
Je ne peux m’empêcher de trouver quelque chose de noir à Avignon, de ce noir plus noir que le noir que pétrissait Soulages, un noir de ténèbres, un noir de vent glacé, de journée vaine de la morte saison.
Même si l’après-midi que je viens de passer à errer dans ses ruelles mornes et pierreuses est douce à vivre (d’une douceur d’exil, de cavale réussie), je ne peux m’empêcher d’être habité par une forme légère du cafard, tandis que des choucas criaillent dans les arbres, régnant sur la terre et les jardins des hommes, alors que les martinets peinent à mettre dans la tiédeur printanière une touche de gaité.
Sans but, songeur, oisif, je débouche soudain de plain-pied, et comme surpris, dans le rêve éveillé de ses placettes, de ses églises bouclées à double tour et veillées par des ormes ou des platanes solitaires bruissant dans le vent moite et chaud de juin, sous le ciel blanchi par de lointains orages qui n’atteindront jamais cette cité bougonne enclose dans ses remparts, soufflant sa mauvaise haleine de vasière, comme toutes les bourgades bordant le Rhône : Vienne, Valence, Bollène, Pierrelatte, Orange, Arles…
Cherchant et trouvant la fraîcheur dans la petite cathédrale, tout en haut du « fol escalier » du Palais des papes comme l’appelait René Char, je dénombre les papes oubliés dont on a tiré le portrait, pour l’éternité, pour presque rien, dans l’église juchée sur le rocher des Doms. J’écoute. Les mitres, les clés, les noms de Bienheureux n’évoquent plus rien, sinon la disparition, le très destructible ordre dominant. La splendeur de leur visage de cire, la richesse de leur accoutrement, c’est tout ce qui reste de la pompe et de la gloire, mais aussi de la vanité du feu d’étoupes qu’on allumait naguère pour rappeler à leur inutile sainteté la futilité de leur règne, qui aujourd’hui les relègue dans les fonds de tiroirs de l’Histoire.
Ici, ce qui a encore de la majesté à mes yeux (ou disons de la grandeur, c’est-à-dire de la violence), c’est la geste folle des patriotes de 1790 qui s’insurgèrent très vite contre la puissance ecclésiastique gouvernant l’enclave avec ses légats italiens, tandis que leurs frères français faisaient leur scandaleuse révolution à une matinée de cheval des clochers d’Avignon. Ils tonnèrent, ils s’assemblèrent, ils cognèrent dur, ils sabrèrent à tour de bras, ils saccagèrent les autels et les sacristies, de joie et de révolte, hilares d’avoir fait si facilement tomber la clique des culottes de soie à rubans, des soutanes romaines, des belles et fines épées gravées des fils de famille.
Je ne peux m’empêcher non plus de repenser aux matelots et aux cordonniers d’Arles, qui vinrent leur donner le coup de main décisif au printemps 1791, traînant derrière leur troupe de traîne-savates en cocarde, en tricornes poussiéreux, en sabots, un vieux canon retiré de la tour gardant l’entrée du Rhône sur ordre de leur maire Pierre-Antoine Antonelle, lequel marcha à leur tête, délaissant sa petite municipalité dérisoire pour un destin plus glorieux, plus fraternel, et plus suicidaire. Cette pétoire joufflue, pénible à tirer, remporta finalement la décision à deux pas d’ici, dans les champs de garance de Sarrians, lorsque les enragés de la ville se lancèrent à la diable contre l’armée des aristocrates et des curés retranchés à Carpentras. C’est ainsi à la fin qu’Avignon et le Comtat Venaissin sont devenus français : grâce à la poudre et à l’inconscience des Jacobins du Midi, chauffés à blanc par les journaux qu’imprimaient, en lieu et place des faire-parts de mariage et des affiches judiciaires, les artisans typographes de cette pauvre ville, ennuyeuse et belle, que je hante aujourd’hui, en 2025, et qui n’a aucun souvenir d’eux, sinon dans quelques noms de rues à friperies, à théâtres miteux et à glaciers de saison.
Noire, je vous dis. Noir et or. Noir de l’oubli, or des fous.