// leonardvincent.net — Éclats politiques en aparté, littérature française partout ailleurs. — "Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne." — Montaigne, Essais III.
En somme, Gaza, c’est notre avenir. Tous les idiots, petits et grands, passant leur vie ici à détester les Arabes, nous préparent ça. Ils le proposent à nos suffrages, tranquillement, normalement.
Tous : l’enfer de Gaza (qu’ils proclament bien sûr provisoire, et même « hygiénique »), c’est l’avenir qu’ils délirent pour nous. C’est l’avenir qu’ils veulent, l’avenir qui brûle leurs esprits que chauffent nos médias de la haine. C’est le ragoût qui mijote dans les marmites de quelques bigots richissimes, et que nous avalons chaque jour, cuillère après cuillère.
Nous prévenions. On nous injuriait. Et nous le savons maintenant : c’est ça qu’ils veulent, c’est ça qu’ils préparent, c’est ça qu’ils vendent. C’est ce pandémonium de violence, c’est ce traitement des Arabes, c’est ce crime.
Ils souhaitent posément le répandre sur nos villes.
Car Gaza, l’écrasement de la bande de Gaza et de son peuple, c’est une libération, pour eux. C’est d’ailleurs pourquoi ils le défendent avec tant de véhémence, tant de haine et de mensonges : enfin, on a ouvert la voie à l’engloutissement de ceux qu’ils ont tant haï — hommes, femmes, gosses, chiens, chats tout ensemble —, ceux dont ils ont eu si peur.
Pour eux, c’est l’heure de la victoire, de la riposte finale, terminale, biblique : enfin ils vont pouvoir être barbares.
Lisant, hier soir, l’un des livres ramenés de la Maison Joë Bousquet à Carcassonne, je tombe sur ce passage. Et j’y vois une méthode littéraire, comme si le poète était venu nuitamment cambrioler mon mauvais esprit et y avait chapardé une ou deux verroteries auxquelles je tenais beaucoup. Écoutez ça.
C’est 1934. Perclus de douleurs et ravi de jouissance par des membres qui n’existent plus (ou plutôt qui ne sentent plus : ils existent encore, mais différemment du membre manquant de Cendrars dont Picasso disait qu’il était « rentré de la guerre avec un bras en plus »), mon monte-en-l’air de Carcassonne s’abîme et s’élève de son lit du premier étage de la rue de Verdun dans l’opium, la cocaïne, le hachich, et laisse alors son esprit dire l’oracle. Et il écrit. Il fait des revues. Il anime une petite bande, derrière Paul Éluard, et surtout Jean Cassou et René Daumal, entre autres.
Sa poésie, ses livres publiés (et refusés chez Gallimard, mais publiés à ses frais par quelque éditeur mineur) sont alors nébuleux, obsessionnels et clairvoyants comme un délire sous LSD. Son ami Carlo Suarès s’efforce donc de le conduire sur le chemin d’une littérature plus claire, ou disons plus « lisible ». Il lui parle méthode, décrivant pour lui un « plan discursif » sur lequel Joë pourrait remarcher. « J’ai beaucoup de mal », lui répond son ami. Puis ceci, lisible ci-dessous. Admirable.
Je fais ça, moi aussi. « Je veux que le monde soit moi ; ne pas avoir à me distinguer de lui, même pour le décrire ». La joie pure et profonde du dormeur : quelle merveille.
De toute façon, en écrivant de nos jours, il faut bien réfléchir à ce que nous faisons : je ne vois pas comment y échapper. Qu’on le veuille ou non, nous nous trouvons « après Faulkner », ainsi que l’a décrété le grand prêtre d’Apollon du sanctuaire de Gif-sur-Yvette, j’ai nommé Maître Pierre Bergounioux. Mais aussi après Proust, Kafka, Calaferte, Gracq, Artaud, Simon, Wittig, etc. Il faut se plier à cette vérité, sauf à être d’une immense prétention consistant à NE TENIR AUCUN COMPTE D’EUX.
Écrivant ça, je jette un œil à ce qu’on appelle « la rentrée littéraire » (et qui me fait aussi envie que « la rentrée des classes ») et je me dis : mais qui se soucie encore de l’histoire des formes ? Et pire encore : de s’y inscrire, de suivre l’antique règle informulée qui consiste à ne jamais créer en-deçà des révolutionnaires ?
Il y en a quelques uns, ici et là. Eux m’intéressent. Les autres sont tous des journalistes, et non des écrivains.
Depuis que nous sommes arrivés à Arles la semaine dernière, je n’ai plus rien à écrire. Aussi (sous la pression des choses, je dois l’avouer : de la pierre jaune des maisons de La Roquette qui nous environnent, des tuiles romaines, de la paix du Rhône, de la douceur du ciel vert, le soir) ai-je repris mon « roman d’Antonelle », comme j’aurais pu, dans un autre temps et une autre vie, rendre visite à un vieux frère idiot placé en institut : je tourne les pages, je corrige un mot, une ponctuation, un chapitrage ; je le pomponne, je remets ses cheveux, je rajuste sa lavallière, je brosse son habit à la française, sa robe de chambre, ses pantoufles ; je le console de ne plus pouvoir sortir dans le monde et je lui dit combien la société, à l’extérieur, est malfaisante et cruelle.
Je fais cela le matin, à moitié au soleil, avec un café, dans le creuset des toits à colombiers de la rue Genive, à deux pas de chez lui. Les cloches sonnent, au loin. Les chiens passent, tête basse, dans la rue, en bas. Et moi, sur ma terrasse solitaire, je refais une nouvelle fois le parcours qui a mené cet homme de l’hôtel familial aux volets gris de l’ancienne rue du Vieux-Bourg, du petit deuil de son père et de la sinistre moraline de sa mère au fracas de la poudre et des drapeaux levés de la Révolution, des rangs de l’armée royale de Louis XV aux prisons injustes de l’hiver de l’an II, des amourettes de son marquisat provençal à l’aventure des élections truquées du Directoire, au côtoiement de Babeuf, à la clandestinité stendhalienne des clubs jacobins italiens, aux cachettes en Camargue, loin de la vigilance de la police impériale. Et je lui parle tout bas, avec toute la sotte naïveté dont je suis capable.
Je relève la tête. Je me dis qu’il faudra ériger une statue de bronze d’Antonelle, ici, un jour : une espèce de Diderot de bronze, comme il aimait à se présenter à ses contemporains, débraillé et studieux.
Ce n’est pas à la mode, ce que je fais. En relisant les premières pages (en refaisant ses premiers pas), je repense à la lutte incessante de cet homme pour réveiller le peuple ouvrier qui l’avait porté au pouvoir, et qu’en retour il avait célébré, sur qui il avait fait pleuvoir la gloire municipale, donnant les clés du gouvernement d’Arles aux artisans et aux matelots de son quartier lorsqu’il avait été élu maire d’Arles, en 1791, ayant fait de ses voisins en sabots ses premier et deuxième adjoints à l’Hôtel de Ville, légiférant contre ses cousins de la noblesse, depuis le premier étage de sa mairie splendide que dessina Mansart, défiant en rigolant l’obèse et richissime Monseigneur du Lau, prince-archevêque et frère de son colonel de régiment, qui siégeait de l’autre côté de la rue avec ses méchants chanoines.
Je relève la tête. Je me dis qu’il faudra ériger une statue d’Antonelle, ici, un jour : une espèce de Diderot de bronze, comme il aimait à se présenter à ses contemporains, débraillé et studieux.
J’aime toujours ce destin, cette « vie entière » avec quoi j’ai voulu faire un livre et sur quoi j’ai passé quatre ans de ma vie. Deux années après avoir apposé le point final à ce gros manuscrit de 500 pages, je ne renie rien : au contraire, je suis fier, je m’en rends compte maintenant. J’ignore toujours ce qui a déplu aux quelques éditeurs et éditrices à qui j’ai soumis ce texte : à part deux entre elles (la première m’ayant dit n’avoir pas de goût pour les romans historiques, la deuxième n’avoir « pas réussi à s’y intéresser »), personne ne m’a répondu. Mais oui, je suis fier ; fier et crétin.
Et tandis que je rajuste le col de Pierre-Antoine (passant devant son hôtel délabré transformé en HLM, noyé dans les poubelles ; dînant dans la féérie nocturne de la place Antonelle et de ses immeubles un peu italiens levés dans la nuit mauve, tout le monde autour de nous ignorant à quoi correspond ce nom qui orne leurs menus), tandis que je lui fais la conversation, que je papote avec lui qui se tait et vit sa vie à l’écart de moi, dans le songe, dans le lointain passé, je me dis qu’après tout, c’est moi qui, rendant visite à l’idiot, me suis transformé en idiot.
Mais quoi ? Je suis Gepetto. J’ai créé un pantin de chiffon et je lui ai insufflé la vie bizarre qu’insuffle l’haleine des romanciers ; et il donne l’illusion de la vie !
Oh, comme j’ai saoulé du monde avec Antonelle, ces dernières années ! Oh, comme je me suis comporté comme un imbécile ! Oh, comme je me suis humilié !
Mais quoi ? Je suis Gepetto. J’ai créé un pantin de chiffon et je lui ai insufflé la vie bizarre qu’insuffle l’haleine des romanciers ; et il donne l’illusion de la vie ! C’est merveilleux, fabuleux, mais cela n’impressionne que moi seul. Et peut-être (sans doute) n’y a-t-il que moi seul qui distingue clairement tout cela : l’homme oublié, qui a voulu disparaître, retrouvé dans sa chambre d’études d’Arles par un lointain camarade de Paris ; sa politesse légendaire, ses manières d’homme du monde et son âme rouge de révolutionnaire ; son long destin en-deçà de l’Histoire et de ses grandes fresques de bataille où il n’occupe qu’une place secondaire, dans un coin, comme l’homme qui fut chargé d’arrêter le traître La Fayette mais fut arrêté à sa place, qui présida le jury qui condamna la traîtresse Marie-Antoinette et les traîtres girondins mais qui finit en prison pour n’avoir pas été suffisamment docile envers le Grand Comité, qui fut dépêché aux Îles-Sous-Le-Vent pour neutraliser les traîtres-planteurs et abolir l’esclavage mais qui dut renoncer, faute de vents favorables.
Pierre-Antoine est là, dans sa chambre au coin de la rue de la Roquette et de la rue Baudanoni, avachi dans son fauteuil jaune, en 1817. Il n’y voit plus bien. Il demande l’heure qu’il est et il est treize heures. C’est novembre et il meurt. Je le vois et j’entends Madeleine Boymau sa meilleure amie, sa gouvernante de toujours, oratrice révolutionnaire, militante féministe, divorcée et probablement lesbienne, crier sa douleur et faire monter de l’aide.
Autour de moi, les Rencontres de la photographie glanent des traînards, des tatoués, d’invraisemblables snobs en sandales, des familles de touristes hagards et des Arlésiens zemmourisés, sapés en Soleïado et roulant en BMW, habités par Cnews et les mille incroyables conneries que la presse cuisine chaque jour et entretient, et que nous avalons complaisamment, en ayant des opinions. C’est 2025, c’est ce moment de ma vie où j’abandonne 25 ans de carrière journalistique, comme on divorce d’un être que l’on n’aime plus du tout. C’est le mois d’août ; il y a du monde, du bruit, des sandwiches, des glaces. Et moi je recoiffe le vieux maire d’Arles dont le nom un peu féminin orna jadis, sur une plaque de marbre, le coin de sa somptueuse mairie au beffroi où légifère aujourd’hui à sa place l’insipide Patrick de Carolis, tout en déambulant dans la cohue avec une dégaine de Parisien, de jolies espadrilles et un bermuda de chez Zara. C’est moi le fou.
Qu’est-ce que les manuscrits non publiés nous font faire, pas vrai ? Il y aurait une aimable fantaisie bourgeoise à écrire là-dessus.
Nous avons erré, tout un après-midi d’août, sous la bourre orageuse du ciel, longeant en silence les rues désolées de cette cité morte qu’est Carcassonne. Elle est morte en effet, ou plutôt désolée, abandonnée, laissée à l’abandon et au grignotement d’un temps désormais étranger : au pied de sa citadelle féérique, ce n’est plus qu’une ville-fantôme, un décor délaissé par les acteurs et offert au courants d’air, une grosse bourgade étouffante qui fut jadis une petite capitale de propriétaires terriens et de vignerons prospères, de patrons de magasins, de médecins, de notaires, d’élus locaux ventrus et lyriquement patriotes, mais qui n’est plus rien aujourd’hui qu’une agglomération laissée à l’écart (ou plutôt en retrait, en arrière) de la joviale et consternante modernité — comme tant d’autres villes négligées qui vivotent encore en France, malgré un temps qui est passé trop vite sur elles et les a dépassées, comme Montélimar, comme Angers, comme Agen.
Les rues sont droites, vides, sans nom, les façades ridées et vieillottes, les magasins encombrés de toiles d’araignées, d’affiches de promotion d’un autre âge, délavées et désuètes, de courrier empilé sous la porte. Des souvenirs passent. De vieilles choses reviennent en tête. On parle ici (on parle encore) la langue des années Pompidou et Giscard, celle de ma petite enfance : la langue de la petite boutique, de l’épicerie, de la concierge pipelette et espionne, des bandes de gamins, des mobylettes et des flippers.
Je pense irrésistiblement à l’ennui, ou plus exactement à la rage de l’ennui : à celle d’Arthur Rimbaud à Charleville. Je récite d’ailleurs à haute voix, dans le vent brûlant et sans lumière, ne charriant pas même un chien errant pour nous amuser de ses oreilles, son terrible « À la musique », à quoi ces allées de platanes longeant le morne centre-ville me font penser :
Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu’étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.
Dans ce décor que lui légua une Troisième République pimpante et péremptoire, les papas à moustaches et leurs fils blousons noirs ont dû se livrer à de jolis bagarres de bistrot, du temps que j’étais gamin (un temps que je décèle ici, dans une enseigne, une porte d’entrée, une typographie, une vieille publicité pour des jouets) ; mais désormais, même cette petite comédie de téléfilm est terminée : c’est le règne de la désolation molle, des planches clouées sur les portes, des immeubles aux fenêtres crevées, ou bien voilées, ou bien ouvertes sur le noir avec une lointaine rumeur de télévision. Non, il n’y a plus personne de vraiment conscient, ici, pour vivre dans le même rythme, et suivant les mêmes modes, que les autres villes de France : du reste, on élit les brutes de la bande à Le Pen, ici, pour qu’elles puissent aller vivre à Paris, appeler à faire souffrir les Arabes et faire la belle vie. C’est tout. C’est le peu de relation que l’on a avec l’extérieur des murs.
*
Là-haut, sur son promontoire, règne la citadelle. Elle est zébrée d’hirondelles. Les oiseaux fusants sont presque imperceptibles devant le ciel blanc, chaud, immobile. Le jour descendant fait aux remparts et aux tourelles une robe d’ombre. Nous montons, dubitatifs, transpirant, peureux. Peureux parce que, en effet, à l’intérieur, une fois passées les portes médiévales, c’est tout un enfer de touristes égarés qui s’égaye, des parents rouges de soleil aux enfants hystérisés par la fausse chevalerie, les épées de bois, toute l’imagerie mensongère et gothique de troubadours à chausses pointues, de Templiers de roman de gare, de tournois à la Walter Scott qu’on leur vend ici, dans un décor de Disneyland, mais d’où l’Histoire, et l’humanité elle-même, ont disparu. Nous redescendons vite (agacés, écœurés, déçus) vers la ville déserte, toujours soumise au vent brûlant d’un orage qui ne crève pas, frissonnants sous des platanes, où tout est en panne, ou presque. Où tout rêve sa petite vie. Où tout est ailleurs.
Carcassonne, abandon. Jour blanc, ciel vide. Île encore un peu vivante dans une mer de terre brûlée, négligée, mal utilisée, pesticidée. Sur la place, des immeubles étroits dressent leurs couleurs acidulées en vain au-dessus des cafés où l’on s’ennuie. Ville de chats méchants, sourcilleux, veilleurs, sans vrais maîtres, sans amour, perchés au premier étage, toisant l’étranger. Le vent torride est peut-être leur haleine. Non, il n’y a personne ici, vraiment personne, et je me dis que je rêve les gens qui passent, qui somnolent aux terrasses. Il est parfaitement adapté qu’ici, le soir, je termine avec effarement et bonheur Le Mont Analogue de René Daumal ; petite folie démodée, expédition imaginaire aux dangers fantaisistes mais tout de même mortels, divagation pataphysique à la fois innocente et noire, sulfurée, menaçante : j’y suis. Le professeur Sogol est mon guide.
*
Mais sur cette île, il y a un oracle. Il y a une pythie, qui a son cénotaphe : on la trouve à l’étage d’un immeuble Renaissance du centre-ville, rue de Verdun, où une famille sans père vécut dans l’irréalité et l’enchaînement étrange des jours et des nuits pendant tout le XXe siècle. On la trouve plus exactement à droite, tout de suite à l’entrée, avec une fenêtre donnant seulement sur une autre pièce de l’appartement : c’est la chambre de Joë Bousquet.
Cela faisait — quoi ? — trente cinq ans que je voulais la voir. Depuis que, dans ses cours à la Sorbonne, mon vieux professeur Robert Misrahi nous avait présenté le poète paralysé, cloué au lit par une balle allemande qui lui avait « littéralement pincé la colonne vertébrale », dit-on ; qu’il nous avait lu quelques extraits de ses « Lettres à Poisson d’or » ; qu’il nous avait montré que l’amour pouvait se dire, qu’il était vivable en réalité, en conscience ; que son expérience en première personne avait des vertus hallucinatoires et extralucides, d’une puissance tout à fait extraordinaire et révélatrice ; que la phénoménologie était impuissante sans l’appui de la poésie et du rêve ; que Joë Bousquet était la Bouche d’ombre qui disait l’envers de l’évidence. J’ouvre aujourd’hui l’un des livres du reclus de Carcassonne. Je lis : « J’existecomme la lumière fait exister un puits. »
Et me voici qui, à mon tour, pousse la tenture pour dévoiler la tanière, le lit, les livres, les cahiers sur la couverture, la pipe d’opium refroidie sur la tablette de bois. Les tableaux de Max Ernst, Picabia et Tanguy ont disparu : un musée les a sans doute capturés, je pense. Mais la pénombre, la paix, la porte du ciel, l’accès aux champs d’asphodèles sont là. « Moi je n’accepte du jour que ses eaux profondes », écrivit encore l’habitant des lieux, le passant du lit, l’homme dans la chambre dans ce livre-carnet que j’achète à l’entrée et dont le titre seul, le titre dru et coupant comme un éclair, mais aussi incompréhensible et limpide (contradictoire, mais précis), me fait rêver depuis très longtemps : L’Homme dont je mourrai. Son visage est nombreux, ici : on le voit au mur, à l’envers des livres, sur des photos. Son front bombé, ses yeux de chat, son nez d’empereur romain que j’ai longtemps cru avoir, moi aussi, sont en surimpression dans ma déambulation fraternelle, sidérée.
Nous repartons de Carcassonne avec rien ni personne dans le cœur, sinon avec, en tête, Joë Bousquet, le grand prêtre sans dieu de ce Port-des-Singes étouffant au milieu d’un immense champ de blé brûlé, d’une garrigue infinie et stérile, d’une succession infinie de collines à vignes, à rocailles, à vipères, hanté par des morts-vivants inoffensifs et tristes, au pied de sa montagne invisible.
Je ne reviendrai sans doute jamais ici. C’est trop malheureux. Ou alors on m’invitera à consulter l’oracle dans la chambre du fils brisé Joë Bousquet et je devrais alors réfléchir beaucoup, et beaucoup douter, pour savoir quoi demander à celui qui, à l’évidence, sait tout le vrai et dit tout le futur, mais abruti d’opium.
J’ai envoyé un mail à un écrivain français d’aujourd’hui que je considère comme le meilleur de sa génération, pour lui dire que j’aimais ses livres et pourquoi, et lui poser une question.
J’ai envoyé un mail à un jeune écrivain dont j’ai aimé le livre, pour lui dire que j’aimais son livre et pourquoi, et lui poser une question.
J’ai envoyé un mail à l’éditrice de deux de mes livres pour lui faire lire le nouveau, et lui poser une question.
J’ai envoyé un mail à l’éditrice ayant récupéré les droits de mon premier livre pour lui parler de mon travail actuel, et lui poser une question.
J’ai envoyé un mail à l’éditrice d’un de mes autres livres, pour lui poser une question administrative.
J’ai envoyé un mail à l’ancienne éditrice d’un de mes livres, depuis partie ailleurs, pour lui demander un conseil et un numéro de téléphone.
J’ai envoyé un mail à l’éditeur qui exploite les droits de mon dernier livre pour en récupérer les droits.
J’ai envoyé un mail au directeur d’un célèbre média indépendant, pour lui donner une info et proposer qu’on en parle.
Aucun ne m’a répondu. Aucun. Pas un mot, pas un accusé de réception, pas un je-n’ai-pas-le-temps-pour-vos-conneries, pas un merci-mais-non, pas un oui-oui, pas un merde.
Mes courriers, pourtant, je les avais fignolés pour qu’ils soient simples à lire et à comprendre, pas embarrassants pour leur destinataire, sans fioritures, cordiaux, clairs, sincères, dans une graphie sans artifice, en noir et blanc, professionnels.
Damned ! Je croyais naïvement (avant d’avoir des difficultés sociales, en fin de compte) que c’était ainsi qu’on faisait : les écrivains s’écrivaient ; les littérateurs se parlaient de littérature ; les artistes se tournaient autour avec des idées artistiques. René Char est « monté » à Paris rejoindre la bande de castagneurs surréalistes à l’invitation de Paul Eluard, à qui il avait envoyé sa pauvre petite plaquette publiée à compte d’auteur à l’Isle-sur-la-Sorgue. Le petit Saint-Just de Blérancourt dans l’Oise a rejoint la cohue révolutionnaire parisienne à l’invitation de Robespierre, son idole. Les placards de Claude Simon et de ses correspondants privés débordent. Ceux d’André Breton, n’en parlons pas. Les archives nationales sont pleines de la réponse de tel grand homme à tel petit : partout, tout le temps, un jour, untel a reçu la réponse d’untel, et c’était parti : il se passait là quelque chose. Deux humains parlaient, et parlaient enfin d’autre chose que de la vie normale.
Mais l’absence de réponse, l’absence totale, irrémédiable, de réponse, le silence (le mépris que suggère le silence ? Je n’ose y croire, le dire, le penser) est un truc d’aujourd’hui, je suppose.
Je me souviens n’avoir pas répondu à la lettre d’une « admiratrice » suisse qui m’avait très vite écrit une lettre manuscrite après la parution de mes Érythréens.
Or comment vivent-ils — comment parviennent-ils, tous les taiseux de la correspondance, à passer la journée sans ressentir dans leurs entrailles la fine, la malodorante, la dérangeante petite gêne que je ressens, moi, lorsqu’on m’a parlé et que je n’ai pas encore répondu. Comment font-ils ?
Je me souviens n’avoir pas répondu à la lettre d’une « admiratrice » suisse qui m’avait très vite écrit une lettre manuscrite après la parution de mes Érythréens. Sa lettre était un peu exagérée et de facture pompier, mais elle est restée en moi pendant quelques jours. J’y ai pensé, j’ai pensé quoi dire, quoi répliquer. Et, pris par autre chose, par le petit succès du livre, par d’autres courriers auxquels j’ai répondu, je l’ai négligée, cette lettre venue des montagnes. Dans mes multiples déménagements, je l’ai perdue. Et jusqu’à ce jour, je m’en veux, j’y repense, je cherche à réparer.
Plus tard, j’ai envoyé un mail à un vieux baron de la littérature française. Lui m’a répondu, de bonne grâce et de mauvaise humeur. François Bon répond. Pierre Michon, sur Facebook, tisonne le feu des autres et s’amuse, et quelquefois répond ; quelquefois il surgit sans qu’on lui ait rien demandé. Il faut croire que nous venons d’un monde disparu et que j’en suis, peut-être, l’engeance la plus nouvelle, c’est-à-dire le plus jeune de tous les échappés de ce monde disparu.
On s’y parlait par billets, par pneumatiques, par courrier ordinaire, par carte postale, par télégramme. On répondait toujours, deux ou trois mots. On consacrait une heure ou deux par jour à « faire son courrier ».
Je ne regrette pas ce temps, qui traînait quelques mottes d’horreur sous les semelles de ses bottes. Je dis seulement que je suis étonné de croire encore à des choses révolues — moi, de tous les hommes ! Et d’être médusé par ce qui semble pourtant si facile à vivre.
Mon rêve, cette nuit : Je suis de retour à Los Angeles où j’ai vécu, adolescent. Une intense activité volcanique souterraine libère et enflamme des poches de gaz ici et là dans la ville, provoquant d’énormes explosions soudaines et des incendies. Jusque-là, la catastrophe était restée lointaine : on ne voit que des colonnes de fumée, au loin.
C’est alors que les autorités mobilisent tous les hommes en âge de combattre, dont je suis. Elles disent craindre autre chose, ailleurs. Les civils sont convoqués à un rassemblement, sur un terrain de sport (celui de mon ancien lycée, Fairfax High School, sur Melrose Avenue, je crois). Je m’y rends avec ma compagne. Nous nous tenons debout, en ligne, avec les autres, attendant les ordres de marche, un discours, quelque chose.
Pendant ce temps-là, nous voyons des éruptions de lave percer du sous-sol de plus en plus près de nous. J’indique à ma compagne un incendie dont nous apercevons le feu, à gauche.
Soudain, devant nous, une énorme boule de feu nous surprend : l’explosion était cette fois à moins d’un kilomètre. Nous voyons les gens paniqués courir, au loin. Mais nous restons tous en ligne, sagement, impatients qu’on vienne nous dire quelque chose, nous faire faire quelque chose.
Mais rien. Nous attendons la prochaine explosion, anxieux. Je sais que je vais être enrôlé dans une guerre aberrante, alors que le vrai désastre est ici, commencé. Je suis furieux contre les incapables du gouvernement. Je me dis que je vais proposer à tous les gens bêtement alignés au garde-à-vous autour de moi de désobéir et de nous organiser nous-mêmes.
Je me réveille. La métaphore est claire comme l’eau d’un torrent. Ma colère, intacte.
POST-SCRIPTUM. J’identifie mieux ma colère, maintenant, une heure après le réveil : elle visait spécifiquement Macron. Non pas parce qu’il est cet insupportable président de la République qu’on connaît, mais pour avoir rêvé de lui, pour son culot, son sans-gêne de s’être immiscé dans mon rêve. Alors que pourtant, jamais dans celui-ci il n’est apparu ou n’a été mentionné. Ma réaction, en me souvenant de tout ça, en buvant mon café : un « Merci monsieur le Président » aux dents serrés, méprisant. Mon inconscient organise tout ça avec maestria, il faut croire.
Je peux parler technique ? me glissa-t-il timidement, après que je lui avais demandé ce qu’il avait conservé de l’enseignement d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris dans ses compositions pour Dizzy Gillespie. Bien sûr, répondis-je sottement.
Et alors commença une longue et tortueuse description de toutes sortes de rythmes endiablés et foldingues, d’intervalles inédits, de timbres, de folies hallucinées que Lalo Schifrin avait récolté au fil de la Turangalîla-Symphonie ou Des Canyons aux étoiles et qui survécurent et s’instillèrent sans y paraître dans sa Gillespiana ou au hasard de ses compositions géniales et minuscules disséminées au gré des épisodes qu’on lui commandait de Mission: Impossible. L’attachée de presse et moi, nous fûmes stupéfaits : ah, on voulait parler musique, alors on parlait musique…
Cet homme portait beau, avait une magnifique crinière blanche, parlait un français impeccable, zézayant fièrement avec son accent argentin.
C’était le 14 juillet 1999, dans le hall de son hôtel, un peu en dehors de Vienne, en Isère. Il allait pleuvoir, je m’étais bien organisé et je me croyais libre, et j’étais heureux de rencontrer ce vieux monsieur dont je dévorais les disques depuis tant d’années. C’était l’une des premières interviews de ma carrière de journaliste : je l’avais arrachée à ma rédaction en chef parisienne en lui mentant outrageusement (un billet de train, une nuit d’hôtel miteux, et des promesses en l’air : bref, l’histoire de ma vie professionnelle) et j’y étais enfin. J’ai posé des questions stupides. J’ai dit bêtement que j’aimais son travail depuis que j’étais gosse. J’ai été obséquieux, maladroit, à côté de la plaque, crâneur, c’est-à-dire que j’avais tout pour faire carrière dans ce métier.
Dans la nuit, dans la coquille noire du Théâtre antique mouillée par une petite bruine, j’ai ensuite vu Lalo Schifrin diriger son big-band debout, sa main droite sur le clavier, la main gauche lançant la foudre, commandant le vent, pilotant les anges du ciel, libérant les parfums et les cris de la jungle amazonienne, s’enveloppant dans les fumerolles d’un grand train filant dans l’immensité de l’Amérique du sud, et lui, Lalo Schifrin, face à tout ça, était souriant, heureux, sautillant comme un gamin de vingt piges parce qu’il faisait de la musique.
Tout ce que j’ai vécu ensuite, jusqu’à mes premiers reportages en Afrique, a été mesuré à l’aune de ce 14 juillet-là, sous la bruine. Rien n’a tenu le choc. Je regrette seulement avoir été un idiot, c’est-à-dire n’avoir été qu’un journaliste, avec autant de limites, aussi peu de liberté et une cupidité de pickpocket.
Le cortège du vice-légat, Claude Marie Gordot (1766). Musée Calvet, Avignon.
Je ne peux m’empêcher de trouver quelque chose de noir à Avignon, de ce noir plus noir que le noir que pétrissait Soulages, un noir de ténèbres, un noir de vent glacé, de journée vaine de la morte saison.
Même si l’après-midi que je viens de passer à errer dans ses ruelles mornes et pierreuses est douce à vivre (d’une douceur d’exil, de cavale réussie), je ne peux m’empêcher d’être habité par une forme légère du cafard, tandis que des choucas criaillent dans les arbres, régnant sur la terre et les jardins des hommes, alors que les martinets peinent à mettre dans la tiédeur printanière une touche de gaité.
Sans but, songeur, oisif, je débouche soudain de plain-pied, et comme surpris, dans le rêve éveillé de ses placettes, de ses églises bouclées à double tour et veillées par des ormes ou des platanes solitaires bruissant dans le vent moite et chaud de juin, sous le ciel blanchi par de lointains orages qui n’atteindront jamais cette cité bougonne enclose dans ses remparts, soufflant sa mauvaise haleine de vasière, comme toutes les bourgades bordant le Rhône : Vienne, Valence, Bollène, Pierrelatte, Orange, Arles…
Cherchant et trouvant la fraîcheur dans la petite cathédrale, tout en haut du « fol escalier » du Palais des papes comme l’appelait René Char, je dénombre les papes oubliés dont on a tiré le portrait, pour l’éternité, pour presque rien, dans l’église juchée sur le rocher des Doms. J’écoute. Les mitres, les clés, les noms de Bienheureux n’évoquent plus rien, sinon la disparition, le très destructible ordre dominant. La splendeur de leur visage de cire, la richesse de leur accoutrement, c’est tout ce qui reste de la pompe et de la gloire, mais aussi de la vanité du feu d’étoupes qu’on allumait naguère pour rappeler à leur inutile sainteté la futilité de leur règne, qui aujourd’hui les relègue dans les fonds de tiroirs de l’Histoire.
Ici, ce qui a encore de la majesté à mes yeux (ou disons de la grandeur, c’est-à-dire de la violence), c’est la geste folle des patriotes de 1790 qui s’insurgèrent très vite contre la puissance ecclésiastique gouvernant l’enclave avec ses légats italiens, tandis que leurs frères français faisaient leur scandaleuse révolution à une matinée de cheval des clochers d’Avignon. Ils tonnèrent, ils s’assemblèrent, ils cognèrent dur, ils sabrèrent à tour de bras, ils saccagèrent les autels et les sacristies, de joie et de révolte, hilares d’avoir fait si facilement tomber la clique des culottes de soie à rubans, des soutanes romaines, des belles et fines épées gravées des fils de famille.
Je ne peux m’empêcher non plus de repenser aux matelots et aux cordonniers d’Arles, qui vinrent leur donner le coup de main décisif au printemps 1791, traînant derrière leur troupe de traîne-savates en cocarde, en tricornes poussiéreux, en sabots, un vieux canon retiré de la tour gardant l’entrée du Rhône sur ordre de leur maire Pierre-Antoine Antonelle, lequel marcha à leur tête, délaissant sa petite municipalité dérisoire pour un destin plus glorieux, plus fraternel, et plus suicidaire. Cette pétoire joufflue, pénible à tirer, remporta finalement la décision à deux pas d’ici, dans les champs de garance de Sarrians, lorsque les enragés de la ville se lancèrent à la diable contre l’armée des aristocrates et des curés retranchés à Carpentras. C’est ainsi à la fin qu’Avignon et le Comtat Venaissin sont devenus français : grâce à la poudre et à l’inconscience des Jacobins du Midi, chauffés à blanc par les journaux qu’imprimaient, en lieu et place des faire-parts de mariage et des affiches judiciaires, les artisans typographes de cette pauvre ville, ennuyeuse et belle, que je hante aujourd’hui, en 2025, et qui n’a aucun souvenir d’eux, sinon dans quelques noms de rues à friperies, à théâtres miteux et à glaciers de saison.
Noire, je vous dis. Noir et or. Noir de l’oubli, or des fous.
Le massacre des chiens, Chronique de Berne de Diebold Schilling le Jeune.
Premier jet, première page : je punaise ici ce qui traîne sur mon bureau. Ici, l’amorce d’un récit : TUER TOUS LES CHIENS ou « L’imprudent caprice du bourgmestre Hans Waldmann qui en 1489 entraîna la révolte du petit peuple de Zurich, sa capture et sa décapitation au sabre, sous les hourras des propriétaires de chien ». Qui sait où tout cela nous mènera ?
C’est quand même, d’abord, que les gens aimaient bien leurs grands chiens, qu’ils aimaient leurs sourires. Il faut dire qu’ils avaient cette manière, les chiens, d’accourir vers eux, heureux d’être, je veux dire d’être des créatures de Dieu et les amis des hommes. On les voyait d’ailleurs un peu partout en ce temps-là traîner dans les cours de ferme, sur les places des villages, aux portes de Zurich, avec leur fière posture cambrée, leur pelage luisant, leurs oreilles joyeuses, leur belle langue rose contente de respirer, puisqu’un peu partout en ce temps-là ils vivaient en communauté positive avec les Suisses. Que ce soit dans les campagnes reculées ou dans la cité enclose, sur les berges de la Limmat et du lac bleu-glace, au pied des montagnes enneigées, sur leurs pentes, dans toute la vallée, il n’était donc pas question qu’on touche à leurs chiens d’abord et avant tout pour cette raison-là : les gens les aimait bien.
Et puis, les chiens servaient à leur travail.
D’abord, ils les accompagnaient à la chasse. Alors qu’ils n’étaient armés que de leurs pauvres arcs de noisetier, de leurs arbalètes déglinguées à ficelle ou de leurs longs épieux dans lesquels étaient fichés d’une simple pointe à ailettes, les gens leur demandaient de débusquer pour eux les cochons noirs dans les bosquets de chênes ou les sapinières, de renifler le passage des chevreuils, de pister les lapins, de soulever les grives, les pigeons, les perdrix ; de cette viande cuite, ils faisaient ensuite des pâtés, des ragouts, des saucisses pour toute l’année, et tout ça était impossible sans l’aide des truffes sensibles, des belles pattes griffues et musculeuses des chiens, de leurs gueules. Ça changeait de l’ordinaire, du pain gris, des oignons, des raves bouillies en potage, des poissons vaseux parfois, du gras du lard dans le potage.
Ensuite, les chiens restaient toujours tranquilles aux lisières de leurs troupeaux et veillaient, en sphinx, sourcilleux, prêts à venir embrasser les hommes qu’ils connaissaient comme à aboyer crânement sur les curieux, les voleurs, les idiots. Ils étaient les premiers aux basques des étrangers de passage, humant leurs genoux, surveillant leurs mains, quand les villageois restaient à distance, ne se doutaient jamais de rien. Ils ne dormaient pas quand, eux, dormaient. Ils jouaient avec les enfants quand eux, non.
Les chiens étaient là, parmi eux, dans un juste partage du monde et de la vie. Et pourtant, un jour de 1489, le bourgmestre de Zurich Hans Waldmann ordonna de les tuer tous.
Cher toi, voici des nouvelles. J’écris sans relâche, tous les jours, lancé dans un nouveau livre comme un fugitif cherchant un asile. Et c’est absurde. Je le sais.
Car il m’arrive quelque chose à quoi je ne m’étais pas attendu lorsqu’il y a bientôt une quinzaine d’années, l’éditeur Jean-Philippe Rossignol m’a annoncé, par-dessus une assiette de pâtes, qu’il publierait mes Erythréens. Et qu’ainsi, un vieux désir jamais éteint, ce à quoi j’avais pensé vouer ma vie future dès l’âge de dix-sept ans (mais que j’avais fini par abandonner tristement, lamentablement, dix ans plus tard, à force d’échecs et conscient de n’être pas encore prêt), allait être satisfait quand même. Que ma vie prenait un nouveau tour, le seul qui valait quoi que ce soit à mes yeux : j’entrais dans la carrière d’écrivain, comme ça, facilement, à force de travail et d’inconscience.
Quelques bons papiers dans la presse, des librairies enthousiastes, de bonnes places sur de bonnes tables, un accueil généralement agréable : business as usual. J’étais un parmi d’autres, mais j’étais encore, je vivais, je respirais littérairement.
Ce premier livre avait un intérêt. Même si aujourd’hui, je le juge limité, et même innocent. Mais enfin, il était ce dont j’étais capable à l’époque. Et il a été remarqué, m’a valu des invitations, des interviews, des trucs prestigieux. Puis il est paru en poche, quand même.
Après quoi j’ai publié, non pas aisément, mais disons sans angoisse et sans devoir attendre beaucoup, un roman encore jeune (comme un vin clairet, inachevé et facile) aux éditions des Equateurs, grâce à l’entregent de Jean-Philippe Rossignol auprès de Sylvie Fenczak et Caroline Bokanowski. Puis un troisième, plus élaboré, plus noir, plus aventureux, toujours aux Equateurs, alors que je m’étais exilé pour vivre une autre rage inassouvie d’adolescent : être correspondant à l’étranger d’un grand média français.
Quelques bons papiers dans la presse, des librairies enthousiastes, de bonnes places sur de bonnes tables, un accueil généralement agréable : business as usual. J’étais un parmi d’autres, mais j’étais encore, je vivais, je respirais littérairement.
Puis sont venus les deux suivants : d’abord un récit bizarre, crépusculaire, repris au vol à mon retour du Maroc (alors qu’il se dirigeait vers la poubelle de l’oubli) par Chloé Pathé et Marie-Pierre Lajot des éditions Anamosa, puis une commande de Jean-Christophe Brochier pour la collection Don Quichotte des éditions du Seuil : cet Éloge de la grève où j’ai laissé la bride sur la crinière de mon cheval et donné un bon coup de talons pour voir jusqu’où je pouvais cavaler, à quel octave je pouvais monter.
Mais c’est là que tout s’est arrêté. C’est là que je suis aujourd’hui.
Fasciné, amoureux, ou du moins charmé, convaincu, je me suis avancé, la gueule enfarinée, dans les pas de mon cher Pierre-Antoine Antonelle pour refaire, ou plutôt rejouer sa vie avec lui, de 1747 à 1817…
J’ai pris une décision déraisonnable, il faut dire. Ce devait être 2019, quelque chose comme ça. Fasciné, amoureux, ou du moins charmé, convaincu, je me suis avancé, la gueule enfarinée, dans les pas de mon cher Pierre-Antoine Antonelle pour refaire, ou plutôt rejouer sa vie avec lui, de 1747 à 1817. Quatre ans de travail, sans douter beaucoup. Et à la fin, c’est un gros livre, une vie d’homme tout entière. Oh comme je l’aime ! Or ce livre n’intéresse personne. Personne ne le lit, personne ne l’a lu jusqu’au bout : c’est assez bluffant. À part ma compagne qui a toujours été ma première lectrice et qui se retrouve être la seule. On m’a même dit qu’on avait « pas réussi à s’y intéresser ». Alors Antonelle dort au fond de mon bureau, attendant le baiser de sa belle au bois dormant, à la Saint-Glinglin.
Puis, sans attendre, sans broncher, je me suis lancé dans un geste autobiographique bref et fantasmagorique, sur mon enfance dans la Californie pornographique des années Reagan et la misérable et héroïque épopée de mes pères, dans les rues de Paris et la campagne pluvieuse de l’Oise et de Picardie. Or je n’ai là non plus éveillé la curiosité de personne. Ce livre-farandole s’est éteint et sommeille quelque part avec Antonelle, piteux, dégrisé.
Puis (la guerre, la guerre sale étant partout, la guerre étant ici et ailleurs), j’ai peint de grandes huiles épiques, dressé sur leurs chevaux la figure de petits héros incroyables, suivis de grands salopards provinciaux dans la mêlée confuse des conflits révolutionnaires, halluciné avec des soldats perdus, retrouvé mes vieux oncles cantalous dans la gadoue des tranchées de 1914, interrogé mon père sur sa guerre d’Algérie en camp disciplinaire, proposant ainsi de faire visiter ma Galerie des batailles personnelle, alors que la guerre, la guerre sale, la guerre télévisée, les guerres de toutes sortes nous cernent et se rapprochent de nos vies à tous, contre toute attente. Mais aucun éditeur n’en veut : il ne savent dire pourquoi, puisque la plupart du temps, ils ne disent rien.
Il doit y avoir une disposition en moi. Car je ne connais rien qui me procure une joie aussi profonde que d’écrire. D’imaginer des livres. De composer des livres. De le faire à la main, seul, avec mes fantômes…
Et me voici encore aujourd’hui, en mai 2025, à l’œuvre sur une nouvelle folie, depuis des mois. Sans guère de doute, au fond. Sans aucune hésitation dans mon voyage quotidien, solitaire, obstiné, dans le manuscrit. Pourquoi je fais ça ? Oui, pourquoi ? C’était là que je voulais en venir.
Cher toi, voici ma réponse : je ne sais pas. Il doit y avoir une disposition en moi. Car je ne connais rien qui me procure une joie aussi profonde que d’écrire. D’imaginer des livres. De composer des livres. De le faire à la main, seul, avec mes fantômes, et ceux de Montaigne, Shakespeare, Flaubert, Proust, Faulkner, Cendrars, Giono, Camus, Claude Simon, et quelques vivants comme Pierre Bergounioux, Eric Vuillard, Alexis Jenni ou Pierre Michon, et Mathieu Larnaudie à qui je trouve une voix entêtante, dure, terriblement nôtre. Je dois être mégalomane, sans doute. Ou bien complètement irresponsable, peut-être. Ou bête comme mes pieds. Ou stupide, au point de me vêtir moi-même d’un pourpoint et de chausses bouffantes, et de me prendre devant toi pour un poète classique. Je ne sais vraiment pas.
Je m’en inquiète, tout de même. Est-ce cela qu’on appelle un destin, ou plus exactement la vie qui aura été la mienne ? Car je sais bien, ou plutôt je vois bien ce qu’il y a de pathétique dans ma situation, et ce qu’il y a de prétentieux et d’infatué. Je m’étais cru à l’aise, conversant avec la bonne société, médaillé et je me vois clairement et distinctement aujourd’hui envoyer mes PDF, imprimer mes manuscrits pour rien, payer la poste une fortune en écrivant aux éditions Gallimard, rue Gaston-Gallimard, à Gallimard-Ville, recevoir une seule réponse pour dix envois : un refus impersonnel, nul, net. Je me vois aussi pester à chaque passage dans une librairie, me disant : Quand même, je sais bien que je ne suis pas un génie, mais que je fais mieux que ça (et je feuillette des navets, des pleurnicheries, des machins sans colonne vertébrale, sans intérêt, sans style, et je referme la page, triste et amer, comme une espèce de misérable petit Hitler à Vienne, sûr de mon talent mais frustré par l’incompréhension des puissants de la terre). Je sais ce qu’il y a de comique, ce qu’il y a de bêtement romantique dans tout ça. Et qu’on ne vienne pas me parler de la « vocation », du « don naturel », du sacrifice du poète incompris brûlant comme un damné sur son bûcher au milieu de son époque médiocre !
Non, ce n’est pas ça. C’est autre chose. J’ai noté quelque part qu’on ne pouvait pas détester son époque et attendre en retour être aimé d’elle. C’est peut-être une piste.
Je me remets au travail, heureux comme un navigateur solitaire à la barre de mon joli petit yacht, sur l’étincellement infini de la mer…
Et régulièrement je me vois secrètement me demander pourquoi je m’obstine, comment faire, qu’est-ce qui cloche, qui rencontrer, comment convaincre… Et j’ai honte, mon vieux, tu peux me croire : honte non pas d’être en échec, mais d’en ressentir quelque chose de mauvais, d’en être affecté. Alors le lendemain matin, à peine réchauffé par mon café, je me remets au travail, heureux comme un navigateur solitaire à la barre de mon joli petit yacht, sur l’étincellement infini de la mer.
Cher toi, tu vois, je voulais écrire ceci pour mettre des mots et commencer peut-être à comprendre grâce à toi pourquoi je fais tout ça. Pourquoi je m’obstine à écrire pour rien, pour Hécube, « pour une tunique vide, pour une Hélène » (aimer Séféris ou rien). Pourquoi, maintenant que je m’apprête à abandonner pour toujours le journalisme, mon gagne-pain, je ne rêve qu’aux livres, qu’à leur contenu, qu’à ce qu’ils me font, ce qu’ils nous font à tous. Pourquoi, alors que l’époque contredit tout ce que j’aime, je veux partir sur ce chemin-là avec autant de feu dans les entrailles.
Et puis voilà : ce n’est pas une carte postale, mais un autoportrait tirant la langue, brossé en plein après-midi, pour dire que je ne me comprends pas bien ce qui m’arrive. Comme le nota jadis Blaise Pascal dans ses paperasses : « Pensée échappée : je la voulais écrire. J’écris, au lieu, qu’elle m’a échappée. »