
Encore un extrait du manuscrit en cours, puisque j’ai décidé de publier ici, de temps en temps, pour le plaisir de lecture de quelques-uns peut-être, des fragments de ce qui se trouve sur ma table de travail, le matin (car j’écris le matin). Cette fois, dans ce chapitre-là, je tourne autour d’un homme, ou plutôt de la vie et de l’œuvre d’un homme. Tout ceci, bien sûr, est appelé à être remanié, corrigé, ou même à disparaître. Qui sait ?
Quant à l’ingénieur en chef, on dit qu’il reçoit en général dans son bureau du Marshall Space Flight Center, à Huntsville, Alabama, presque tous les jours que le Dieu de l’Amérique fait depuis que le gouvernement fédéral l’a installé là dix ans plus tôt. En écoutant ses interlocuteurs ou en leur exposant ses vues, il triture toujours nerveusement quelque chose, un crayon, un stylo d’argent, un briquet, un trombone, tout en jetant un œil rapide sur le téléviseur sur pied un peu baveux qu’on a roulé pour lui sur la moquette au centre de la pièce d’où il préside et ordonne. Mais en général, il est calme et attentif.
À la NASA comme dans la presse, on l’admire beaucoup, parce qu’il a de l’autorité, un palmarès, du charme, qu’il gouverne les siens depuis son bureau verni en empereur mélancolique et compassionnel, une main posée à plat près de son téléphone noir en bakélite, de son lourd cendrier de verre et des maquettes de ses fusées, avec cette allure à la fois martiale et scientifique qui en impose aux Alte Kamaraden venus en Amérique avec lui et travaillant pour lui.
D’ailleurs, on l’admire aussi (peut-être) parce qu’on parle surtout l’allemand dans son centre de recherche, et puis parce qu’on ose y porter des vestons décontractés (carreaux, motifs géométriques, tissus clairs), et que cela, même si cela paraît dérisoire, mais considering where we are, confère à la coterie qu’il forme avec les autres ingénieurs sous ses ordres une aura de mystère, quelque coquetterie de société d’occultisme, de club privé, établissant donc une certaine distance avec les Américains de l’équipe, tous fils de pas grand-chose venus de pas très loin, parlant un anglais abâtardi de superette d’autoroute, et non la langue brumeuse de Goethe et de Schiller, de l’aristocratie prussienne.
Et puis ensuite, on l’admire parce qu’il est puissant, prudent et génial, que sa science de l’ingénierie des propulseurs et de la propulsion est novatrice et spectaculairement efficace, comme on l’a vu avec le succès impeccable des missions Apollo portées par sa fusée Saturn V et son choix payant de la formule du Lunar Orbit Rendezvous.
Et puis enfin parce qu’il est bel homme et que la NASA est surtout peuplée d’une armée de jobards à lunettes, d’adjudants virils et tondus, de dégaines impossibles et de tronches en biais, de creeps, de nerds, de freaks et de weirdos, alors que son visage à lui est prussien, carré, mâle et doucement cuivré comme s’il revenait à peine de deux ou trois semaines de vacances en Floride, et que ses cheveux gris sont toujours élégamment ondulés sous la noix de pommade qui les discipline, parce que ses mains sont musculeuses et soignées, son veston sport impeccable, boutonné et brossé, sa cravate fantaisie sans trop d’ostentation, ses yeux bleus mélancoliques, sa voix feutrée, son américain bureaucratique, châtié et râpeux, juste ce qu’il faut, à l’allemande, pour susciter le respect, et qu’il sent fort le vétiver, la mousse à raser appliquée au blaireau, le tabac de Virginie.
Sur la photographie officielle de la NASA accrochée partout, et même accrochée jusque dans son propre bureau, on dirait à un baron d’ancien régime ordonnant son domaine. Il est digne de la galerie des ancêtres d’un château de Bavière ou d’une série de portraits des sénéchaux d’une principauté abolie. Une sorte de tapisserie d’Aubusson futuriste est pendue en arrière-plan, c’est-à-dire que, sur le mur derrière lui, un panneau peint représente une vue stylisée de la Lune (un quart de médaille grêlé de cratères) et, en orbite au-dessus cette représentation naïve de la surface vérolée du satellite, une fusée à quatre pattes tatouée verticalement de la marque USA, ainsi que la petite sphère métallique d’une espèce de spoutnik dressant son antenne de télévision dans le ciel noir, un coin de fresque candide et même un peu burlesque de série Z ou de dessin animé dans lequel Bugs Bunny serait propulsé malencontreusement sur une planète étrange et lointaine alors qu’il était en route pour Albuquerque.
Sur le côté, un rideau froncé permet, à l’occasion, de tirer un voile pudique sur cette décoration grandiloquente en cas de besoin, c’est-à-dire en cas de besoin d’austérité (session d’interview pour une publication scientifique, visite d’un dignitaire étranger sans humour, moment solennel, funèbre ou seulement bassement administratif et dérisoire ou sordide, comme un entretien préalable au licenciement ou le refus d’une augmentation), bref, en cas de nécessité de sérieux managérial, de dignitas et de gravitas.
Un petit écriteau porte son nom, comme pour insister…