Éloge de la grève, 2

Attribué à Jean-Baptiste Claudot, Vue de la Place de Grève et du Cours de la Liberté, huile sur toile, 1801 (Détail).

Comment continuer à faire vivre ses livres après leur publication ? Voilà une question qui me travaille depuis quelque temps et à laquelle j’ai donné, cet été, un brouillon de réponse. Il s’agissait, en l’occurrence, de lire en public des extraits choisis de mon Éloge de la grève publié l’année dernière et d’entrelacer ces lectures de microfictions et de collages sonores créés dans la solitude de l’atelier, pour en donner une version littéralement dramatique.

On jugera comme on voudra le résultat ; il reste que le geste, selon moi, était justifié. Il faudrait désormais faire de ce petit spectacle de théâtre politique quelque chose d’un peu plus sérieux, travailler avec des comédiens, plonger le public dans le clair-obscur de l’écoute et lancer cette drôle de petite machine, histoire de se dire que les livres font quelque chose aux lecteurs.

Voilà déjà le court préambule lu à cette occasion, suivi de l’enchaînement des virgules sonores diffusées entre les textes, que je ne peux évidemment pas reproduire ici selon ma fantaisie : on lira le livre pour les retrouver.

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PRÉAMBULE

Qu’est-ce qui peut bien pousser un colonel d’infanterie plutôt conservateur, et même un peu réac, à quitter seul et par avion le gouvernement d’une République française qui s’offre aux larbins de l’envahisseur, puis à demander la protection et l’assistance de l’Angleterre pour sauver ce qui peut l’être de l’honneur national, et continuer l’État avec deux pauvres préfets et trois maigres socialistes ? Ses imposantes théories sur la défense nationale ou le souffle d’Edmond Rostand ?

Je raconte souvent avoir lu quelque part que De Gaulle avait été impressionné d’avoir vu L’Aiglon dans sa jeunesse, avec son père — son père prof d’histoire-géo. Alors je repense souvent à ce dernier voyage de sous-ministre qu’il a dû faire en avion, en juin 40, sachant qu’il ne reviendrait plus avant la victoire, survolant la Bretagne en feu où était réfugiée sa femme et sa fille. Et je me demande : mais que croyait-il, ce général éphémère d’un petit régiment blindé ? Pour qui — littéralement — se prenait-il ?

C’est une question qui n’est pas provocatrice, ni anodine ou anecdotique. Et au fond, c’est même une question qui en appelle d’autres, parfois provocatrices et du même acabit.

Par exemple : qu’est-ce qui peuplait les rêves intimes de Lénine rentrant en Russie en catastrophe au printemps 1917 pour ne pas manquer le grand soir à Petrograd ? Les premiers chapitres du Capital ou le souvenir des âmes enflammées et crépusculaires de Dostoïevski ? Et encore, plus récemment : qu’est-ce qui poussait en 1970 un syndicaliste indien d’une mine du sud chilien à lever le poing gauche, à voter pour l’Union populaire du docteur Allende, à exiger ses droits, la dignité, un salaire et la paix ? Était-ce les éclairs de Frantz Fanon ou les chansons de Victor Jara ?

Il y a ce qui forme l’esprit et ce qui donne du courage. Ce n’est pas la même chose.

D’un côté, il y a l’abstraction de la conscience, de la pensée de soi-même et des autres, qui fait le citoyen et organise la cité. Et de l’autre, il y a son moteur, son carburant et ses pistons : les songes, sans quoi l’esprit est impuissant à devenir une réalité. Et laquelle des deux a la force la plus puissante, à votre avis ? Pour ma part, je dis que la réponse n’est pas aussi évidente qu’il y paraît. Car je crois que l’imaginaire fait plus que nourrir ou agrémenter l’action politique : pour moi, il la fait naître, il lui donne naissance, il vient avant elle. La rêverie est la nourrice des combattants.

En 1880, tous ceux qui ont ouvert les livres de Marx avaient auparavant ouvert ceux de Victor Hugo, j’en suis certain. Et en 40, comme l’affirme si justement Régis Debray, tous les aviateurs anglais qui montaient dans leur Spitfire pour repousser les vagues de la Luftwaffe au-dessus de Londres, avaient plutôt les romans de Walter Scott en tête que les chapeaux melons des Tories qui gouvernaient.

C’est ce que j’ai voulu évoquer, pour mon époque, l’année dernière, en publiant l’Eloge de la grève dont je vais maintenant lire des extraits, entrecoupés d’entractes radiophoniques, de microfictions et de collages sonores.

Dans ce texte, pour moi, il ne s’agissait pas de révéler quoi que ce soit, sur les réseaux Macron, sur la corruption et les obscénités compliquées du capitalisme et du showbiz. Il s’agissait de donner à chacun de quoi braver le froid, les gaz lacrymogènes, les matraques, les LBD, la sottise médiatique, la méchanceté gouvernementale, en réchauffant un endroit caché, secret, au fond des âmes : celui où l’on se réfugie pour aimer, pour dormir, pour lire ou écouter de la musique, pour rêvasser sur une toile de Goya ou une fresque sumérienne, un endroit inaccessible aux autres, celui des promenades, du silence, de la vision de soi dans sa propre vie, dans le monde et dans le temps — un endroit irréductible, qu’on ne peut pas soumettre ou contraindre sans d’excellents arguments, lesquels, pour être efficaces, devraient davantage ressembler au Poséidon de bronze sorti des algues de la mer Egée plutôt qu’à une auto-attestation de déplacement du cabinet McKinsey : autant dire, une forteresse imprenable, où nous pouvons délirer librement.

Alors délirons. Et à la fin pourquoi pas, renversons tout, à l’aide de nos divagations, des poèmes de Neruda, du souffle de Coltrane, du génie supérieur de Bach, des confidences de Georges de la Tour, des miaulements de Mick Jagger ou de Jimi Hendrix, des romans de Faulkner, de Flaubert, de Camus, de Garcia Marquez, des gestes de Pina Bausch.

L’Eloge de la grève a été faite pour ça.

C’est qu’on voudrait tout dire sur la grève… (page 12)

Nous étions déjà là, dans la vallée des Rois, sous le règne désordonné et absurde du pharaon Ramsès III… (page 19)

En 1789, les choses sérieuses commencèrent dès janvier… (page 53)

Nous avons fait la grève des habitudes, la grève des évidences, et en suivant parfois des chefs qui nous trahissaient soudainement… (page 67)

De ce côté du monde, 1936 est notre année de naissance et celle de notre malédiction… (page 100)

Le plus dur est de reprendre le boulot aux usines Wonder… (page 123)

Nous voulons du pain et le paradis. Rien de moins… (page 150)

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On pourra enfin retrouver ici en vidéo la petite conversation que nous avons eue, l’écrivain Abdourahman Waberi et moi-même, sur cette performance politique minuscule présentée le 28 août sur le stand de la webradio Les Jours Heureux aux Amfis d’été 2021 :