Journées mexicaines

22 novembre 2018. Mexico (Distrito Federal, DF).

Aéroport. Soleil rose, façades roses, guirlandes de papier, taxis roses. Odeurs de fumée et de pots d’échappement. Végétation hirsute : palmiers, buissons, arbres nains. Visages de lampe en terre cuite, de jatte, de cruche à eau. Pierre noire volcanique bâtissant des hôtels particuliers de conquistadors transformés en commissariats. Des églises partout. Des cloches. Des guirlandes sur les piliers des nefs illuminées comme des magasins de robes de mariée, bouffant comme des ombrelles. Lumières : rose, vert amande, rouge cramoisi.

La coquetterie de ce mastodonte de 20 millions d’habitants. Jardins frissonnants encombrés derrière leurs grilles de fer forgé. Sonneries de cloches pareilles à des coups sur des culs de casseroles pour appeler lentement à la soupe : elles sonnent à la volée par séries de dix ou douze coups, puis se taisent. Et reprennent quelques minutes plus tard, comme pour faire entrer les retardataires, d’un geste ample et gentil.

23 novembre.

Mexico baigne dans une brume de pollution, un brouillard pâle qui éteint les avenues, les façades, les lointains. L’horizon est absent. Aucune trace des montagnes et des volcans circonvoisins. Tout autour, un vide blanc et lumineux. Et en m’approchant des bâtiments, je me rends compte que la brume a aussi gagné les pierres : tous les monuments sont bâtis dans une même nuance de bruns, de rouilles, de gris, de verts, de rouges fumés.

Plusieurs « musées de la torture et de la peine capitale » dans le centre historique. Des photos d’assassinés à la une des tabloïds. Des crânes fleuris. Tout ça dans le sourire, la gaîté.

24 novembre.

Rencontre de José Luis et son frère Maurizio, membres de l’équipe de campagne d’AMLO. Indiens du Oaxaca convaincus de voter pour lui au cours d’une tournée du candidat dans leur patelin. Ce jour-là, José Luis est délégué par les villageois pour interpeller publiquement l’ancien maire de Mexico et le prendre au mot lorsqu’il dit qu’il veut entendre ce qu’ils ont à dire. Au cours de son intervention, il cite Oscar Wilde. Après l’événement, AMLO demande à son entourage d’intégrer José Luis dans son équipe de campagne.

José Luis très loquace. Son frère taiseux et approbateur, à son écoute et son service. Nous l’interrogeons sur son propre parcours. Il doit avoir la trentaine à peine. Mais sa présence dans l’équipe du Président, « c’est le résultat de quarante ans de lutte », répond-t-il. Et des larmes mouillent ses yeux.

Son leitmotiv : organiser l’Etat autrement. Communautés indigènes et auto-organisation : il a les idées claires et précises.

25 novembre.

Quartier riche : une petite Californie. Je retrouve la langueur, la sotte langueur de Los Angeles, de Beverly Hills, de Westwood. Que des Blancs : les Indiens lavent les vitres. Des jeunes promènent des chiens en groupe : sortie scolaire. L’Occident mexicain. Banques, fast-foods, bureaux, résidences de luxe. Des tours, des antennes, des logos.

Visite à Héctor Díaz-Polanco, conseiller d’AMLO, chez lui, dans sa maison encombrée de livres. Il nous en donne des brassées, d’ailleurs : sur le PAN et ses liens avec les nazis, sur la barbarie néo-libérale (il insiste sur ce terme et le défend bec et ongles). Sa relation désabusée et dédaigneuse avec les Yankees : il nous parle du fameux « Mur » de la frontière et de « la sécurité frontalière en général ». Les Démocrates y avaient investi 1,6 milliards de dollars, sur quoi on pouvait négocier. Trump a mis 5 milliards. Et rien n’a changé.

En soirée, visite du père Alejandro Solalinde, dans son monastère discret, gardé par un homme armé dans un quartier reculé.

La nuit est tombée, il fait très sombre. Quand la porte s’ouvre sur le prêtre et ami du futur Président, infatigable militant du droits de migrants au Mexique, la lumière provient de lui, de son sourire irrésistible, de son calme. Il parle posément, les deux mains sur la toile cirée de la table. Il a dénombré 15.973 morts liés à la politique de répression en 2018. Les Yankees manipulent, selon lui, les bandes de passeurs, au gré des caprices de Washington. Il dénonce nommément certains faux militants américains, qui utilisent les malheureux qui veulent passer du Honduras ou du Guatemala aux Etats-Unis : il donne des noms, des lieux, des preuves.

26 novembre.

Teotihuacan. Le souffle du train aztèque au loin dans les bourrasques de vent comme le cri du serpent à plumes.

Pyramide de Quetzalcóatl. Le silence. Le grognement immobile de la pierre. Feulement et flûtes. Les cloches enfantines du village aztèque.

Samedi 1er décembre. Le premier jour du Mexique.

Dans l’air froid du matin, tout l’horizon des montagnes de la cuvette de Mexico était pour une fois clairement visible, au bout des avenues, derrière les immeubles. Les volcans enneigés cernant la ville brûlaient sur leurs pentes une douce lumière rousse et précise, une couleur de flamme, dans le lointain pour une fois tangible de cette capitale de la pollution. On pouvait voir distinctement passer les avions devant le Iztaccíhuatl et le Popocatepetl. La brume fade, le sfumato qui d’habitude efface tous les angles s’était dissout. Le ciel était bleu. On voyait clair. Une joaillerie de crépuscule couronnait la longue façade du palais présidentiel. C’était un jour cristallin, avec un soleil tranchant comme du verre. L’air était nouveau, paraît-il. On respirait mieux.

Dans cette lumière de renaissance, sous l’immense drapeau mexicain flottant avec indolence sur le Zócalo, le petit peuple de ce pays un peu fou a convergé ce matin vers la grande place carrée du centre historique, où tout se joue dit-on, les révoltes comme les alliances. On venait célébrer une grande fête solennelle. Toute la journée, la ville s’est remplie de visages, de familles, de chapeaux. Dans l’ombre des galures et des ombrelles, le poing levé ou les mains jointes, les Mexicains sont venus assister pacifiquement à la prestation de serment de leur nouveau président, « le citoyen Andrés Manuel López Obrador », comme l’a appelé le président du Congrès au moment de la passation de pouvoir. Incrédules, unis et bouleversés. Nation d’adultes.

On pourra dire ce qu’on voudra des cérémonies politiques, mais c’était beau. Après avoir accueilli l’un des premiers printemps des peuples du dix-neuvième siècle et la première révolution sociale du vingtième, Mexico est une nouvelle fois devenue la capitale révolutionnaire de l’humanité.

Pour un Français, la coïncidence ne pouvait pas passer inaperçue. Samedi 1er décembre marquait certes le premier jour de la « quatrième transformation » du Mexique, mais aussi un nouveau jour de colère en France, où le gouvernement du petit prince Macron est empêtré dans le mouvement des Gilets jaunes. Pour la deuxième fois consécutive, un peuple insurrectionnel donnait sa réplique à l’arrogance d’un club de cadres supérieurs parvenu aux affaires de l’Etat par accident. Paris, Mexico : la gémellité contradictoire des deux capitales parallèles m’a frappé. Aujourd’hui, la France a le problème et le Mexique a la solution.

Pourtant, la victoire d’AMLO est venue de loin, de très loin. Pour l’essentiel, elle est le fruit de l’entêtement d’un homme qui a plusieurs fois brûlé ses vaisseaux, au cours de sa carrière politique. Rien, voici quelques temps, ne laissait présager sa victoire. Rares ont été les confiants. Celui que les paysans du Tabasco, les Indiens du Oaxaca, les universitaires de Coyoacán et les émigrés intérieurs appellent « Andrés Manuel » a en effet dû supporter, ces vingt dernières années, la médiocrité du cercle des politiciens, la duplicité des uns, la sottise des autres et la crapulerie de beaucoup. Un nuage de calomnies l’a accompagné jusqu’à la présidence. Mais aussi les piques de tout ce que le petit monde néolibéral compte de banderilles visant à épuiser les plus âpres volontés.

Ce fils de commerçants d’origine espagnole a d’abord dû claquer la porte de l’hégémonique Parti révolutionnaire institutionnel, ce PRI des ingénieurs positivistes et de la bourgeoisie des bandits qui a gouverné le pays sans interruption depuis la Révolution de 1910. Il a ensuite fondé avec quelques-uns un parti de la gauche alternative, testé à la mairie du district fédéral de Mexico des programmes inédits de sortie de la misère et de la réorganisation urbaine. Mais son parti s’est rapidement ensablé et a littéralement pourri sur pied. Avant le naufrage définitif, il a donc laissé dans leur mouise ses querelleux compagnons, accepté de retrouver une fois de plus la solitude et fait campagne village par village, sur le perron des cahutes, dans les bouibouis à tacos, dans les hangars de fermes. Perdre, recommencer et reperdre, à répétition.

Mais c’est là que les agglutinés de ce matin sur le Zócalo l’ont rencontré face-à-face. C’est là qu’ils ont parlé avec lui de tout-à-l’égout et de corruption quotidienne, à coups de billets de 100 pesos, d’élus assassins ou de gabegies municipales. Contre les évidences du moment, il s’est affirmé soucieux des pauvres, sollicitude un peu kitsch dans cette époque de vedettes. On s’est beaucoup moqué de lui, chez les gens sûrs d’eux-mêmes. Mais dans les salles à manger du Mexique, on a enregistré son visage un peu oriental, sa mèche blanche, son verbe parfois cassant. Deux fois, trois fois, il a reconstitué autour de lui un petit campement politique, avec des lieutenants et des volontaires. Au hasard de ses virées, il a recruté ceux qui, sur son chemin, avaient le cœur le mieux accroché, un Indien lui citant Oscar Wilde, un étudiant prêt à toutes les nuits blanches, un prêtre révolutionnaire. AMLO a modelé son électorat les pieds dans la gadoue et la révolution au cœur, sans jamais masquer ses intentions : prendre le pouvoir et le changer de mains.

Deux fois candidat à l’élection présidentielle, il a malgré tout dû accepter des défaites contraintes et des victoires bafouées, le culot des voleurs, les menaces de mort et les combines perverses, les gens qui pleurent et ceux qui veulent tout brûler. Il y a encore quelques années, il a fait des meetings dans les campagnes devant une trentaine de péones, pas plus. Deux fois, gagnant probable de l’élection présidentielle, il a dû ravaler son orgueil. Souvent en colère, parfois découragé. Mais toujours obstiné à parler des pauvres, des relégués, des impotents, malgré les soupirs des gommeux. Des amis l’ont quitté. D’autres n’étaient pas à la hauteur. Certains enfin, venant de la droite, ont convenu qu’il avait raison, sous les huées des âmes cristallines.

Les médias des milliardaires l’ont repeint de toutes les couleurs, surtout les plus effrayantes. Menace pour l’économie, pour la démocratie, pour la paix du monde, suppôt clandestin des frères Castro, admirateur servile des chavistes, affidée immoral de Poutine, autocrate, gueulard, adultère : les explorateurs de poubelle et les tricoteuses d’hémicycle ne lui ont rien épargné. Les plus parfumés se sont drapés dans leur cynisme, estimant qu’il était une chimère, un menteur, un grossier personnage. On lui a jeté du « populiste » au visage comme si c’était une salissure. Hier encore, la presse libérale américaine, la main sur le cœur et la Bible dans l’autre, l’a comparé à son exact contraire, l’histrion Donald Trump. Les revues économiques ont ricané et les revues politiques ont menti, comme c’est leur habitude.

Jusqu’à sa victoire en juillet dernier, même les fines bouches de la gauche moraliste, la cohorte de ces « épileurs de chenille » qui agaçaient René Char, se sont pincés le nez. Andrés Manuel ? Un démagogue, un tyranneau, un bouboule vulgaire. On n’est jamais à court d’une infamie ou d’une bêtise, quand on se croit le juge-pénitent de la démocratie. Pendant ce temps, à droite, on a agité son portefeuille et sa plus glaçante image de banqueroute. Car le fait est qu’AMLO est un péril pour ceux qui estiment que tout va bien, ou à peu près. Mais il leur faut aujourd’hui accepter que les odeurs populaires viennent emboucaner leurs sofas.

Qu’AMLO réussisse ou non à faire basculer le Mexique dans une nouvelle ère, l’avenir nous le dira. Mais son projet est, envers et contre tout, d’en finir avec la barbarie néo-libérale, ses mille petites horreurs, ses fausses évidences et ses hallebardiers arrogants. Cela au moins devrait nous faire reconnaître Mexico, une fois de plus, comme la capitale mondiale de l’espoir.

Alors bien sûr, les marais qu’il devra traverser sont nombreux et gluants. Le président des pauvres pourrait bien s’y embourber, lui qui répète, du coup, qu’il ne peut rien sans l’appui permanent, infernal, inlassable, des gens qui sont prêts à perdre une heure de leur temps pour aller voter, pour se grouper dans la rue, pour se quereller dans des assemblées de quartier. Au cours de son discours d’investiture devant le peuple, ce matin il a d’ailleurs glissé : « Ne me laissez pas seul ! » A quoi la foule, d’un seul coup, sans chef, le poing levé, a répondu : « No esta solo ! No esta solo ! » Frisson chez les frileux. Car pour les tièdes et les chipoteurs, AMLO fait peur. Le grand nombre a renversé la table : voilà qui a de quoi bousculer quelques habitudes. Qu’il les ait vaincu à la loyale n’empêche donc pas ses adversaires de conspirer, à Mexico comme à Washington ou à Paris, sous prétexte que le monde leur appartient et que le président mexicain entend chaparder dans leurs tiroirs.

Bref, les six prochaines années vont être importantes pour ceux qui ne sont pas encore abattus par cette époque vertigineuse, où toutes les autorités traditionnelles décrochent, comme un avion perdant un à un ses instruments et ses leviers de commande. Mais ce qui importe à ce stade, le jour de l’investiture d’AMLO et alors que la société française craque partout, il me semble que c’est de poser un regard lucide sur le moment mexicain. Et de réfléchir à deux fois, la prochaine fois que nous irons voter.

Voici quelques années, au Mexique, on se bagarrait aussi contre une police brutale pour le prix de l’essence. Dans les assemblées et les administrations, une caste hautaine faisaient prétendument, là-bas aussi, le bien du peuple en arrangeant ses petits affaires. Selon les bouches publiques, il n’y avait pas d’alternative, sinon le règne des mafias et des milices, l’austérité des banquiers ou la ruine des doux rêveurs. Les corps étaient soumis par la force, comme chez nous, pour ne s’être pas rangés dans la file des résignés ou pour avoir rejoint la meute des malpolis. Les pauvres, là-bas aussi, étaient enjoints à « traverser la rue » pour ne plus être « rien ». Ces dernières années, le Mexique avait atteint un dangereux niveau de pourrissement avancé, avec des assassins omnipotents, un électorat àquoiboniste, des élites semi-délirantes et des raisonnements absurdes partout, pour tout, derrière tout.

Mais AMLO, comme Salvador Allende en son temps, a fait le choix de continuer à donner à la confusion désespérée une réponse politique, et rien que politique. Il a fait le choix éclairé de penser que, en France comme en Amérique latine, hormis par le vote et la lutte sociale, il n’existe pas d’alternative raisonnable à l’organisation de la colère, sinon le bras-de-fer violent qui se termine fatalement en loi injuste et cruelle, celle de la jungle, où la gauche perd toujours. Exemple : le 11 septembre 1973. Il a fondé un mouvement, une large vague d’idées et d’envies, pas une bourse à destins qu’est un parti. Avec sa patience et son insatisfaction, il a noué une relation directe avec les invisibles. Il a offert aux exaspérés une feuille de route, sa tête dure et un bulletin de vote. Direction : une révolution démocratique, l’égalité sociale, l’orgueilleuse indépendance des faibles. Aux Américains, il dit désormais que le Mexique est leur égal. Aux autres, qu’il suit le chemin de la justice et qu’on le laisse en paix.

Simple suggestion par temps de tempête : les Français, ceux qui sont en état de bouillonnement insurrectionnel comme ceux qui observent depuis les trottoirs, devraient aujourd’hui, comme je l’ai fait ce matin, regarder attentivement vers le sud-ouest, au-delà des Caraïbes, vers le Mexique. Quelque chose s’est passé ici qui nous parle à l’oreille.

Le pays dont le président zapothèque Benito Juárez a, dès 1858, séparé l’Eglise et l’Etat, le pays qui, sept ans avant octobre 1917, a connu la première révolution populaire du siècle, le pays qui a mené, dans les traces d’Emiliano Zapata, la première grande réforme agraire d’Amérique, est une fois de plus en avance sur l’Europe. Le peuple mexicain est devenu cette année un acteur politique de premier plan, pas seulement en investissant les rues et les slogans : il a surtout porté ses voix sur un homme et son équipe, un programme et ses projets, en leur donnant 53% dans une élection à un tour, malgré les hululements des trouillards, les simagrées des moralistes et les caquètements des perroquets. Imparable, même avec la fraude, même avec la peur, même avec les outils habituels de l’humiliation.

Que l’entreprise soit périlleuse et qu’elle mérite notre prudence, bien sûr, comme on voudra. Mais sans cela, sans ce pari, sans cette audace, les Mexicains, comme les Français aujourd’hui, en seraient encore à remâcher leur amertume. Et à se soumettre, les yeux baissés, sans désir, sans imaginaire, sans dignité. Le Mexique serait mort, asphyxié par son propre renoncement.

3 décembre. Départ.

Tout est double ici. Les choses, naïves, et leurs songes, obscurs, se superposent. On vit à la fois dans la réalité brute et dans son contraire. Les yeux de l’univers louchent, comme, à travers l’œilleton de l’appareil, le vertige d’une mise au point difficile. Le réel renaît tous les matins comme une image en double exposition se révélant peu à peu dans son bain chimique et qu’il faut figer au fixateur juste au bon moment, à la bonne seconde. C’est un cauchemar et un éveil à la fois. Un paradoxe, une fois pour toutes, comme règle commune.

Je garde donc de ces deux semaines passées à Mexico le souvenir d’avoir été roulé par des génies. De vraies génies, des créatures de fable, invisibles et fictives, mais pourtant plus puissantes que n’importe quel homme, des démons que je n’ai pas vus mais qui m’ont à l’évidence possédés et m’accompagnent, comme une fièvre endormie. Inoculé malgré moi, je suis devenu un diable.

Je suis rentré au Mexique comme dans un sort ou une malédiction et j’en suis ressorti fier et déniaisé, vêtu de la tunique de Socrate revenant, songeur, de la chambre de Diotime. J’ai vu. Ce que j’ai vu, c’est la perpétuelle et charmante hallucination mexicaine, révélant en même temps l’envers et l’endroit du monde. Un vertige plus juste, plus précis que le réel. Grouillant de fleurs, d’armes à feu et de livres.

Derrière tous les visages, des crânes. Derrière l’amour, l’abandon. Derrière la joie, l’exil. Derrière l’ordre du cosmos, la folie. Cette teinte sur mes photographies, ce rose et noir, c’est cela : la vie et la mort, le jour et la nuit, les paumes des écolières et l’œil des chevaux, la mère et l’assassin. Cette lumière dévoile simplement l’envers du monde, sa face sourde, présente partout, en surimpression de tout — en tout cas ici, à Mexico.

4 décembre. Paris.

Quelque chose cloche dans mes photographies de Mexico : de retour en France, il ne me reste plus que des aplats de rose et de noir. Des peaux bronzées, des visages du Grand Siècle, des yeux en amande, des chapeaux de paille, des moustaches, des joues grêlées, des ventres ronds, des mains fortes, certes, mais tout cela noyé dans le contraste et comme plongé dans une aurore de montagne.

Dubitatif, j’ouvre les journaux pour y trouver d’autres images prise ce jour-là. Là aussi, tout est rosâtre. L’ombre est impénétrable, la lumière est pâle, presque funèbre, mais fleurie. On croirait que tout est baigné de pourpre, dans un jus de violine, un monde nocturne, aubergine, vieille encre. Il faut rendre les armes. Ce n’est pas moi, c’est le Mexique qui est comme ça.