Misère du plaidoyer

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L’élection de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil ajoute une nouvelle tête à une phalange déjà bien alignée, en rang, le long de notre époque. Mais croire que cette troupe s’arrêtera de grossir parce que les électeurs auront pu distinguer le bien du mal est une immense sottise.

L’arrivée de bandes de brutes à la tête des grandes nations est aussi affolante que prévisible, parce que l’humanité ne sait que leur opposer une morale de chaisière. Or, c’est au nom du mépris pour cet aveu d’impuissance que leur triomphe est possible. La victoire des brutes est avant tout une défaite de ceux qui n’ont plus de mots pour ceux qui n’ont plus d’oreilles. On les attaque au nom du bien et du mal, alors ils choisissent délibérément l’hérésie.

Dans ce climat de douce démence, plaider ne sert à rien. On s’en étonne aujourd’hui, curieusement. Un hebdomadaire littéraire constate, attristé, que brandir un livre devant l’urne électorale n’a pas convaincu grand monde. Les unes de toutes les espèces de journaux ont été barrées par une série d’injonctions à se comporter, de gré ou de force, comme des cœurs chavirés ou des voisins outragés, sans résultat. On s’est drapé en vain dans le drapeau de la vertu, face au troupeau du vice. Sur les plateaux médiatiques et sur les interfaces digitales des milliardaires, on s’est alarmé de l’impuissance des appels urgents à la lumière, sans recruter personne. Tous, nous nous affligeons pour rien du retour dans notre domaine commun d’une bête mangeuse d’hommes, malgré nos cérémonies collectives et nos veillées aux chandelles. Comme si les sermons des curés avaient jamais fait reculer le mal.

Une chose semble avoir échappé aux plus sagaces. On n’arrête pas une guerre en se lamentant sur ses destructions, puisque tel est son but. On dirait bien que les peuples, pour le malheur de tous, choisissent la force en connaissance de cause. Ils veulent taper dur, les électeurs des brutes. Ils veulent ardemment de la contrainte, de l’ombre, des coups, du silence. Ils veulent l’établissement de l’ordre des phalanges, une parole, une seule tête baissée, des files d’expulsés et la violence pour les regards ailleurs. S’en attrister est inutile, que ce soit avant ou après leur victoire.

Aux gouvernements de bonimenteurs ont succédé des équipes de liquidateurs. La société entière a été livrée à la prédation, ouverte comme une ville déclarée telle par la fuite de ses défenseurs.

Pourtant, nous avions les moyens de le savoir d’avance. Réduite à n’être qu’un grand troupeau de survivants, la foule préfère mécaniquement la violence à la soumission. Nous aurions dû le comprendre, nous qui regardons tomber l’une après l’autre, depuis tant d’années, les dalles mal scellées de nos illusions d’après-guerre. Appeler les pierres à ne plus tomber d’un mur disjoint au nom de la morale est un sermon de fou. Mettre en garde contre la violence ceux qui brûlent d’en faire usage est perdu d’avance. Pour espérer inverser le cours du lent éboulement, il faut trouver autre chose à l’évidence.

Nous ferions bien, par exemple, de regarder nos mains affolées, qui ont laissé s’installer les démolisseurs. La promesse nous a été faite de préserver au moins la paix des rues et des maisons, et voici pourtant que tout s’effrite, les rues et les maisons. Aux gouvernements de bonimenteurs ont succédé des équipes de liquidateurs. La société entière a été livrée à la prédation, ouverte comme une ville déclarée telle par la fuite de ses défenseurs. Une boule de peur s’est lovée dans les ventres de ceux qui n’ont aucun autre pouvoir que celui de subir. Et c’est dans une grande boulimie de palmarès, de classements, de sondages, de budgets, de comparaisons, qu’un puritanisme nouveau fouille dans leurs placards, à la recherche de la navrante pauvreté de leurs soucis ou de la marque de leur infamie.

L’alternative malfaisante a été lentement fabriquée. Dans une grande bouillie télévisuelle, on a disqualifié la lenteur, le temps, l’oisiveté, les anciens, le songe, la révolution, les héros. Ceux qui haussent le ton ont été, sont et seront, autant que possible, placés en camisole, dans le coin des infâmes ou en prison. Tout ce qui porte le bonnet phrygien de l’histoire a été relégué aux carnavals, dans le même cortège que les soldats de plomb et les diables domestiques. Un grand peuple de peureux regarde avec dégoût les troubles humains. Les hommes à cheval font de sympathiques motifs de t-shirts, ou au mieux des pochettes de disque, quoique les moins photogéniques sont traités de tueurs. Nous avons été laissés seuls avec un présent sec, angoissés par nos maigres magots, gangrénés par la trouille du retour de grands-pères indignes. On nous a dit que ce désert commercial était moderne, raisonnable, où tout restait à faire, à l’américaine. Mais c’est un irrespirable Middle-West, en réalité.

Débarrassés du souci de la maison commune, nous ne nous occupons plus que du côtoiement de nos épaules.

La politique éliminée, confisquée, reléguée, ne reste que des algorithmes de centre commercial pour toute société et nos visages individuels, face à face, pour tout voisinage. Débarrassés du souci de la maison commune, nous ne nous sommes plus occupés que du côtoiement de nos épaules.

Dans la mêlée confuse et stupéfaite ont alors surgi les voix aigres des procureurs. L’ensemble du corps social a été envahi par une fièvre de procès. On exige désormais la transparence partout, soupçonnant tout le monde d’être l’ennemi intérieur. C’est pourquoi on barbouille de titres grossiers les résistances les plus sérieuses comme les fantaisies les plus stupides. La méchanceté est désormais portée en gloire. Les lois ne servent plus désormais qu’à régler nos comptes.

Tous les contre-pouvoirs ont failli. Les parlementaires sont devenus la risée des chefs d’Etat et de leur bruyante maisonnée. Des coalitions d’intérêts particuliers, de leur côté, opposent leurs signataires aux délégués des scrutins, sous le nom absurde de société civile. On fait des carrières politiques au sein des institutions judiciaires. Les ministères sont pleins d’employés de banque. Une presse infatuée et divagante n’a plus aucune prise, sinon pour les distraire, sur les esprits du public. Le prophète de révélation a remplacé la voix commune, le justicier qui fà’ l’Americano a chassé le témoin des barricades. Tout le monde est suspect, tout le monde est victime, tout le monde est bourreau. A quoi bon se salir en politique, quand on peut se blanchir dans la publicité.

C’est dans cet univers tissé de flou que les citoyens se sont désormais convaincus qu’arrive devant eux le précipice à toute vitesse, sans savoir exactement la couleur de son gouffre, exigeant que tous s’alignent derrière une dernière chance avant le grand saut.

Il n’y a plus aucun salut dans ce qui était supposé durer. Puisqu’on déteste collectivement l’Etat, le volatil, l’explosif et les pleurs sont les seuls prises qui restent pour résister aux vertiges. D’où la guerre sainte pour les uns, l’élection des brutes pour les autres et l’inutilité générale du vaste choeur des plaideurs, convaincu qu’une pétition peut-être stoppera les descentes de police.

L’espoir éteint, l’ennemi sur le palier, toute grande lueur d’amour étouffée sous les ricanements, ne demeure plus que l’indigence, la terreur et la rage. C’est dans cet univers tissé de flou que les citoyens se sont désormais convaincus qu’arrive devant eux le précipice à toute vitesse, sans savoir exactement la couleur de son gouffre, exigeant que tous s’alignent derrière une dernière chance avant le grand saut. Alors, puisqu’on leur donne le choix pour une fois, les électeurs étourdis prennent leurs décisions seuls, dans le secret parfois fantasmagorique de leur conscience. Ainsi, une fois les explorateurs d’alternatives disqualifiés ou mis en cabane, les brutes les plus riches et les plus farfelues parviennent-elles au pouvoir, puisque la grande foule n’a qu’un charabia de pancartes à leur opposer.

Nous les Français, on croirait qu’on nous a plongé dans un long rêve dont il était convenu, dès la première seconde, que nous ne sortions jamais. Nous serions condamnés à perpétuité au doux ennui des domestiques ou à la violence obscène des phalangistes. C’est en brisant ce théorème affreux qu’il faut soulever les cœurs, pas avec la fumée irritante de stériles plaidoyers.

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