Éloge du démodé

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L’Union européenne est la pire ennemie de l’Europe. Voilà le rappel d’une forte vérité qui, aujourd’hui, peut difficilement sortir de la bouche de ces « jeunes » qui font les délices de nos managers.

La campagne pour les élections européennes a été, il faut le dire, assez lamentable. Honteusement déséquilibrée, empreinte d’une désolante sensiblerie, elle devrait déboucher dimanche sur un résultat que personne ne comprendra. Seuls m’ont consolé quelques francs-tireurs. Plutôt du côté des anciens et des vieux routards d’ailleurs, les plus jeunes étant souvent, sur le sujet, les plus conservateurs et les plus sentimentaux, ce qui souvent revient au même du reste. Ainsi je rappelle incidemment à mes cadets que le programme Erasmus, parangon paraît-il, a bien moins fait pour l’Europe que l’ordre cistercien, Don Juan d’Autriche ou le glorieux Club des Jacobins, pour ne citer qu’eux.

L’Union européenne, avatar raté d’une utopie défunte ?

Je pense à l’écrivain Régis Debray, par exemple, qui arpente le tout-Paris télévisuel depuis quelques semaines pour présenter, à un public incrédule et américanisé, son dernier contre-pied* : un éloge raisonné de Paul Valéry, académicien extralucide qui avait compris, dès 1945, que ce qui agite nos âmes pures aux mains sales dès qu’il s’agit d’Europe était ensablé depuis belle lurette. L’Union européenne, avatar raté d’une utopie moribonde ? J’aime voir les yeux ronds de ses interlocuteurs, ils me rappellent à quel point j’adore ceux qu’on appelle les vieux. Leur réputation n’est plus à faire, leur carrière arrivée à leur apogée, leur passé regardé avec distance et le présent engrangé avec gourmandise. Quel soulagement ! Quel poids en moins ! Et surtout quelle force de subversion, au fond !

Dans un autre ordre d’idées, je pense aussi à Jean-Luc Mélenchon et ses interventions magistrales devant les députés. Je sais bien que l’humeur la mieux partagée, dans la petite France des managers, est de détester cet homme d’État. Et puis je sais aussi que, lorsqu’on prononce son nom, il faut aussitôt ajouter : quoi que l’on pense de lui… C’est bien pratique, ça évite de l’écouter. Or, dès qu’il grimpe les marches du perchoir de l’Assemblée nationale, c’est un tort et un manquement grave à l’alimentation de la cervelle de ne pas faire attention à ce qu’il dit. J’invite d’ailleurs les incrédules à observer les visages désarmés sur les bancs du gouvernement, ainsi que ceux de ses collègues libéraux, lorsqu’il raisonne à coups de marteau contre leurs lubies absurdes. Ils n’ont, au fond, rien à dire. Ils attendent sagement d’oublier l’implacable ordre géométrique grâce auquel il a détricoté leurs certitudes.

La corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption…

Ainsi, l’autre jour, devant un hémicycle quasiment vide, il a déployé à l’équerre, et dans un français impeccable et flamboyant, sans notes s’il-vous-plaît, une démonstration parfaitement cohérente sur la signification politique de l’Etat tel qu’il a été conçu en France depuis Louis XI, puis affirmé dans sa forme la plus puissante par le soulèvement de la nation entre 1789 et 1794, l’indispensable présence des services publics du coin de la rue pour garantir la promesse du pacte « Liberté, égalité, fraternité » inscrit partout au fronton de nos administrations, la cohérence globale de la République, l’application au travail des fonctionnaires lorsqu’on ne fait pas d’eux des pions de DRH, la force motrice des idées en politique…

Et surtout : il a levé ce lièvre bien planqué dans les replis de la société française qu’est la corruption. Oui, la corruption, qui se manifeste pourtant sous nos yeux de mille manières et à laquelle nous ne savons plus donner son nom légitime de corruption. Mesdames, messieurs, un député français a lâché ce mot devant la représentation nationale… Et la représentation nationale a plongé le nez dans ses parapheurs.

Et puis un éloge des fonctionnaires à l’ère du tout-privé, du tout-yankee, du tout-auto-entrepreneur de son destin individuel : tout bonnement magistral, voilà ce que je dis. Je ne m’en remets pas.

Les armes intellectuelles étaient là, mais nous avons préféré autre chose.

Il faudra, si nous nous obstinons sur le chemin de la catastrophe, se rappeler que les armes intellectuelles étaient là, mais que nous avons préféré autre chose, nos farandoles de colocataires, nos épées de bois, les postures larmoyantes des antifascistes d’opérette, et puis les boogie-woogies de Johnny Juncker & The Commissionners.


* Régis Debray, « Un été avec Paul Valéry » (Éditions des Équateurs / Parallèles, avril 2019).
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