Billaud à New York

Portrait de Billaud-Varenne par Jean-Baptiste Greuze, vers 1790, Dallas Museum of Art.

Il y eut, dans le printemps de 1816, un étrange visiteur français à New York. L’homme (vieux, grand, morose) était accompagné d’une femme, une jeune femme encore, alors que lui avait soixante ans : elle était de peau noire, frileuse et illettrée comme beaucoup de femmes à l’époque. L’inconnu la présentait comme son épouse, l’appelait Virginie.

Tous deux venaient de la Guyane, qui fut française, puis portugaise, puis de nouveau française, et où sévissait désormais la police et les reîtres emperruqués du roi Louis XVIII remonté sur le trône l’année d’avant. Ils avaient un chien avec eux, qu’ils appelaient Patience.

J’ignore où ils habitèrent, quelque part dans le dédale du sud de Manhattan.

Avant d’arriver à New York par le vapeur qui descendait la rivière Hudson, ils avaient fait une halte d’une quinzaine de jours à Newport, sur la mer, une ville que l’homme disait avoir trouvé fort jolie.

Mais froide. À New York aussi, il faisait froid. Ils dirent qu’ils avaient froid, que Virginie avait froid, et que l’homme aussi avait froid (ils ne dirent pas en revanche que cela faisait vingt ans qu’ils vivaient dans la touffeur, la canicule, les nuits chaudes de la forêt équatoriale et de la mer des Antilles). Comme lui ne parlait pas l’anglais, ce sont les Français de New York qu’il fréquentait (un épicier, un fabriquant de cigares, un vendeur de montres) qui dirent à leurs amis que le couple, et le chien, avaient froid en Amérique, malgré le petit printemps bourgeonneux, tiède, qui souffla sur les rivages de la jeune république des États-Unis d’Amérique cette année-là.

Lui, il se nommait Monsieur Jacques-Nicolas, ou Monsieur Jacques. Il était Rochelais, taciturne, portait une perruque rousse. Il était massif, sombre, déplumé, mais avait une voix très douce et des manières très calmes. On le ne vit pas beaucoup dehors durant son séjour à New York, mais les gens qu’il vit, le peu de gens qu’il vit pendant le mois et demi de son séjour, dirent qu’il était d’un « commerce agréable », comme on disait alors. Qu’il était impressionnant, lettré, intelligent, fabuleusement captivant et secret.

Mais ici aussi, à New York, ils étaient de passage. Lui, de même que Virginie, et le chien Patience.

Ils étaient exilés : lui, d’abord, depuis l’an III. De France, où il fut « un grand quelqu’un » apparemment, puis de Guyane où il avait été déporté politique, puis fermier, cultivateur et vendeur de café, de cacao, de mangues, de girofles, exploitant une belle propriété où il faisait travailler du monde, des esclaves (lui, le Jacobin, l’Ami des noirs, l’abolitionniste !) ; elle, de la Guadeloupe, où elle avait été capturée puis vendue, encore tout enfant.

L’homme et la femme (ils se tenaient par la main et s’embrassaient) cherchaient un lieu pour s’établir, lui pour écrire et vendre ses futurs livres ou ses services d’avocat, elle pour veiller sur lui et le chien. L’homme évoquait tout le temps la Nouvelle-Orléans, où l’on parlait le français : mais il y eut la fièvre jaune et des inondations, là-bas, cette année-là. Ses amis français en étaient d’ailleurs partis.

Alors ils ont dû trouver ailleurs où partir. New York n’était pas pour eux. Mais ils eurent le temps de l’explorer, en 1816, dans le printemps de 1816.

Voilà ce que fut le séjour du grand révolutionnaire français Jacques-Nicolas Billaud-Varenne à New York, dans le printemps de 1816. On ne sait rien, ou pas grand-chose. Ce fut une étape, entre la fuite et la mort, qui survint trois ans plus tard, à Haïti. Mais cette étape, cette halte, fut comme un condensé de ce qu’il y a à dire et à maudire de Billaud-Varenne.

De ce qu’il y a à admirer et à maudire de celui qui fut le vrai fondateur de la première République française ; ou du moins de celui qui, le 22 septembre 1792 monta seul à la tribune de la Convention nationale, à Paris, pour proclamer à la première assemblée de députés élus au suffrage plus ou moins universel que « la monarchie était abolie en France », et qui triompha.

De celui qui exigea publiquement l’égalité dès 1787.

De celui qui fut toujours le défenseur des pauvres, des Noirs, des opprimés, des femmes.

De celui qui s’opposa, seul, à la guerre voulue par le roi et les Girondins, à la tribune des Jacobins, en 1792.

De celui qui fut un membre éminent, et respecté, du Comité de Salut public de l’an II.

De celui qui fut tour à tour un petit dramaturge sans public, avocat têtu, journaliste populaire, Conventionnel, représentant en mission, factionnaire sans-culotte et signataire de décrets, orateur prodigieux, idéologue, commissaire aux armées, héros du prolétariat parisien et des pauvres de France, des paysans et des pêcheurs de sa ville natale La Rochelle, pour qui il légiféra et perdit la liberté en l’an III, politiquement abattu, banni loin de son épouse adorée Angélique, exilé hors d’Europe par les traîtres de la réaction thermidorienne, dévoré par les insectes de la Guyane pendant vingt ans.

Ce qu’il y a à dire et à maudire de lui, car ce fut un vieil planteur morose, ayant vendu ses esclaves et ses terres, fuyant la police de son pays, qui débarqua à New York au printemps 1816. Et ce fut en même temps une immense célébrité, l’un de ces Conventionnels mythiques qui errèrent au gré de leur proscription, dans ces années-là, suivis par une petite troupe discrète d’admirateurs, de conspirateurs et de groupies.

La république communiste de Bacqueville-en-Caux

C’est là que Pierre-Antoine Antonelle et Félix Le Peletier ont fondé en 1801 une petite utopie collectiviste, loin de Paris et à l’abri de la dictature de Napoléon. J’y suis retourné hier.

C’était la deuxième fois que je me rendais dans le pays connu du citoyen Félix Le Peletier. La première fois, voici quelques années, un été glorieux régnait sur la Normandie. Un 14-juillet caniculaire, oisif, qui m’avait conduit un peu par hasard, et sans vraiment trouver correctement mon chemin, sur les sentiers de la Caux prête à la moisson, cet arrière-pays pourtant mouillé, ombreux, ces grands vallons agricoles où dorment d’immenses fermes-citadelle en briques rouges sous les aisselles des ormes et des noisetiers, entre Rouen et la mer.

C’était il y a trois ans. J’avais alors commencé à rédiger mon Roman d’Antonelle et j’avais donc fait la connaissance, à ses côtés, de ce blondinet que fut Félix, le cadet des Le Peletier de Saint-Fargeau, frère aimé de l’autre, du martyr de 1791, Michel-le-Panthéonisé, le député du peuple, législateur de l’école gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles de France, qu’assassina la veille de l’exécution du gros roi Louis l’un de ses gardes-du-corps fanatisé.

Félix m’intéressait déjà. Il était joli, paraît-il, avait les yeux bleu-faïence, avait séduit les dames de Paris, y compris l’affreuse Theresa Cabarrus avant que Môssieur Tallien ne s’y empêtre à son tour. Il avait été l’un des sabreurs du prince de Lambesc au Champ-de-Mars durant l’été 1791 et s’en était voulu à mort toute sa vie. Comme Antonelle, il avait démissionné de l’armée royale et remisé la vareuse blanche des officiers pour l’habit à la française du Jacobin. Il avait dilapidé sa fortune pour la cause.

D’ailleurs, il avait très vite été l’ami intime, et même le frère, une sorte de jumeau politique, et le compagnon de lutte, le camarade des nuits et des escapades, le double, l’éminence grise en campagne électorale de mon cher Pierre-Antoine Antonelle dès après Thermidor, de 1794 jusqu’aux mois les plus sombres de l’Empire où ils se perdirent de vue — où ils s’oublièrent, peut-être, et peut-être volontairement, leurs deux cœurs étant brisés.

Félix Le Peletier de Saint-Fargeau. Dessin à la sanguine sur papier par Louis-Roland Trinquesse, Morgan Library and Museum, New York.

Au fil de l’écriture de mon livre, je suivais Pierre-Antoine, mais toujours Félix apparaissait. Il hébergeait (sa mystérieuse villa bucolique du Petit-Montreuil, sur les hauteurs de Versailles, où il faisait son jardin avec son ami, et où il disait vouloir accueillir « une colonie d’hommes vertueux ennemis du crime et de la corruption, et méditant sans cesse sur les moyens d’assurer en France le bonheur commun », m’a toujours parue attirante), il protégeait, il s’enfuyait, il haranguait, il écrivait, il dînait, se promenait, discutait avec mon cher Arlésien renégat, toujours bohème, invariablement célibataire et plus ou moins fugitif ; il était toujours avec lui dans les grandes années, dans les parages de Gracchus Babeuf et des siens (il adopta son fils après l’exécution de Vendôme), dans les clubs et les réunions électorales des dernières années du Directoire, dans les imprimeries, les locaux des journaux révolutionnaires de la rue du Bac.

Leur bande, c’était Drouet, Rétif, Buonarotti, Vatar, Sambat, Topino-Lebrun, les cœurs rouges qui avaient survécu à toutes les vilénies et qui se retrouvaient aux Bains Chinois, sur les boulevards, ou dans l’arrière-salle du Café Chrétien, rue Saint-Marc, derrière les orangers en pot, pour entretenir le feu républicain, déjà socialiste, toujours justicier, plein des grandes et belles folies de l’an II.

Cette fois, le ciel d’orage au-dessus de Rouen et de la Caux était changeant, déloyal, fait de charbon, d’ardoise ou d’or, d’heure en heure différent, nous pleuvant dessus à grands seaux, puis se taisant de longues heures. Nous nous y étions rendus pour quitter un peu Paris et avaler de grands goulées d’air, de vent, de mer. Comme la première fois, j’ai voulu faire un détour par Bacqueville-en-Caux, dont Félix a été le maire sous l’Empire et d’où il a été chassé par des partisans de l’assassin de son frère ligués en émeutiers royalistes, après la Restauration.

Or le bourg n’a gardé aucune trace de lui. Il faut croire que ce fut un mot d’ordre que se passèrent alors entre eux les Jacobins qui furent jadis nobles, francs-maçons et militaires avant d’entrer en Révolution, comme Félix et Pierre-Antoine : disparaître, selon l’idée (très existentialiste pour leur époque) que leur personne n’avait pas d’importance et que seuls comptaient leurs actes. La mairie d’où il gouverna trône sous le ciel noir, comme myope et rêveuse, sur une place d’armes désormais transformée en parking. Son nom ne figure nulle part, sur aucun monument, aucun piédestal, aucune plaque de rue. Félix Le Peletier est un inconnu ici. Il n’y a même pas une petite crêperie baptisée de son nom, ou même de son prénom, comme Antonelle a le privilège douteux d’avoir obtenu de la prospérité, à Arles.

Mais cette fois, pour cette visite à l’improviste-là, je savais quelque chose de plus. Que la propriété qu’habitèrent Félix et sa femme Angélique et leur petite Félicité, ici à Bacqueville, se trouvait au hameau du Tilleul, un peu en dehors du bourg, vers le nord. La première fois, je l’ignorais et j’avais simplement cherché « le château », me disant que les ci-devant comtes Le Peletier de Saint-Fargeau étant propriétaires ici de quelque maison, ils avaient dû hériter d’un château. Mais non.

Le Tilleul se trouve au nord de Bacqueville, sur le faîte de l’un de ces collines très arrondies où se tiennent les grandes fermes. En bas, dans les creux, les combes humides, ce sont des bosquets d’arbres en fouillis, une mare, un sentier de gadoue ; sur les pentes, des champs bien peignés de blé ou de légumes sur tout l’arrondi du vallon ; en haut, les propriétés de briques rouges encloses dans leurs longs murs ou leurs clôtures blanches, un peu anglaises.

Nous montons, nous arrivons. Pas une âme, pas un chien ne se montre. Il y a deux propriétés ici : une première enserrée dans son muret de forteresse avec des granges, des entrepôts sombres et vides, une cour de grande gadoue, et une deuxième un peu plus loin, que j’imagine être sur l’emplacement de ce qui fut le domaine de Félix Le Peletier, au-delà d’un portail derrière quoi se tient avec une petite fierté orgueilleuse une courte maison de maître et un ensemble de dépendances, de bergeries, de granges en ruine, de métairies et d’écuries dispersées autour d’une pelouse grasse et dégagée : c’est là, je me dis, c’est ça…

Car ici Félix et Pierre-Antoine ne se sont pas contentés de venir respirer le vent pluvieux de la Normandie et le grand large qui s’ouvre à quelques quinze kilomètres, au pied des falaises, au bord de la mer verte. Exilés de Paris où Bonaparte venait, avant Pinochet, de prendre le pouvoir par la force et la trahison, surveillés, menacés, et surtout découragés de pouvoir encore agir, même en clandestins, dans des villes françaises que tenaient la flicaille et la banque, ils ont décidé de passer à l’acte plus simplement : leur idée a été de fonder ici, à Bacqueville, au hameau du Tilleul, « une colonie démocratique au milieu des fers et de l’oppression » offrant « un asile aux patriotes persécutés ». Une petite utopie communiste dans l’un des coins les plus reculés de la Normandie, en pleine dictature : quelle merveille.

Pierre-Antoine et Félix avaient prévu de faire venir du beau linge à Bacqueville : Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, qui rattrapa Louis Capet par le colbac avant qu’il ne puisse fuir et se réfugier dans les jupons du marquis de Bouillé, Drouet qui fut Conventionnel, puis prisonnier des Autrichiens, évadé, militant révolutionnaire dans le Paris du Directoire, mais aussi Emile et Catherine, le fils et l’épouse de Gracchus Babeuf, vivant mal à Paris dans un sale petit magasin, ainsi que le citoyen-peintre marseillais Topino-Lebrun, de l’atelier de David, un adorable noiraud qu’Antonelle aimait de tout son cœur, et l’ami Jean-Baptiste Sambat peut-être, miniaturiste rue Taitbout, portraitiste de talent, ancien juré du Grand Tribunal comme Pierre-Antoine, peut-être aussi Filippo Buonarotti, descendant de Michel-Ange et cerveau de la Conspiration des Égaux, lorsqu’il serait libéré de sa forteresse de Cherbourg, peut-être même le vieux Marc Vadier, ancien généralissime du Comité de Sûreté générale, et d’autres : on ne manquait pas de cœurs rouges épuisés en France, après le coup d’État ridicule et effroyable du 18 brumaire.

Tous deux, en attendant, réfléchirent. Ils jardinèrent. Ils écrivirent en secret. Ils se rendirent souvent à Saint-Valéry-en-Caux, qui s’appelait en ce temps-là Port… Le Peletier ! Ils virent, comme je l’ai vue hier, la vaste mer laiteuse, luminescente et vide, et ses molles ondulations venant se dérouler et s’abattre sur des buttes de galets au pied des interminables falaises qui s’étendent de Dieppe à Fécamp. J’imagine que c’est là qu’ils reprirent un peu d’espoir. Qu’ils oublièrent les traîtres qui gouvernaient aujourd’hui.

Mais les temps étaient mauvais alors, comme ils le sont aujourd’hui. Tout se terminait déjà en déception. Ce fut au cours d’un rapide aller-retour à Paris pour aller chercher de l’argent et donner leurs dernières indications à quelques recrues que Félix fut arrêté, puis aussitôt déporté dans l’île de Ré, enfermé à double tour pour avoir bravé les ordres du petit lieutenant Bonaparte, trouillard, mégalomane et parjure. Alors Pierre-Antoine est piteusement retourné en Provence. Félix est resté en prison quelques temps. L’utopie communiste de Bacqueville-en-Caux n’a pas pu exister plus que cela.

Ils ne se sont revus que quelques années plus tard, Pierre-Antoine et Félix. À Genève. Antonelle rentrait d’un périple clandestin en Italie où il avait instruit une petite armée de conspirateurs iacobini et bientôt carbonari. Et Félix, malade, très mal en point même, goutteux, amoché par la peine et la fatigue, accourut trop tard pour rejoindre son vieux copain et immobilisé en Suisse sur l’ordre d’un médecin. Au bord du lac, ils se sont parlés une dernière fois, je crois. Et puis il ne se sont plus jamais revus, plus jamais écrit, plus jamais parlé.

Je dis ça, mais après tout : et s’ils avaient été — encore une fois — plus malins que tout le monde ? (Il faudrait peut-être fouiller dans les papiers de Le Peletier pour le savoir ; il paraît que c’est le député Charles de Courson qui est le descendant vivant de la famille.) Je ne peux pas m’empêcher en tout cas, lorsque je viens dans le coin, de penser à Pierre-Antoine et Félix. À l’utopie née à Bacqueville-en-Caux dans l’esprit de deux amis, en 1801, et qui n’a jamais vraiment disparu du monde.

En passant chez Cendrars

Cet été, passant par Aix, je suis entré sans permission chez Blaise Cendrars. Ou plus exactement je suis entré sans permission dans l’immeuble de la rue Clémenceau que Cendrars habita.

J’ai moi aussi habité la ville voici des années (voici presqu’une vie entière, en 1988-89, quand j’avais vingt ans), mais jamais je n’avais vu la porte ouverte. Et même, j’ignorais alors où Blaise Cendrars résida dans le dédale de la vieille cité à mascarons, à balcons poétiques, aux longues persiennes de bois fermées sur mes rêves.

Or cette fois, j’ai vu l’ombre, le battant béant sur l’ombre, l’élancement du grand escalier et le sol à damiers noirs et blancs émergeant de l’ombre, le soleil oblique dans le froid de l’ombre, alors je suis entré.

J’ai trouvé un puits de pierre jaune, de marbre blanc et de lumière, absolument conformes à ce que j’avais imaginé. J’ai retrouvé, comme dans mes délires d’étudiant, ce qui avait dû être l’ordinaire de Cendrars, dans ces années-là : les étages, les échos, les portes ripolinées, les marches rouges aux tommettes disjointes, faites pour les croquenots, les godasses de l’Occupation, les mégots de mauvais tabac brun écrasés dans les encoignures, les odeurs de cafetière encrassée de chicorée et d’ersatz.

Quel sentiment de banalité, il a dû traîner là, le petit père Blaise, en remontant chez lui un peu bourré. Je dis : un peu bourré, mais c’était probablement alors très bourré, et à la piquette de bistrot s’il-vous-plaît, toussant et crachant ses clopes roulées, et les noyaux des olives trop dures, pas assez macérées et cueillies trop jeunes, servies à l’assiette place du Palais de Justice. Oui, tout cela n’était rien pour lui. Il allait et venait de son refuge aux rues venteuses, descendant dans la petite fraîcheur provençale exhalant son vent de fleurs dans la double porte d’entrée donnant sur la rue, malgré l’hiver nazi ayant saisi l’Europe, et c’était tout.

Du reste, il devait avoir le galurin à la main, l’imper mastic sur le bras unique, et être content malgré tout d’aller examiner un peu dans le journal les résultats du turf, du football, et conchier les Allemands en bonne compagnie, dans des odeurs de graillon, de ce qu’on pouvait alors trouver de blanquette sans doute, comme n’importe quel croquant des Bouches-du-Rhône.

C’était beau. J’étais ému. Tout était là. La vieille poussière, le calme, la fraîcheur aux effluves de cave, la dégringolade de l’immeuble, le fantôme, la lumière blafarde d’une cage d’escalier banale, malgré le plein été vertical et le bain d’or de la journée d’août qui m’avait amené jusque-là, seul, brûlé, mélancolique. Blaise montait et descendait avec moi. Il trimballait ses courses, ses bouteilles, ses poireaux dépassant du cabas. Il tournait la clé dans sa serrure. Il était de mauvaise humeur, se moquait du jobard parisien qui venait renifler les traces de l’écrivain à succès.

J’ai pris deux ou trois photos. Les voici.

Je me suis alors souvenu de ce que m’avait fait à cette époque-là ma première lecture de Bourlinguer, qui fut aussitôt suivie par celle, tout aussi vertigineuse, de L’Homme foudroyé, après quoi je me suis jeté sur La Main coupée et, enfin, bien sûr, sur Le Lotissement du ciel.

Peu importe le contenu de cet effet, ou plus exactement de cette désignation presque accusatrice, de ce doigt divin qui est venu me trouver, moi seul, dans la foule, à Aix. Peu importe le contenu de ce chant de sirène tombé du ciel, venu du lointain passé des guerres et des crises charbonnières, du temps de mon grand-père, et incarné entre mes mains par les pages jaunes, friables et odorantes de ces merveilleuses éditions cornées du « Livre de poche » que je dénichais chez les bouquinistes, ou bien que je volais. Ce contenu n’appartient qu’à moi. Mais je songe aujourd’hui (et j’ai songé cet été en traînant un peu, assis sur les marches, dans la cage d’escalier du 12 rue Clémenceau à Aix) à ce qu’un livre peut nous faire, à ce qu’un écrivain (ou une écrivaine — je pense à Marguerite Yourcenar, à Simone Weil, à Monique Wittig) peut nous faire.

Quelle est la condition de cette inoculation, de cet empoisonnement ? Y en a-t-il une ? Qui faut-il être pour qu’un livre nous change — ou peut-être : pour qu’il nous fasse monter, comme Blaise Cendrars l’a fait pour moi, sinon dans sa turne pour siffler un petit ballon de blanc en causant poésie, du moins au paradis ? Quelle est la nature de cette humanité qui perpétue, d’âge en âge, de siècle en siècle, la puissance tellurique, cosmologique même, de la littérature ? De quoi est-elle faite ? Est-elle en train de mourir ? Comment reconnaît-on les siens ? Où êtes-vous tous ?

Écrivains, lecteurs, nous sommes plongés sans remède dans la banalité, dans l’ordinaire décevant de nos vies ordinaires, et pourtant nous connaissons quelque chose d’autre, quelque chose qui se trouve au-delà de tout cela, au-delà de la petite réalité étroite, mesquine et ennuyeuse de nos jours qui passent. Comment ça se fait ? Que se passe-t-il, comme le demande sans arrêt notre cher, notre indispensable Pierre Bergounioux ?

Voilà les questions bien réelles qui se posent, quand on entre au 12 rue Clémenceau, à Aix. Les autres n’ont aucune importance.

Alors je pense à notre monde, à notre pays, à notre parole commune, à l’espace dans lequel résonne cette parole commune. Et je me dis : Blaise, dans son taudis puant le charbon et la lampe à pétrole, la clope froide, le pinard, dans le clair-obscur piqueté pendant des nuits entières et de journées sans joie par le cliquetis de sa machine à écrire, était tout aussi misérable que moi, que nous. Il n’avait pas un rond. On le détestait. On se moquait de lui. On l’avait oublié. Son fils Odilon était mort à la guerre, dans l’aviation anglaise. Raymone était à Paris. Son bras manquant (« Cendrars est revenu de la guerre avec un bras en plus », se moqua paraît-il Picasso, nous a rappelé Michon l’autre fois, en cheminant à Chaminadour) le faisait souffrir et l’obsédait encore. Mais comme le gentil Saint-François d’Assise de Giotto recevant les stigmates, comme son cher Joseph de Cupertino, saint patron de l’aviation, il est malgré tout monté au ciel et nous avec lui.

Et à la fin, c’est la seule issue. Comment peut-on supporter sans écrire ou sans lire, comment peut-on soutenir sans peinture, sans musique, sans jeu, sans danse, sans souffler des pigments sur sa main ouverte posée contre la paroi, cette interminable tannée qu’est notre vie ? Vous qui croyez que l’art est une distraction, une décoration, du temps perdu, vous êtes des fous furieux.

La grande justice

Ici, en bas, à gauche, est vissée la plaque gravée qui se trouve être, pour ce que j’en sais, l’unique trace que laissa Henri de Perrin de Jonquières. Je l’ai retrouvée au cimetière d’Arles, sous un soleil de métal fondu.

Il mourut à trente ans, en 1860. Il fut politiste, journaliste, zoologue, farouchement républicain en un temps de mollesse monarchiste, époux d’une jeune et jolie Zélia qui le pleura et qui mourut finalement à Monaco quarante ans plus tard, au tournant du siècle.

Henri Perrin de Jonquières fut un jeune homme durci par les opinions, la rage de la liberté, l’amour des paysages et des animaux, le savoir de la science et une trop longue intimité avec la médiocrité de la noblesse arlésienne, se faisant ainsi un nom, ou plutôt une faille, une entaille nette et coupante dans la pierre froide de son temps, dans l’univers semi-dément de Frédéric Moreau, l’ombre du monde que Flaubert suivit dans son Éducation sentimentale.

Écrivant, bataillant dans les innombrables journaux de gauche de l’époque, il défendit l’égalité, c’est-à-dire la justice. Mais la grande justice et non la petite, je veux dire la justice pour les pauvres et les esclaves, et non l’aumône des bourgeois pour leurs domestiques. Ses parents firent la moue. Il alla vivre un peu à Nîmes.

Il fut le seul en France — le seul, vraiment le seul — à dire publiquement que le comportement des colons britanniques en Inde l’écœurait. Ou plus exactement : qu’il soutenait, lui, le petit comte provençal écrivant dans les brochures républicaines paraissant à Paris, la révolte armée des Cipayes contre leur employeur, la gigantesque Compagnie britannique des Indes orientales qui possédait alors une grande partie de l’Inde, l’administrait, y levait l’impôt et commandait une armée. Il dit qu’un Blanc n’avait pas à s’approprier une terre étrangère, qu’une société privée ne pouvait pas gouverner ou commander des soldats, que la conversion par la ruse que répandaient les missionnaires en Inde était abjecte et immorale, qu’on avait toujours raison de se soulever contre l’oppression, que l’Inde devait se libérer de la domination.

Déjà, à l’époque, on était seul pour dire ce genre de choses.

On ignore aujourd’hui si, oui ou non, Henri Perrin de Jonquières sut que sa grand-mère Césarée (une petite femme nattée, polie, matoise et calculatrice) avait été la dernière maîtresse du révolutionnaire jacobin Pierre-Antoine Antonelle, le premier maire d’Arles, son député en 1792. Qu’elle l’aima au temps de sa retraite de conspirateur, sous l’Empire. Que Pierre-Antoine lui écrivit une lettre érotique, irrésistible, jaune, ombreuse et floue comme un Pierre Bonnard peignant Marthe nue. Que Pierre-Antoine, mourant, déshérita les crétins de Clermont-Lodève ses cousins au profit des Perrin de Jonquières, de Césarée et de son fils Casimir, le père d’Henri.

En tout cas, Henri signa ses nombreux articles de dénonciations de l’horreur coloniale d’un double nom : Jonquières-Antonelle.

On le prit pour un fou, ou pour un tigre, ou pour l’ami des assassins. On rit de lui, on dit qu’il était soit complice des tueurs, soit leur idiot utile. Ce fut ainsi qu’on le calomnia, comme on calomnie toujours. Après quoi, on l’oublia, jusqu’à aujourd’hui.

Le problème avec Antonelle

Je me suis toujours imaginé que c’est de cette fenêtre-là qu’est tombée l’annonce de la mort de Pierre-Antoine Antonelle. Que c’est après l’avoir ouverte en grand, paniquée par son propre chagrin, que la vieille Madelon Anayet veillant sur lui, qui tint cette maison pendant trente ans, a lâché quelque chose de sa grand bouche d’ancienne oratrice déchue de la Société des amis de la Constitution de 1791, de sa bouche de gouvernante intransigeante et disciplinée, de sa bouche soudain stérile, impuissante, en ce mauvais jour de novembre 1817.

Alors le plâtrier et le maçon tenant boutique au rez-de-chaussée de l’hôtel de la longue rue de la Roquette l’ont peut-être vue, de là-haut, pâle, leur dire de monter, de venir, de courir à elle, parce que Pierre-Antoine, l’ancien citoyen, Moussu Antonello comme certains l’appelaient alors ici, le Jacobin poli, bizarre, arrangeant et juste qui avait été leur député-maire du temps de la Révolution, mais qui était désormais solitaire, taxé, surveillé, malvoyant et boiteux, assis dans son fauteuil jaune, épuisé, venait de demander l’heure, de dire : « Il est une heure », et de mourir.

J’ignore pourquoi j’ai choisi cette fenêtre-là, ce côté-là, le côté droit, au coin de la rue Baudanoni, jadis rue Roubion, menant au Rhône. Il doit y avoir une disposition mentale bizarre chez les gens comme moi lorsque les morts soudain revivent en eux, une sale manie d’arbitrairement ordonner le réel selon leur caprice, leur fantaisie de charmeur de serpents, avec autorité, mus par une forme particulièrement absurde de la certitude.

Oui, mais voilà. Je me suis dit qu’à son retour de l’armée royale, après vingt ans de sottise et d’ennui, de culbutes dans des bordels de campagne, de bêtises de garnison, et finalement une démission minable, je me suis dit qu’à son retour à Arles en 1782, donc, descendant de la diligence avec rien de bien glorieux à faire valoir pour sa défense, sinon un titre de « capitaine en second » du Bassigny-Infanterie, mais pas de Croix de Saint-Louis, un séjour affreux à la Cour de Versailles et des lectures scientifiques inutiles bien apprises, ainsi que le mépris de toute religion, il a dû emménager là, dans l’aile du coin de l’hôtel familial, en appartement, avec ses livres.

Soumis, dépressif, le cadet des Antonelle a sans doute laissé le grand logis et le bureau du premier étage à son frère aîné Jacques-Philippe, et l’aile donnant sur le jardin aux lauriers-rose à sa vieille mère Thérèse-Agathe née de L’Armillière, veuve d’Antonelle, cette vieille bigote sévère, sans amour, infatuée, se prétendant marquise bien que ne l’étant pas, à demi analphabète, royaliste en diable, avare — une femme de l’Ancien Régime dans sa minuscule majesté dévote ; ou plutôt l’Ancien Régime sous la forme d’une petite bonne femme provençale, cassante, coiffée de dentelles, ceinte du châle fleuri des Arlésiennes, minaudière, persifleuse.

Or il ne reste plus rien de tout cela. L’hôtel est là, mais les traces d’Antonelle, non. Le nom est lisible, mais l’homme, non. Le problème avec Antonelle, c’est qu’il a disparu. Et qu’avec son corps ont aussi disparu ses œuvres et jusqu’à son souvenir.

Antonelle, dans l’Arles d’aujourd’hui, c’est à peine quelque chose : un nom un peu féminin, chantant, folklorique, municipal, comme les Corses ont Tino Rossi et les Sétois Georges Brassens, mais rien de plus. Et encore : ceux qui vivent dans les lointains quartiers de Barriol ou de Grifeuille n’ont aucune idée de quoi je parle ici, des anciens noms et des lieux de mémoire. Même les instituteurs le négligent.

Dans La Roquette, sa petite patrie de la basse ville, ce n’est pas mieux. Lui qui a été le protecteur et le protégé des crevards du quartier pendant deux siècles, les gens d’ici ne le connaissent plus vraiment. Pour eux, le nom « Antonelle », c’est à la limite une particularité locale, un truc à touristes, comme Van Gogh et les taureaux, un thème de rendez-vous pour les vieux à la limite, à la mairie ou à la salle des fêtes.

À la limite, c’est une place étroite et assez merdique, cradingue le plus souvent, à l’entrée du quartier de La Roquette, et voilà tout, où l’on trouve un Carrefour Express et un Casino, des poubelles en tas, un immense platane solitaire et malade, un arrêt d’autobus, une agence immobilière dorénavant fermée, quelques restaurants (dont un certain « L’Antonelle » qui jamais, nulle part, sans aucun prétexte, ne fait référence à Pierre-Antoine), ainsi que, haute dans le ciel bleu et le feuillage, l’ancienne maison Calment, marchand de couleurs célèbre pour sa vieille fille, Jeanne, qui ne se résolut pas à mourir.

Aujourd’hui, la place Antonelle fait du boucan. Elle est longée par une route à automobiles très passante, grondante, coupant Arles en deux : d’un côté la montée vers la Cité, le Méjan et l’Hauture, la ville piétonnière, boutiquière, muséale, splendide, romaine, venteuse, arborée, magicienne ; et de l’autre, l’ancien quartier des rouges, des matelots, des toiliers, des charpentiers de marine, des débardeurs du port, des artisans du cuir, du bois et du tissu, des curés des pauvres, devenu aujourd’hui une promenade de charme sous les arceaux en fleurs, entre les tiers-lieux, un espèce de Montreuil du Midi, encadré par une affreuse Nationale sur un pont de béton et les puantes exhalaisons de vasière du Rhône, au milieu de quoi trône toujours l’Hôtel des Antonelle, l’hôtel aux volets gris transformé, à la faveur d’une redoutable destruction moderniste, en foyer HLM.

J’ai demandé un jour à une adorable historienne vivant dans ces ruelles ombreuses ce qu’elle avait vu, ici, avant le raz-de-marée pompidolien ou giscardien qui a mis bas aux survivances de l’ancien monde, au profit de l’horreur climatisée. Elle m’a parlé d’un grand escalier en marbre, de salons lambrissés, de hautes fenêtres, d’un jardin paradisiaque à l’arrière, d’un édifice à la parisienne refait au XVIIe siècle, de linteaux sculptés, de chapiteaux romans. Elle m’a dit que non seulement il n’est rien resté sous les coups de bulldozers et de masses à abattre les murs, mais qu’en plus, personne n’avait rien photographié, ni rien dessiné, ni rien relevé de ce qu’il y avait là, depuis François Ier. Donc, c’est fini.

Personne ou presque ne connaît plus Antonelle. Et pour cause. La municipalité arlésienne a bien vissé au mur du patio de l’hôtel aux volets gris une plaque commémorative pour rappeler que Pierre-Antoine naquit et mourut ici. Mais elle comporte deux erreurs : l’une sur sa date de naissance et l’autre sur son nom, rien de moins.

Et puis l’église Saint-Césaire où son corps a été transporté après sa mort, afin qu’il y soit placé derrière une lourde pierre aux côtés des restes de sa famille (son pauvre père mort à même pas quarante ans, sa vieille mère, son frère adoré) — et ce sous la menace d’une émeute du petit peuple de La Roquette qui n’a pas supporté que l’infâme curé présidant aux destinée de l’église en 1817 lui refuse l’office, les bougies, la présence des gens qui l’aimaient —, l’église Saint-Césaire, donc, est fermée à double tour. Il faut demander à la paroisse d’Arles pour y pénétrer. Et à la paroisse d’Arles, on ne connaît pas Antonelle, ou bien on le connaît trop bien. Et même : on s’en fout, au point qu’au bout d’un moment, on ne répond plus aux messages du gugusse parisien qui demande à voir l’intérieur de l’église et ses tombeaux.

L’onirique, l’incroyable place de l’Hôtel de Ville où Pierre-Antoine gouverna en élu des pauvres et fit monter les artisans au conseil municipal resplendit autour de son obélisque, de ses Neptunes cracheurs d’eau fraîche, de ses façades italiennes, de sa mairie lumineuse que Mansart dessina, mais Antonelle n’y est plus. Tout le monde a oublié que cette place s’appela, aux plus beaux jours de l’an II, alors qu’il était parti faire de la politique à Paris, la Place Antonelle.

Certains soirs, les lumières du bureau du maire restent allumés, au premier étage. Mais celui qui gouverne la capitale de la Camargue n’a plus rien à voir avec Pierre-Antoine : lui, c’est un grand bourgeois de la télévision, d’ascendance aristocratique qui plus est, venu prendre sa retraite d’homme de droite à la tête de la municipalité qu’il estimait sienne. Un « Chiffonniste », on dirait alors.

Le problème, lorsqu’on s’intéresse à Pierre-Antoine Antonelle, est que cet homme a tout fait pour disparaître. Il n’a pas voulu se marier. Il n’a pas voulu d’enfant. Il a déshérité ses héritiers légaux. Il a changé de nom. Il a renié sa lignée familiale. Il ne s’est jamais fait peindre ou dessiner. Il a perdu ses archives. Il a fait chuter le monde ancien auquel il appartenait. Nous sommes perdus.

Je fatigue les gens avec mon Antonelle. Je le vois derrière chaque volet, je sens son regard passer ici, sur ça, sur moi. Je sais ce qu’il a fait ici, à peu près seul sur la terre des vivants.

Mais je ne me plains pas. Ceci n’est pas une déploration du passé disparu, certainement pas, puisqu’un jour de postérité où Pierre-Antoine Antonelle aurait eu sa juste place ici, une place de gloire, une place de statue équestre, quelque chose qu’il mériterait à mes yeux, n’a tout simplement jamais existé. Et ça n’a pas existé parce qu’il ne l’a jamais voulu. Et, même, parce qu’il a tout fait pour que son éternité n’ait jamais lieu, considérant qu’il n’était rien dans cette vie qu’un porteur d’actes et d’idées, et que ce sont les actes et les idées qui comptent, pas la chair vivante et le souffle que peu de monde aima.

Alors je me plie à son exigence, comme tout le monde. Sauf que, moi, j’ai sa vie entière dans ma besace, puisqu’on sait que j’ai raconté sa vie et qu’à ce jour, personne ou presque ne m’a entendu la dire. Ici, à Arles, j’ai donc des souvenirs pour soixante-dix ans, mais les mains vides, le doigt pointant nulle part, les bras embrassant l’air fouetté par le mistral, la nuit tiède et immobile, le jour brûlant, vertical, m’enjoignant de me taire pour obéir à l’étrange volonté de cet homme, de Pierre-Antoine Antonelle, partout ici et nulle part à la fois.

Arles, évidemment

ARLES, ÉVIDEMMENT

Ici, c’est la petite capitale des centurions de Jules César laissés derrière le général après sa guerre des Gaules ;

la cité-sœur de Venise, gouvernée durant le Haut Moyen-Âge en république libre par un consul obligatoirement étranger, élu une fois l’an pour un mandat unique ;

la ville-frontière de la Provence, marquant sa limite occidentale, présidiale, spirituelle, en commandant le passage du Rhône et la rupture de charge entre la Méditerranée et le Dauphiné ;

l’escargot d’or que l’Église tint dans sa main de fer et sous sa pourpre cardinalice pendant des siècles, la goinfrant de somptueuses petites églises romanes mâtinées de baroque à tous ses coins de rue, dans les recoins de tous ses quartiers ombreux de matelots, de voyageurs louches ;

le carrefour à blé, à sardines, à sable, à gravier, à fruits, à esturgeons femelles pleines de caviar, qui prospéra dans ses fanfreluches et ses draps fleuris jusqu’au coup de tonnerre de la Révolution qui éclata ici dès janvier 1789, déclenchée par un petit peuple de domestiques affamés et exaspérés par l’arrogance des riches, avec dans leur ombre leur futur député-maire, le futur citoyen-artilleur allant délivrer Avignon des griffes papistes, le fils renégat, ironique, définitif et communiste de l’une des plus grosses fortunes de Camargue, futur juré insoumis du Tribunal révolutionnaire, futur frère d’armes et rival philosophique de Gracchus Babeuf, je veux dire Pierre-Antoine Antonelle, né chevalier de Cabassole de Saint-Léger d’Antonelle, mort ici, dans son hôtel, toujours Jacobin, invariable, conspirateur républicain, commandant d’émeutes, jusque par-delà son décès dans le triste novembre de 1817 ;

l’agglomération marchande, la sous-préfecture de comice agricole, de foires aux tissus que Frédéric Mistral et ses ventrus bourgeois félibriges, matois, gourmands, réactionnaires et butés choisirent comme métropole de leur future région-monde folklorique, dont les seules richesses, hormis la leur (des titres, des maisons, des rentes, des loyers, tout l’apanage du bourgeois flaubertien), seraient des raisins mûrs, des entrepôts pleins de grain et des étables pleines de bêtes, et surtout des coquettes et ravissantes vierges en coiffes de dentelles, mouchetées par le feuillage des platanes, gambadant au galoubet, au tambourin, obéissant à la trique, à la morale des vieux pères et des vieilles mères ;

la ville pauvre, noiraude, gitane, pasolinienne, à moitié effondrée de Lucien Clergue ;

la plus vaste municipalité d’Europe, avec ses marais, ses hameaux ensablés, ses réserves à crépuscules, ses étendues de taureaux et de buissons agrandissant le seul désert de France, ses haies de roseaux denses comme des paravents chinois le long des sentiers menant aux mas, aux fermes, aux étables effondrées de Camargue, ses caravanes abandonnées au fond des friches à serpents et à scarabées, ses voleurs, ses voyous, ses cités HLM horribles en bordure des roubines et des coussous des Alpilles ;

la commune jaune et blanche, coiffée d’un bleu métallique inlassablement brossé par le mistral, longeant le roulement impérial du Rhône, teintée d’arabité et de parisianisme, de la vulgarité du péplum, où l’on s’ennuie dans la fraîche paix de février,

mais que j’aime tant malgré tout et où quelque chose en moi se dénoue : une énigme ayant trouvé en moi sa résolution, me libérant, mais sans un mot, sans m’informer, et donc dont j’ignore la clé, et qui me tourmente et m’étourdit, et me laisse comme un gamin devant un prodigieux tour de magie.

Post-scriptum à mon autoportrait

Tintoret (Robusti, Jacopo, dit Tintoretto), Autoportrait, 1587-1588, Musée du Louvre, Paris.

L’année passe, l’été vient et le chaudron du monde s’échauffe. C’est au point que j’en viens à souhaiter plus vite son point d’ébullition, c’est-à-dire — enfin — son effondrement ou sa montée en gloire.

Mais les canicules, comme le pensait Séféris, étant le bon moment pour l’esprit des écrivains (lui qui, dans l’ombre de sa maison d’Athènes, confiait « attendre la chaleur pour écrire »), je vais m’abandonner ici à un exercice qui me rebute pourtant : parler de moi. (Or, même en disant que je n’aime pas parler de moi, je comprends que je suis inaudible, puisque cette assertion apparaît aussitôt comme une preuve de fausse modestie, ou bien de mégalomanie hypocrite, ce qui est pire que toute calomnie lorsqu’il ne s’agit précisément pas de cela, et même de son contraire, si bien que je déteste dire cela aussi. Mais passons.) Parler de moi, ou plutôt : de mon travail littéraire, puisque mon travail journalistique n’a plus guère d’intérêt.

Qu’on me permette d’ajouter deux, trois mots de confession à ce que j’ai déjà raconté ici de ma vie d’écrivain de second plan.

Me voici donc à l’arrêt, prêt à cuire, prêt à partir. Qu’on me permette d’ajouter deux, trois mots de confession à ce que j’ai déjà raconté ici de ma vie d’écrivain de second plan, pour en finir avec cette année corrompue et molle.

D’abord, l’agence qui s’occupe de mon travail ne parvient encore à rien. Les quelques éditeurs qui lui répondent disent pour la plupart aimer mon écriture, le don qui m’anime, mais ajoutent que mon manuscrit les laissent perplexes. Et, pire que tout, et je n’invente rien, que le texte qui leur a été proposé n’est pas commercialement assez charpenté (ils disent : « fort ») pour faire reparaître le travail de quelqu’un qui, comme moi, « n’a pas publié depuis longtemps ».

Mes trois livres sont donc encore en sommeil. Ou plutôt mon livre et demi, parce que je n’ai réellement mis en circulation que Des Vies entières, un roman dont je ne renie toujours rien. Et mieux encore : auquel je pense souvent, au cours de conversations amicales, comme une preuve de ce que je veux dire. Quant à mon Roman d’Antonelle, remanié, amendé, raccourci, ramassé, il est en lecture dans deux maisons : l’une qui ne l’a toujours pas lu et l’autre dont j’ignore tout, puisque, la plupart du temps, lorsqu’un auteur mineur confie un manuscrit à lire à un éditeur, même lorsqu’il connaît personnellement le destinataire, la seule réponse est l’absence de réponse ; ainsi le veut la règle qui prévaut à Paris, règle dont tous les auteurs mineurs, c’est-à-dire dont les ventes ne dépassent pas les cinq ou six mille exemplaires et qui n’ont obtenu aucun prix, sont prévenus très vite.

Un troisième texte, Le Peuple des origines, je l’ai confié voici deux semaines à une maison que j’aime beaucoup, à qui il ressemble et donc qui, je pense, pourrait y trouver de l’intérêt. Mais j’applique le principe de médiocrité à tous mes espoirs, désormais : si d’ici l’automne, il l’accepte pour publication, je serai à la fois heureux et surpris. Double joie.

J’ai terminé un nouveau livre, absurdement, inconsidérément.

Mais entretemps, j’ai été pris d’une autre fringale : j’ai terminé un nouveau livre, absurdement, inconsidérément. Dans le courant de l’hiver, je songeais au niveau de violence qui prévaut dans le monde d’aujourd’hui, l’échelle de la cruauté tolérable que nous montons d’année en année.

Après l’Éthiopie, après l’effondrement du Soudan, après l’effarant cauchemar ayant surgi en Ukraine, voici que l’humanité assiste, au Proche-Orient, au déchaînement suicidaire et sadique à la fois de la barbarie militaire. En Europe, nos sociétés bourgeoises, serviles et bigotes, le concours de maintien permanent que nous nous imposons, notre showbiz médiatique, pétaudière de l’outrage facile, ne sait donc plus où donner de la tête, de la condamnation flutée, du mensonge tartufesque, de la surprise feinte. C’est celui-là, le décor où se déroule nos petites vies impuissantes.

Nous, en bas de l’échelle de l’influence sociale, sommes embarqués en passagers indésirés dans ce vacarme, dans cette mauvaise chaloupe de fortune qui commence à sérieusement plutôt ressembler à une nef des fous, quotidiennement soumis au dilemme confus de Jonas, « l’artiste au travail » d’Albert Camus : solitaire ou solidaire ?

Alors :

Mais je suis comme une mère craintive avec ce texte. J’attends désormais quelques temps avant de me décider à le faire sortir dans le monde. Il pourrait attraper froid. Et moi, me causer des soucis, alors que j’en ai déjà tant par ailleurs.

Mélenchon, c’est l’Arabe

Odilon Redon (1840-1916). Arabe musicien. Huile sur toile. 1893. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

Voici ma thèse : Mélenchon, c’est l’Arabe. Dans la triste France effondrée d’aujourd’hui, cet homme de chair et d’esprit est devenu non seulement un objet politique, mais aussi un sujet d’empoignades en étant devenu un fantasme, une entité imaginée, ou plutôt rêvée, ou plutôt délirée. Comme l’Arabe.

On a d’ailleurs fini par parler de cet homme comme d’une généralité, une catégorie à part de l’humanité politique, comme on dit l’Arabe du coin, mais aussi la racaille ou, à l’inverse (et encore, pas vraiment l’inverse : plutôt comme l’image inversée), mon ami arabe. Ce n’est plus un homme et une vie entière, ce n’est plus le témoignage complexe et mouvant de cinquante ans de lutte, de paroles et d’actes, mais autre chose de bien plus mou et de bien plus gazeux : l’épouvantail Mélenchon ou bien encore le repoussoir, et même l’obstacle. Mais sans que jamais, après ces qualificatifs infamants, ne suive autre chose que l’écroulement à ses propres pieds de ses propres terreurs, comme lorsque l’on vide maladroitement ses poches et qu’en tombe l’un de nos pauvres petits secrets. Mais rien, ou si peu, qui lui soit imputable à lui, en personne.

Oui, Mélenchon, c’est bien l’Arabe, drapé dans sa fumée menaçante, dans sa posture imaginée, dans son ombre irréelle dressée dans l’ombre de l’époque. L’Arabe qui entre chez les gens non par la fenêtre, mais par la télévision. Et d’ailleurs, tout bien pesé, je suis sûr que c’est pour cela que je l’ai entendu, l’autre jour, répondant à des gamins issus de l’immigration comme on dit, lesquels le remerciaient de ne pas les avoir enfoncés dans la boue du mépris, dire, la gorge nouée, qu’il était l’un des leurs. « Je suis l’un des vôtres, les petits… » Eh oui, l’un des leurs. Aussi repeint, aussi projeté, aussi flouté, aussi malmené.

On vote contre lui. On cherche à le contraindre, à le faire taire, à le cacher, à le réduire, à l’assimiler. On se mobilise contre son influence. On ne veut pas être associé avec lui. On s’éloigne. On change de trottoir, au cas où.

Comme l’Arabe, il fait mauvaise impression en société. C’est une image embarrassante, et surtout, au-delà de sa personne réelle, une succession de séquences télévisées répétées à l’envi, sans contexte et sans passé. Des vignettes. Alors, comme l’Arabe, il suscite une mesquine petite terreur imprécise et indécise, c’est-à-dire qui ne tient pas vraiment au regard de la réalité, ou en tout cas à l’épreuve des faits constants, sinon par quelques filaments fragiles à ses marges, mais qui parle à tout le monde. Ils ne sont pas tous comme ça, bien sûr ou Il n’est pas toujours comme ça, bien sûr ou Y en a des bien ou Parfois il peut être très bien. Tout ça, c’est kif-kif.

De l’Arabe, on lui colle à la peau toutes les caractéristiques imaginaires : brutal, autoritaire, malpoli, parlant mal et fort, sournois, complice du terrorisme et idiot utile de tyrannies lointaines, et bien sûr antisémite. Sa personne n’a pas d’importance, ses actes ne sont la preuve de rien, ses paroles n’ont pas valeur de démenti : il demeure cette seule menace imprécise, ou même seulement ambiguë, dont on a évidemment peur. Dont on avait peur avant. Dont on a construit la peur en soi, sans même se soucier de sa vérité, de sa dimension personnelle, de l’infinie profondeur de chacun des vivants. Lorsqu’il parle, ce ne sont plus ses paroles, les mots qu’il prononce, les idées qu’il articule qui importent. Mais un sous-texte qu’on y entend, une attitude qu’on croit deviner, un soupçon, un tremblement, un coup au cœur de porte claquée dans son dos par un courant d’air. Il ne peut pas être innocent. Il ne le peut pas structurellement, puisqu’on le déteste, puisqu’on a peur.

Donc, cette peur du Croquemitaine, du diable caché, peut être basée sur des calomnies, des exagérations, des insinuations, des divagations, elle emporte quand même tout sur son passage dans la discussion. Aussi, pour parler de lui, faut-il d’abord démentir. Mais les bobards solidifiés sont répétés par ceux qui ont peur à ceux qui ont peur d’avoir peur. Et ainsi l’objet de la peur devient objet de « débat », ou mieux encore, de « polémique ». Et ainsi Mélenchon devient, par le simple effet d’un jeu de ping-pong de trouillards unanimes dans leur trouille, non pas une personne sur laquelle on controverse, mais une personnalité controversée.

Et puis il y a autre chose encore. Il y a l’image. La peur qu’il inspire est y pareillement irrationnelle, au point d’en devenir physique. Et du reste, c’est à son allure qu’on s’en prend toujours d’abord : on est tétanisé par ses cheveux en bataille, ses yeux cruels, son doigt accusateur, sa veste, sa cravate, sa boutonnière, de même que l’Arabe fantasmé effraie par son survêtement, les signes cryptiques et assassins, et même haschischins qu’on y voit, ou bien sa barbe et son parler. Ou son keffieh…

Comme l’Arabe est devenu en France « une question qu’on doit affronter », « une réalité à regarder en face », Mélenchon est pris dans une espèce d’économie circulaire, où les commentateurs radiotélévisés décident l’un après l’autre, et l’un imitant l’autre, qu’il est un problème. Ou plus exactement « 1 pb ». On pose donc à ses interlocuteurs la question de savoir s’il est vraiment « 1 pb » et le faisant donc advenir comme « 1 pb » aussitôt, par le fait de l’imposer comme un sujet de discussion problématique, puis enfin déplorant cet état de fait et rejetant la faute du débat dévié de sa course rationnelle par celui qui, décidément, est « 1 pb ».

Mais pour qui Mélenchon est-il « 1 pb » ? Pour ceux qui ont peur de l’Arabe et qui, simultanément, dans une synchronie confuse, imaginent que cet effrayant Monsieur-Mélenchon existe. Ceux qui ont peur, non pas de Jean-Luc Mélenchon, né en 1951 à Tanger, mais du Mélenchon fourré à la peur, conceptuel, abstrait, et à la fin purement typographique. Le Mélenchon qu’on voit en manchette des journaux ou des médias de la haine qui nous accablent, en bandeau sur les écrans bleus de la télévision française, en allusions paranoïaques dans les articles des journaux, de tous les journaux.

Comme l’Arabe de banlieue, on fait partout surgir le Mélenchon du Gévaudan. Jamais vu, jamais pris, mais partout, et disant davantage ce que nous sommes et de quoi nous avons peur que ce qu’il est vraiment. Ainsi, quand on parle de lui, on parle de nous. « Nous ne voyons jamais les choses telles qu’elles sont, disait justement Anaïs Nin. Nous les voyons telles que nous sommes. »

Tout cela, tout ce tremblement, toute cette folie, tous ces fantasmes, toute cette frousse, tout ce mépris déversé sur un homme, et c’est lui qui brutaliserait le débat public ? Et c’est lui, l’Arabe imaginaire qui hante l’esprit de ceux qui ont peur des Arabes, le problème ? Vous n’êtes pas sérieux.

Les 2700 et quelques

Je pense beaucoup, depuis ce matin, à ceux qui se réclament de la France et n’en connaissent rien, ni l’histoire ni le peuple, ni la créolité ni l’anticonformisme, ni la vérité ni la sombre, ancienne et prodigieuse folie. Je pense en particulier à ce chiffre ahurissant que j’ai lu récemment : sur les 3000 hommes de troupe composant la Colonne Leclerc en 1941, 2700 étaient Camerounais, Tchadiens, Congolais.

2700 hommes enrôlés à Douala, Brazzaville, N’Djamena, et qui ont cru aux demi-bobards et aux envolées lyriques des officiers de la Coloniale et se sont dits, entre eux, qu’ils étaient prêts à mourir pour ça. Pas après Stalingrad ou le débarquement en Afrique du Nord, en Sicile ou que sais-je, non. En 1940-41, dès après l’appel du 18 juin, derrière une poignée d’officiers supérieurs arrogants et de hauts fonctionnaire obtus, ralliés après réflexion au renégat De Gaulle. Mais contre l’Allemagne nazie. Contre l’Empire avaleur de peuples.

Ce sont ces 2700-là qui, après avoir traversé le Sahara à toute blinde, ont foncé sur le massif du Fezzan tenu alors par les fascistes italiens et l’ont pris. Eux qui se sont battus, en unités de choc et de mêlée, perçant les lignes ennemies, prenant d’assaut les pentes sous le soleil de plomb fondu de Tunisie, pour faire leur preuve, pour se montrer comme ils étaient, sous le haut commandement d’un officier toujours un peu royaliste, maurrassien et certainement antisémite qui les méprisa longtemps.

Mais ils s’en sont foutus. Car ce sont eux encore qui, pour constituer une première véritable armée de la France libre, se sont joints, à Koufra, à une bande de déserteurs français des régiments d’Afrique infiltrés depuis l’Algérie, mais aussi à des brigades indociles de communistes et d’anarchistes espagnols furieux et assoiffés de vengeance contre Hitler, composant ainsi la Force L comme Leclerc, avec un uniforme unique, des insignes communs et des véhicules blindés nommés par eux, non pas Louis XIV, Colbert et Richelieu, mais « Teruel », « Brunete », « Le Perthus », « Dauphiné », derrière la jeep du commandant Raymond Dronne baptisée « Mort aux cons ».

Eux qui se sont ensuite battus contre les panzers de Rommel avec, épaule contre épaule, d’un côté les petit Blancs, les Maoris et les Fidjiens incorporés dans le corps expéditionnaire néo-zélandais, et de l’autre un bataillon de clochards grecs, de « métèques » assurément, des paysans de l’Epire et des marins d’Asie mineure ou des îles, des petits employés de magasin d’Athènes rassemblés à la va-vite en Égypte, sans bottes, en béret, avec des pétoires de chasse.

Tous étaient encadrés par de vieux sergents et des adjudants râleurs, têtus, parfois imbéciles, débarqués de Narvik ou de Casablanca, titis parisiens, communistes de Toulouse, syndicalistes d’Auvergne et du Limousin, cordonniers, fraiseurs, instituteurs, comptables, emballeurs provençaux et dauphinois. Et ces cadres bien blancs, bien franchouillards, mais revêches, sûrs de leur fait bien que considérés comme « terroristes » au pays, lorsqu’il a fallu extraire les soldats noirs de ce qui venait d’être baptisé la 2e DB après qu’Eisenhower avait accepté de l’intégrer aux armées de débarquement en Normandie à la condition que la troupe soit « blanchie » (et alors même que les Britanniques refusaient la seule présence de Noirs d’Afrique sur le territoire de sa Grâcieuse Majesté par crainte des épidémies), les ont accompagné jusqu’au bateau du retour en pleurant, les saluant une heure durant, malgré l’embarras du haut commandement.

Je pense à eux tous, à ce que tout cela veut dire, le pire et le meilleur. Et si je dis que j’assume tout cela, que j’en fais, par choix, par pure arbitraire, ou plutôt en vertu du seul contrat politique qui me lit à la nation qui m’a vu naître, ma patrie et le lieu de mon existence, alors je ne peux qu’enrager contre ceux qui se prétendent patriotes, et même nationalistes, et qui chient sur leur mémoire. Et qui offrent le pays à la bourgeoisie d’extrême-droite comme on se couche devant son bon maître. Et qui vendraient leur culotte à l’ennemi pour ne pas avoir à la donner aux pauvres. Et qui salissent et calomnient les seuls à n’avoir jamais flanché face à la bêtise et la haine, qui ont toujours honoré la mémoire des petits, des opprimés, des Noirs de la Colonne Leclerc, des gamines écrabouillés dans la bande de Gaza et humiliées sur les plateaux de télévision de Paris. Et alors oui, je le dis haut et fort, la France, ce n’est pas vous, c’est moi. Le patriote, c’est moi. Et oui, tas d’idiots, la République, c’est moi.

Dix jours au Canada

Atterrissage à Montréal après une longue traversée transatlantique depuis Paris, glissant à trois kilomètres au-dessus d’une bourre éblouissante de nuages blancs et compacts, mamelonnés, impénétrables, parfois déchirés sur une dizaine de petits kilomètres. Alors cette mer aveuglante soudain dissoute découvre un damier vert et noir, les campagnes agricoles de l’accoudement océanique des Cornouailles découpé selon un tracé le faisant ressembler à une pièce de puzzle oubliée sur une table. Plus tard, dans les embellies plus fréquentes, se dévoile le lointain royaume gazonné et ourlé de falaises, anthracite et bleu, romantique, fantastique, gothique même, de la côte ouest de l’Irlande. Je distingue clairement le heurtement des vagues, écumeuses, épaisses, depuis la hauteur sidérante de l’avion. Je repère Dingle, Tralee, où j’ai traîné mes grolles voici plus de trente ans, un jour de Pâques, sans le sou, adolescent, heureux, jouisseur, incapable de rien sinon de traîner timidement, de renifler l’air froid et salé de la mer, de me payer une seule pinte de bière et de rentrer dans mon dortoir dormir bêtement, pauvrement, comme un chien content après la promenade.

Nous prenons la route entre Montréal et Ottawa. Sitôt quittée l’agglomération et ses centres commerciaux, ses entrepôts, son anonymat universel, on entre dans une forêt sans fin. Sapins, érables rouges, bouleaux au tronc blanc se lèvent plus haut que tous les autres arbres. Route monotone, identique pendant deux, trois cents kilomètres. Un infini de sous-bois silencieux et désert s’étale de tous côtés, seulement ponctué, ou plutôt troué de temps en temps par des mares d’argent, mercuriales, rêvant en plein milieu de clairières ou de défrichages violents ouverts dans les arbres au bulldozer. Et parfois dans ces solitudes septentrionales surgit, au fond d’une clairière, une tour de télécommunication, une série de pylônes électriques, une ferme américaine, lie-de-vin, prospère à l’évidence.

Sur le côté de l’interminable voie rapide s’ouvre bientôt un champ immense, planté d’on ne sait quoi, peut-être un blé pour le pain industriel, verdâtre et noirâtre. Nous longeons plus souvent des bandes de terre d’un brun terne sous le ciel, où le gazon mouillé se desquame sur le bord de l’autoroute rectiligne filant vers nulle part balisée de cadavres de putois ou de ratons-laveurs tués par des pare-chocs des innombrables camions que conduisent ici des Sikhs impavides, vers le Nord.

Désormais, dans les trouées, une rivière se montre toujours au loin, énorme, couleur de thé au lait, sans une barque, sans un homme. Je me dis que c’est par là, c’est sans doute sur cette tranchée d’eau sombre ouverte sur le ciel gigantesque et tourmenté (qui est comme une autre forêt, mais d’orages, d’averses, de vent, d’ombre, à l’envers des forêts de la terre) que songeaient les « Indiens » dont ce désert sylvestre de bêtes rustres, de silence et de distances incommensurables était naguère tout le royaume et l’unique univers tandis qu’il glissaient, emportés par le courant, dans leur canoë aux yeux de biche ou d’ours.

Et puis la ville reprend ses droits aux abords d’Ottawa. Centres commerciaux, lumières électriques, logos, embranchements numérotés, stations-service, avenues, camions, stades, publicités. Puis apparaissent les coquettes banlieues aux maisons impeccables et sages, comme des petites filles habillées pour la communion et alignées sous les arbres en fleurs.

D’emblée, le Canada me semble être une planète qui fut jadis indifférente et inhospitalière, mais profuse, fertile pour personne ou presque, et qui fut donc finalement domestiquée juste assez pour être vivable par l’homme blanc. Lui est venu avec ses autoroutes droites et sans fantaisie, ses centre-villes pittoresques et ses suburbs, ses driveways, ses malls, ses gouvernements compliqués et discutailleurs, son fédéralisme, ses Young Leaders et leur certitude d’être les maîtres quoiqu’il arrive. Ils se sont donc installés comme si de rien n’était ici, sous les ciels menaçants et la surveillance de la monstrueuse banquise du Canada avançant sur eux inexorablement, tandis qu’ils vont faire leurs courses avec leurs enfants, sous les guirlandes de Noël.

Ottawa

Je cherche ce que font résonner en moi ces banlieues pimpantes et proprettes de l’Amérique du Nord comme ce quartier résidentiel d’Ottawa où nous logeons quelques jours. Nous allons et venons le long de ces streets, de ces drives et de ces ways géométriques et coquettes, sans logique autre que l’angle droit et la ligne de crête des molles collines ombragées qu’elles suivent sagement, portant des noms sans signification claire et sans profondeur historique, Crescent, Eastbound, Bedford. On dort bien, et au calme, au milieu de ces paroisses de maisons de bois ripoliné alanguies sous les arbres courts mais très feuillus, fleuris, pleins d’oiseaux et d’écureuils chapardeurs. À l’abri de ces suburbian homes assises sur leur promontoire de pelouse, s’observant l’une l’autre, se jugeant souterrainement et mesquinement, comme d’aimables bourgeois sur leur chaise pliable observant un crépuscule d’été avec leurs voisins, on dîne, on bavarde, on juge le monde extérieur, le cœur tranquille, le sommeil assuré.

Je pense que ce qui renaît en moi ici, ce sont les canicules silencieuses de la Californie de mes quatorze ans, Genessee Avenue sous les jacarandas parfumés, et l’ennui, l’hallucination quotidienne, la terreur, la pauvreté, la liberté effrayante de la vie que je menais alors. Allant et venant, je longeais les rues vides de West Hollywood à l’écart des boulevards et je passais pareillement qu’aujourd’hui devant des maisons toutes différentes, infantiles mais hautaines sur leur butte de gazon, reliées comme par intubation à la rue par une courte pente goudronnée où garer les voitures du foyer familial, toutes parquées le nez en l’air comme des barques tirées sur la grève.

Dans mes errances effarantes d’alors, je me repérais à leurs façades aux couleurs franches et acidulées, pistache, framboise, crème au beurre, blanc de sucre, bleu piscine, aux palmiers, aux mûriers, aux acacias qui les ornaient. Je les reconnaissais, je me souvenais où j’étais, quand j’arriverai, ce qui m’était permis d’espérer. Et, comme aujourd’hui, j’avais alors la sensation très nette d’être observé sans un mot par des visages étranges et plus ou moins burlesques, pareils à ceux des personnages aussi comiques que terrifiants de Lewis Carroll, tous plus ou moins roi ou baron de quelque chose, reine ou princesse d’un royaume de fantaisie, avec leur porte en forme de bouche outrée, leur boîte aux lettres mutique, leur numéro en fer forgé. Je savais qu’on trouvait là-dedans des canapés, des frigos pleins, des téléviseurs en marche, des filles recluses dans leur chambre, des garçons affairés à leurs jouets, tout ce que je n’avais pas, moi. Et ce confort bourgeois m’attirait et me repoussait à la fois, de même qu’aujourd’hui. Je le détestais et en mourait d’envie, parce que je vivais seul et mal, mangeais mal et dormais mal. C’était cela le ton de ma colère, de ma révolte, de ma soif de consolation et de justice.

Au fond, je comprends pourquoi les gens de ma sorte cherchent à la fois le confort et l’aventure, les senteurs du café le matin et le baluchon sur l’épaule. En voyant passer les interminables trains de fret filant à travers le Quebec et l’Ontario, j’ai d’ailleurs soudain l’envie de me hisser sur une plateforme entre deux wagons et de me laisser porter vers nulle part, vers une bourgade reculée, une station-service, une gare, un motel, un bar désert. Et puis je me rassure en enfouissant cette folie douce dans l’idée de dormir ce soir dans un lit tiède et rassurant, d’avoir toujours de l’eau chaude, du silence, mes livres, ma solitude, les mille petits plaisirs du petit-bourgeois que je suis, et qui veut dormir sans avoir peur ni froid, et penser au jour où il partira enfin vers l’été perpétuel. Depuis cinquante ans, c’est exactement cela que je vis.

Musée des Beaux-Arts du Canada

Comment se fait-il que le Canada semble n’avoir rien produit de grand en peinture ? Rien ici en tout cas, dans ce musée, dans cet énorme palais soviétique de béton gris au sol gris, en marge de cette capitale nord-américaine de dessin animé qu’est Ottawa (dont le clou du spectacle est une sorte château de Belle-au-bois-dormant juché sur un promontoire, je veux parler de ce Parlement de pierre, néo-gothique, irréel comme la médiocre matérialisation d’une vision de conte de fées en carton-pâte, coiffé d’un bonnet de cuivre oxydé dominant un large cours d’eau glacé, muet, sans courant, sans écume, sans vie apparente, sans bateau sinon une espèce de jouet en plastique pour le bain moussant des enfants qui transporte une poignée de touristes faisant la navette entre une rive et une autre sous des froufrous de baraque à frites), rien, donc, au premier étage où sont exposés les œuvres « canadiennes et autochtones », ne dépasse le décoratif, l’anecdotique ou le pittoresque.

De minuscules merveilles sculptées dans l’ivoire par des Inuits sans nom voisinent, dans des vitrines à l’écart, avec un art colonial très médiocre. Vues de la colonie, montagnes au crépuscule, lacs immobiles et leur armée de sapins, tout cela d’une facture inférieure, malhabile, grossière. Et ces motifs se répètent de siècle en siècle, de style en style. Il n’y a rien à dire du Canada, dirait-on, sinon la contemplation, ou plutôt l’écrasement de l’homme par ces solitudes froides et noires, ces hauteurs abruptes, ces pénombres de pendus, de bêtes à cauchemars, à contes cruels, ces forêts hostiles, reculées, arriérées, où hurlent des hiboux et errent des ours, où glissent des canoës entre les futs sombres des sapins. Et tout cela est tout juste digne d’orner les murs d’un chalet de vacances, et encore.

Entretemps, dans les petites colonies qui parsemaient les rives du Saint-Laurent, on faisait des portraits à l’huile toujours bancals, décalés, avec quelque chose qui cloche. Les sujets de ces portraits au style néo-classiques, brossés sans grâce, ce sont des bigotes de quartier ou, mieux encore, des curés vertueux, ravissants, rêveurs et doux comme des enfants, soucieux seulement de l’alcoolisme des « pionniers » qui étaient leurs ouailles, mais non pas du peuple silencieux, réduit en esclavage par ces faux chrétiens des premiers âges, et sur les terres duquel se déployait, rue à rue, comptoir après comptoir, leur petite utopie dévote, inconséquente et destructrice.

Peaux de phoques, peaux de bêtes, bourgeois philanthropes ou à peine de retour d’Europe, « Indiens » convertis, incidents picrocholins ayant supposément marqué l’Histoire, voilà quels sont les sujets de cette interminable collection sans aucun intérêt que nous présentent, salle après salle, des cartons moralisateurs, bavards. J’en finis par être étouffé par la médiocrité et par le massacre à bas bruit, repentant, sur lequel ce barbouillage s’appuie, et dont il ne reste que des chaussons, des manteaux de trappeurs sous verre, des évocations abstraites et nunuches.

Cette ville, Ottawa, est sans Histoire, il est vrai. Ou alors c’est une histoire banale, bureaucratique. On a voulu se faire une capitale dans l’étendue des landes gelées et des forêts sans fin où jusque-là rêvassaient paisiblement les tribus outaouaises ou iroquoises, d’où ils invoquaient sans souci du monde et surtout de l’Europe les esprits animaux, les grands songes du ciel et de la terre, un panthéon de dieux grimaçants, tirant la langue, emplumés, surgissant du noir, donnant le soleil et la vie. Alors on a choisi un « outpost » d’ivrognes, de mineurs, de bûcherons et de vendeurs de peaux, on a mis le cachet de la reine Victoria dessus et on a fondé cette vraie-fausse capitale fédérale, sur un confluent, dans l’hinterland, à la lisière des deux pays francophone et anglophone, à charge pour les colons, pour être pris au sérieux, de se construire rapidement des bâtiments idoines, comme une espèce de Brasilia des sapinières éternelles du Grand Nord, mais sans le génie architectural ou la folie tropicale de sa grande sœur du Sud.

Enfin, au deuxième étage du musée, la belle collection de peinture classique française, italienne et hollandaise fait souffler un grand vent de printemps et aère l’esprit. Ainsi, je reste longtemps devant un petit portrait fabuleux de Frans Hals, un bonhomme d’Amsterdam assis à l’envers sur sa chaise, me regardant derrière sa belle barbiche blonde de lansquenet. Je pars, mais je reviens, car je n’en ai pas eu assez de lui. Alors, me voyant, un homme fort sympathique d’une cinquantaine d’années, sans doute un Américain, m’interpelle à voix basse : « Beautiful painting, right ? » Je confirme. Et il m’explique aussitôt en avoir fait une copie et avoir reçu pour cela les compliments de sa femme, qui a trouvé ça très ressemblant. En retour, il reçoit les miens, ainsi qu’un au-revoir pressé.

Un Picasso cubiste facétieux et prodigieux. Un beau mobile de Calder. Un petit Klee sur toile de jute qui ne cesse jamais de m’émouvoir. Un beau portrait du beau-père de Jacques-Louis David peint en 1790, avant que notre cher citoyen-peintre ne devienne foldingue, disciplinaire et nerveux. Un Renoir délicieux comme une crème glacée de juillet. Deux Monet souverains (une vue d’Etretat sous la pluie peinte avec une maîtrise de magicien, d’hypnotiste). Une poignée de Courbet impressionnants (de la campagne, un bord de mer) où la matière du monde est là, au bout de ses doigts, dure et rêche. Des Gauguin mineurs, mais déjà hallucinés par l’épaisseur épidermique du bois, des fruits, de la fourrure de l’herbe, mais avant le Pacifique. Des Cézanne de patron, simples, révolutionnairement simples et matériellement lourds.

Et puis tout au bout de ma visite une somptueuse Catherine d’Alexandrie peinte par un petit moine comme je les affectionne, frère Simon Martini, toute d’or et de délicatesse toscane, aux yeux gonflés, compassionnels, sulpiciens. Je m’approche d’elle puisque personne ne la regarde et elle me rappelle qu’elle vient tout droit du Trecento italien, quelques années après Dante, ce qui me fait reculer de sidération. Sa légèreté de nonnette, son visage duveteux, presque amusé et mélancolique, ses doigts tenant la palme du martyre, cette petite femme douloureuse et indifférente à la douleur, comme une comtesse de Chinchón médiévale, aussi triste, aussi coquette, aussi ennuyée que sa sœur peinte par Goya, rappellent à mon inconséquence la force de l’esprit qui se mit à souffler sur l’Europe lorsque mon pauvre continent perdu décida qu’il serait désormais le sujet de l’Histoire. Alors il se lança dans une aventure prédatrice, arrogante, prodigieuse, irrésistible, qui fait que nous sommes aujourd’hui face-à-face, intimes, l’Europe et moi, à 6000 kilomètres de Paris, au beau milieu d’une lande autrefois sylvestre, obscure et neigeuse, où ont champignonné une colonie anglaise et une bourgade française, lesquelles ont fini par faire une nation sans autre fondement qu’un drapeau à feuille rouge, quelques textes juridiques, une utilité commune, une réserve stratégique de sirop d’érable, la peau blanche, la peur, la charité du cœur, la recherche frileuse du confort, le hockey sur glace, et voilà tout.

Québec

Nous filons vers Québec en train, par des landes monotones, des solitudes d’agriculteurs parfois décorées d’un arrière-fond de banlieue américaine à la Jim Jarmusch, où s’ennuient des adolescents à vélo, le long des rues à la fois terrifiantes et frivoles des trailers parks. Passages à niveaux, liquor stores, main streets ponctuées d’un diner et d’un bar aveugle dont la vitrine noire est seulement tatouée par le néon d’une marque de bière insipide : nous sommes bien en Amérique du Nord, avec sa façon d’avoir inscrit son éternité dans l’esprit du monde par le cinéma populaire, le roman noir, la musique des opprimés, la rage de l’ennui et de la misère, loin des riches. Il y a pour nous, Européens, ici, une familiarité, une connivence qui va au-delà du fan-club ou de la servilité impériale. C’est un peu comme si nous visitions le campus de notre fils et que pour la première fois nous voyions sa chambre : nous connaissons tout abstraitement, mais pourtant nous l’expérimentons en première personne pour la première fois. Et la cervelle se détend. Notre faim de révolution aussi.

Le pays francophone canadien, c’est autre chose que l’Ontario. Ici, c’est très clairement ce qu’on peut appeler « l’Amérique française », je veux dire une succursale de New York, du Massachusetts d’Hermann Melville, du San Francisco d’Armistead Maupin et du Washington DC de Sidney Lumet, mais que des relégués français oublieux, travailleurs et hospitaliers auraient peuplé une fois que les premiers occupants eurent entièrement déguerpis.

À Québec, de petites maisons rouges sont alignées sur les pentes, toutes portes ouvertes, sous les entremêlements des lignes téléphoniques. Le ciel blanc est sillonné d’oiseaux criards. Les coins de rue sont occupés par de petits cafés paisibles, veloutés de musique et de parfums de gâteaux à la carotte, où la jeunesse travaille, sirotant un latte plongée dans son Macbook Air. Au sommet de la butte surplombant le site général des colons, le port, le Saint-Laurent, les rivières annexes, les collines alentours, on a construit une citadelle militaire qui a tout repris du génie de Vauban, sans en avoir retenu l’élégance. C’est sans doute parce que la pierre d’ici, uniformément grise, marneuse, s’assombrissant avec le ciel changeant et s’éclairant à peine avec les embellies, n’a pas l’éclat solaire du bâtiment Grand Siècle que le premier ingénieur militaire du roi a fait grandir dans les pelouses menaçantes de la côte Atlantique brossées par le vent, Ré, Blaye, Brouage, Camaret, ou même du fort de Saint-Vaast-La-Hougue sur quoi le Cotentin d’or et d’anthracite n’a rien noirci. Derrière, au pied du « Château Frontenac » (encore un fouillis de tours pointues, un palais artificiel où sans doute la climatisation et le double vitrage sont intégrés aux fenêtres à meneaux), une promenade en caillebotis comme à Trouville, mais ne menant nulle part, ne donnant sur rien, permit à la bourgeoisie printanière de la Belle Époque de se donner ici, vêtue de blanc, coiffée, parfumée pour les seules mouettes et les quelques marmottes, sous des canotiers et des ombrelles importées de Lyon, des sensations de Balbec au pays des Hurons et des Outaouais.

Je repense beaucoup ici à cette réplique, racontée par Chamfort, d’un chef huron au marquis de Montcalm, lequel avait abandonné son somptueux hôtel particulier de Montpellier et ses terres méditerranéennes pour venir présider, dans les grands froids, la neige et la très grande distance, aux destinées de la grande amitié franco-hurone. Un jour que l’officier français faisait preuve d’une grande cordialité à son égard, le chef huron s’est étonné : « Tu commandes et tu t’excuses ? » L’obséquiosité française, les manières de sa noblesse batailleuse, et même les complications tatillonnes des Jacobins, déteignirent ici, dans ce far-north de trappeurs, d’écorcheurs, de chercheurs d’or.

Une bataille terrible a été livrée ici contre les Anglais, dit-on. La France a perdu. Sa présence n’était plus possible, sans doute. Et depuis, c’est un pays à la dérive qu’on visite non pas comme on visite Pompéi, mais avec le sentiment que quelque chose a, non pas disparu, mais n’est pas advenu, qui fait qu’on est comme entre deux eaux, partagé. On vit bien, tout est là, mais on est menacé par l’ennui comme par le minotaure d’Oran traqué par Albert Camus. Et je ne peux m’empêcher de penser à ce que devait être le sentiment des habitants de Québec lorsqu’au loin, au lieu de ces banlieues industrielles apparaissant vaguement dans la brume, accrochées aux autres collines, depuis les pentes du quartier Saint-Jean-Baptiste où nous passons trois jours très agréables, dans le calme et la cordialité québécoise, au lieu de ce lointain peuplé, tracé de routes, de signes, de maisons, d’épiceries, il n’y avait rien. Ou plutôt non, pas rien. Pire : il y avait la forêt sans fin sur des milliers de kilomètres, après quoi, la glace et la neige, ou les Anglais.

Montréal

Grande métropole américaine francophone. Gratte-ciels, soleil oblique, sirènes extravagantes, avenues interminables se perdant dans la longue distance des banlieues, bars de légende et salles de concert au coin de la rue, Chinatown, boutiques. Nous explorons ce petit New York français, cette Little France comme il y a à Manhattan une Little Italy et un Ukrainian Village. Les Montréalais se sont fabriqués une capitale faite pour le bien-être urbain, la convivialité petite-bourgeoise et progressiste, comme une espèce d’énorme Montreuil du bout du monde. On fume du cannabis tranquillement, on déambule, on prend l’air en marcel sur son escalier de secours ripoliné de noir, observant les écureuils dans les grands arbres et détaillant les fresques de street-art immenses que la municipalité encourage à dresser partout. C’est immobile, ici, identique pour toujours dirait-on, stabilisé et préservé du reste du monde, pareil à cet état d’esprit des jeunes ménages venant d’avoir un bébé, où l’immense bonheur de vivre lutte constamment avec l’épuisement, le doute, l’exaspération, et où le moindre soupir signifie l’un et l’autre.

En attendant que tout s’effondre, il y a Montréal.

Nous partons pour New York un dimanche, bizarrement heureux d’aller enfin retrouver la franchise, la vérité drue, la méchanceté, l’honnêteté d’un monde qui s’est imposé par la violence et la puissance hypnotique du rêve éveillé, et qui ne se force pas à être heureux, accueillant et amical. Un bout d’Europe, quoi.