
Il paraît que j’ai rencontré Orson Welles. Ou plutôt, il paraît que je me suis trouvé un jour en sa présence, en présence de ce monsieur devenu, avec l’âge et la fortune, énorme et barbu, un peu chinois et un peu turc, vêtu d’un luxe de soie noire et d’écharpes de fumée grise, grognant, avachi dans la vibration de turbine de transatlantique (luxueuse et ronde et sourde et stomacale) qu’il promenait alors depuis le tréfonds de sa carrure obèse de Falstaff dans les bouibouis les plus miteux de Los Angeles où j’étais exilé, et plus exactement dans le restaurant chinois de Sunset Boulevard dans lequel je déboulai derrière ma mère et ma sœur tandis qu’il se trouvait attablé, seul, impérial, siégeant en juge omniscient et dogmatique au fond de la salle vide tapissée de fontaines fluorescentes en trompe-l’œil et d’oiseaux de jade, mangeant ou ayant à peine terminé de manger des assiettes et des assiettes, et que ma mère blêmit en le voyant du coin de l’œil, lâchant pour elle-même dans un souffle court, étonné (ou bien nous le disant à nous, je n’en sais plus rien) : Oh mon Dieu, c’est Orson Welles.
Ai-je imaginé cette scène ainsi, l’ai-je seulement vécue ou bien est-ce bien ce que je l’ai reconstituée (et peut-être ai-je alors refusé de la voir, même si j’étais là), ai-je seulement entendu ma mère sursauter devant le surgissement de cette apparition dans la lumière médicale, polluée et crémeuse de la Californie, enveloppé dans la poigne glacée de la climatisation, et me la suis-je ensuite appropriée ? Je n’en suis même pas sûr — tout ce que j’ai vécu à Los Angeles entre 1981 et 1986 est également flou, asynchrone, insituable dans la mémoire et la chronologie : arraché à l’emprise du temps, littéralement.
& peut-être est-il significatif — je veux dire : ironique, parfaitement dingue mais instructif et, au fond, logique — qu’Orson Welles soit mêlé à tout ça, à mon aventure américaine : tout y a été si faramineux.
Ça devait être en 1982. Toujours est-il qu’il est là maintenant, Orson Welles, dans ma cervelle, qu’il ne m’a jamais quitté, apparemment, qu’il ne me lâche plus, et que j’écris sur lui comme je prendrais un purgatif ou une potion de grand-mère pour extirper une quelconque humeur maligne — mon malin génie, en quelque sorte.
Je n’ai jamais su pourquoi cet homme (sa face large et joufflue de roi de carte à jouer, ses doux yeux de mère et sa voix — cette voix, évidemment ! — d’hypnotiseur, de baratineur de foire vantant, devant une toile de goudron tatouée comme le biceps d’un bagnard, les prodiges d’un théâtre de monstres), je n’ai jamais su, donc, pourquoi la personne d’Orson Welles a toujours exercé sur moi un charme immédiat et irrésistible, pourquoi quand je suis en sa présence, chaque fois que je le vois, eh bien je l’écoute, je veux l’écouter, je brûle de l’écouter encore, je ne peux que l’écouter : je ne suis plus qu’un blanc-bec s’asseyant en tailleur devant un conteur de sornettes venu d’Orient, d’Afrique ou des Antilles, ouvrant grand ses oreilles pour qu’elles soient remplies de crimes, d’amours mortes et de mensonges, et je me tais, arborant seulement un sourire de contentement et m’offrant tout entier à son art d’empiler les bobards et les folles histoires qui lui sont prétendument arrivées — et, allez savoir, peut-être que je m’endors et que je dors encore aujourd’hui, que nous dormons tous et que nous nous parlons de lui en dormant.
