Conversations avec personne

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L’histoire de l’écriture de mon dernier roman, qui paraît ce jeudi 3 octobre aux éditions Anamosa, porte aussi le récit de ces cinq dernières années de ma vie. Des années qui m’ont endurci, fait vieillir et poussé à rêver plus puissamment que jamais auparavant.

Le plein été est le bon moment pour faire le point. Les villes attendent. Les automobiles chuchotent. Les campagnes vrombissent d’insectes et de vies enfouies. Dans l’ombre, on peut penser en silence. On ne sort jamais indemne d’un mois d’août en Europe. Tout ce qu’il y a d’essentiel nous a été rappelé et c’est notre choix de nous en souvenir ou non.

Pour ma part, c’est ce que j’ai fait cet été, exilé deux semaines durant dans la cité d’Arles. J’étais un hussard réfugié sur les toits de cette citadelle oubliée, capitale de Jules César, refuge de têtes brûlées, de gougnafiers et de magiciennes, violenté par le mistral et un peuple de moustiques. Escargot d’or roulé dans le soleil de ma chère Provence, siégeant dans le creux d’un coude du Rhône, aux portes du grand désert ensorcelé de la Camargue. Labyrinthe de marécages et de salins débouchant sur la mer infinie, bleu roi, les rouleaux d’écume, la fraîcheur dangereuse et consolatrice de la Méditerranée. Désert peuplé par les spectres immobiles des petits minotaures noirs des manades, des bandes d’oiseaux mercenaires, des chevaux aux yeux de femme, errant dans des brousses poétiques de sables mouvants. On le voit, je suis envoûté par cette ville et son domaine.

A propos de mon dernier livre

Nous entrons désormais dans l’automne alors que paraît ce jeudi, aux éditions Anamosa, mon deuxième livre de l’année, mon quatrième livre en tout : Les Hommes du ministère, un étrange roman de 270 pages dont je voudrais rapidement raconter la genèse. Mais d’abord, disons que la chose est très belle et que j’en suis fier. Une Polaroïd prise dans un bar de Nakfa Street à Asmara, que le photographe Marco Barbon a bien voulu nous laisser utiliser, parle la même langue que moi. Voilà l’objet, élégant et grave, disais-je l’autre jour, grâce au travail de polisseuse de verres de Marie-Pierre Lajot et à la foi bagarreuse de Chloé Pathé. Qu’elles soient encore une fois remerciées ici.

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Ce roman et moi, nous avons une longue histoire affectueuse et de vieilles blessures. Je vais le regarder paraître comme un parent accompagne, pour son premier jour d’école, un enfant un peu singulier, avec ses drôles d’épis dans les cheveux.

J’ai l’habitude de dire qu’il contient tout ce que je n’ai pas dit dans Les Erythréens. Il est en effet composé d’une cuisine savante de confessions recueillies inutilement pendant des années, auprès d’exilés érythréens qui avaient fini par avoir confiance en moi, alors que j’avais déjà fait paraître mon livre et que je n’en finissais plus d’être empêtré dans leurs histoires. Des anciens fonctionnaires, des fils de commerçant, des prisonniers encore hallucinés. Ils m’ont tout raconté, au cours de conversations dont je ne devais rien faire, des conversations entre amis finalement, leur petite vie, leur ordinaire de petits bonhommes opprimés. Les lubies de leurs chefs. Leurs habitudes de bureau. Leurs craintes idiotes. Notre vie à tous, au fond. Là-bas et ici, il n’y a aucune raison pour que ce soit différent, après tout.

Genèse d’un « concept-album »

En partant m’installer, en 2013, comme correspondant de la presse française au Maroc, j’ai donc commencé à mettre en forme, avec eux, un roman sur l’exil, cet état de fait et ce sentiment qui me taraudent depuis mon adolescence, passée en partie très loin de chez moi, dans la Californie de Ronald Reagan. L’exil est depuis longtemps l’objet d’une attention particulière dans ma vie. C’est même lui, ses allers-retours, son terrifiant attrait, qui m’a conduit à lire des livres : d’abord le merveilleux Moby Dick, puis Noces et L’Eté d’Albert Camus ; puis à en écrire : d’abord Les Erythréens, puis Athènes ne donne rien et enfin Shiftas, paru en mars dernier. Seul et un peu désemparé pendant les premières semaines, je voulais me fabriquer un compagnon de voyage.

J’ai travaillé un an durant, laborieusement, sans notes, juste sur la base de mes souvenirs, avec ce qu’ils contiennent de fantasmes, d’exagérations, d’obsessions, d’amour de la fatalité. Devant mes yeux, au-dessus de mon bureau : A Love Supreme, l’album en forme de tables de la loi de John Coltrane, qui a présidé à mon effort. Je voulais la même liberté dans la progression, le même élan céleste, affranchi et un peu fou, apparemment désordonné, étourdissant.

Et en assemblant ces récits, je me suis rendu compte que nous étions tous, eux et nous, soumis aux mêmes courants souterrains : la marche martiale et souvent burlesque des puissants du moment, par laquelle nous sommes entraînés malgré nous. Et à la fin, l’évidence m’a sauté aux yeux : la jouissance du pouvoir, le goût du règne est de nos jours une passion bien médiocre. « Les grands de ce monde croient se draper dans la grandeur de l’histoire, est-il écrit quelque part dans le livre, quand en réalité ils sont empêtrés dans un fatras de courriers. » Et nous craignons bêtement des forces dérisoires, flics, présidents, ministres, grands quelqu’un et petites personnes. Il faut nous affranchir de tout cela. La grandeur n’est pas là, elle est dans l’héroïsme de ceux qui leur résistent, même silencieusement, même minablement.

Puis j’ai mis un point final à ce livre en rentrant en France, dans un appartement inhabité qu’on me sous-louait pour quelques semaines, avec une valise, des doutes inextricables, aucun projet et plus un euro en poche.

Itinéraire d’un manuscrit

A mon grand étonnement, dans les maisons d’édition, mes interlocuteurs habituels n’ont pas estimé que mon effort appelait le leur. En quelques semaines, je me suis donc retrouvé sans rien. Mais j’avais confiance. J’aimais ce récit et je trouvais injuste qu’on le dédaigne : même revenu en France, je portais encore mon exil et son enfant comme une curiosité qu’on ramène d’une équipée lointaine, un peu exalté par ce que je portais, malgré l’indifférence parisienne.

Et puis un jour, la demi-marquise d’une grande maison d’édition m’a fait des promesses, depuis son bureau de Saint-Germain-des-Prés. Elle m’a menti aussi, des mois durant. Elle m’a raconté n’importe quoi, comme on fait beaucoup dans ce milieu. Et puis enfin la vérité a éclaté : je pouvais ranger mon texte dans un quelconque placard, il ne paraîtrait pas chez elle. Plusieurs années durant, j’ai donc trimballé ce texte ici et là, le modifiant avec le temps, sans susciter beaucoup d’intérêt, au point que j’ai fini par renoncer. J’ai écrit Shiftas, j’ai signé un contrat pour sa parution, j’ai vécu six mois sous les injures et les mesquineries de mes chers confrères et mes chères consœurs après avoir rejoint la première équipe du Média, j’ai été durement blessé par la trahison de quelques imposteurs et je n’ai plus pensé à mes conversations avec les hommes du ministère.

Puis, comme un coup de pistolet dans une cathédrale, Chloé Pathé et Marie-Pierre Lajot ont demandé à lire ce texte. Malgré ma résignation, elles l’ont aimé, elles l’ont enrôlé, elles l’ont cajolé. Et le voici, cinq ans après que l’encre du point final eut séché sur la dernière page.

Mettre un disque

Se souvient-on encore de la sensation que procurait le geste de mettre un disque ? Le sortir de sa pochette délicatement, aviser l’étiquette centrale, poser la face A, placer le bras sur le ruban noir précédant la première piste ? Voilà ce que je ressens aujourd’hui.

Plus précisément : j’ai la sensation de lancer un phonographe dans un grand entrepôt abandonné, presque pour moi seul, ou alors pour quelques amis et des inconnus rencognés dans l’ombre. Car quand on est, comme moi, plus attiré par le monastère que le dîner en ville, faire paraître un livre dans la France d’aujourd’hui, un peu à contretemps de la carnavalesque rentrée littéraire, est un exercice de haute solitude, il faut le dire. Depuis les marges du marché, il est toujours difficile de regarder sans s’énerver la parade du succès, le goût du moment, les combines écœurantes d’un milieu peu accueillant pour les étrangers et les outsiders non générateurs de revenus, de contempler partout, et de force, les jeunes premiers taciturnes, les faux aventuriers et les starlettes ténébreuses des grandes maisons d’édition contant leurs enfances barbares ou leurs mariages stupides, quand on est soucieux d’autre chose, de la complainte des pauvres, du petit délire intérieur des âmes poétiques contemplant un paysage, de la médiocre folie du monde, des rêves dérisoires des subalternes et des idiots. On est condamnés à rester sur place, luttant un livre après l’autre pour raconter nos histoires à trois ou quatre groupuscules, sans beaucoup de réconfort. Mais heureux et joyeux d’avoir une fois de plus porté le grand exercice de l’écriture d’un livre à son terme, discrètement mégalomane, se disant que, même si personne ou presque ne le voit, on se bâtit un destin avec deux ou trois cents lecteurs si tout va bien, l’attention d’aucun jury et l’affection d’aucun roi.

Vous voilà prévenus. Je continuerai, en dépit de tout. Comme ce très romanesque Pierre-Antoine Antonelle qui occupe beaucoup de mes journées depuis cet été et dont je reparlerai ici le moment venu.

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