Sur le climat du journalisme

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Je m’amuse souvent, depuis quelques temps, à observer les efforts de nombre de journalistes français pour se prétendre à l’écart du monde politique. A les entendre, tous leurs efforts consisteraient à se maintenir au centre d’une contradiction, au point d’équilibre entre les deux pôles magnétiques de la violence. Pacifiques, désengagés et rationnels, mes confrères se tiendraient hors de portée des deux formes antagonistes de la brutalité idéologique, au point zéro de deux niveaux opposés d’intensité au centre desquels ils se croient. Leur modeste trône est posé dans un monde clos, tiraillé sinon coincé entre des forces centripètes et hostiles, disons l’extrême-droite et l’extrême-gauche pour le dire vite, dans le marais idéologique où régnerait l’ordre de la raison.

Cette Suisse intellectuelle serait donc une sorte d’oignon culturel, dont les couches extérieures seraient amères, fumeuses et ravageuses, mais dont le cœur serait doux, fleuri et démocratique. Avec eux, là, dans le mille, souverains dubitatifs au cœur froid, faisant la part des choses, accordant de la place dans leurs œuvres à des bouts d’argument, insinuant tout de même, pour faire bonne figure, qu’ils ont des opinions, en général cassantes, afin de se tenir le plus éloignés possible de la caste des infâmes, de la léproserie politicienne, contaminante et irresponsable dès lors qu’elle est radicale, mais « pas inintéressante », comme ils disent avec prudence, dès lors qu’elle est soit sociale-démocrate, soit démocrate-chrétienne, c’est-à-dire cosmétique et petite-bourgeoise, comme eux.

Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Car mes confrères les mieux placés sont bien évidemment les produits de leur milieu, autant que moi. On oublie souvent, en critiquant tel ou tel métier, qu’il s’agit le plus souvent, là aussi, d’un petit monde bien bordé, avec ses rites, son climat, ses classes sociales, ses stéréotypes, ses pasteurs et ses temples. D’esprit petit-bourgeois en effet, gentiment écologiste, incrédule envers le socialisme, réprobateur avec le capitalisme et droit sur ses ergots face au fascisme, ce milieu est picoreur, citant Arthur Rimbaud et René Char mais refusant de vivre leur vie explosive. Mondain désabusé, doucement infatué et ironiquement ringard, admirant de vieilles gloires révolutionnaires mais sous forme de posters uniquement, un peu propriétaire immobilier, un peu randonneur en Argentine : tel est le climat du journalisme aujourd’hui. Un peu orientaliste, un peu américain. Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Sympathiques, compatissants, ouverts aux chagrins des autres, les gens de ce milieu déambulent dans une atmosphère de loft à brunches, d’amicale de loups-de-mer où seraient admis quelques matelots prometteurs, avec une arrière-salle réservée aux bourlingueurs retour des tropiques. Dans cet univers, tous reconnaissent volontiers à la moindre radicalité, au moindre bouleversement, au moindre renversement, à la plus légère révolution, une vertu esthétique, un côté romanesque à l’évidence, mais pas plus. Mai 68, c’est la fête du plumard, pas la grève générale. C’est bon pour les couvertures, les commémorations, les lectures de vacances, mais il faut être sérieux. La révolution, c’est dramatique. Cela viendrait remettre en jeu tout ce qu’on a acheté, tout ce qu’on a accompli, tout ce qu’on a dit. Pour devenir un journaliste faisant son métier, le chemin était suffisamment dur comme cela : dangereux sont donc ceux qui les contraindraient à faire marche arrière.

C’est pourquoi ils veulent se maintenir au centre d’un tourbillon, maîtres de la trappe qui fait accéder le peuple à la scène du théâtre politique. Ils se veulent les garants de la raison gardée, cléricature cultivée dont le rôle est d’empêcher les hystéries collectives, les emballement sociaux, les avis tranchés en même temps que les têtes. Les pasteurs des âmes enfumées par les fausses nouvelles.

Que les deux pôles qu’ils appellent « les extrêmes » soient eux-mêmes adversaires, voire même pire, que le Front national de Marine Le Pen et La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon soient non seulement des ennemis politiques, mais également des contraires philosophiques, ne remet pas en cause leurs certitudes. Selon eux, le monde politique, dégradant par contact et mensonger par essence, est une bulle où le seul air respirable est au centre et le neurotoxique en périphérie. Eux sont au milieu, à équidistance respectueuse, comme les arbitres d’un duel qui prieraient pour que personne ne l’emporte jamais. Pas de décentrement possible : au-delà de la règle d’or du journalisme, c’est le mal, le faux, l’invérifié ou pire : l’idéologique. Morale pratique pour temps de triomphe des comptables, l’essentiel pour eux, c’est l’équilibre, « l’impartialité » ou mieux encore : « l’objectivité ». C’est-à-dire le côtoiement fraternel des centristes. Eux au moins ne sont pas violents, disent-ils.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences.

Et c’est là que réside leur erreur. Je les engage à consulter les grimoires. Ouvrir une encyclopédie à la lettre C. Chercher Copernic. On y voit comment un petit chanoine polonais, astronome contrarié par les cieux brumeux de la Vistule, s’épuisa les yeux des années durant sur des papiers plein de calculs mathématiques incohérents. Ce n’est qu’un décentrement de sa pensée qui lui offrit la délivrance : c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. Voilà une leçon qui, dans la Pologne du XVIe siècle, a épaté jusqu’à d’importants prélats et qui pourrait avoir des vertus dans le monde d’aujourd’hui, sur nos procureurs de la liberté d’informer, qui s’interrogent gravement sur une époque qu’ils ne comprennent plus.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences. Non, il n’existe pas de centre stable des forces politiques. Non, la scène idéologique contemporaine n’est pas un orbe dont le cœur serait une sorte d’ultra-tranquillité et la trajectoire vers l’extérieur un voyage vers toujours plus de dureté et de fantasmes, les goulags et les stalags, les polices d’Etat et les pénuries de papier-toilette. Non, les Français n’ont pas le choix entre le maintien dans une société injuste mais perfectible ou le renversement général des trônes et l’érection d’échafauds. Non, la bonne posture du journaliste n’est pas dans l’effort constant pour conserver l’équilibre dans un tournoi de tir à la corde sur une plage, qui ne serait en fin de compte que la préservation, faute de mieux, de l’ordre établi.

Car cet ordre établi est d’une implacable violence, lui aussi. Je ne vais pas énumérer ici les humiliations, les petites et les grandes horreurs, les injustices déchirantes, bref les ravages de la fumisterie néo-libérale : d’autres l’ont fait admirablement et sans arrêt depuis des années. Il suffit juste de reconnaître que ce pseudo-centre est familièrement cruel lui aussi, ignoble pour les faibles et servile pour les forts, fait d’une lutte difficile pour la conservation de ses intérêts et pour la préservation d’une bonne réputation, un chacun pour soi qui se croit courageux quand il n’est en réalité, au fond, que l’abandon des pauvres par les riches.

La politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition.

La scène politique n’a pas de centre et personne n’est neutre. C’est une arène confuse prise dans la marche de l’Histoire. Sur le sable de ce théâtre ouvert à tous les vents, gauche et droite sont toujours clairement délimitées : c’est d’ailleurs la condition sine qua non pour que le pays ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’abdication générale des électeurs. Gauche et droite sont non seulement des trajectoires qui vont du passé vers l’avenir, avec des projets différents, mais aussi des conceptions philosophiques distinctes, des visions du monde et de la vie qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Et puis il faudrait un jour briser la routine : la politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition. On ne peut pas à la fois se désoler de la trahison des clercs et condamner l’abnégation des citoyens. Je pensais à cela l’autre jour, avec effarement, quand tout un petit monde médiatique s’est gaussé de la bourde de l’un des mes amis, qui a par maladresse affiché publiquement son engagement politique. Mais pourquoi diable, me disais-je, devrait-il avoir honte ? Pourquoi, me répétais-je secrètement, le couvre-t-on de quolibets ? Voilà un jeune homme de moins de trente ans, passionné par sa patrie et ce qu’on fait d’elle, décidé à endosser ses convictions et à construire sa vie autour d’elles : dans cette époque ricaneuse et aquoiboniste, ne devrait-on pas plutôt l’admirer, le féliciter, le respecter ? Moi, c’est ce que je fais.

Et comme journaliste, je me dis que mon rôle n’est pas de faire croire que je ne suis nulle part, sous prétexte que ce serait disqualifiant. C’est par cette illusion d’optique que beaucoup de journalistes français se veulent « ni de gauche ni de droite », comme les chefs d’entreprise, ou plutôt « et de gauche et de droite », comme la fumée toxique qui s’échappe de l’Elysée. D’ailleurs, voilà qui est, en fin de compte, une définition parfaite de l’idéal journalistique importé des Etats-Unis, ou plutôt des séries américaines : ni l’un ni l’autre, tout à la fois sans être rien, l’un et l’autre, cinq minutes pour la victime, cinq minutes pour le bourreau, la justice et l’équilibre, fair and balanced.

Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Or personne n’est ce pur esprit aux mains blanches, automate apolitique et commentateur de l’Etre, sans ami et sans famille. On me répliquera que telle n’est pas la prétention de mes confrères et que c’est plus compliqué que cela. Alors disons que personne, non plus, n’est cet individu forcément un peu corrompu, un peu déchu du fait de sa misérable humanité, fatalement contaminé par les préférences politiques et les intérêts de classe, mais qui, par l’application rigoureuse d’une technique journalistique habilement calibrée, se rédimerait en offrant au public, plongé dans ses ténèbres de cave, les lumières d’une information de qualité. Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Comme journaliste, je me dis que mon métier consiste avant tout à être modeste. Ce qui signifie dire d’abord qui je suis. Puis proposer ma lecture ordonnée d’un réel nébuleux et instable, depuis mon pays, mon époque, mon histoire et mes héritages. En tout cas de refuser cet étonnant enfermement volontaire de mes contemporains, qui disent poser un regard de zèbre sur un monde de lions, quand ils posent en réalité un regard de curé sur une fête de village.

Notes sur la calomnie

Sandro Botticelli, La Calomnie d'Apelle
Sandro Botticelli, « La Calomnie d’Apelle », 1495 (Galleria degli Uffizi, Florence)
« Mains distraites, porteuses de clés, manieuses de bagues, mains expertes aux bonnes pesées qui font jouer les pierres tombales, déplacent le chaton qui rend invisible, — je devins ce fantomatique voleur de momies lorsque, une brise légère soufflant de la mer et le bruit de la marée montante devenu soudain plus perceptible, le soleil enfin disparut derrière les brumes en cette après-midi du 8 octobre 19… »
Julien Gracq, Un Beau ténébreux

C’est une drôle de chose, la calomnie. Elle prend par surprise le plus souvent, comme une pluie d’octobre. Quelqu’un nous choisit dans une foule, nous désigne du doigt, nous et pas un autre, et nous appelle par un nom qui n’est pas le nôtre. Confondu avec un salaud et dénudé de force par un inconnu, on doit prendre sur soi un fardeau qui ne nous appartient pas et revêtir un vêtement que l’on n’a pas choisi. On l’endosse alors comme une robe de pénitent ou une tenue de bagnard. Je pense aux chemises couleur de flamant rose, tirant sur la pâleur des dragées, qu’on donne aux prisonniers rwandais. Moitié déclassement, moitié dérision.

Dans le rôle qu’on est enjoint d’endosser, il y a quelque chose qui est à la fois grotesque et infamant, quelque chose de la réputation vénéneuse d’un enfant criminel. On se retrouve soudain vêtu d’un accoutrement dégradant, au milieu des nôtres, impuissant et bête, protestant de notre innocence malgré toutes les apparences de la culpabilité. J’ai cauchemardé quelquefois ce genre d’épreuves : être pris pour un autre, vouloir courir mais sentir ses jambes mortes, penser un geste et faire le contraire. Mais au fond, je ne l’avais jamais vécu : mes précédentes rencontres avec la calomnie, la diffamation ou l’injure n’avaient pas été beaucoup plus loin que la fréquentation malencontreuse d’un menteur ou deux. Mais c’est une singulière et pénible expérience, de subir une violente injustice dans l’extrême isolement. Pour autant, pour quelqu’un comme moi qui aime autant la solitude, au fond de qui patiente depuis toujours un monastère, c’est aussi une très utile leçon de morale pratique.

Ces jours derniers, je l’ai donc connue en première personne, la calomnie. Une grêle d’âneries, d’insinuations et de mensonges, bien compacte, bien en ligne, bien régulière. Mais je me suis efforcé de demeurer ce chimiste qui lâcherait une goutte très active dans une solution, l’oeil collé au microscope. Faute d’être intéressé par les calomniateurs, je me suis observé moi-même, j’ai été attentif à ses effets. Oui, je dois dire que c’est intéressant.

Le premier sentiment est donc triste et confus, entre je ne comprends pas et ils ne m’auront pas.

D’abord, c’est l’accablement qui prédomine. Passion triste, bien sûr, mais qui a une vertu dépurative. Car dans le précipité qu’une goutte de calomnie lâchée dans le bain où l’on trempe fait retomber au fond du tube à essai, se retrouve un curieux dépôt : un mélange d’imbéciles heureux et de cervelles bien faites. Le premier sentiment est donc triste et confus, entre je ne comprends pas et ils ne m’auront pas. On tente alors de distinguer qui a été embarqué dans ce tanin qui s’est séparé de notre solution de tous les jours. Et cet attelage improbable, absolument pas prévisible, n’est en fin de compte pas si surprenant. Pour ma part, j’ai vu partir dans le fond du bocal, dans le tourbillon des toxines, des gens pour qui j’avais de l’affection, mais qui finalement se méfiaient de moi depuis toujours. Ou bien qui se retenaient de me détester. Ou pire : qui me désapprouvaient en silence, mais qui m’accordaient les faveurs de leur magnanimité. Mais tous portaient un poids. Je suis heureux qu’ils soient enfin délivrés. Que notre amitié se termine là, sur ce geste de délivrance, dans cette grande pétarade qui a éclaté autour de moi. A eux le grand air, à moi la fin des amours incertaines.

C’est donc, ensuite, un grand rire qui est venu. Celui des évadés de prison qui réussissent leur coup, j’en suis sûr. Dans le métro, exilé anonyme parmi les miens, je me suis senti plus fort, plus aérien, plus amusé aussi. J’ai enfin retrouvé le « vent de dégel » et le « temps d’avril » du Gai Savoir, la fraîcheur d’esprit de ceux qui se sont fait expulser d’une compagnie désagréable et qui s’éloignent, avec leurs souvenirs, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres. Un fond de rumination encore, une pointe dans le cœur qui continue de piquer bien sûr, mais une tête relevée, peuplée d’une discrète fierté d’être soi et de visions burlesques. Quelles bouffées euphoriques ! Quels incroyables secrets ! Quelle hilarante danse de squelettes m’a-t-on animé devant les yeux ! La farandole des pitres a compté pas mal de recrues, avec quelques nouvelles têtes, parfois tenant un rôle surprenant, souvent à contre-emploi.

Autour de moi, des mains se sont posées sur mon épaule, aussi, parfois sans un mot. Des mains inoubliables.

Et puis, face à la calomnie, il y a les silencieux, les accablés, les terrés dans la tranchée qui attendent la fin du tir de barrage de l’artillerie des calomniateurs. Les obus soulèvent la terre tout autour, pètent considérablement dans les entrailles, effondrent une bruine de boue sur les crânes casqués. Ils attendent, les dents serrés, craignant être des lâches, franchement désolés, sûrs ou peu sûrs d’avoir raison de rester. Mais restant. Restant toujours dans les alentours, oubliant qu’en faisant cela, ils font preuve d’un courage peu commun et de cette vertu désuète, si peu dans l’air du temps, si démodée, qu’est la fraternité. Note pour plus tard : à la fin de la bataille, il faudra les décorer.

Me voilà, donc, moi aussi, après une longue nuit de vomissures vaines, lavé, recoiffé, habillé de frais.

En fin de compte, la calomnie peut être divine — mais divine comme le peut être un démon, un petit diable féminin et rieur qui serait venu faire le vide, brassant du vent, agitant ses grelots, fouettant l’air vicié pour en chasser les mouches. Je repense à ces décoctions que donnent les guérisseurs de la grande forêt tropicale aux chasseurs mordus par des serpents venimeux. A l’âge de quinze ans, dans la Centrafrique du général Kolingba, j’ai déjà assisté à une telle résurrection. Un homme était revenu au village, le long de la Lobaye, un mamba jaune à la tête écrasée dans une main, son fusil dans l’autre. Mordu à la cheville, en entrant dans la lumière de nos lampes, il avait l’air résigné de ceux qui vont mourir sans avoir trouvé l’issue. Un vieillard lui avait alors fourré dans la bouche une bouillie de feuilles, de glands, de graines, de bile, de je ne sais quoi encore. J’ai vu alors ses hauts-le-coeur, ses spasmes vomitifs et ses yeux jaunes où était encore pendue une vie allant déjà s’effilochant. Je m’étais vite éloigné, pour le laisser mourir avec son médecin de village et deux ou trois amis. Mais je l’avais retrouvé à l’aube, assis sur un tronc, taillant un bout de bois, saluant la compagnie avec la tête basse d’un ivrogne le lendemain d’un de ses célèbres scandales. La vie ordinaire était revenue dans ses yeux.

Me voilà, donc, moi aussi, après une longue nuit de vomissures vaines, lavé, recoiffé, habillé de frais. La calomnie, dont j’entends encore les rots ici et là, est passée sur moi comme un venin de mamba jaune, comme une pluie d’artillerie mal réglée, comme un procès de place de marché mené par des bouffons qui, voulant me condamner depuis la baraque à frites de leur tribunal, m’auraient acquitté sans même s’en rendre compte. Je découvre autour de moi les places vides de ceux qui ont eu la preuve libératrice, orgasmique, de mon immoralité, de ceux qui, au premier coup de feu, ont fui vers l’arrière en jetant leur fusil, mais aussi des « épileurs de chenille » comme les appelait René Char qui, croyant avoir affaire à un désaccord, se sont mis à discutailler des points de détail.

Et à mes côtés, encore, malgré quinze jours de calomnie, d’étonnants inconnus, de vieux oubliés, ceux du même sang que moi, tous mes frères et toutes mes sœurs, dans l’air froid du matin, dans un silence de symphonie à peine terminée.

En lisant

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Le climat politique joue souvent sur l’esprit de la littérature. De nos jours, à quelques belles exceptions près, l’ordre du jour est bien atone, ce qui peut éclairer la monotonie de nos rentrées littéraires : une confession, une dénonciation, une divagation, et ainsi de suite tous les trimestres.

Il faut dire que nos dirigeants ne nous aident guère à trouver un souffle épique pour les travaux de l’esprit. Leurs dernières trouvailles, leurs discours assommants, leurs bouleversements d’opérette ne se hissent pas plus haut, à l’exception de quelques chats noirs, qu’un sordide fait divers ou un bien triste débat de société. D’Histoire, point. Ou consternante : de la simple actualité.

Comment dans ces conditions les écrivains s’embarqueraient-ils dans la composition d’un nouveau Guerre et Paix, d’une transfiguration du Docteur Jivago ou de La Peste, ou même d’une reprise à neuf de Des Souris et des hommes ? Pour notre malheur et l’entretien de notre ennui, on veut nous condamner aux glauques introspections de Virginie Despentes ou aux bluettes post-hospitalières de Marc Lévy.

Alors notre dernier recours est de résister, avec nos cervelles électrisées mais nos cœurs amollis, en trouvant le frémissement d’un vent de grâce dans nos maigres courants d’air. Il nous faut déceler l’Histoire dans des bavardages de halls de gare. Travail de chercheur d’or sur un filon exténué.

L’Histoire croquemitaine

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Gouverner par la peur. Peur de la ruine, peur de la violence, peur de la honte. On peut la moquer, la déplorer, la combattre, cette peur. Mais l’erreur serait de croire que cette crainte exaspérée, continue et mouvante, que nous fait subir notre époque est l’expérience en première personne de l’Histoire. Elle ne l’est pas : il me semble que c’est notre résistance très prudente aux cahots de l’Histoire qui crée le malaise.

Certes on peut comprendre, après ce XXème siècle qui a tant détruit au nom de l’Histoire, que nous soyons au moins précautionneux et jamais inutilement téméraires lorsqu’il s’agit de nous occuper de nos affaires politiques. Pourtant c’est une illusion, malheureusement réduite au cercle minoritaire de la petite-bourgeoisie éduquée à laquelle j’appartiens, et qui tient le crachoir ces temps-ci. Car l’indigence aujourd’hui, il faut le répéter inlassablement, est générale : morale sans doute, culturelle pour une bonne part, politique à l’évidence, mais sociale surtout.

Comment nommer autrement la réapparition dans nos villes de spectacles de mendiants, d’enfants des rues, de sectes hallucinées et de fonctionnaires byzantins, de contrebandiers et de détrousseurs, de gendarmes grossiers et sadiques, comme dans l’Angleterre de Karl Marx ou la France orléaniste ? La jeunesse qui nous gouverne est peut-être trop jeune pour comprendre que ce monde est familier et qu’il est abominable. Se libérer de la peur, oui. Mais avec la disponibilité intime pour l’expérience de l’Histoire, le courage de dégeler la toundra de la misanthropie, l’humilité d’un être humain dans l’univers et la certitude que la seule alternative est le consentement au retour de l’ennui et de la misère, probablement bientôt interrompu par la plus imbécile de toutes les violences politiques, celle des petits chefs. Que les choses soient claires : pour faire entendre le refus, le scandale ou l’exigence, il ne restera plus rien alors sinon la rue, le nombre, le nombre écrasant et impoli.

Mais il nous faut éviter la ruine, c’est vrai. Tant que cet impératif nous tiendra entre ses mains, nous serons immobilisés.


Post-Scriptum : Le jeudi 4 mai 2017, au lendemain du naufrage télévisuel joué par Emmanuel Macron et Marine Le Pen, j’anticipais le jour d’élection qui venait en notant ceci :

« Le dimanche soir, après un jour de patience, les Français apprirent que le favori avait logiquement remporté l’élection présidentielle. Etrangement, devant les écrans, on avait soupiré de soulagement, on s’était fait des mines d’épuisement, on avait soufflé dans ses mains. Le virage avait été raide, et finalement on se retrouvait au point de départ, étourdi et encore glacé par la peur, comme si sur une route de montagne on avait manqué de chuter dans un précipice en essayant de contourner un obstacle. Les jambes molles, on se rendait pourtant soudain compte que ceux qui avaient dressé l’obstacle sur la route du précipice étaient derrière nous, nous poussant dans le dos pour nous enjoindre de passer coûte que coûte. »

Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famigliasecrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.


`« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char
Feuillet d’Hypnos n°20

Douceur de la violence

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L’air d’innocence avec lequel on entend faire avaler aux Français d’infectes potions est le vrai visage des temps modernes. Le discours absurde et inutile prononcé hier par le président de la République française est pour l’instant une sorte de perfection du genre. Un langage de séminaire d’entreprise, la hauteur de vue d’un petit chef mal à l’aise, un vocabulaire navrant, la profondeur historique d’un dictionnaire des citations, toute la tranquille trahison contemporaine des mots et des idées a été étalée devant un parterre de parlementaires minoritaires, humiliés mais contents.

Les diapositives du chef de l’Etat étaient comme toujours un peu ridicules, ses envolées toujours aussi embarrassantes. Mais pour nous qui sommes désormais habitués aux anachronismes des séries télévisées, sa désarmante jeunesse détonait peu sous les ors de la capitale de l’Ancien régime, pourtant abattu dans le fracas ici même, voici deux siècles, par « les gens qui ne sont rien » après que « les gens qui ont réussi » s’étaient rendus trop odieux. Mais son visage d’ange a apaisé la fébrilité du citoyen trouillard, sa voix de coach en développement personnel se chargeant de dénoncer, par contraste, la prétendue violence des tribuns. A cet égard, son costume d’animateur de télévision a lui aussi réduit les craintes de césarisme : une brute ne porte pas de bleu lamé.

Alors personne ne s’est alarmé, ou alors dans le secret honteux de son cœur.

L’éditorialiste anonyme du Monde ne s’y est pas trompé, mais c’était pour s’en réjouir.

Pourtant, le programme dont ce fonctionnaire infatué et fragile a annoncé la venue est d’une violence jamais vue en France, depuis quarante-sept ans que j’ai les yeux ouverts. Le président ne veut pas gouverner, mais « gérer » la France comme une entreprise, le seul lieu de la République où l’assujettissement peut encore être la règle. Dans le monde du travail, il donnera d’ailleurs bientôt tout le pouvoir aux petits chefs à son image pour enrégimenter, au gré de leurs caprices de managers, les vies ordinaires des helpers. En réduisant la représentation nationale, le Président entend par ailleurs redécouper une fois de plus les circonscriptions électorales, sans doute pour adjoindre une couche de propriétaires aux quartiers de locataires et assurer à son camp une domination permanente. Les lois pourront aussi être votées en commission, donc loin du regard public, non pas dans la confrontation rationnelle de l’hémicycle, mais dans les combines des salles de réunion. Des « pactes girondins » avec « les territoires » permettront également d’en finir avec la règle commune, l’indivisibilité du peuple qu’ont voulu les Jacobins pour fonder, entre autres, l’émancipation des Juifs et des Noirs, pour que le critère d’appartenance à la nation des Français soit d’abord et avant tout l’adoption philosophique de la maxime « Liberté, Egalité, Fraternité » et non le fait d’être né quelque part. Ces petits traités locaux entérineront l’inégalité générale, distribueront de nouveau la chance ou la malchance comme donnée sociale fondamentale de la vie des citoyens. En consacrant un état d’urgence permanent enfin, la mise sous contrôle des sociétés politiques par les préfets de police achèvera le tout.

L’éditorialiste anonyme du Monde ne s’y est pas trompé, mais c’était pour s’en réjouir : « Le chef de l’Etat a fixé le cap de la transformation du fonctionnement démocratique du pays. Les changements sont tout sauf cosmétiques. »

Et tout cela sur le ton de l’évidence… Et sans provoquer beaucoup de réactions scandalisées, hormis celle des éternels malpolis. Pourtant, à l’évidence, ce que nous avons jusque là appelé « démocratie » est bel et bien en train de s’effacer, au profit de ses seules apparences.

Car la contradiction, ses amis en ont convenu, n’est pas digne de lui, ni de ses ministres.

A-t-on simplement remarqué que le simple fait que le Président ouvre la bouche et parle tout haut a désormais la valeur d’un sceau démocratique ? Car la contradiction, ses amis en ont convenu, n’est pas digne de lui, ni de ses ministres. Une fois par an, a-t-il annoncé, il reviendra d’ailleurs rejouer le même monologue pompeux, discours sur l’état de l’union à la française qui entérine, entre parenthèses, la soumission assumée à notre maître culturel, derrière un jeune avocat d’affaires rêvant de Maison blanche. Qu’il apparaisse à tous et qu’il donne ses oracles doit suffire à affirmer qu’il existe dans ce pays une forme de délibération. Car selon lui, le désaccord radical est une ignorance. Et même, a-t-il dit hier, un « vice, le vice qui empoisonne depuis trop longtemps le débat public ». Les vraies « forces adverses », a-t-il conclu, ne sont pas à l’Assemblée nationale ni même dans la rue, mais avant tout « dans les têtes ». Avec cet aveu : « En chacun de nous il y a un cynique qui sommeille. Et c’est en chacun de nous qu’il faut le faire taire. » Nous sommes prévenus : c’est donc aussi là que le combat du pouvoir se déroulera.

La police pour les corps et l’arrogance pour les esprits, voilà donc le programme annoncé hier.

Je veux être clair : je viens de la sociale-démocratie, je suis républicain et loyaliste, pacifiste et lecteur heureux de la littérature européenne. Comme beaucoup, je crains naïvement la guerre civile. C’est davantage de l’inquiétude, l’éclosion d’une lourde gravité, l’irruption d’un moment de sérieux, qui me pousse à écrire ceci.

Je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en un jour tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété.

Toutefois, je me prends à songer à la puissance qu’aurait, dans mon beau pays malade, une grève générale faisant s’affaler en un jour tout l’ordre dominant, le gelant soudain, le faisant baisser d’un ton, le contraignant à l’immobilisme absolu, silencieux, fulminant, dans l’incompréhension générale, la stupéfaction et l’anxiété. Quelle panache ! « Mais que veulent-ils ? » se répéterait-on alors partout, sur les plateaux de télévision, dans les cabinets, dans les salles de réunion du Président. Enfin la question serait posée et une réponse attendue.

Je laisse à l’opposition démocratique le soin de mener la lutte. Pour ma part, je serai résolument derrière elle, pour freiner chaque avancée de la démagogie oligarchique et prétentieuse que cette comédie entend nous imposer, par l’hypnose du vide, par une surdose de communication, par l’épuisement cynique de nos forces de résistance, par la célébration de la lassitude, par l’humiliation méthodique, interminable, doucereuse, des Français qui cherchent à vivre dignement, c’est-à-dire qui refusent à la fois d’exercer et de subir la violence.

Les brutes

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J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis.

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

Je reviens d’Athènes

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Je reviens d’Athènes. La mort des hommes n’a l’air de rien.

On boit des Spritz dans les bars du quartier glamour de Kolonaki. Les voitures neuves rutilent inutilement le long des trottoirs, sur les avenues qui passent au pied de l’acropole plongée dans le coma des Grecs. Les enseignes étrangères distribuent, sous leurs lampions, leur mauvaise camelote payable en euros. Les publicités montrent des femmes humiliées mais souriantes. Bref, le quotidien se déroule sans accroc dans cette province boiteuse de l’empire.

La dernière fois que je suis revenu d’Athènes, c’était avec une mise en garde. Cette fois, c’est avec un révolte pure, drue, anxieuse, dégagée de tout sentimentalisme et de toute illusion sur le cynisme des coupables. Car s’ils avaient été prêts à reconnaître jamais leur échec, ils auraient déjà d’eux-mêmes abandonné l’exercice du pouvoir. Or, non.

Tout a été dit sur eux, y compris leurs noms. Et voici qu’ils s’apprêtent à se faire remettre toutes les commandes de mon pays, la France, et cela au nom du renouveau — mieux, de la « révolution ».

Ils savent et ils tiennent bon. A quoi bon les mettre encore en garde ?

Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement.

Mais dans la nef des fous du jardin de Panepistimio, à la tombée de la nuit, le peuple d’ombres absolument, intégralement, radicalement abandonné de tous n’a aucun souci de nos jérémiades, de toute façon. Devant l’une des entrées, à l’heure de la sortie des bureaux, une femme aussi maigre que les chats hurle une douleur incompréhensible en se frappant le front, au milieu de la ruée des scooters. Nous baissons les yeux en espérant qu’elle ne se fasse pas mal. Ses mâles compagnons de misère, dispersés dans le parc et les détritus comme de petits clans barbares, se perdent dans le crépuscule, autour du seul briquet. Autour des terrasses de tous les cafés, le long de chaque pâté de maison, ce ne sont pas d’effrayants clochards que croisent les jambes des passants. Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement. Nous donnons des euros.

L’ami Dimitris prévient : « Dans mon quartier, c’est encore pire. »

Et voilà que survient l’odieuse révélation : nous nous y sommes faits, comme les Athéniens. Les chats noirs d’Exarchia, tous les soirs ou presque, viennent cracher le feu de leurs cocktail Molotov ou de leurs poubelles en feu sur les molosses de la Elleniki Astinomia dans les rues désertes autour de l’Université Polytechnique occupée : nous contournons poliment l’émeute, sans quitter le trottoir. Place Syntagma, ce ne sont plus que des petits groupes avec des cartes d’identité à jour qui vont se frotter aux caïds de la police nationale : leurs banderoles sont pauvres, leurs visages pathétiques et leur gouvernement a abdiqué, sans espoir de retour. L’opposition de droite en appelle à la mobilisation générale pour que tous se taisent derrière elle. Et les fascistes organisent leurs retraites aux flambeaux le cœur gorgé d’orgueil d’être fatalement, incessamment, nécessairement au pouvoir dans les cinq ans qui viennent, avec une cravate et un costume neuf, puisque c’est tout ce qui reste.

En prédisant cela, Pépy, l’autre amie, a quelques instants les larmes aux yeux dans le jardin.

Alors voici enfin la pauvre vérité : tout cela est normal.

A l’évidence, c’était même l’objectif, puisque nous nous y sommes faits. La résignation à une société violente et ringarde est cette passion triste répandue comme un pesticide par des élites navrantes et une culture sans exigence.

Car la voilà bien, la vie collective qui nous est faite : des hommes doivent mourir. Une bonne partie d’entre eux n’a plus sa place dans ce monde. A Athènes, ce sont des foules savamment cachées, repoussées, enfermées, réduites. A Paris, cité désormais policière et indiscrète, se multiplient ces mêmes silhouettes de disparus ou ces apparitions fugitives, ces Méduses de boulevard, et nous gardons notre calme.

La mort des hommes n’a l’air de rien, puisqu’elle fait partie du plan.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée.

Or, ce n’est pas parce qu’ils sont incompétents, corrompus, malveillants ou stupides que nos gouvernants ne nous aident pas à nous sauver de cette chute lente, prudente, dans la bassesse. C’est bien plutôt parce qu’ils ont sincèrement, honnêtement, ignoblement accepté l’idée qu’une grande partie des humains doit par nécessité supporter sans protester les mille morts d’une vie indigne. Les grands riches sont d’ailleurs toujours de profonds pessimistes. Leur cupidité ou leur imbécillité ne sont que des conséquences de ce chagrin philosophique : c’est lui le problème. On consume le monde par préférence, comme de petits bardes regardant brûler Rome en jouant de la lyre.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée. La terreur de ce destin inimaginable sert d’ailleurs de lien social aux Européens modernes. Cette damnation attend chacun de ceux qui ne veulent pas, ou ne savent pas, jouer à la grande belote infantile du salut par l’argent. Hors d’elle, c’est la chute aléatoire dans une trappe, la chasse ouverte, le tir aux pigeons. Qui tombera le premier ? Soi-même ou l’un des fantômes qui peuplent, seuls eux aussi, les coursives de nos immeubles ?

L’idéal des modernes, c’est donc de maintenir l’équilibre entre la misère et son produit, parce que, comprenez-vous, l’homme ne vaut pas mieux et que, voyez-vous ça, leurs adversaires tous sont des irresponsables. Et dire que c’est au nom de ce nihilisme qu’une petite majorité dispersée, divisée et même contradictoire s’occupe de gérer les affaires publiques…

Face à cet univers bien pensé, nul besoin de mise en garde, je m’étais trompé. C’était une diversion et je suis tombé dans le piège. On voulait me faire croire que le projet politique dominant ne militait pas ardemment, obstinément, pour cette habitude à la mort spectaculaire et aléatoire, ou alors si peu. Et je l’ai cru pendant de longues années, au point d’avoir choisi mon métier, mes plaisirs, mes paix intimes en la considérant comme la dernière poche de l’ennemi à réduire. Mais non. Le tri a commencé entre nous.

C’est de refus que je vais faire preuve aujourd’hui, et dorénavant.

De retour à Paris, le 6 juin 2017

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