. On vit bien, tout est là, mais on est menacé par l’ennui comme par le minotaure d’Oran traqué par Albert Camus. Et je ne peux m’empêcher de penser à ce que devait être le sentiment des habitants de Québec lorsqu’au loin, au lieu de ces banlieues industrielles apparaissant vaguement dans la brume, accrochées aux autres collines, depuis les pentes du quartier Saint-Jean-Baptiste où nous passons trois jours très agréables, dans le calme et la cordialité québécoise, au lieu de ce lointain peuplé, tracé de routes, de signes, de maisons, d’épiceries, il n’y avait rien. Ou plutôt non, pas rien. Pire : il y avait la forêt sans fin sur des milliers de kilomètres, après quoi, la glace et la neige, ou les Anglais.

Montréal

Grande métropole américaine francophone. Gratte-ciels, soleil oblique, sirènes extravagantes, avenues interminables se perdant dans la longue distance des banlieues, bars de légende et salles de concert au coin de la rue, Chinatown, boutiques. Nous explorons ce petit New York français, cette Little France comme il y a à Manhattan une Little Italy et un Ukrainian Village. Les Montréalais se sont fabriqués une capitale faite pour le bien-être urbain, la convivialité petite-bourgeoise et progressiste, comme une espèce d’énorme Montreuil du bout du monde. On fume du cannabis tranquillement, on déambule, on prend l’air en marcel sur son escalier de secours ripoliné de noir, observant les écureuils dans les grands arbres et détaillant les fresques de street-art immenses que la municipalité encourage à dresser partout. C’est immobile, ici, identique pour toujours dirait-on, stabilisé et préservé du reste du monde, pareil à cet état d’esprit des jeunes ménages venant d’avoir un bébé, où l’immense bonheur de vivre lutte constamment avec l’épuisement, le doute, l’exaspération, et où le moindre soupir signifie l’un et l’autre.

En attendant que tout s’effondre, il y a Montréal.

Nous partons pour New York un dimanche, bizarrement heureux d’aller enfin retrouver la franchise, la vérité drue, la méchanceté, l’honnêteté d’un monde qui s’est imposé par la violence et la puissance hypnotique du rêve éveillé, et qui ne se force pas à être heureux, accueillant et amical. Un bout d’Europe, quoi.

Autoportrait sans moi

Quel drôle de paradoxe, quelle absurdité, quelle vérité aberrante se révèle dans ma situation actuelle. Laissez-moi vous en parler un petit moment. J’ai laissé derrière moi le journalisme, pour les raisons que ceux qui me connaissent ont sans doute compris. Je me suis concentré tout entier sur l’écriture, la littérature, cette prétention-là, ce salut-là.

Car pour moi, les deux, voire trois générations d’adultes qui aujourd’hui dirigent le monde sont perdues. J’ai 54 ans. Je suis un homme, je suis français, j’ai la peau blanche et le cheveu blond, l’œil bleu blanc, la cervelle étroite. Donc j’occupe une place à la fois dorlotée et maudite dans ce monde chancelant, bien sûr.

Mais je dis désormais qu’il faut se désintéresser des tenants de l’ordre dominant, à part pour les empêcher de nuire. Nous ne pouvons que résister, mais nous ne pourrons jamais les changer. Ces gens sont trop perclus de vermine télévisuelle, d’avidité médiatique, et même de cette boulimie d’opinions et de puissance des enfants gâtés, de prétention imbécile, de préjugés grossiers, capricieux, retournant tout, renversant tout à leur bénéfice, prenant une chose pour une autre et piétinant sur place lorsqu’ils sont contredits, assumant. Ce sont pour l’essentiel des brutes, des crétins, des cyniques, des histrions, des fanfarons ridicules et malfaisants qui ont fabriqué une foule à leur image et que la foule a porté au pouvoir pour mieux s’admirer elle-même. J’ai déjà dit ailleurs qu’un gouvernement de brutes ne produisait qu’un peuple d’abrutis. Nous l’avons sous les yeux.

La littérature m’a seule accaparée, donc. Écrire des livres pour ceux d’après, pour la génération qui vient et les quelques naufragés de ma génération à moi, plus précisément. Je crois sincèrement qu’il ne me reste plus que cela à faire. Que cela seul, et plus rien d’autre, contribue positivement au monde des vivants.

Et me voilà depuis un an lesté de trois livres, trois livres que personne n’a lu.

L’agent qui s’occupe depuis peu de leur trouver un éditeur, pour l’instant, fait chou blanc. J’essaye de lui dire qu’il peut me parler sincèrement, que je suis adulte et disposé à tout. Mais il ne me dit rien et m’évite. C’est sa forme d’optimisme à lui. L’environnement n’est pas facile, il faut dire. Alors qu’on me permette d’en parler ici pour faire le point sur eux. À défaut de pouvoir les lire, en attendant de leur trouver un port d’attache, au moins pourra-t-on s’y intéresser et voir à quoi ils répondent.

*

Depuis un moment, les livres me posent des problèmes. Je ne parviens plus à accepter aussi facilement qu’avant l’arbitraire de la fiction, ses fausses évidences, ses données premières. Ces derniers temps, j’ai pensé sans arrêt à Paul Valéry et à son impossibilité d’accepter sans rechigner la contingence pédante de « la marquise sortit à cinq heures ». Je comprends cela. Et j’ai fait avec. Aussi ai-je commencé par puiser dans l’Histoire, dans les faits irréels du passé vécu, la matière de mon écriture. Avec une idée simple, aussi simple que possible : fabriquer avec la vie d’un homme un objet littéraire.

C’est ce qui a donné…

Mais puisque je ne pouvais plus, sans subir le poids extravagant de questions encore sans réponses, raconter tout simplement des histoires, de pures inventions, c’est autre chose encore, par la suite, qui a retenu mon attention en réfléchissant au livre que je devais désormais écrire, dès lors. Un matériau brut, inexploré, immédiatement disponible. Quelque chose d’exclusif, c’est-à-dire ma propre vie, le voyage que j’ai entrepris étant enfant et qui me voit aujourd’hui encore plus démuni, dirait-on, que lorsque j’étais encore innocent et vierge, il y a quarante ans ou à peu près.

J’ai beaucoup lu. Pierre Michon, d’abord. Tout. Ainsi donc, on pouvait faire du Titien, du Tintoret, du Rembrandt en littérature. Non seulement, on en avait le droit et les moyens, mais ce n’était qu’ainsi qu’on haussait la vie des fermes, des bistrots, des chambres, à la hauteur des salles du trône des papes et des tyrans. Justice était enfin rendue.

Puis j’ai lu Claude Simon. Une grenade a explosé dans mon esprit et a tranché la question de Paul Valéry : oui, comme l’a dit notre Prix Nobel le plus méprisé, « le sujet du roman, c’est l’écriture ».

C’est ensuite la lecture des livres de Pierre Bergounioux qui m’a, non pas déstabilisé, mais au contraire remis d’équerre. Son questionnement incessant des « puissances obscures » à l’œuvre dans le présent, dans notre présent à tous, son obstination de survivant à y faire entrer « un peu de lumière » depuis l’âge de ses 17 ans, dit-il, et à chercher à « comprendre ce qui se passe », m’a parlé très clairement. C’est pourquoi j’ai placé en exergue une citation de lui, tirée de l’un de ses entretiens (« Nous avons une vie d’homme, l’âge adulte, pour disputer aux forces occultes l’otage que nous leur avons cédé, l’enfant que nous avons été. ») et que j’ai écrit, du 16 juin au 16 juillet, en un mois, l’été dernier…

Face à ces vies et ces mondes disparus, ce court roman a posé, pour moi, une question simple : de quoi sommes-nous les enfants ? Mais face aux mensonges, aux mystères, aux bobards, aux fantasmes, il s’agissait encore d’une divagation, d’une variation créative, librement folle, sur une réalité qui jusque-là m’avait échappé, dont j’ignorais encore tout, et qui pour cette raison avait provoqué, en moi, le désir d’en finir avec les racontars par les moyens du racontar.

Alors j’ai décidé de faire l’inverse, pour écrire une sorte de suite à Des Vies entières, ou du moins un complément. Cet hiver, je me suis plongé dans le grand bain du réel. J’ai consulté les vieux registres d’état-civil concernant mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, et ainsi de suite. J’ai remonté la lignée des Vincent, un par un, jusqu’à ne plus pouvoir le faire, au milieu du seizième siècle.

Dehors, l’hiver régnait dans notre ciel commun, Paris vrombissait et passait dans l’indifférence, la pluie de décembre mouillait les fenêtres de mon appartement et sous la lampe j’ai feuilleté de vieux papiers, les ai examiné de près, les ai retourné, relu, en oubliais la moitié et en négligeais des détails essentiels, seul à mon affaire. Et tout cela m’est apparu comme dans un rêve, avec sa réalité toute simple, effarante.

Alors s’il est vrai, comme le dit le sage, que le siècle qui m’a vu naître fut le siècle des loups et que celui dans lequel nous sommes entrés en l’an 2000 est celui de l’explicitation, je me suis dit que je serais celui qui, ayant échappé de peu à la futaie noire au cœur de laquelle nous nous sommes entretués, se fait le témoin du monde disparu d’où il vient et des hommes qui l’ont précédé, et d’abord de ceux qui lui ont donné leur nom.

Or ce nom pour moi, jusqu’à aujourd’hui, a été une ombre, et rien de plus. Une absence perpétuée d’âge en âge, depuis des siècles. Jusqu’à aujourd’hui, il n’a revêtu pour moi aucun sens, aucun désir, aucune répulsion non plus. Mon père ne nous a rien laissé, à ma sœur, mon demi-frère, mon fils et moi, que ses propres efforts, désespérés, fanfarons, pour habiter ce mot familier composé de sept lettres, VINCENT. À moi, ce patronyme banal entre tous, cette chose vide, cet avorton de bas latin germanisé a seulement fourni une existence civique de citoyen français. Avec lui je suis donc entré effaré dans ma propre existence, un nouveau siècle et un nouveau millénaire, encombré de hantises et de questions, ou plutôt des fumées, des grandes fumées soulevées et traînées par mes grands morts et pas encore retombées à ce jour.

Et je suis resté là, étonné, avec mon patronyme banal et le fardeau indésiré de la lignée obscure dont je suis malgré moi « resté l’otage », comme le dit si justement Bergounioux. Puis j’ai moi-même transmis ce nom à mon fils Achille, qui pas plus que moi n’est éclairé, et qui autant que moi endosse, par une drôle de convention, par une habitude antique et compliquée, ce drapé étrange, et par cette mécanique endure son incompréhensible leçon de ténèbres.

Alors on dit aujourd’hui que nous sommes tous destinés à l’effondrement général. Peut-être est-il donc l’heure de faire le bilan de notre généalogie, d’apurer nos comptes, de clore quelque chose ici qui n’a cessé de s’ouvrir au fil des siècles.

C’est pourquoi, lesté évidemment des méditations de Bergounioux, de la soif de profondeur et de surgissement du vrai dans sa confusion de Claude Simon, et bien sûr des Vies minuscules de Michon, surtout de la dure vérité de sa Vie de Joseph Roulin, du souvenir de ses merveilleuses crapules de Maîtres et Serviteurs et de la thèse brutaliste de Corps du roi, j’ai écrit, et terminé voici deux jours…

C’est donc cela qui a occupé ma dernière année, ou à peu près. Écrire ce billet est donc une façon de me réveiller peut-être, après un long sommeil, ou une sorte d’épisode somnambulique qui m’a poussé à fabriquer trois livres dont je ne sais pas quoi faire, aujourd’hui.

Car faut-il insister pour les faire publier  ? Faut-il les laisser en l’état, c’est-à-dire sous la forme de cahiers que je fais lire à mon seul entourage, s’il en a le courage et l’envie ? Ou alors faut-il les publier moi-même, en contradiction avec mon temps, avec l’époque commerciale et médiatique qui est la mienne, comme pour la démentir, en contredire la bêtise, l’injustice et la méchanceté ? Que m’est-il permis d’espérer ? Vieille question, n’est-ce pas, professeur Kant ?

Non, j’attends. Le printemps vient toujours, quoiqu’il arrive. Voilà ce qui, en fin de compte, tient encore beaucoup d’entre nous éveillés.

Le musée des horreurs impériales

Château de Fontainebleau. En entrant, à la suite de classes de gamins bruyants en gilets jaunes, je fais un détour par le musée Napoléon. Certes, je reconnais son génie militaire et politique, j’admets qu’il a tenu quelque chose d’assez haut dans le ciel du temps pour survivre à l’éternité. Oui, comme le dit Hegel en le voyant passer, en vainqueur, engoncé dans sa petite redingote grise, dans les rues d’Iena, il a bien été l’esprit du monde.

Mais j’ai du mal, et j’en suis désolé, à réprimer mon mépris pour la geste impériale. Surtout lorsqu’elle se traduit dans le mobilier, la faïence, l’orfèvrerie, la miniature, les affreux petits objets cultuels, mégalomanes, nord-coréens, que l’Empereur a fait produire par centaines d’exemplaires et dont il abreuvé ses adorateurs, ses plus hauts gradés, ses ducs et ses comtesses d’opérette, et qui sont si abondants ici, sous vitrine, pour l’admiration de tous les pauvres bougres ayant payé 14€ pour regarder ces bidules kitchs et dorés comme s’ils avaient été déféqués par l’âne impérial lui-même, au cours d’une quelconque « séance » occulte.

De petits joujoux en forme de canons Gribeauval. Des assiettes peintes. Des statuettes. Des carafes. Le pot à lait de Joséphine. Le petit uniforme du roi de Rome. Je me penche sur l’étiquette explicative et je trouve le nom du tailleur parisien tout fier d’avoir commis cette panoplie de petit général.

J’y trouve un mauvais goût de nouveau riche, de parvenu, de pétro-milliardaire texan accrochant son portrait en Stetson et santiags dans son immense salon. Je m’attends à marcher sur la peau d’un bison tué lors d’une chasse avec le gouverneur, augmenté de la photo encadrée du forfait et des deux assassins souriants, avec leurs armes de guerre, et un domestique noir.

Napoléon apparaît ici comme une sorte de Trump de la vieille ère des tyrans, de l’époque des rois hargneux de droit divin et de lignée abâtardie, des François-Joseph d’Autriche, des Louis XVIII le balourd, des Kaisers Wilhem, tout d’or et d’aigles onguleux et criards.

Le sacre de 1804 me semble digne d’une messe du pire télévangéliste de Floride.

Les grandes peintures dans le couloir. Jérôme, Lucien, la vieille Laetizia, Louis l’idiot, toute la clique Bonaparte alignée, avec leurs vulgaires trognes de vendeurs de bagnoles, d’un côté en pied, couverts de fourrure d’hermine, en cape de velours, bas blancs et ballerines à rubans, et de l’autre en plâtre, vilainement antiques, grotesques à la fin, parce que même quand c’est celui de Socrate ou Hadrien, ce type de bustes est bizarre et médiocre sous le ciseau d’un Carpeaux ou d’un René Fache. Même le berceau de l’Aiglon est surmonté d’une auréole. Le sacre de 1804 me semble digne d’une messe du pire télévangéliste de Floride.

Je ne suis pas étonné que son imbécile de neveu, Napoléon III, ait choisi de revenir à Fontainebleau et d’y faire ramper les ambassadeurs venus lui apporter ses lettres de créances. C’est à la hauteur du personnage : pleutre, menteur, médiocre, opportuniste, faible, pédant. Mais bref.

On se croirait dans un parc d’attractions démodé, une sorte de palais du facteur Cheval poussé au grandiose par la richesse prodigieuse de la France, dont Napoléon Bonaparte s’est emparé à la faveur de la détresse du temps et de la roublardise de son grand frangin.

Avec sa petite mentalité d’adjudant, Napoléon a fait de Fontainebleau une sorte de Kremlin à la française. Combien ont dû trembler, ici, en attendant d’être reçus en audience, assis sur l’une des chaises rembourrées longeant les tapisseries des antichambres vides, fonctionnelles et mornes, dans le ballet silencieux des larbins en livrée Grand Siècle.

Ici, on mesure la dureté, la grandiose méchanceté dominatrice de la Cour de François Ier, son élégante sauvagerie.

Je quitte le musée. Le château est immobile, plein de lumière. Sa vieille ombre Renaissance, son parquet craquant, ses chambres sentent la poussière et la cire.

L’autre occupant du lieu, c’est François Ier. Ses armes sont partout. Dans les boiseries, la pierre, les peintures. Partout, l’on trouve les images de sa face ingrate, grinçante, de père de famille autoritaire. On imagine aisément sa voix aigre, roulée dans un accent vieux françois de bourgeois aquitain. Dans l’immense sale de bal inondée de soleil, je me dis que les domestiques en chausses bouffantes et bonnet à plumes devaient faire tourner cette folle et extravagante machine des soirées du roi avec la même application soumise, la même sombre énergie que des soutiers, au fond d’une cale de paquebot de luxe, chargeaient le charbon dans les fours monstrueux des transatlantiques.

Ici, on mesure la dureté, la grandiose méchanceté dominatrice de sa Cour, son élégante sauvagerie. C’était autrement plus sérieux que la petite dictature familiale des Bonaparte, qui a bien le pire de l’esprit français : la forfanterie, la joie de vivre poussé à l’excès, la prétention de parler pour le monde entier, qui devient ridicule et même criminelle si elle n’a pas la modestie, et même la roide austérité d’un Robespierre.

Amiens, morte saison

Je suis clairement ici sur la route du septentrion de l’Europe, l’antique ligne de front des invasions. Par la fenêtre du train, je traverse les tranchées de septembre 1914, sur lesquelles l’armée allemande a été arrêtée par miracle, entre Montdidier et l’Oise. Les paysages déserts sont aujourd’hui mollement vallonnés, surlignés par le sourcils violacés des vieux bois où se planquaient, terrifiées, les mitrailleurs qui couvraient les Poilus auvergnats.

Dans le froid, en vue des lointains clochers pointus, dans les mornes étendues de pommes de terre, le vide murmurant, sinistre, diabolique du champ de bataille. Quelque part, Julien Gracq parle d’un « silence de bête assommée ».

La ville d’Amiens, elle, est endormie par l’hiver. Vide et travailleuse, toute occupée à ses propres affaires. Les commerces sont pour l’essentiel fermés cet après-midi. Des pancartes indicatives, présumément touristiques, mènent vers nulle part, ou alors vers la vertigineuse et somptueuse cathédrale historiée que le petit peuple picard du Moyen-Âge a dû pénétrer avec une déférence de créature minuscule, avec terreur, n’ayant jamais rien vu d’aussi haut, d’aussi blanc, d’aussi lumineux, grandiose et vaste.

Autour, ayant quitté l’Île-de-France et sa blancheur, ses yeux gris, sa pâleur de courtisane, je découvre le roux, l’anthracite, le brun, les premiers murs de briques, les saules défeuillés sur les rives de la Somme, les maisons rouges, étroites et coquettes, aux fenêtres blanches, les premières maisons à pignons de cette succursale des Flandres, les premières arrière-cours ombreuses, mouillées, où reposent dans le noir un arrosoir, une bassine, un vieux vélo.

Ville du Nord, de l’Empire carolingien, métropole de seigneurs Francs pas encore débourrés par l’intimité avec Rome. J’ai passé sans m’en rendre compte les frontières de l’empire du soleil méditerranéen.

C’est aussi déjà l’Angleterre, avec son imperturbable indifférence au voyageur, son afféterie de rombière, ses vilaines porcelaines. Je pense au Kent ou, mieux encore, à cet arrière-pays du centre de l’Irlande, visité par personne d’autre, à la limite, que des pèlerins ou des curistes.

C’est déjà un peu Amsterdam, avec ces canaux qui strient la ville comme des contre-allées longeant des cours potagères. Ils forment de silencieuses tranchées d’eau verte, fluide, courante, sans profondeur, dans un éternel bruit de bouche. Les maisons de guingois, multicolores, sommeillent pareillement. Les mêmes bicyclettes sont posées contre les mêmes portes, de ponton en ponton.

C’est aussi déjà l’Angleterre, avec son imperturbable indifférence au voyageur, son afféterie de rombière, ses vilaines porcelaines. Je pense au Kent ou, mieux encore, à cet arrière-pays du centre de l’Irlande, visité par personne d’autre, à la limite, que des pèlerins ou des curistes.

La Somme, c’est un peu gaélique, un peu néerlandais aussi, tout entier centré sur le bien-être de ses habitants, mais n’ayant cure, ou alors au minimum, des agents d’assurance ou des boutiquiers en vacances au hasard et passant dans le département dans leurs 2-CV surchargées, sur le chemin de Berck-Plage ou de Boulogne-sur-mer.

Ici, je me souviens particulièrement de deux ou trois jours d’errance, à Limerick, avec Mathieu Colloghan, où j’ai connu une telle indifférence placide, et un même laisser-aller aquoiboniste dans le caractère de l’agglomération urbaine, cette lourde et somnolente immobilité provinciale. Une adorable histoire de corneculs nous avait conduit jusque-là, dans cette cité ouvrière du centre de l’île, le jour de Pâques 1988, un jour de grand soleil et d’une étonnante douceur. Seul, sans un rond en poche, de rue en rue, les mains au fond des poches sous un ciel uniformément blanc, j’avais alors rencontré partout, en m’ennuyant à mourir, la même placidité, la même indépendance jalouse, la même hospitalité lointaine et je-m’en-foutiste qu’ici, les mêmes parcs déserts, les mêmes rues sans lumière, les mêmes arbres noirs, les mêmes murs de briques rouges aux fenêtres blanches sans personne derrière, les mêmes dos ronds et luisants de pluie, les mêmes pubs vides, les mêmes géraniums. Je n’étais pas chez moi, mais tout était étrangement rassurant, casanier.

Je suis oublié, nulle part, dans l’immense Picardie, nation hors de le terre, séparée de tout…

Amiens est une ville qui fut manifestement ouvrière et bourgeoise, et même bigote, mais qui apparemment a été refaite, remise en route pour et par les innombrables étudiants et lycéens à qui les rues piétonnes appartiennent désormais, dès 16 ou 17 heures, au soir tombant. Les filles, en bande, ont toutes le petit anneau dans les narines. Les garçons, le hoodie noir death-metal, la démarche nonchalante, lasse.

Le va-et-vient des voitures hors des ruelles me fait penser aux agglomérations-modèles des livres scolaires des années 50. Ou peut-être aussi aux garages pour gamins, dans quoi je faisais glisser mes petites voitures sur des toboggans de plastique, dans les années 70.

Je suis oublié, nulle part, dans l’immense Picardie, nation presque hors du pays commun, séparée de tout, autocentrée, rodomonte, triste et fanfaronne comme un Gilles un soir de carnaval, embaumant encore la sueur et le parfum des oranges écrasées.

Au Beaux-Arts de Lille

Palais des Beaux-Arts de Lille. Quelques merveilles, dont un Caprice cauchemardesque de Goya, le joli petit Robespierre jeune homme de Boilly, des croûtes sans grande valeur, du kitsch Louis XIV, et quelques portraits saisissants de l’école hollandaise, commandes de quartier faites à des peintres mineurs contemporains de Descartes, Rembrandt et Spinoza, aussi talentueux que des tenanciers de studios de photos d’identité ou de mariage.

Je déambule à la fois amusé et intimidé, ou plutôt je comparais, comme un voyageur à peine arrivé dans une auberge de la campagne flamande égouttant encore son manteau trempé de pluie, devant un peuple de vilains, de gros pifs, d’antiques vieillards recompteurs de sous, de jeunes et riches idiots pleins de gentillesse, de peintres vagabonds rouges et tonitruants, de vieux pères aux pommettes roses de genièvre et de charcuterie, d’aimables bourgeois à la moustache blonde, follement tirebouchonnée.
Ces faces ingrates, grêlées, au poil roussi, mais affables, civilisées et bavardes, se succèdent au milieu des petits paysages crépusculaires dans lesquels ils commerçaient rêveusement, et sous la présidence de deux grandes glissades de Noël du fils Brueghel.

Je salue aussi, comme on passe en cuisine, quelques laideronnes et des vieilles folles, tout un tribunal de village, de faubourg de Haarlem ou de Delft, attentif à l’étranger et absolument inoffensif. Ces trognes et ces âmes brumeuses me jugent, mais sans grand effet. Ils ont de la conversation pour tenir la cheminée brûlante jusque tard. Ma nuit promet d’être confortable, lourde et inquiète, dans le lit en placard. Je m’éloigne sans qu’ils protestent en tout cas. Et si je repasse, les revoici, identiques, et bizarrement cela m’étonne et me ravit.

Note sur Dijon

Comment cette ville a-t-elle cru pouvoir devenir la capitale d’un royaume ? Au sortir du Moyen-Âge, elle n’avait pas la richesse profuse, rieuse et insolente de Paris. Elle n’était pas environnée par la prodigalité de la Brie et de la Beauce, comme la Lutèce tant aimée des senatus-consultes y prenant leurs bains. Elle n’avait pas non plus l’arrogance taiseuse de Lyon ou le côté follement bourgeoise, cosmopolite, idiote et fanfaronne, draguant outrageusement l’officier de marine, de Marseille, Bordeaux ou Nantes.

Elle n’avait ni fleuve ni montagne ni extravagance ou providence de la géographie. Elle n’avait que la richesse minière de ses alentours, sa paysannerie patoisant le morvandiou ou le bas-allemand, et surtout ses terres à vignes, jalouses, hautaines, indifférentes, mais qui s’étendaient jusque trop loin d’elle pour pouvoir qu’elle en soit vraiment le centre, l’autorité supérieure.

C’est donc l’insolente, rieuse et scandaleuse richesse de Paris qui a eu les préférences de l’Histoire, des Valois et des prévôts des marchands, la cité féminine et courtisane encore romaine, mondaine et guerrière, enveinée à la mer par la Seine, alors qu’elle, Dijon, dans ses terres à brouillard, était encore un peu germanique, encore un peu carolingienne, et alors que déjà le petit royaume d’Île-de-France et ses petits rois roublards avaient l’humour affuté, le sens de la combine, la folie en tête menant à de plus grandes, de plus impériales destinées.

Au lieu que Dijon, comme ses ducs, est resté subalterne et rigide, comme son Charles le Téméraire dont le cadavre a d’ailleurs fini congelé, nu, à moitié dévoré par les loups, oublié sur un champ de bataille refroidi, chu et négligeable, peut-être d’ailleurs pour avoir manqué d’ironie, de goût pour la dépréciation amusée de soi-même.

D’ailleurs, la Bourgogne n’a peut-être jamais été un grand royaume européen, même si elle a été un grand État, par esprit de sérieux, par pudibonderie, dogmatisme et orgueil, par obsession de la saine comptabilité, du tonnage bien mesuré, du setier de blé pesé à la livre près, par présomption de nouveau riche, de grenouille se voulant plus grosse que le bœuf.

Sur la carte de géographie de la Renaissance, cette ville de commerçants et de notaires était pourtant la grande métropole d’une route, certes. Mais ce n’était pas la route de l’Allemagne : ça, c’était Strasbourg, Metz, Nancy. Ni la route de la prospère, lente et patiente placidité des Flandres : ça, c’était Lille, Arras, Bruxelles. Dijon, c’était la route de la Suisse. Et de la haute et ennuyeuse enclave calviniste (vivant, elle, sous l’autorité des pics enneigés et fantastiques des Alpes), elle n’a conservé que la hauteur et l’ennui. Mais elle, contrairement à Genève, ne mène ni à l’Italie ni à la Bavière ni à l’Autriche…

Elle a été bénie par la fertilité du sol, la force de travail de sa paysannerie ignorante et toute occupée à ses affaires, mais pas par sa géographie, qui l’a placé littéralement nulle part, sans pouvoir rivaliser avec Lyon qui a deux fleuves, deux routes majeures confluant vers la mer, les hautes terres lunaires de l’Auvergne ou les Alpes.

Il n’y a littéralement rien à voir, ici. Ni fleuve, ni montagne, ni charmante citadelle illuminée. C’est une ville sombre et travailleuse, affairée, riche, chaussée de mocassins, bien isolée, comme un pavillon moderne dans l’une de ses villes nouvelles où les patrons de pizzeria et les gendarmes aiment se retrouver entre eux, en famille.

D’ailleurs son centre-ville a encore quelque chose de l’immobilité sombre, pluvieuse et longuement triste du Doubs et du Jura, de Pontarlier, de Dole. C’est un pays de patrons de sociétés minières reclus en ville, de boutiquiers, de propriétaires de vieilles vignes aristocratiques qui ne mettent plus jamais les pieds dans leurs domaines que bottés de cuir et accoutrés comme pour la chasse à courre, et de domestiques persifleurs, voleurs et canailles.

Ou alors je dis tout cela parce que j’y suis arrivé alors qu’il y fait aujourd’hui un temps de loup, brouillardeux et sombre, qu’il y souffle un air glacé de fondrière, humide, sans égards, d’étang en décembre.

Mais je constate que seul le XVIIIe siècle semble avoir donné à la ville un peu de son extravagance d’officier d’infanterie : de larges allées allant d’une place à l’autre, la pierre claire, les hautes fenêtres de ses palais à particules et de ses hôtels de lieutenants-généraux de sénéchaussée ou de bailliage, ses vastes portails à carrosses, ses grands noms, sa manie muséale, d’encyclopédiste, de collecteur de beaux livres. Bénis soient les Lumières d’avoir mis un peu d’élégance prétentieuse dans cette ville thermale de l’est, avec ses kiosques et ses placettes, ses colombages, ses longues rues tortueuses, de grande Vichy du Saint-Empire.