L’ANTI-JOURNAL : Bangui, Gambie 2004, 3/3

Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

BANJUL, GAMBIE 2004
(3/3)

Dakar, plus tard, fut l’antichambre de son retour, le lieu où, après avoir échappé à un danger, à une pensée macabre, à une crainte, on se pose : il y trouva la chaise sur laquelle on s’assied avant qu’on ne se plonge le visage dans les mains pour se dire que, ça y est, c’est fini. Il descendit (faute d’argent et de connaissance de la capitale sénégalaise) dans un hôtel miteux du quartier du Plateau, une espèce d’édifice colonial aux volets de bois, vide de clients, craquelé, grouillant de cafards, en bordure d’un terrain vague au-dessus de quoi tournaient des vautours venant, la nuit, dévorer les restes des chiens crevés venus mourir là. Son avion pour Paris était prévu le lendemain.

Le dernier jour, il eut le temps d’aller voir les deux employées du journaliste à l’hôpital, de leur rendre visite avec un ami du mort qui, en entrant dans la chambre immaculée et luisante, le présenta, qui leur dit qui il était, pourquoi il était venu, qui traduisit un peu du wolof ou du mandenkan quand les deux filles blessées, pansées, alitées, encore terrorisées, sentant l’éther et le savon noir, précipitèrent le récit du meurtre dans leur bouche sèche, répétant ce qu’il savait déjà, ce qu’il avait imaginé : la ruelle de Kanifing, les appels de phares, le taxi jaune sans plaques, les balles traversant la portière, les sièges, leurs jambes, leurs épaules, la poitrine et la tête du boss, et tout ça. Puis il rentra à son hôtel. Il s’enferma. Il respira.

Aussitôt il chercha de quoi il avait peur, quelle bête, quelle maladie venait de lui sauter dessus, faisant très vite défiler des idées dans son esprit baignant dans une sauce marron, amer et tiède, et il ne trouva que des anecdotes sans intérêt, des sottises sans importance…

C’était alors la nuit de Noël. La crise démarra dans la salle du restaurant vide, ou même plus précisément dans l’assiette de poulet yassa qu’on servit à il en guise de dîner de Réveillon, un cercle de céramique ébréché dans quoi baignait, dans une sauce marron, une maigre cuisse de volaille et une poignée de lamelles d’oignons. Ou bien elle naquit entre ce repas décevant, tiède et amer (un poulet yassa, de la banane cuite à l’huile et une bière) et l’antique téléviseur cathodique suspendu sur un mur au-dessus du bar, au bout d’un bras articulé, une espèce de hublot rectangulaire grésillant, diffusant dans un entremêlement de parasites et de hoquets un journal télévisé au présentateur hiératique (regardant non pas le téléspectateur, mais un point indéterminé sous le menton du téléspectateur), des images de ministres, de courtisans, de projets agricoles, de rubans inauguraux, de machines et de manufactures flambant neuves. Autour du téléviseur, et autour de lui, de l’assiette dans laquelle il débitait de plus en plus lentement une maigre cuisse de volaille grisâtre, autour de la nappe de linoléum couvrant sa petite table de bois, de la salière en plastique, de la bouteille de ketchup, autour de son demi-litre de Gazelle perlé de gouttelettes glacées, autour de l’ampoule éclairant la scène, et même autour de la salle de restaurant à la vingtaine de tables désertes, même pas dressées, même pas éclairées, autour de son crâne bourdonnant, de sa petite vie idiote, il n’y avait rien, rien que la crise, la lente montée engourdissante de son angoisse, sa solitude et sa peur.

Car oui, sans vraiment savoir ce qui le saisit, en un instant il eut très peur. Aussitôt il chercha de quoi il avait peur, quelle bête, quelle maladie venait de lui sauter dessus, faisant très vite défiler des idées dans son esprit baignant dans une sauce marron, amer et tiède, et il ne trouva que des anecdotes sans intérêt, des sottises sans importance. Et puis soudain il se dit qu’il n’était pas vacciné contre la fièvre jaune bien que c’était obligatoire pour entrer au Sénégal et surtout en Gambie, et qu’assurément donc, il l’avait contractée, qu’il n’avait pris aucune précaution avant de sauter dans le premier avion du lundi pour l’Afrique de l’Ouest et qu’il allait devoir en payer le prix, et que le début de la rétribution pour sa bêtise et son inconséquence allait être assurément les contractions et les éructations de la fièvre jaune, et sans doute aussi la malaria, et probablement une bactérie intestinale. Ce fut cela qui meubla sa peur, qui prit place en lui, qui l’investit.

Sans attendre, il remonta dans sa chambre après avoir fait un vague signe qu’il avait fini au jeune couple incrédule qui tenait, pour personne, pour lui uniquement, le restaurant de son hôtel (les deux, garçon et fille, guindés, vêtus de blanc, s’étaient tenus tout le long du repas du seul client de l’établissement dans l’entrebâillement de la porte de la cuisine, l’observant, mais faisant mine de ne pas l’observer, se demandant ce qu’un Blanc faisait là, tout seul, le soir du Réveillon de Noël, dans la salle de restaurant d’un hôtel désert du Plateau à Dakar), il s’engouffra dans sa chambre, claqua la porte et la boucla à double tour. Un instant, il se crut délivré, mais la bête, la maladie ne restèrent pas dehors : elles entrèrent avec lui et en lui, ne lâchèrent ni sa gorge ni sa poitrine, les serrant, les tenant dans leur poigne surnaturelle. il s’assit sur son lit sans allumer la lumière. Sa chambre était noire, striée seulement par la lumière orangée, inopportune et sale d’un lampadaire, dans la rue, qui s’insinuait comme un gaz toxique entre les lattes de la persienne fermée, et alors que le soir était chaud dehors, l’air était bizarrement froid, un froid de tombeau, de chambre mortuaire.

Mais chaque fois qu’il redressait la tête, que ses yeux se perdaient de nouveau dans l’obscurité de sa chambre, une grosse main empoignait sa gorge et le tenait ainsi en respect, lui disant qu’il allait mourir…

Sur le moment, ce ne fut pas évident pour il de comprendre ce qui était en train de se lever en lui, quel cauchemar était en train de danser dans sa cervelle, quelle vision d’apocalypse se ranimait, mais vingt ans plus tard, il comprenait mieux. Recroquevillé sur son lit, enroulé dans la couverture militaire qui était fournie avec la chambre, réfugié dans le noir complet, dans le silence, la porte bouclée, il s’efforçait alors de penser à autre chose, de se distraire, d’occuper son esprit entré soudain dans une forme d’extra-lucidité cruelle, d’éclairage trop intense de laboratoire médical, en triturant avec obstination son vieux portable Nokia, en faisant des jeux, des Snake, des Tetris, imaginant alors que chaque partie, chaque minute dépensée à jouer (ou à se forcer à jouer) dans le petit écran noir, le visage absorbé par le halo blanchâtre du carré minuscule de son téléphone, était une minute arrachée au monde de l’épouvante et du puits sans fond de la mort. Mais chaque fois qu’il redressait la tête, que ses yeux se perdaient de nouveau dans l’obscurité de sa chambre, une grosse main empoignait sa gorge et le tenait ainsi en respect, lui disant qu’il allait mourir, que tout était vain, que tout était voué à l’échec, que c’était là, maintenant, dans cette chambre de Dakar survolée par des vautours affamés, qu’il trouverait sa fin insignifiante et pathétique.

La vérité nue, ce fut ceci : il n’était toujours pas consolé. Dans l’aventure et l’action, dans l’inattendu et l’extraordinaire, le danger, l’exil, l’Afrique, il expérimentait enfin ce qu’il avait cru être sa délivrance, le triomphe de son courage et sa récompense après des années d’extinction et de renoncement, mais ce n’était pas suffisant. Il se sentait toujours abandonné, et plus que jamais. Si, depuis le premier jour de son arrivée à Banjul, il avait bien retrouvé, comme il s’y était attendu avec impatience, les odeurs, les couleurs, les saveurs, la divine moiteur de la Centrafrique (repensant sans cesse à son premier voyage sur l’Oubangui, en revoyant une à une les diapositives, refaisant le trajet dans ses ruminations et la nuit dans son lit, retrouvant le Rock Hotel et le mamba jaune de Zinga comme on retrouve un ami d’école perdu de vue depuis des décennies et soudain recroisé, revu au détour d’une circonstance de la vie), s’il avait un peu rassasié la faim de loup qui avait creusé un trou profond et diabolique en lui à Los Angeles vingt ans plus tôt (répondant enfin à ses rêves éveillés de fuite éperdue dans les vieux films d’actualité de la guerre du Vietnam, ses escapades imaginées dans les palmeraies bombardées, Nikon en bandoulière, ses courses sous les bombes d’anti-héros romantique), c’était dans une immense, un incommensurable solitude qui avait maturé pendant vingt ans, dans l’incompréhension, l’absence d’amour et l’anonymat. Et cela lui brûlait affreusement les entrailles, et cela l’enrageait. Et non, rien ne le consolait, rien ne venait éprouver et combler le vide intime, vertigineux autour de quoi il avait bâti la maigre personne de trente-cinq ans qu’il était et qui agitait les bras depuis tant d’années comme une baudruche de carnaval, et la mort valait mieux que tout cela. La mort le séduisait. Elle avait une place de reine désormais dans sa vie, son trône de reine étant placé aux côtés de son trône de prince, son ombre auguste prête à le conduire solennellement et à tout moment au tombeau, en souveraine, en seule, en vraie impératrice.

À cela, il ne sut pas quoi répondre, il ne sut rien, il ne comprit rien. Tremblant, il téléphona à un ami, à Paris, à qui il ne parvint pas vraiment expliquer la situation et qui, lui-même lui répondit de gentilles banalités. Puis il appela une fille qu’il avait connue et qui l’apaisa un peu, bien qu’elle fut dubitative, embarrassée par cette attention. Le silence et la pénombre revinrent et, avec tout cela, il parvint finalement à s’endormir après des heures de bagarre dans la pénombre avec son mauvais ange descendu du ciel, dans la confusion de l’ombre rayée de sa chambre d’hôtel, et passa la nuit tout habillé, déçu, vaincu, excédé.

— Fin —

L’ANTI-JOURNAL : Banjul, Gambie 2004, 2/3

Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

J’ai tenu pendant quelques années, presque dans une autre vie, le poste de chef de bureau pour l’Afrique d’une ONG internationale basée à Paris, comme on dit. Un poste que j’avais rêvé d’occuper, puisque j’étais naïf. Peu après mon embauche, le correspondant en Gambie de cette organisation a été assassiné, juste avant Noël. On m’a alors aussitôt dépêché dans le pays pour présenter nos condoléances à la famille et tenter le début d’une enquête, comme on pousserait quelqu’un dans une piscine. Mon travail a contribué modestement, des années plus tard, à la condamnation des tueurs.

BANJUL, GAMBIE 2004
(2/3)

Il se rendit sur les lieux du crime, le dernier après-midi de son séjour à Banjul. Là-bas, à Kanifing, en retrait d’un boulevard large et dangereux comme une autoroute, il demanda à son taxi de s’arrêter et de l’attendre et, s’enfonçant sous l’arche des arbres, soulevant la terre battue, un appareil photo à la main, il marcha en long, en large et en travers le long de la ruelle de poussière bordée de profonds caniveaux, jusqu’à la trace de l’impact de la Mercedes bleue sur le mur de moellons contre quoi elle était venue s’arrêter mollement, son mort au volant. Il prit des photographies, fit un croquis sur un bout de papier (le boulevard, la rue, les portails, les noms, les distances), il nota la nature des parcelles sur les bas-côtés, d’un côté le fond du parc de l’académie de police qu’on apercevait au loin sous les ombrelles d’un bosquet d’acacias, de l’autre l’entrepôt d’une société de construction devant quoi il avisa un gardien assis à l’ombre sur une chaise en plastique, un vieux monsieur portant une chemisette logo-typée aux armes de l’entreprise de BTP qui l’employait, une face de tortue fumant une cigarette, portant à sa bouche une minuscule tige blanche puis expirant par la fente sans lèvres de sa bouche de gros mamelons de fumée. L’homme le regarda arriver, fit passer dans ses yeux le signe qu’il avait compris que le Blanc venait lui parler, mais ne broncha pas, et à ses questions répondit qu’il ne savait rien, qu’il n’avait rien vu ce soir-là, le soir du crime, qu’il était là mais qu’il ne pouvait rien dire de bien utile, qu’il vivait là, qu’il était gardien.

Le taxi jaune attendait au bout de la rue, au coin du boulevard, son jeune chauffeur au visage piqué de boutons d’acné demeurant dans l’ombre, assis à son volant, derrière sa sourate calligraphiée pendue au rétroviseur, écoutant le reggae que geignait son autoradio, regardant là-bas son client aller et venir, et déranger les gens dans leur travail, prenant des photos, faisant des gribouillis, se haussant sur la pointe de ses pieds pour voir par-dessus les murets.

Et celui-ci (lui en t-shirt informe, trempé de sueur, rouge-langouste, coiffé d’un bob aux bords relevés, piétinant la poussière dans ses invariables Clark’s beiges) imagina la vieille Mercedes bleue du journaliste s’engageant dans la ruelle, l’homme grave et lettré conduisant, les deux employées derrière, la conversation décousue dans la voiture, lui leur disant qu’il les laisserait au coin de la prochaine rue, à deux pas de chez elles, elles lui disant d’accord, disant « bien sûr boss » ; il imagina le taxi Mercedes jaune sans plaques d’immatriculation s’engager derrière (il avançait à pas comptés au milieu de la voie de terre, concentré, mettant ses pas dans ses anciens pas, suivant le scénario qu’il déroulait dans sa tête), se coller au pare-choc, faire des appels de phare (la nuit tombait, ou faisait-il déjà nuit noire ?) ; il imagina le journaliste portant alors avec irritation son regard déformé par ses culs de bouteille vers son rétroviseur, voyant le taxi, voyant sa proximité et son agressivité, son bras gauche aussitôt faisant des moulinets par la fenêtre ouverte avec une sorte de désolation molle, disant aux tueurs pressés de passer, de dépasser, d’aller faire leur vie ailleurs ; et alors il imagina le léger déport du volant sur la droite pour se serrer le long du caniveau et le pied s’allégeant sur l’accélérateur pour ralentir et laisser s’éloigner les fâcheux. Cela exactement (le minuscule déport du volant, le pied s’allégeant sur la pédale), ce fut donc le dernier geste de l’homme assassiné (il l’imagina), le dernier mouvement coordonné entre le cerveau hyperactif et le corps lourd du journaliste qui demeura agrippé au volant de sa vieille Mercedes et regarda se précipiter le taxi jaune dans la poussière sur son côté gauche (y avait-il la place pour deux voitures côte à côte dans cette ruelle ?) quand la main noire de « Bombardeh » apparut dans l’univers crépusculaire, plein d’insectes volants et de cruauté, empoignant le pistolet, le brandissant, pressant rapidement la détente plusieurs fois jusqu’à vider le chargeur, une-deux-trois-quatre-cinq-six-sept-huit-neuf-dix fois tirant une balle de 9mm Parabellum éclatant dans la nuit (ou le soir ?), trouant la portière, la poitrine, la veste de costume, l’appuie-tête, la jambe gauche de la fille à l’arrière, la portière, le crâne, la poitrine, le bras, l’épaule de l’autre fille côté passager. Enfin (il la suivit jusque dans les hautes herbes, l’imagina) la Mercedes bleue grêlé de balles et maintenant hérissée de cris de femmes alla doucement s’affaler dans la tranchée de détritus sur le bas-côté, piqua du nez, cogna et racla le mur de moellons, fuma, siffla, s’arrêta, leva sa roue arrière comme un chien qui pisse (il l’imagina), alors que le taxi Mercedes jaune sans plaques d’immatriculation filait dans la nuit, là-bas au bout, du côté des contours noirs des palmiers découpés comme des personnages de théâtre d’ombres dans le bleu d’encre du ciel.

Il était captivé par ce qui trônait aux yeux de tous dans un coin du parking, sous le froufrou des grands arbres…

Ils avaient donc été plusieurs : un chauffeur, un tireur, un protecteur, des guetteurs, un chef, un ou des commanditaires. Il remballa tout ça et s’en fut dans son resort de la plage, d’où, se dit-il, il ne ressortirait plus que pour se rendre à l’aéroport, le lendemain, et prendre son avion pour le Sénégal, puis la France, avec son baluchon de petites informations dérisoires. Mais avant de laisser son taxi s’engager dans la voie touristique de Marina Parade, le long de l’océan, au bout de laquelle l’arche du parking de son hôtel se dressait sous les cocotiers éclairés de spots, il demanda au chauffeur de passer devant le palais de la présidence, ou plutôt devant le portail fermé, gardé, barré, coiffé de barbelés, encadré de guérites zébrées comme des berlingots, derrière un VAB peint en motif camouflage où, de la tourelle de mitrailleuse, il vit que dépassait un casque et, sous le casque, un visage noir, deux yeux blancs, la sueur, la nuit, l’énigmatique et morne rêverie des sentinelles. Des palmiers nains et obèses dépassaient de l’enceinte sécurisée, de grosses fleurs aussi, des coiffes d’acacias, et derrière tout cela, loin, au-delà d’un jardin aux jets d’eau, un bâtiment blanc aux fenêtres fermées. Le Français, le bras posé sur la portière, perdit l’intérêt de contempler ce luxueux bunker : il se dit qu’il n’apprendrait rien, qu’aussi bien il regardait un mur et qu’un mur ne dit rien que le fait qu’il est un mur, comment il est un mur, quel mur il est. Aussi tourna-t-il son regard de l’autre côté de la voiture, du côté du conducteur.

Et là, passant lentement, il aperçut, derrière les bras et les mains de son chauffeur de taxi posés sur le volant gainé dans un fourreau de friselis de caniche, sous le couvert de grands arbres fourmillant d’oiseaux piailleurs, une sorte de motel aveugle (sans écriteaux, sans lumière, sans clients, rideaux tirés), une cour en L, un parking, deux niveaux, une balustrade tout le long de l’étage. Son chauffeur alors, voyant qu’il examinait attentivement l’endroit, lui dit assez simplement, d’un ton dégagé comme si, avant de le déposer une dernière fois à son hôtel, il lui faisait visiter les quelques endroits mémorables de Banjul et qu’il passait là devant un monument d’intérêt patrimonial, que c’était le lieu de retrouvailles des Junglers du Président, que notoirement ils se réunissaient là, dans cet espèce de motel, pour boire, fumer et conspirer, parfois pour y faire venir des filles, qu’on disait qu’ils y pratiquaient aussi des interrogatoires dans les caves, que si il cherchait « Bombardeh » c’était probablement là qu’il pourrait le trouver (il sourit, il ricana même en disant cela, n’y croyant pas, se disant qu’il faudrait être fou), et enfin que le complexe était relié à la présidence par un tunnel qui passait sous la route, à ce qu’on disait. Mais il ne l’écoutait déjà plus. Il était captivé par ce qui trônait aux yeux de tous dans un coin du parking, sous le froufrou des grands arbres, à la portée de n’importe quel piéton, de n’importe quel fouineur : un taxi Mercedes jaune sans plaques d’immatriculation.

Un patrouille de chevaux s’avança en contrejour de l’incendie du crépuscule, le long des vagues : on lui dit que c’étaient les soldats d’élite de la garde présidentielle, torse nu, apolliniens, qui retournaient dans le jardin du palais sur les bêtes lustrées qu’ils faisaient galoper tous les soirs…

La nuit vint, se posa sur la Gambie, sur l’océan Atlantique, sur les cocotiers penchés sur le sable, alignés comme des soldats guettant le large, une main en visière sur les yeux. Un patrouille de chevaux s’avança en contrejour de l’incendie du crépuscule, le long des vagues : on lui dit que c’étaient les soldats d’élite de la garde présidentielle, torse nu, apolliniens, qui retournaient dans le jardin du palais sur les bêtes lustrées qu’ils faisaient galoper tous les soirs, après avoir déposé en lisière des terrasses de leurs hôtels les jeunes femmes blanches qu’ils avaient, l’après-midi même, embobinées et emmenées avec eux au bout de la baie, quelque part, pour le plaisir de les étourdir, non pas d’abuser de leur naïveté ou de les violer, mais de se montrer, de se baigner nus devant elles et de voir alors leur bouche s’assécher, leurs mots s’embrouiller, leurs attitudes s’embarrasser de timidité et de maladresse, pour le plaisir de soumettre des Blanches et d’exercer sur elles un pouvoir brut et sadique, celui de parler succinctement et d’être écouté avec religion et bêtise.

Il fumait dehors, assis sur le bord d’une chaise longue. Il les regarda passer. Derrière lui, dans le resort, des groupes de vieux Belges, conduits par un orchestre de percussions, faisaient une farandole autour de la salle du restaurant, sous la véranda donnant sur le sable, éclaboussant la nuit d’une lumière phosphorescente d’aquarium. De chaque côté de la plage maintenant plongée dans la pénombre sans étoiles, des ombres d’hommes se découpèrent au loin, noir sur noir, s’approchant, arrivant. Un serveur, sorti un instant sur la terrasse, lui conseilla gentiment, servilement de rentrer. Il rentra.

Comme la fête battait son plein dans le restaurant et le hall de l’hôtel, que la musique tonitruait, que les vieux Belges étaient saouls, que du monde encore arrivait des étages (des Anglais, des Suédois), que le personnel ne cessait de venir le voir pour savoir s’il voulait une autre bière, un dîner, un cocktail, un bracelet de coquillages, un tissu, un guide, un boubou, une statuette, il remonta dans sa chambre. Il se fit servir un dîner en room-service (un burger au goût de terre, des frites de patates douces, un soda, il s’en souvenait encore, vingt ans plus tard), se disant qu’il n’avait pas d’autre choix que d’attendre maintenant que le sommeil vienne, qu’après tout il avait fini de travailler, qu’il regarderait la télévision, qu’il fumerait des cigarettes sur son petit balcon donnant sur le parking et que voilà, cette soirée-là, cette dernière soirée en Gambie, serait celle-là.

Ce fut ce qu’il fit. D’abord, il alluma toutes les lumières de sa chambre (la tapisserie jaune, la moquette brune, le couvre-lit bleu, tout cela ressortit comme en Kodachrome dans le jour électrique, comme si toute la pièce se révélait être le décor-témoin d’une brochure touristique, d’un film de publicité des années 70), il dévora son dîner puis se vautra sur le fauteuil de laine près de la baie vitrée. Il regarda un moment la BBC, changea de chaîne, chercha, ricana, trouva du football, baissa le son et décida finalement d’aller fumer une cigarette sur son balcon, conformément à son plan, pour enrichir encore d’avantage le silence et le repos qu’il retrouvait enfin.

Il les vit sans pouvoir dire toutefois ce qu’ils étaient, qui ils étaient (ce fut d’ailleurs pourquoi dans son esprit comme ici ils ne furent désignés que par le pronom « ils »)…

Assez vite, alors qu’il fumait dehors, il les vit arriver. Il les vit sans pouvoir dire toutefois ce qu’ils étaient, qui ils étaient (ce fut d’ailleurs pourquoi dans son esprit comme ici ils ne furent désignés que par le pronom « ils »), passant sous l’arche d’entrée du parking de son resort dans un pick-up sans plaques d’immatriculation, rassemblés comme un bouquet de chardons en brassée sur la plateforme à l’arrière, les uns casqués, les autres en casquette de baseball ou tête nue, armés, en pantalon militaire, entrer dans le périmètre de son hôtel, en contrebas de lui, non pas en se précipitant pour une urgence ou pour provoquer la surprise, non, mais tout de même avec cette vitesse un peu exagérée à laquelle vont toujours, partout, les véhicules de police, un train pressé, un freinage brusque, et un arrêt n’importe où, où le hasard les a fait s’arrêter. En une seconde, une fois évanouies l’incrédulité et l’ironie, il sentit son sang se glacer dans ses veines. Ils venaient pour lui. Ils le prendraient, ils l’emmèneraient, ils en feraient leur chose.

Alors aussitôt il laissa sa cigarette, bondit dans sa chambre, tira le rideau, éteignit les lumières, le téléviseur. Il examina la pièce pour voir ce qu’il devait emporter s’il devait fuir (puisqu’il allait fuir, puisqu’il n’y avait pas d’autre solution que d’être emporté ou de fuir) et vit les quelques effets qu’il avait dispersés sur la table de chevet, sur le bureau, sur le lit, à savoir son passeport, quelque billets de dalasis mous et froissés, la clé de sa chambre. Il pensa aussitôt à ces petites choses qui lui faudrait à coup sûr dans sa fuite et se précipita ici et là dans la chambre pour les fourrer dans les poches de son pantalon, et cela sans réfléchir vraiment, possédé par une espèce de jus d’adrénaline qu’il sentait circuler dans ses intestins et battre dans ses tempes, énumérant ce qui surgissait dans sa mémoire au fur et à mesure qu’il les attrapait dans le noir, son passeport bien sûr, les clés de son appartement parisien, une carte de crédit, des cigarettes, un briquet, son portefeuille plein d’euros, de tickets de métro et de cartes de visite, des chaussures, un vêtement à manches longues. À la fin, respirant fort, il se posta près de la baie vitrée encore ouverte sur la nuit fraîche, sentant la douce haleine des jardins et de la mer s’insinuer dans son dos. Son cœur battait à tout rompre. Il songea à la manière avec laquelle il s’y prendrait (répétant, énumérant : fermer la baie vitrée, enjamber son balcon et passer sur un autre balcon, enchaîner les balcons ainsi jusqu’à une gouttière, ou quelque chose du moins qui lui permettrait de descendre jusqu’au sol, et puis courir à toutes jambes sous le couvert du jardin) lorsque les miliciens du Président enfonceraient la porte de sa chambre pour se saisir de lui. Il riva son regard sur la porte d’entrée, ou plus exactement sur le trait de lumière s’infiltrant dessous, s’attendant à tout moment à y voir s’agiter des ombres et piétiner des godillots, prêt à entendre d’un instant à l’autre une main militaire tester la poignée de laiton et la résistance du bois, ce qui serait le signal pour lui ordonner la fuite immédiate et sans questions, l’enjambement du balcon, la cavale, pensée qui fit lui sauter au visage une autre pensée, plus humiliante, plus effrayante que toutes les autres : il avait oublié de prendre son téléphone. En un éclair, il l’avisa sur son lit. Il s’en saisit, tira à lui le cordon d’alimentation, fourra tout ça dans la poche de son blouson, enfila celui-ci et se recula doucement, à pas comptés, vers la baie vitrée donnant sur le balcon.

Et là, il attendit. Le rai de lumière du couloir s’éteignit et il se retrouva dans le noir complet, ou plutôt dans un clair-obscur découpé par le halo laiteux, bleuté de la nuit, la pénombre grouillante d’insectes, de bruits lointains, de musique étouffée. Sous la porte, le trait se ralluma. On y était. Il se tenait prêt à tout et à cet instant n’eut plus aucun passé ni plus aucune personnalité ; il n’eut plus d’identité non plus, plus de mission, plus d’emploi ; il ne fut plus qu’une bête humaine un peu imbécile, impréparée et nerveuse, qui n’était plus disposé qu’à gagner du temps avant de mourir, comme une antilope isolée par un guépard dans un troupeau fuyant et zigzaguant, sautant, soufflant. Mais la lumière sous la porte ne lui parla de rien et il n’y eut pas une ombre, pas un bruit, pas un passage, sinon peut-être au loin la rumeur d’une discussion en allemand, en flamand ou en suédois, le bruit de touristes retournant dans leur chambre ou en sortant. Une, deux, trois minutes passèrent. Et soudain il entendit le moteur du pick-up se remettre en marche derrière lui, en contrebas, dans le parking, et des bruits de brodequins grimper sur la plateforme, et des portières claquer. En se retournant prudemment et se dressant sur la pointe des pieds, il vit le véhicule des miliciens qui avait déboulé tout à l’heure dans son resort faire demi-tour et quitter le parking, les hommes à l’arrière fumant des cigarettes, assis sur des caisses d’alcool, riant, discutant entre copains, et partant : ce fut ridicule et, vingt ans plus tard, il en ricanait encore.

— La suite demain —

Dakar, plus tard, fut l’antichambre de son retour, le lieu où, après avoir échappé à un danger, à une pensée macabre, à une crainte, on se pose…

L’ANTI-JOURNAL : Banjul, Gambie 2004, 1/3

Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

J’ai tenu pendant quelques années, presque dans une autre vie, le poste de chef de bureau pour l’Afrique d’une ONG internationale basée à Paris, comme on dit. Un poste que j’avais rêvé d’occuper, puisque j’étais naïf. Peu après mon embauche, le correspondant en Gambie de cette organisation a été assassiné, juste avant Noël. On m’a alors aussitôt dépêché dans le pays pour présenter nos condoléances à la famille et tenter le début d’une enquête, comme on pousserait quelqu’un dans une piscine. Mon travail a contribué modestement, des années plus tard, à la condamnation des tueurs.

BANJUL, GAMBIE, 2004
(1/3)

Et tout ce temps il pensa que sa vie, enfin, était parvenue à un point de signification extrême : il avait voulu l’aventure, il l’avait ; il avait voulu la liberté, il l’avait ; il avait voulu l’amour, la gratitude et l’admiration des hommes, il l’aurait bientôt.

En décembre, peu avant Noël, il fut envoyé du jour au lendemain en Gambie, auprès de la famille d’un célèbre directeur de journal qui venait d’être assassiné par des inconnus circulant en taxi, ayant dépassé et coincé une nuit sa vieille Mercedes qu’il venait d’engager dans une ruelle sombre dans un quartier perdu de la capitale Banjul et ayant vidé le chargeur d’un revolver dans son corps, ses bras, sa portière, sa poitrine, son crâne. Le meurtre eut lieu le vendredi et il partit le lundi, le cœur battant. Il passa par Dakar, d’où il prit dans la foulée un petit avion de ligne qui atterrit une heure plus tard sur la piste de l’aéroport international de Yundum (il retrouva en un instant le ciel bleu-blanc de l’Afrique, la touffeur de l’air s’engouffrant dans la carlingue sitôt la lourde porte ouverte, son odeur de kérosène, de fruits pourris, de feu de bois), où un chauffeur de minibus l’attendait avec une pancarte, non pas une pancarte à son nom avec une faute d’orthographe ou tracée d’une écriture maladroite, mais la pancarte du complexe balnéaire où son ONG lui avait réservé une chambre.

Pendant plusieurs jours, il s’affaira. Il quitta tôt le matin le resort ouvert sur la longue plage face à l’Atlantique, laissant derrière lui les farandoles de touristes du troisième âge résidant là, se faisant bronzer là, traînant sur des chaises longues plantées dans le sable, sous des paillotes, buvant des cocktails de fruits, tapant des mains devant des orchestres folkloriques et flânant devant des cochonneries artisanales déballées pour leur jouissance exclusive, se délassant face à l’océan gris étalé devant eux comme un fond de scène.

Au-delà du parking désert il s’enfonça, à pied ou en taxi, dans Banjul et son désordre, sa langueur, sa crasse, ses klaxons, ses longues avenues cisaillées de piétons allant nulle part, un cabas à la main, dans un sens et dans l’autre, ses caniveaux remplis d’ordure, ses ornières. Il fut le seul Blanc dans toute la ville ; on le regarda passer, mais on ne lui dit rien. Il visita le journal, s’inclina sur la photographie du défunt, examina son bureau (son ventilateur éteint, son fauteuil de skaï noir, ses stylos dans un pot à crayons, sa boîte de mouchoirs), alla dans la maison familiale partager le deuil de la veuve et des enfants, recueillit solennellement les confidences des amis, des collègues, des concurrents, tous disant la même chose et désignant le coupable, un homme de main du Président, un certain « Bombardeh », celui qui disait-on avait cette nuit-là pressé la détente du pistolet. Partout il entendit ce nom, partout on lui parla de sa tête de démon qui disait-on était apparue cette nuit-là par la portière du taxi sans plaques d’immatriculation ayant dépassé et coincé la voiture du journaliste dans la ruelle sombre où il était mort ; on évoqua la gargouille noire et barbare, illettrée portant ce nom, le zombie, ou plutôt l’excroissance dans la nuit (verrue, furoncle avec des yeux blancs et une bouche grimaçante) qui avait tendu hors du véhicule un bras terminé par un pistolet et défouraillé tout un chargeur dans le corps de sa victime expiatoire (un journaliste de soixante ans, rondelet, en costume-cravate, portant d’épaisses lunettes en culs de bouteille), ou plus exactement (en fin de compte) dans la masse vivante du bœuf sacrificiel qu’avait été pour lui à cet instant sa victime, le cou de la vache noire dans quoi sa machette aiguisée de tueur avait dû planter son tranchant, sectionnant net la colonne vertébrale, ouvrant la viande rouge dans la peau noire en l’honneur des forces occultes qui avait commandé son âme d’assassin cette nuit-là, faisant tomber la bête dans la mort sans fin, l’existence idiote, malodorante et encombrante des cadavres.

Chacun savait qu’une bourrasque glacée venait en effet de traverser le pays et qu’elle était partie de la hautaine, de la mystérieuse présidence…

Il déjeuna, en terrasse, sous un parasol, dans un restaurant chic pour expatriés, avec un diplomate français, un petit homme solitaire et affecté, en chemise rayée, mocassins aux pieds, qui à son grand étonnement le couvrit de questions sur la vie à Paris, ce qu’était devenu ceci, ce qu’on faisait là-bas, plutôt que de lui parler de l’assassinat qui venait pourtant de choquer toute la Gambie, et bien au-delà toute l’Afrique, et d’envoyer un signal terrifiant et tétanisant, paralysant, stupéfiant, aux vieux intellectuels, à leurs scribes dévoués, aux femmes soignées et travailleuses qui fabriquaient le dernier journal indépendant paraissant encore en ville et survivant tant bien que mal aux ruades du jeune chef de l’Etat, à sa police et à la corruption.

Chacun savait qu’une bourrasque glacée venait en effet de traverser le pays et qu’elle était partie de la hautaine, de la mystérieuse présidence dont le palais était situé dans une palmeraie du front de mer, que le crime avait sans doute été ordonné à ses séides par le jeune officier putschiste brutal, scarifié, capricieux, superstitieux en diable et mégalomane, égoïste et vindicatif qui commandait ici depuis dix ans et qui, disait-on, faisait surveiller jusqu’au mouvement des feuilles des arbres (pensant que les choses inertes elles-mêmes conspiraient, trahissaient, conjuraient pour l’abattre) ; mais le représentant de la France, vivant seul sa petite fin de carrière à Banjul, mélancolique, reclus dans l’oisiveté, tutoyant les serveurs des restaurants pour les Blancs et les riches, fit presque comme si de rien n’était. Quand il le questionna sur ses soupçons ou du moins sur les hypothèses qu’il privilégiait s’agissant du meurtre du célèbre journaliste, l’homme haussa les épaules, n’eut pas une seconde d’hésitation et pas un mouvement de prudence non plus, avoua que bien évidemment le coup était sans doute venu de la bande de voyous entourant le président Yahya Jammeh, des Junglers, des Green Boys, ou de quelque coterie comme ça, et oui, probablement, de « Bombardeh », c’était l’évidence.

D’abord le flic refusa de prendre la requête de ce blanc-bec au sérieux, examinant inutilement son bidule plastifié en fronçant les sourcils, le tournant et le retournant entre ses doigts énormes pour rien, pour faire un geste, pour faire semblant, ironiquement, d’obtempérer à ce que le petit Français venait de lui dire…

Puis il demanda par téléphone un rendez-vous au chef de la police et l’obtint. D’emblée, les mains moites, la poitrine serrée, faisant le dur, il se présenta au rez-de-chaussée du quartier-général d’Ecowas Avenue, posant sa carte de presse péremptoirement sur le comptoir de l’entrée derrière lequel sommeillait un flic en uniforme bleu-roi et casquette noire, armé, pas seulement soupçonneux mais carrément hostile, imperméable à tout raisonnement et manifestement capable de soudains accès de violence. D’abord le flic refusa de prendre la requête de ce blanc-bec au sérieux, examinant inutilement son bidule plastifié en fronçant les sourcils, le tournant et le retournant entre ses doigts énormes pour rien, pour faire un geste, pour faire semblant, ironiquement, d’obtempérer à ce que le petit Français venait de lui dire, à savoir qu’il avait rendez-vous avec son grand chef, le redouble colonel Landing Badjie, alias « 13 ». Puis le policier, devant l’insistance du jeune homme, lui demanda finalement de patienter, de se mettre dans un coin et d’attendre sans rien dire ni rien déranger. Il téléphona. On sembla oublier le Français.

Ce ne fut qu’après quasiment une heure d’attente (dans la chaleur, la moiteur, l’embarras, la colère, la peur) que il fut finalement avisé par un policier de grade inférieur et conduit à l’étage, au bout d’un corridor, derrière des sentinelles, des pistolets et leurs chargeurs posés sur des guéridons, au-delà de secrétaires énormes, mal commodes, suant dans leur vaste robe multicolore, sous leurs turbans. Au bout de ce dédale, passant une double porte capitonnée, il fut enfin introduit dans un vaste bureau encadré de grandes fenêtres par où le soleil plâtreux de l’après-midi se déversait abondamment, violemment, à grands seaux, sur un bureau de patron croulant sous la paperasse, sous des dossiers empilés, des parapheurs ouverts, des photographies et des diplômes sous verre posés de guingois dans le foutoir. Il entra, aveuglé, cérémonieux. Il pénétra dans le périmètre d’un petit salon de skaï noir composé de deux canapés face à face. Et dans l’un d’eux, impérial et farouche, herculéen, mangeant d’épais biscuits à thé, les attrapant de sa grosse main et les fourrant entiers dans sa bouche béante qui respirait comme un moteur de locomotive, se tenait une masse, un regard dru, un buffle, un colonel en chemisette bleu-roi, galonné de noir : l’inspecteur général de la police, le redoutable Landing Badjie, alias « 13 ».

Pendant une heure au moins, dans son canapé de skaï noir, le chef de la police dégoisa librement, divagant de-ci de-là le long d’un récit d’homme blessé, disant qu’il était un ami du journaliste assassiné, qu’il était son ami cher, que quelques jours avant son assassinat il lui avait encore parlé, qu’ils avaient bu le café ici même dans ce bureau, qu’il l’aimait, qu’il était triste et furieux de sa mort comme tous ses proches (et tout en parlant, il enfournait les biscuits un à un dans sa bouche qui articulait fort et vite dans un Pidgin English que il avait parfois du mal à suivre, postillonnant un aérosol de miettes, montrant dans sa cavité rouge-sang le mâchouillis, le résidu beige qui lui collait aux dents, au palais, à la langue), promettant à son interlocuteur qu’il ferait tout pour que la vérité soit connue et que les assassins soient arrêtés.

Il s’envola, s’exalta et s’enroula dans ses propres paroles, jura, fit des serments et des promesses (et toujours mâchant un biscuit après l’autre et crachant en articulant son charabia une projection de miettes)…

Le Français, figé sur sa banquette, le dos poisseux, les yeux rouges, impressionné, eut beau chercher à structurer la conversation en posant quelques questions (mais des questions idiotes, car sa cervelle était embrouillée et comme exsangue, incapable de penser correctement, ou du moins de penser avec logique et continuité), ce fut inutile : le chef de la police conduisit son récit par lui-même et sans attache, sans tenir compte des remarques, des relances, des demandes bafouillées par le jeune Blanc se tenant face à lui avec un bloc-notes et un stylo-bille entre les mains et n’écrivant rien, ne faisant même pas le geste de vouloir écrire quoi que ce soit. Il s’envola, s’exalta et s’enroula dans ses propres paroles, jura, fit des serments et des promesses (et toujours mâchant un biscuit après l’autre et crachant en articulant son charabia une projection de miettes, exhibant les grumeaux de pâte beige dans sa bouche, les décollant de ses gencives avec sa langue, tandis qu’il répétait la même chose, la même éternelle litanie plaintive d’ami qui venait de perdre un ami), il insista pour dire qu’il avait des soupçons, qu’il avait une piste qu’il ne pouvait pas évoquer ici devant un journaliste évidemment, mais qu’il allait bientôt se passer quelque chose ici à Banjul, et quelque chose d’important, qu’on se le tiendrait pour dit, qu’on saurait enfin qui et quoi et comment et pourquoi.

Face à lui il finit par ne plus du tout penser aux propos anarchiques que le chef de la police lui tenait, mais demeura captivé, obsédé par les miettes de biscuit que le fort courtois et terrible buffle en uniforme trônant dans les bourrelets de skaï répandait dans l’air de son bureau en jets brusques ; et d’ailleurs, vingt ans plus tard, il les voyait encore, lorsqu’il se ressouvenait de ce rendez-vous. Et puis soudain, sans prévenir, le chef de la police se leva en appuyant ses énormes mains sur ses genoux, s’essuya grossièrement la bouche et lui montra la porte de son bureau avec une sorte de nonchalance et un netteté définitive, tournant alors le dos à son hôte et à la double porte capitonnée qu’un aide-de-camp ouvrit aussitôt et par laquelle le jeune homme fut invité à rapidement sortir sans avoir pu serrer la main du colonel « 13 » qui maintenant s’éloignait et vaquait à ses affaires, sans avoir permis qu’un autre forme d’adieu que ce mouvement lent et pesant, que cette séquence abrupte, ait pu avoir lieu, je veux dire les énormes mains s’appuyant sur les genoux, le râle pour accompagner le soulèvement du lourd corps de buffle de tout son long, la paume humide passant sur les lèvres encore souillée de miettes de biscuits et le geste vague, placide, montrant la sortie, la fin de l’entretien, le point final.

— La suite demain —

Il se rendit sur les lieux du crime, le dernier après-midi de son séjour à Banjul…

L’ANTI-JOURNAL : Bangui 1984, 2/2.

Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

BANGUI, CENTRAFRIQUE, 1984
(2/2)

Et puis ceci, une dernière image, ou plutôt une séquence, une scène tirée d’un vieux téléfilm : la petite bande de randonneurs, un peu plus tôt, à la tombée de la nuit, conduite à pied vers un restaurant touristique pour un gueuleton de réveillon arrangé d’avance ; puis deux heures plus tard s’égayant après avoir bu et mangé, sur le bas-côté d’une artère déserte de Bangui. On voyait l’avenue vide dans la nuit, les traces de roues et les nids-de-poule dans la poussière, les ombres inquiétantes et attentives dans l’ombre, et de rares voitures passant au loin, les boutiques fermées par des planches, les quelques lampadaires blafards encore allumés, les moucherons, les chauves-souris tournoyant sous les ampoules, et eux tous sur leur trente-et-un et discutaillant à haute voix, puisqu’après tout c’était la soirée du Nouvel An.

Ce fut un petit événement nocturne dans Bangui, toutes ces peaux blanches, ou plutôt roses et cuivrées, puisque cela faisait deux semaines qu’ils étaient dans le pays et qu’ils avaient passé l’essentiel de leur temps sur les bancs d’une pirogue descendant le fleuve vers le sud, ou sur la berge boueuse d’une mangrove, ou dans les trouées de lumière trouvées au hasard dans la forêt. En s’approchant, on distingua un couple d’instituteurs, bronzés et épanouis comme après une semaine de ski dans les Alpes, parlant bien, s’aimant en camarades de bivouac, commandant hautement et naturellement les autres, progressistes en diable et pleins d’humour ; on vit un flic du 13e arrondissement de Paris, bedonnant, râleur, réactionnaire et canaille, chauve et moustachu comme s’il avait choisi de se faire une tête de caricature de flic ; on vit deux infirmiers maigres, osseux, débrouillards, obséquieux, repliés sur eux-mêmes, sur leurs manies, leurs petites habitudes ; et on vit le guide, un grand échalas de vingt et quelques années gentil comme tout, chevelu, hippie, africanisant, fumeur de joint, amateur de reggae, volontiers rigolard, cherchant l’amitié mais ne la trouvant pas, cherchant le respect des adultes mais ne le trouvant pas. Bref, on vit le petit groupe de Français auquel s’était joint il pour une excursion de quinze jours sur le fleuve Oubangui puis la rivière Lobaye jusqu’au territoire pygmée à la frontière du Congo, malgré ses quinze ans, malgré son caractère étrange.

Etrangement, il n’eut pas peur, ou du moins quarante ans plus tard ne se souvenait pas d’avoir ressenti de la peur à cet instant-là : il s’immobilisa toutefois et se mit à la disposition du monde en quelque sorte…

Et puis soudain on vit arriver et s’arrêter brutalement en travers de la route un pick-up Toyota rempli de soldats aux yeux jaunes, tous barrés par une mitraillette, et casqués, la bouche sèche, ne regardant personne dans les yeux mais ordonnant à tous de se mettre sur le côté, dans l’ombre, le long du caniveau. Leur surgissement d’un coup de la pénombre ordonna le silence dans le groupe, ou du moins l’abaissement de toutes les voix, et les rares recommandations de prudence furent données à l’oreille et comme pour soi-même, soufflées entre les dents.

Etrangement, il n’eut pas peur, ou du moins quarante ans plus tard ne se souvenait pas d’avoir ressenti de la peur à cet instant-là : il s’immobilisa toutefois et se mit à la disposition du monde en quelque sorte, s’efforçant de ne pas résister à ce qui était plus fort que lui, c’est-à-dire à la volonté prédatrice d’une patrouille de soldats centrafricains aux uniformes disparates (les uns casqués, les autres en maillot de corps et bottes rangers, l’un d’eux portant un maillot de foot sur un treillis et des tongs), trop contents pour la nuit du Réveillon de pouvoir à peu de frais se faire un peu d’argent de poche en vidant en quelques minutes, et en demandant poliment, celles d’un groupe de Blancs stupidement égarés dans le quartier du marché et facilement contrôlables. Il se tint parmi les autres, regardant autour de lui comme s’il n’était que le spectateur de tout cela, se disant secrètement qu’enfin il se passait quelque chose, qu’enfin il y avait de l’action, qu’enfin il y avait de l’aventure au bout de ces quinze jours de randonnée tropicale au cours de quoi rien de bien fou n’était advenu, au cours de quoi en tout cas personne n’avait été victime d’un accident, d’une mauvaise ou même simplement d’une surprenante rencontre dans le fleuve Oubangui, où dans la jungle ils n’avaient rencontré aucun escadron perdu, aucun aventurier extraordinaire, aucune tribu furieuse surgie de l’enchevêtrement infini de la forêt équatoriale.

Une nuit en effet, dans le village de Zinga, le reptile avait mordu au talon un chasseur aventuré dans ses parages, lequel avait posé un pied malheureux sur son corps froid endormi, enroulé autour d’une branche…

Les jours précédents, ce fut à peine si un serpent aux dimensions incroyables entra dans sa vie d’enfant (on lui dit : « un mamba jaune », et il le crut, une espèce de long tronc d’arbres femelle élastique, ambre et noir, gros d’une quinzaine d’œufs ovales et gluants qu’un homme silencieux avait étalé dans la poussière à l’orée d’un village après avoir éventré la bête) et cela ne laissa qu’une trace maigrelette dans son esprit, pas plus profonde que s’il avait croisé un cheval blessé ou un oiseau aux ailes cassées.

Une nuit en effet, dans le village de Zinga, le reptile avait mordu au talon un chasseur aventuré dans ses parages, lequel avait posé un pied malheureux sur son corps froid endormi, enroulé autour d’une branche. Aussitôt le chasseur avait levé sa pétoire et fait sauter la tête du serpent d’un tir à bout portant, ramenant ensuite le corps désormais flasque et décapité jusqu’au village en boitant, incertain de mourir peut-être en chemin car sentant déjà ses yeux jaunir et se troubler sous l’effet du poison. Son monde avait vacillé sur tout le chemin du retour, mais il avait tenu, il n’avait pas renoncé (s’il parvenait vivant au hameau de cahutes, à une heure de marche de là, qui lui tenait lieu de périmètre où mener son existence de chasseur) à obtenir du rebouteux de son village le bon élixir à boire en guise d’antidote au venin qui s’était déjà mis à circuler dans ses veines, la bonne décoction, les bonnes baies noires écrasées produisant un jus nauséabond et grumeleux, mixture qu’il allait également falloir tartiner sur sa morsure pour lui éviter d’enfler et de s’infecter. Jamais le petit Français n’avait paniqué, jamais : et ç’avait été avec cette décontraction-là qu’il avait vécu l’épisode, et que le lendemain matin, dans les premières odeurs de bois brûlé, de fumée, dans le beau et doux soleil de l’aube venant en oblique balayer la ruelle principale du village au bord du fleuve, il avait découvert le chasseur assis sur une souche, le talon bandé, bougon, fatigué après une nuit blanche et une pénible montée d’angoisse, humilié d’avoir marché sur un serpent avec maladresse et de n’avoir rien pu rapporter à manger de sa partie de chasse, mais aussi d’avoir frôlé la mort, ce matin-là taillant un bout de bois avec un canif sans vrai but, pour se défouler aurait-on dit.

Et un peu plus loin, il avait ensuite assisté à l’éventrement du mamba jaune femelle et à la dispersion de ses œufs dans la poussière par un autre villageois, un homme qui n’avait pas émis une parole sinon pour dire au petit Blanc qui l’observait que c’était là un mamba jaune qu’il autopsiait. Ç’avait été derrière la gendarmerie de Zinga, à l’écart des maisons. L’homme avait ensuite procédé à la découpe de l’animal en grosses tranches, de la dimension des saucissons briochés qu’on trouvait alors dans la boulangerie de la rue Raymond-Losserand, à Paris (ç’avait été à ça que il avait pensé), où l’adolescent était désormais réfugié avec sa mère et sa sœur depuis l’été. Quarante ans plus tard, le petit Français ne se souvenait pas d’avoir parlé, lui non plus, au cours de l’opération ; il se souvenait seulement d’avoir senti le courant d’air glacé de la mort passer pas loin de lui, se faufiler derrière une case et disparaître dans l’épaisseur de la grande forêt verte et noire, grouillante, concertante, où bientôt il allait s’enfoncer à son tour avec son expédition de randonneurs français, émerveillés par la Centrafrique et ses sortilèges.

Le guide s’efforçait de leur parler dans un ersatz de sango avec des formules de politesse et de déférence, comme si la patrouille de soudards était constituée d’éminence et de barons qu’il convenait de flatter et de peindre sous leurs meilleurs atours, malgré la peur, malgré les armes, malgré la nuit…

Il était encore porteur de tout cela lorsque son groupe et lui furent mis en joue par la patrouille de soldats, au détour d’une rue sombre de Bangui. Il transportait encore en lui le chasseur mordu, la forêt, le serpent, les œufs, la damnation, la pirogue glissant sur le fleuve café au lait, la gendarmerie de Zinga où à midi ce jour-là tout le monde avait bu de puissantes bières fraîches en plein cagnard (moquant le gamin qui ne buvait pas, qui était tout Blanc, qui n’était qu’un gamin), les marches interminables dans la forêt, les nuits humides passées dans un hamac mouillé, les sangsues agrippées aux mollets des randonneurs après qu’ils avaient stupidement traversé un étang en bermuda, la famille aka sortant de son igloo de feuilles comme on sort faire son jardin ou fumer une cigarette, l’ignorant, vivant sa vie, tandis que les ombres des militaires autour de lui bougeaient, se mettaient en ordre à l’autre bout de leurs mitraillettes, tandis que le guide s’efforçait de leur parler dans un ersatz de sango avec des formules de politesse et de déférence, comme si la patrouille de soudards était constituée d’éminence et de barons qu’il convenait de flatter et de peindre sous leurs meilleurs atours, malgré la peur, malgré les armes, malgré la nuit. Et pendant que les palabres se mettaient en branle, il tint à rester en arrière. Les autres furent pour la plupart silencieux et nerveux, tendus, transpirant dans le noir.

Soudain une silhouette pâle se décrocha de leur groupe dans un bruit précipité d’ailes qui battent et chacun la vit détaler le long de l’avenue sous les lampadaires encore allumés. On reconnut alors l’un des deux infirmiers qui se faisait tout simplement la malle tout seul et à toutes jambes, se dirigeant tête baissée vers la grande avenue là-bas où l’on voyait de temps à autre passer les traits rouges de phares de voitures (c’était le plus maigre des deux, le plus désagréable aussi, celui qui depuis le début de l’excursion en Centrafrique se méfiait de tous et de tout, qui mettait en doute un jour la probité du guide, un autre celle d’un gendarme, d’un serveur, d’un employé d’aéroport, à tout propos) : on reconnut ses jambes maigres, son bermuda trop large, ses sandales, sa chemise hawaïenne. L’un des soldats tout de suite se tourna, leva son arme et mit la main sur la culasse. Alors aussitôt le guide laissa s’échapper un « non non non non » précipité qui se métamorphosa très vite en phrases plus ou moins construites, en français et en toutes sortes de langues vernaculaires que personne dans le groupe ne comprit vraiment, ou peut-être finalement en un charabia inconnu de tous mais sonnant seulement comme la seule chose que l’on pouvait dire à ce soldat vexé pour le calmer et le dissuader de tirer, je veux dire une supplication, ou plutôt une supplication augmentée d’une promesse de récompense avec, en guise de garantie ou de menace (ce ne fut pas bien clair non plus), une poignée de passeports français que le guide tenait dans sa main et qu’il agitait sous le nez du soldat comme s’il s’agissait d’un éventail avec quoi il le rafraîchissait et lui faisait un peu d’air. Mais dans la main du guide (comme on parle d’une main de poker, les cinq passeports des randonneurs étant déployés en arc-de-cercle comme les cinq cartes d’une donne miraculeuse), il distingua également des billets, plusieurs billets en liasse, des billets de banque, des Francs CFA, c’est-à-dire de grosses coupures molles et odorantes frappés de chiffres extravagants pour quelqu’un comme lui qui était habitué au Franc français, à la baguette à 2 francs 50 et au paquet de bonbons à 5 francs.

Alors voici les dernières images qui restent de cette nuit : d’abord celle de l’intérieur blafard d’un commissariat de Bangui dans la nuit grouillante d’insectes, la terre battue par terre, des murs de planches, un bureau, et tous les Blancs de la petite compagnie assis épaule contre épaule sur un banc le long du mur…

Ce qui eut lieu ensuite n’était toujours pas bien clair, quarante ans plus tard. Aussi convient-il sans doute de s’en tenir à des images, puisque, pour le garçon, ce qui en lui survivait du passé n’existait en somme que sous la forme de fragments de souvenirs, d’éclats du flux du temps, d’instantanés immobiles, et souvent pompeux, pareils à ces grandes huiles commandées jadis par des princes ou des évêques qui déployaient pour les yeux crédules leurs exploits ou ceux de leurs ancêtres, ou ceux dont ils se réclamaient pour régner — scènes de chasse, vues de bataille, rencontres fortuites à l’orée d’une forêt, passage d’un gué, siège d’une citadelle dans le grand vent de l’Histoire —, ou peut-être plus précisément comme ces pans de merveilleuses fresques romaines que l’on retrouve, isolées, défaites, rêveuses, sur les murs gris des antiques villas effondrées. Et après tout, avouons que, jusque-là, en s’en tenant à l’énumération de diapositives disposées une à une sur une table lumineuse, on parvient assez bien à reconstituer le réel, la réalité obscure et sinueuse.

Alors voici les dernières images qui restaient de cette nuit, quarante ans plus tard : d’abord celle de l’intérieur blafard d’un commissariat de Bangui dans la nuit grouillante d’insectes, la terre battue par terre, des murs de planches, un bureau, et tous les Blancs de la petite compagnie assis épaule contre épaule sur un banc le long du mur, regardant une ampoule nue pendant du plafond, dans un silence consterné. Il se souvenait de l’agacement, de l’impatience, de la peur, et du salmigondis des palabres qui se poursuivirent inlassablement, à mi-voix, entre le guide et un gradé de la police centrafricaine assis sur un fauteuil de skaï et s’éventant avec les cinq passeports, le premier expliquant au second que le bougre qui s’était enfui en courant avait simplement eu peur d’être la victime d’une injustice ou de policiers mal intentionnés, que c’était un imbécile, que c’était un lâche, qu’on réglerait le problème entre gens de bonne volonté et de bonne religion, que ce n’était rien somme tout, qu’ils étaient des touristes français et c’était tout, et qu’après tout on pourrait bien solder tous les comptes en retournant tous ensemble au Rock Hôtel où ils logeaient, pour recueillir là-bas la garantie de sa direction et de ses vigiles qu’ils n’étaient ni des espions ni des brigands, et peut-être même les assurances de l’ambassadeur de France qui, ce soir-là, le dernier jour de l’année, devait fatalement assister à la soirée de Réveillon organisée à grands frais sur la terrasse, autour de la piscine.

Et ceci, enfin : le retour à l’hôtel, plusieurs heures plus tard, une fois l’affaire réglée, et la recherche irritée du fugitif dans les couloirs et les chambres dans les étages, le sermon qu’on lui fit une fois qu’il fut trouvé planqué dans l’une d’elles, les perfidies qu’on lui glissa, l’engueulade qu’on lui offrit, les moqueries qu’on lui répéta dans l’étouffoir de l’une des chambres que les randonneurs partageaient et où ils dormaient à six, les uns dans les lits, les autres (dont l’adolescent) sur des matelas par terre.

… et l’adolescent assis sur le plongeoir, la tête basse, un verre de jus de mangue dans la main (et toute cette folie tournant et retournant dans sa cervelle de quinze ans), approché par les prostituées comme s’il avait été pour elles le point de contact d’un refuge loin des tripoteurs…

Et puis ce fut, pour finir, ceci : vers minuit, la détente générale au bord de la piscine en compagnie des bidasses de l’opération Épervier, des diplomates, des riches Banguissois et des ministres en costume-cravate, colossaux et superbes, et l’adolescent assis sur le plongeoir, la tête basse, un verre de jus de mangue dans la main (et toute cette folie tournant et retournant dans sa cervelle de quinze ans), approché par les prostituées comme s’il avait été pour elles le point de contact d’un refuge loin des tripoteurs, un sorte de salon privé où les prédateurs en goguette (leurs clients) n’avaient pas accès à leur corps, une espèce de lieu d’immunité qui leur permit de s’offrir dix ou quinze minutes de respiration, comme ces escapades aux toilettes où les filles se retrouvaient en ligne devant les lavabos, se voyant à l’envers dans la glace, voyant la petite fille qu’elles avaient été et la fierté qu’elles avaient suscité chez leur mère et leurs tantes, refaisant leur rouge à lèvres, redressant leur coiffure et parfois s’enfilant du bout de leurs doigts aux ongles faits de petites goulées de gnôle pour tenir le choc et continuer de vivre dans un perpétuel vertige oublieux et indolore. Voilà ce que ce petit Français, parlant peu et mal, racontant plus ou moins n’importe quoi lorsqu’il ouvrait la bouche, évoquant une vie antérieure en Californie ou quelque chose comme ça (ce qui était pour elles non seulement proprement incroyable, mais surtout faux à l’évidence), voilà, donc, ce qu’il leur donna. Et lui, il prit cela pour une bénédiction. Il fut heureux, finalement, enfin.

À suivre : Banjul, Gambie, 2004 —

L’ANTI-JOURNAL : Bangui 1984, 1/2.


BANGUI, CENTRAFRIQUE, 1984
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Ne lui restaient plus de Bangui-la-Coquette, quarante ans plus tard, que les quelques images fixes que voici.

D’abord : à son arrivée, une fois descendu de l’avion-charter en provenance de Paris, à travers le pare-brise poussiéreux d’un taxi, la perspective fugace et mouvante, en travelling latéral, d’une avenue de terre ocre, large, longue, bordée de cabanes-boutiques peinturlurées et ombreuses comme des yeux fermés (et les gens ici et là errant, passant devant, dans les vitres ou derrière les essuie-glaces, ou plutôt surtout des jambes noires, blessées, griffées, les sandales défaites, les genoux fripés et poussiéreux) et, au bout de cette perspective, un monument de stuc que le taxi dépassa, un arc-de-triomphe frappé en son centre d’une couronne de lauriers à l’antique enserrant le sigle B de l’ancien empereur Bokassa, l’histrion déchu qui régna peu de temps auparavant sur ce bout de forêt primaire urbanisé au cœur du continent, une arche plâtreuse et curieusement immaculée jurant violemment dans un monde, ou plus exactement dans un décor tropical touffu et moite, vu à travers les vitres poussiéreuses de la voiture, un décor exclusivement fauve, rouge, vert forêt, bleu pâle, noir d’encre, et la chose blanche dominant péremptoirement un carrefour, ou plutôt un rond-point inutile sur quoi de rares automobiles, dont son taxi (la puanteur de moisi du taxi, le porte-bonheur pendu au rétroviseur, la boîte de mouchoirs posée sur la plage avant au-dessus de l’autoradio déglingué) tournaient lentement comme sur un carrousel.

Après : le fleuve Oubangui encore gros des pluies et du ruissellement venu de la grande forêt du nord, roulant, laiteux, doux comme un café au lait. Et lui, assis comme une figure de la proue au bout de la pirogue à moteur, un bob de campeur sur la tête, les deux pieds nus traînant de chaque côté du sillage fendu par l’étrave au ras des eaux dangereuses dans quoi il imaginait des poissons carnivores, des serpents, des insectes inimaginables pour lui qui était né en France et qui n’avait vécu jusque-là, en terme d’exotisme, que dans la grise banalité de l’Île-de-France pompidolienne et giscardienne, puis dans la décadence babylonienne de la Californie. Il passa des journées entières comme ça.

Ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage…

Ce fut sa grand-mère qui, s’inquiétant pour son moral après son retour forcé des Etats-Unis (entendant dire que il son petit-fils ne parlait plus beaucoup, que parfois il pleurait sans raison, ou du moins sans dire pourquoi, qu’il ne s’intégrait pas bien à l’école de bonnes sœurs dans laquelle il avait été inscrit en catastrophe, qu’il était toujours de méchante humeur, qu’il n’était qu’un nuage noir, gazeux, insaisissable depuis son retour de Los Angeles l’été d’avant), ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage et qu’il avait choisie en lieu et place de la semaine au ski que d’abord elle lui avait proposé pour le distraire de sa vie malheureuse.

Et voici une autre image qu’il ramena : entre les berges herbues (d’un côté la mangrove centrafricaine, à chaque clairière de cocotiers des hameaux de cases accablés de soleil, empuantis par des tapis de manioc séchant en plein air, en lisière de la grande forêt avaleuse, noire, sidérante, et de l’autre côté la savane zaïroise à perte de vue) se succédaient sur la route de la pirogue poussée par un moteur à essence les longues colonnes vertébrales des bancs de sable sur quoi, pour déjeuner, pour pisser, pour dormir, venait s’empaler doucement et s’ensabler leur bateau peinturluré de jaune et de rouge, cette grande barque au toit de tôle ondulée qui l’emportait vers le sud, vers Zinga, vers la bifurcation de la rivière Lobaye à partir de quoi, après deux jours de marche dans l’inextricable feuillage humide de la forêt congolaise, il rencontrerait bientôt une famille (on lui disait « une tribu », mais il ne voyait pas pourquoi on ne disait pas « tribu » pour les habitants des minuscules hameaux de la Drôme qu’il avait fréquenté, enfant, avec ses cousins de là-bas : alors il disait « famille ») du peuple aka, c’est-à-dire ceux qu’on appelle communément les pygmées. Il transportait, de même que ses compagnons de voyage, cinq kilos de gros sel dans son sac à dos, l’offrande des Blancs aux hommes de la forêt, de manière à permettre à ces derniers de conserver le fruit de leur chasse tout en changeant de lieu de vie dans la jungle, évitant ainsi la rapacité et le vice des patrouilles militaires congolaises et centrafricaines, mais aussi les bulldozers et les miliciens des compagnies d’exploitation forestière. C’était cela, le but du voyage, et la distraction des petits Blancs qui se donnaient ainsi l’illusion d’être philanthropes, ou plutôt qui se donnaient ainsi l’illusion de n’être que philanthropes.

Une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère

Ensuite, ceci : le Rock Hôtel et sa piscine installés sur un promontoire sur les berges de l’Oubangui, un beau bâtiment balnéaire sur trois étages de baies vitrées et de balcons faisant face au fleuve. Là, devant, les rapides bouillonnants, féériques, étincelants formaient comme une longue marche d’escalier faisant passer le courant grisâtre et jaune d’un niveau à un autre et partitionnant une île minuscule (ou plutôt une excroissance de rochers et de végétation émergés résistant au flux furieux du fleuve, une verrue anormale, aussi incongrue qu’une touffe de cheveux qu’on n’aurait contourné en tondant un crâne), autour de quoi s’animait un grand froissement d’écume et d’eaux grondantes. Le bâtiment du Rock Hôtel lui-même était dessiné avec cette manière à la fois moderniste et démodée des résidences dressées avec un air de contentement bourgeois sur le front de mer à Royan, un trait futuriste, des diagonales, une vague fantaisie oblique de publicité américaine au temps de la conquête spatiale, et des piliers de béton triangulaires comme ceux que dessina Le Corbusier et sur quoi il posa sa Cité idéale. La voyant, cette bâtisse, on imaginait plus volontiers que, plutôt que de la réalité sous le soleil, plutôt que de la matérialité moite et odorante de l’Afrique que il découvrit en arrivant à Bangui, l’hôtel et ses dépendances avaient plutôt été tirés d’une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère prise quelques mois seulement après l’achèvement du chantier et donc érigeant le bâtiment non pas dans un jardin, ou même sur un terrain végétalisé ou ayant vécu longtemps, modelé par le temps passé et les saisons, mais sur une espèce de parking ras et brossé, une aire déserte, bitumée, pareille à une piste d’aéroport, aussi sèche et stérile que la planche sur quoi la maquette du cabinet d’architecte avait été assemblée pour être montrée aux promoteurs et aux élus municipaux, avec peut-être deux Simca et une vieille Peugeot 404 garées le long de lignes ripolinées au sol, et un lampadaire tout neuf, solitaire, mais design.

Dans l’hôtel, aussi : la nuit chaude, le ciel noir et le halo luminescent de la piscine olympique sur la terrasse, le soir du Nouvel An 1985, le fleuve noir en contrebas soufflant comme une bête attachée dans la pénombre, les chemises blanches sur les peaux noires des serveurs de l’hôtel (leur silence, leur politesse, leur dureté) et les dizaines de bidasses de l’opération Épervier en goguette, jeunes et fermes, gentiment crétins, dispersés sur les pierres chaudes, le bambou en plastique et les faux rondins du bar ou de la discothèque en plein air, ou bien debout le long de la balustrade donnant sur le fleuve en contrebas, une bière à la main, une cigarette entre les doigts. Et il reconnut dans leur carrure, leurs cheveux en brosse, leurs corps glabres et comme thermoformés dans une matière plastique couleur caramel, leurs pommettes luisantes, leur air de gaieté, leurs yeux rieurs de gamins enfin en permission après des semaines de veille ou d’opérations dans la jungle ou le cambouis des garages, l’allure de bons garçons qu’ont la plupart du temps les militaires de rang inférieur lorsqu’il sont lâchés en ville pour une soirée de détente, la même allure que celle des US Marines qu’il avait connus l’année d’avant à Los Angeles, avant de s’enfuir pour toujours de Californie.

Il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien…

Voici encore une image de cette nuit-là : lui, il, assis et désœuvré sur le plongeoir de la piscine, à l’écart non seulement du groupe de randonneurs franchouillards avec lequel il était venu en Centrafrique pour une excursion le long de l’Oubangui et jusque dans la jungle à la frontière du Congo, mais aussi des fêtards banguissois et expatriés qui ce soir-là, à cette heure-là commençaient doucement à se bourrer la gueule en avalant des verres de vodka tiède et des bouteilles de bière glacée importée du Zaïre voisin. Il ne disait rien, ne faisait rien, avait à la main un verre de jus de fruit (il adorait avec une avidité d’enfant ces mangues que depuis deux semaines il avait dévorées pour la première fois de sa vie, assis à la proue de la pirogue à moteur descendant l’Oubangui, zigzaguant entre les bancs de sable et les troncs d’arbres flottant entre deux eaux) ; il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien, rien que le vide, le vertige d’être là, en Centrafrique, au Rock Hôtel, et de passer son regard sur les choses qu’il voyait vivre autour de lui sous le soleil africain depuis quinze jours. Il songeait à tout cela et au Zaïre, dont la savane brûlante se dévoilait de l’autre côté du fleuve et qu’il observait sans arrêt tant qu’il y avait de la lumière, sans rien dire, sans se faire remarquer, depuis qu’il était dans le pays, avec un mélange de fascination et de crainte, d’abord parce qu’il s’agissait là du Zaïre (du vrai Zaïre, du Zaïre de la planète Terre, et non d’une fiction, d’un simulacre ou d’une image de cinéma) et que jamais dans sa petite vie d’adolescent il ne s’était imaginé qu’un jour il côtoierait le vrai Zaïre matériel, dont la lande étale, au loin, de l’autre côté des eaux fumantes de l’Oubangui, formait comme une sorte de désert des Tartares ou de Farghestan où il s’attendait à tout moment à voir surgir quelque chose d’extraordinaire et de tétanisant, que ce soit un acte de guerre (une explosion, des tirs de balles traçantes, un tank), des silhouettes de soldats en armes ou bien plus simplement une famille d’éléphants venant boire paisiblement sur les berges, bien que ne distinguant pourtant rien que des herbes hautes, des arbres aux formes incroyables et des buissons à peine remués par le vent torride.

Ce qui le rendait triste, il n’en savait rien. Mais il avait l’air triste. Aussi, prenant la suite d’un bidasse en chemisette qui, avec une espèce de compassion un peu forcée, comme s’il avait été sincèrement touché par le triste sort du gamin solitaire assis sur le plongeoir avec son jus de mangue, mais que ce n’avait pas vraiment été le moment, lui avait demandé « ça va ? », ce furent les prostituées centrafricaines (les proies, les carcasses de viande luisantes et sombres, moulées dans des gaines aux couleurs vives, parfumées, repeintes, tintinnabulantes de boucles d’oreilles et de bracelets, que les bidasses de l’opération Épervier allaient consommer une à une, maladroitement, sottement ou violemment dans la nuit du Nouvel An, pour marquer le coup, pour commencer 1985 sous la haute présidence d’une scène de pornographie coloniale), ce furent les filles de l’hôtel, donc, qui vinrent le voir et l’entourèrent. Quelques-unes d’abord tournèrent autour de lui, de sa mauvaise coupe de cheveux démodée, de sa frange d’adolescent, de son corps d’alvin, de sa peau brûlée, de ses yeux très bleus, de son vilain t-shirt, de son verre de jus de mangue, et laissèrent tomber comme une aumône dans la main d’un mendiant une gentillesse, un petit mot affectueux à son attention. Puis bientôt, comme par un effet d’attraction gravitationnel, ce fut toute la troupe des créatures aux épaisses lèvres rouge cardinal, aux paupières bleu azur, pailletées, lascives, aux corps irréels et aux longues mains, qui papillonnèrent autour de lui, si bien que l’on put croire ce soir-là que il, se laissant faire, s’offrant au plaisir d’intéresser quelqu’un et même de susciter, sinon de l’amour, du moins de la pitié, se transforma, au bord de la piscine luminescente du Rock Hôtel, sous le ciel noir de la Centrafrique, en une sorte de totem, de fétiche sacré, d’idole primitive autour de quoi l’impunité était garantie pour les prostituées de l’hôtel et autour de quoi nul prédateur ne pouvait atteindre leurs corps encore adolescents, tièdes, mous et douillets comme des gâteaux à peine sortis du four et moulés dans les robes-fourreaux, comme s’il suffisait pour elles de rester dans les parages immédiats de ce petit Français hagard (qui, pour une raison inexplicable, se trouvait ici, à Bangui, seul, loin de toute parentèle, et ne parlait pas, ou en tout cas ne disait rien de sincère mais regardait, observait, examinait le monde avec un regard d’une intensité dont elle n’avait jamais vu l’équivalent chez un Blanc) pour être enfin laissées tranquilles et jouir du papotage des copines, du souvenir de leur maman et de leur tantine, et de la grande nuit qui s’endormait paisiblement ce soir-là sur la Centrafrique.

La suite demain

Dunkerque, c’est l’avenir

Nul besoin de craindre, ou même simplement d’attendre la fin du monde dans l’espace de notre vie, puisqu’elle a déjà eu lieu ici, à Dunkerque. Et par deux fois au moins. Une première fois en 1914, sous les coups de talon de l’artillerie allemande, quand le port menacé par les combats devint un camp retranché, une ville du front. Une deuxième fois en 1940, lorsque Goering lui pissa dessus une pisse de feu, lorsqu’il envoya ses Stukas lui chier dessus ses crottes d’histrion pendant deux jours et la détruisit entièrement, tandis que les Anglais se préparaient à se débiner en bon ordre par les plages de Malo-les-Bains, Leffrinckoucke, Zuydcoote et Bray-Dunes.

Chaque fois, il ne resta rien. Des murs vides, des canaux insalubres, des rues fumantes, de vieux bâtiments miraculeusement épargnés, des empilements de briques, de débris et de cadavres humains brûlés, morts parmi leurs pauvres souvenirs.

Au musée de l’Opération Dynamo, on expose une maquette — non pas de Dunkerque telle qu’elle fut, mais de Dunkerque telle que les Allemands nous la laissèrent : ce ne sont que des pans de murs troués, un dédale, un hérissement de destruction. C’est Gaza aujourd’hui. Ce qui avait été bricolé pour tenir Dunkerque en un seul morceau entre 1918 et 1939 — la cathédrale gothique, courte, tronquée, déjà grêlée d’éclats d’obus, mais aussi le beffroi médiéval, et tout autour les vieilles rues flamandes, espagnoles, anglaises, pittoresques et terriblement ennuyeuses, les quais poétiques longeant l’eau verte des canaux — fut réduit à un labyrinthe de décombres.

Ainsi le 4 juin 1940, lorsque les Allemands entrèrent dans Dunkerque (et que les soldats français qui avaient tout fait pendant une semaine pour retarder leur gobage furent capturés ou fusillés comme des chiens), les dunes étaient des fosses communes, des dépotoirs ou des latrines. C’était le deuil. Comme tout le Nord-Pas de Calais, tout cela devint une « Zone spéciale » sous administration directe, non pas même des traîtres de Vichy, mais du Commandement militaire allemand pour la Belgique et le Nord de la France, une enclave de la Wermacht et de la SS, à 40 kilomètres des côtés anglaises.

Mais après quoi, il fallut refaire une ville avec tout ça. En 1945, il fallut faire face à tout ce qui advint ensuite, au retour de la médiocrité, au règne des hommes gominés, clopeurs, cogneurs, butés ; puis au chômage général, à la télé omniprésente, au mépris pour les Arabes et les Noirs ; et aujourd’hui à la sécession des riches et de leurs larbins, à la bêtise, à la trouille collective, et à la haine rabique, hallucinée des musulmans.

Alors ne cherchons pas bien loin, que ce soit dans les dystopies ou les uchronies, le monde post-apocalyptique qui nous fait tant frissonner dans la fiction : il est déjà là, bien réel, dans les rues vides de Dunkerque, de Malo-les-Bains, de Leffrinckoucke, dans le béton brutaliste, les boutiques abandonnées, les villas désuètes, les bistrots où l’on fume encore, où l’on grince sans arrêt sur la misère et la confusion du monde, où l’on noie la nuit noire et déserte dans la bière et le mauvais pinard, le long de la plage immense filant jusqu’en Belgique, jusqu’à Ostende où tout est pareil.

Oui, l’apocalypse a déjà eu lieu. Son onde de choc vient de passer sur la bande de Gaza. Avant cela, elle avait soufflé Vukovar, Sarajevo, La Ghouta, Alep, Marioupol, Boutcha. Un jour, elle nous atteindra, sous sa forme nouvelle que nous ne connaissons pas encore, puisque c’est cela que nous voulons, c’est cela que nous appelons de nos vœux, c’est cela pour quoi nous votons, c’est à cela qu’appellent nos grands cœurs.

En somme, Dunkerque et ses alentours, ce n’est pas le passé ou l’immobilisme ou l’abandon : C’EST L’AVENIR. C’est notre avenir, ou plutôt le futur de nos pays qui se nécrosent doucement et qui rêvent d’avenir sans savoir vraiment de quoi ils rêvent. Ce que je trouve ici — cette désolation mélancolique et glacée, cette vie qui me tord le cœur dans quoi je déambule, je souris, je bois, je dors, je marche, bizarrement heureux d’être ici —, c’est ce qui attend nos villes d’Occident si tout continue comme ça, si nous continuons en tout cas à ne pas voir que nos frères, nos sœurs, nos contemporains de Dunkerque ont déjà vécu ce que nous craignons, sont déjà passés de l’autre côté de la fin du monde.

Alors quoi ? Alors à la fin, après l’apocalypse que nous nous serons fabriquée, il ne nous restera, à nous aussi, que ce qui reste à Dunkerque : rien de bien fou, mais surtout les survivants, je veux dire « les gens », les vieux perdus, les jeunes sans espoir, les riches à part, leurs domestiques armés, les pauvres livrés au vent, à la ville inutile et laide, les bagnoles, les usines recyclées, les musées ridicules, la police, et parfois un carnaval pour passer nos nerfs.

Et comme les Dunkerquois sans doute, nous accomplirons ce miracle : envers et contre tout, nous formerons encore un peuple, nous serons encore une société (même déréglée, même injuste, même méchante), nous nous donnerons encore des règles (même aberrantes, même inapplicables), nous continuerons à entretenir presque malgré nous, et dans les ruines que nous nous serons créées, ce qui fait l’humanité depuis dix mille ans. La leçon à prendre ici, au bord de la mer du Nord, est celle-là. Je ne peux m’empêcher d’y voir de la beauté et du chagrin, un immense chagrin et une puissante beauté. C’est ma façon à moi, sans doute, de lancer l’alerte.

La nuit à Dunkerque

Notes prises au retour d’une longue marche solitaire entre Dunkerque, Leffrinckoucke, Malo-les-Bains, Zuydcoote et Bray-Dunes en février de l’année 2025.

La nuit la nuit la nuit pulpeuse comme une tâche d’encre se répand doucement lourdement sur les dunes comme sur un buvard et dans le ciel

assombrissant tout éteignant tout ou plutôt allumant tout en négatif pourquoi pas car si le noir est lumière alors la pâleur est l’ombre.

La mer du Nord est d’encre noire ourlée de gris-perle de longs rouleaux de méduses jouent dans l’eau noire en soufflant et c’est à peine si l’homme

— le soldat aussi bien car il n’y a plus d’hommes ici seulement des soldats et des femmes à couper à violer à cacher à voler à pendre —

c’est à peine si l’homme donc comprend que les minuscules piqûres d’argent là-haut là-bas dans la pénombre inversée sont des astres très lointains dont il ne perçoit là que l’onde de choc lumineuse des millions d’années plus tard

l’onde de choc lumineuse en quelque sorte ramassée sur un tout petit point perçant en un endroit infinitésimal les yeux du dormeur le bout du rayon la tête de bâton

il comprend mal que ce sont des échos d’un feu de l’infinie distance et non pas des trous des orifices piqués dans le grand dais noir de la nuit et révélant le paradis d’argent se trouvant derrière du côté des dieux ainsi que l’affirma jadis Anaximandre de Milet.

Il y a aussi des machines dans la nuit des herses rouillées des poutrelles des canons montés sur des tourelles des manivelles des remorques des moteurs d’avion de chasse exposés hors de leur carlingue ressemblant à des homards à d’énormes crustacés offerts à la fouaille de mécaniciens ou de goinfres à demi dépiautés obscènes monstrueux avec leurs pistons leurs culasses leurs manetons leurs tourillons leurs vilebrequins leurs bielles à nu exhibés comme des insectes pattes en l’air sur le dos ou des sexes à vendre au fond d’un bordel de bidonville toute cette ingénierie défaite gît dans les hautes herbes et le jusant poisseux.

On tue avec ça on découpe on arrache on transperce quoique pour l’heure l’ombre universelle tient les machines en sommeil car elles n’ont ni feu ni mouvement ce sont des choses froides et pesantes encombrantes et peut-être seulement décoratives en tout cas rien ne vole rien ne nage rien n’avance rien ne surgit les bêtes de métal attendent que le jour revienne.

Noir gris brun pourpre vert-forêt charbon-brûlé bois-mouillé et puis soudain rouge
rouge de la bouche humaine rouge de sa langue rouge-gencives rouge mouvant du sang humain coulant sur la peau humaine rouge du rose de la chair rouge des blessures et des maladies des plaies des douleurs des boutons des chancres des échauffements de la honte des fièvres qui deviennent des choses que l’on voit sur un visage

rouge du cœur humain palpitant dans le noir gris brun pourpre de la nuit qui préfigure la mort.

Je bouge dans le néant moi la chose rouge moi la vie le phénomène bizarre et mouvant et parlant et pensant qu’est une vie humaine remuant dans la nuit du monde

où sont les fleurs
où est la bombe.

Kafka puis Treblinka

L’épouse d’une victime de la mafia devant le cadavre de son mari assassiné. Palerme. (c) Letizia Battaglia.

La culture — je veux dire la littérature, la peinture, la photographie, la musique, la danse, les sciences, et même une certaine forme du journalisme — est impuissante à changer le cours de l’Histoire. Les artistes et les penseurs transforment, mais n’empêchent rien, ne peuvent rien empêcher. Leur influence sur les vivants est indéniable, mais au mieux ils retardent, freinent, perturbent l’inéluctable sottise et l’inexorable violence du destin maudit et accablant de l’humanité. Mais ils ne peuvent rien stopper. C’est une bêtise de le croire.

J’y pensais ces derniers temps en écoutant l’historien Christian Ingrao répondre avec une acuité et une lucidité rares à une question sur le « rôle civique » de l’historien, lui qui éclaire depuis vingt ans et plus les processus intérieurs à l’œuvre dans l’esprit et le cœur noirs des Nazis. Il disait sa méfiance, et même sa défiance envers cette idée romantique de l’intellectuel « lanceur d’alerte ». Il rappelait à bon droit qu’il avait passé son oral de l’agrégation (lui qui travaillait déjà sur les violences de masse et l’expérience paroxystique du nazisme) en juillet 1995, alors même que le général Ratko Mladic, à Potocari, en périphérie de Srebrenica, ordonnait à ses hommes de séparer les hommes des femmes et des enfants, hommes qui furent pour l’essentiel massacrés dans les forêts terrifiantes de la Bosnie orientale les jours suivants. Et il rappelait aussi que le statut même d’intellectuel, de savant, n’immunisait pas contre le goût du massacre, Radovan Karadzic étant psychiatre, l’Académie des Sciences de Belgrade ayant théorisé et en quelque sorte rationalisé la guerre ethnique, de même que la SS était charpentée par des docteurs en droit, en lettres et en géographie.

Et j’y repensais aujourd’hui en visitant une rétrospective de la photographe sicilienne Letizia Battaglia. Ni elle ni Pasolini ni leurs pareils ni Saviano n’ont empêché la pourriture lente et progressive de Berlusconi et de Meloni, la mort du Parti communiste italien, l’ère des brutes. De même qu’Albert Londres ou Kafka n’ont pu empêcher Treblinka, ou Picasso Stalingrad ou Gaza, Camus n’a pu empêcher le septembre chilien ou le Printemps de Prague. Même Tolstoï ou Victor Hugo n’ont pu ne serait-ce qu’introduire le doute dans les fureurs dévastatrices de l’été et l’automne 1914, sans quoi le siècle aurait été tout autre. Je pourrais multiplier les parallèles infiniment.

Tout au plus peut-on faire surgir un peu de lumière dans les ténèbres et la confusion, peut-être pour après. Pour avoir sauvé l’honneur. Peut-être même ne sommes-nous, comme le disait Artaud, que « des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leur bûcher ».

Croire que l’on fait autre chose qu’accompagner la cruauté de l’Histoire en marche, avec réticence, avec de grands pleurs ou de grands rires, est un rêve d’enfant.

Aujourd’hui nous sommes aux prises avec une éruption d’eczéma réactionnaire dans le monde entier, et en Occident en particulier, avec la marée boueuse du fric et du mépris, de la peur et de la détestation, marée animée, poussée par des oligarques crétins et malfaisants, et leurs domestiques, leurs avoués, leurs experts-comptables et leurs tricoteuses — et même leurs artistes et leurs penseurs de basse police et qualité médiocre. Et la puanteur montante de leurs manipulations est plus puissante que tous nos poèmes, nos romans, nos chansons, nos images.

Il y a donc de l’impuissance, donc de l’héroïsme, mais aussi un chagrin immense, dans nos appels à l’aide, nos sermons dans le désert, nos plaidoyers. Pour briser un élan politique, il faut faire de la politique, et encore cela est-il aussi héroïque et plus qu’incertain. Avec tous les risques que cela comporte : déclassement social, exclusion des cercles professionnels, calomnies, ragots.

Mais que l’on cesse de dire : vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Cela ne change rien. Et même, d’une certaine manière, je me dis que notre savoir informe l’ennemi.

Pauvre Babeuf

Pauvre Babeuf, pauvre Darthé, personne ici ne peut décemment les ignorer. En notre nom à tous, en mai 1797, ici-même, on les a fait sortir à moitié morts par cette porte obscure, dans le renfoncement à crottes de pigeons devant quoi je me trouve, ce trou à rats de Vendôme, dans le Loir-et-Cher, et on les a fini un peu plus loin, au coin de la rue.

Le dernier décor de leur vie (à Babeuf et Darthé : car ils n’ont rien vu sans doute, puisqu’ils étaient dans le coma, je pense), ç’a été ce trottoir de mousse, cette orgueilleuse demeure Renaissance de l’autre côté de la place, cet horizon de brouillard du côté du bourg, cette petite rue, ces arbres, ce mur.

Là, à deux pas, on avait dressé la guillotine au dernier moment, la veille, dans la nuit, au carrefour de la rue conduisant à l’abbaye, sur la place d’Armes, en vue du somptueux portail historié de la chapelle figurant le Christ en majesté et des vieux tilleuls de la ville. Le rasoir national avait été conservé jusque-là, en pièces détachées, dans les réserves du régiment d’infanterie caserné à Blois, pour le cas où. On l’avait aiguisée deux jours plus tôt, puis fait monter dare-dare, aux flambeaux, par un fils Samson et ses Limousins.

Et Babeuf et Darthé moururent là, ou plutôt furent détruits là. Morts, ils l’étaient peut-être déjà, ou quasiment. Car on s’était précipité en catimini pour leur couper la tête vite, au printemps de 1797, avant les élections, sans pourtant penser à tout.

Au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours.

Leur procès s’était clos la veille, dans la nuit. Et eux avaient été condamnés à mort, eux seuls. Pour s’être entêtés, pour s’être tenus debout dans le fond de l’Histoire et non devant le tribunal de médiocres qui jugea leur « Conjuration des Égaux ». Pour n’avoir écouté personne, pas même leurs amis, pas même leurs amours. Pour n’avoir pas compris à qui ils avaient affaire. Or tous deux, à l’énoncé du verdict, à la romaine, s’étaient plantés à l’endroit du cœur, ou près du cœur, un drôle de torsadon de fer bricolé dans leur cellule. Ils avaient saigné toute la nuit, ils avaient défailli, ils avaient vomi et ils avaient glissé dans le coma. Mais on les rafistola pour pouvoir les tuer définitivement, au matin.

Oui, au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours. Leurs compagnons de prison, les autres prévenus, c’est-à-dire les autres insurrecteurs, les autres Égaux — ceux qui avaient été acquittés et ceux qui avaient été condamnés à de la simple détention, dont mon cher Antonelle — attendaient dans une salle du rez-de-chaussée, dans le cloître, que la basse besogne fût expédiée.

Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf.

Ceux-là ont donc tout entendu et tout imaginé : la pompe militaire, les appels du capitaine sur son cheval, les cliquetis de l’ingénierie judiciaire, le prompt glissement de la lame sur les bois puis le tranchant sec, sourd, sifflant sur le cou de chair et cognant le fond de la lunette. Puis le son creux de la calebasse de la tête tombant dans le panier, le bruit de bouche du sang aspergeant l’échafaud. De l’intérieur du cloître où ils étaient détenus depuis un an, ils se sont tus et se sont regardés, ai-je imaginé.

Le vieux Marc Vadier, le vieux frisé du Comité de sûreté général, homme de petite police et de grands complots ; il signore Filipo Buonarotti, génial et célèbre descendant de Michel-Ange devenu le Lénine de 1795 et qui plus tard raconta toute l’histoire ; le citoyen-représentant Pottofeux — nom improbable —, dont l’épouse recueillait les correspondances, les mandats, les affaires des prisonniers, et logeait cette pauvre madame Babeuf et son petit Emile dans son logis loué place aux Herbes ; et tous les autres, les anonymes, les abonnés, les soldats, les petites mains, les gardes-du-corps de Babeuf dans les Halles de Paris.

Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf. Tous avaient été fasciné par ses habiles manigances avec son ami Réal (ami de révolution avec qui il avait partagé une cellule dans l’aile ouest de la prison du Palais du Luxembourg pendant le terrible printemps de l’an II et qui était son avocat à Vendôme, avec l’appui de leurs vieux amis infiltrés au gouvernement). Ils avaient lu en riant ses compte-rendus d’audience ironiques envoyés depuis Vendôme après sa reddition héroïque à cette crapule de Dossonville, l’hiver d’avant, dans les jardins du Palais-Royal (pardon, de la Maison-Égalité) et paraissant à Paris, chez Vatar, rue des Saint-Pères, l’ancien imprimeur du club des Jacobins et du Grand Comité.

Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là.

Acquittés ou sauvés de la mort, ils riaient du bon tour qu’ils avaient joué aux trouillard du gouvernement, à Barras, à Sieyès, à Cambacérès. Le procès avait tourné en leur faveur. Leurs accusateurs s’étaient ridiculisés, à force d’oublier à qui ils avaient eu affaire. Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là : les survivants de la rue Saint-Honoré de 1792, les derniers cadres de la sans-culotterie parisienne, quelques officiers républicains de l’armée, une poignée d’intellectuels d’extrême-gauche et des militants sérieux — des chefs, des organisateurs, des fidèles.

Mais Babeuf et Darthé n’avaient pas voulu jouer à ce jeu-là : eux, devant le tribunal habillé par ce traître de David, citoyen-peintre au service de tout le monde, ils avaient tout avoué, fièrement, crânement. Oui, ils avaient voulu renverser le gouvernement des médiocres. Oui, ils avaient voulu soulever l’armée et le prolétariat. Oui, ils avaient voulu prendre le pouvoir et abolir la propriété privée. Oui, ils avaient prévu d’assassiner les plus grands salopards de l’après-Thermidor. Alors il payèrent par ce qui se passa ici.

Et aujourd’hui il ne reste plus de ce 27 prairial, de ce matin sinistre où les Thermidoriens que nous aimons tant ont fait exécuter pour l’exemple deux semi-cadavres, ou bien peut-être deux mourants, qu’une petite plaque héroïque, à deux mètres cinquante de hauteur, dans l’ombre, sur l’absence de porte d’entrée du cloître aujourd’hui murée, sur son souvenir. Cette plaque nous appelle, nous interpelle, m’interpelle : « Français ! » dit-elle…

LE 8 PRAIRIAL AN V 27 MAI 1797
GRACCHUS BABEUF
ET
AUGUSTIN DARTHE
MARTYRS DE LA LIBERTÉ ET DE L’ÉGALITÉ
SORTIRENT DE CES LIEUX, POUR ALLER
À L’ÉCHAFAUD, VICTIMES DE LEUR IDÉAL.

(Plaque inaugurée le 8 juin 1947, refaite en 2020)

Mais tout cela est oublié, à Vendôme, dans l’épais brouillard de ce vendredi de 2025. La place Gracchus Babeuf est un parking ; les clients de la brasserie La Comédie, où je déjeune, ne sont au courant de rien de tout cela ; l’ancienne prison est un lieu d’éducation et de culture ; le monde, un reniement et une moquerie d’eux. Il ne reste ici que leur solitude et la nôtre, ou disons la mienne.

Après Khartoum

Il a déjà été dit, je pense, que les peuples sont toujours volés. On prétend, du reste, que leur existence elle-même, leur existence passive, informe et douloureuse de peuples en fait les victimes d’un vol perpétuel, puisque les dominants, qui disposent de beaucoup d’argent, d’un armement profus et de serviteurs obéissants pour s’en servir, n’exercent leur domination que par toutes les espèces du vol ; ou plus exactement par la confiscation, ou plutôt l’appropriation du cours du destin collectif, et ce par des moyens plus ou moins avoués, plus ou moins assumés mais toujours imparables de violence kleptomane, que ce soit le plébiscite démagogique, d’infernales et injustes procédures électorales, de sombres combines politiciennes ou la pure violence d’Etat, à savoir les coups de matraque, l’incarcération, l’injure publique, les balles en caoutchouc ou de longues et lourdes cartouches d’aluminium tirées à cinquante ou cent mètres dans les yeux de leurs adversaires, ou encore le viol, la grenade assourdissante ou lacrymogène lancée dans la forêt de leurs jambes paniquées, le procès, le mensonge, la grossière erreur de jugement, l’avilissement public, l’humiliation.

Et contre cela, les peuples ne peuvent rien. Les peuples ne sont rien. Ils n’ont pas de nom, pas de réalité, puisqu’en les nommant ainsi, en disant « peuples », on fait aussitôt se lever la protestation amusée des chicaneurs et des commentateurs sportifs, disant à la télévision que cela ne veut rien dire, que les mots n’ont aucun sens et que cela ne désigne rien, que c’est un mot trompeur, partisan et putassier, et que d’ailleurs les gens ne sont pas dupes de ce tour de passe-passe langagier d’extrémiste, de démagogue, sans pourtant préciser qui sont, où sont et comment l’on compte et interroge les gens. Alors les peuples se taisent, car ils n’existent pas.

Mais on dit aussi que le peuple du Soudan a parlé crûment trois fois dès l’instant où son pays lui a appartenu en propre, et que c’était bien un peuple et rien d’autre qui là-bas par trois fois a renversé les tyrans. Ce fut d’abord en 1963, puis en 1982, et chaque fois sortant dans la rue sous la forme de milliers, de centaines de milliers, de millions, d’un raz-de-marée chantant, scandant et dansant de turbans et de djellabas blanches, de voiles multicolores reposant sur des chevelures noires huilées à l’amande douce, encadrant les sourcils noirs froncés sur des yeux noirs, autour des visages noirs de la colère des femmes, un océan humain hérissé des poings fermés de milliers d’hommes, de revolvers, de sabres, de cordes nouées, de doigts imprécateurs pointés sur le dictateur et ses sbires.

Et la dernière fois ce fut en 2018 — il y a six ans exactement —, sous mes yeux effarés et sous l’espèce de millions de paires d’yeux perlés de larmes et de paires des jambes poussiéreuses battant le bitume et la terre battue des villes, bravant l’armée, la police secrète, les milices et leurs chefs, les grands dignitaires grimaçants et sévères sous leurs lunettes noires qui, comme chaque fois qu’ils sont tombés et qu’ils tomberont encore, ne comprirent rien à leur propre chute.

On ne doit pas être nombreux, tous les mois de décembre depuis six ans, à penser ardemment aux Soudanais et à leurs luttes, à leur humiliation, à leur abandon et à leur grandeur. Mais on s’obstine.