La répression vue du télésiège

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D’une manière générale, il vaut mieux rester calme dans les moments critiques. On dit à bon droit que la colère, l’angoisse ou la panique ne servent à rien. Voilà pourquoi je m’efforce d’être mesuré aujourd’hui. Même pour sonner l’alarme.

Nous sommes, en France, plongés dans une grave crise. Mais la désinvolture bourgeoise de l’époque, l’esthétisme gratuit et l’esprit de sérieux, la puérilité grandiloquente des grandes causes qui n’en sont pas, la masquent très habilement. Mais sans doute est-ce également une marque de la médiocrité de l’époque, qui fait que c’est un jeune homme rentré précipitamment de quelques jours au ski qui ordonne à son gouvernement fébrile de restreindre un peu plus les libertés civiles, dans un pays pourtant fondé sur elles. Le fait est que le moment est inquiétant.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques.

Jamais je n’aurais cru, dans ma vie, entendre un Premier ministre de la République française annoncer ce qu’Édouard Philippe a annoncé tout à l’heure. Et comme si l’instauration d’un État plus policier encore n’était pas suffisante pour nous stupéfier, pris dans les vapeurs psychotropiques de Donald Trump, il a claironné : « Nous avons organisé le plus grand débat que ce pays ait connu. Ce n’est pas un hasard si les casseurs se remobilisent alors que le débat est un succès. Ce que veulent ces gens, ce n’est pas le dialogue. Leur seule revendication, c’est la violence. » C’est moi qui souligne. A l’Ouest, au propre comme au figuré.

On peut donc s’attendre bientôt, par exemple, à l’arrestation prochaine d’opposants politiques. À l’organisation brutale de la censure. À la ruine financière de militants. Les droits que les Français se sont reconnus dans leur législation — car il est toujours bon de rappeler qu’un droit est toujours « reconnu », jamais « octroyé » — sont déjà amplement violés, et cela au nom de leur bien-être. Les trompettistes de la démocratie à tout bout-de-champ se comportent comme des caudillos. Des scènes hallucinantes ont lieu au Parlement. Les ministres se moquent du monde. Le durcissement autoritaire d’Emmanuel Macron et son équipée est évident, spectaculaire. Mais pourtant, on s’en réjouit.

La République est devenue floue. Chacun la sienne.

D’ailleurs, je ne sais pas ce qui est le plus stupéfiant dans le moment que nous traversons : l’arrogante légèreté du pouvoir, son divorce manifeste avec l’Etat, qui ne fait plus qu’obéir en silence, l’enracinement inexpugnable de la colère populaire, ou la tétanie des contre-pouvoirs. Plus rien n’a de réelle autorité, le décrochage est général : école, justice, police, armée, fisc, universitaires, journalistes, patrons, ingénieurs, intellectuels, artistes, plus personne n’a de prise sur le débat public. La République est devenue floue. Chacun la sienne.

Côté politique, l’hégémonie des partisans du pouvoir est imposée cyniquement. L’opposition de gauche est calomniée ou niée. L’extrême-droite est cajolée. Dans les médias, la protestation et le plaidoyer ne font plus que dégoûter tout le monde. Les ONG et la presse sont inopérants. Les institutions para-étatiques sont désarmées. C’est la glaciation.

Et pendant ce temps-là, le seul électorat mobilisé est celui de la bourgeoisie.

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