Personne n’entend les sourds

Francisco de Goya, Autoportrait au crayon (vers 1795), Metropolitan Museum de New York.

Déjà, du vivant de Goya, autour de sa petite personne rondouillarde et déférente d’Aragonais qu’aimaient les enfants et qui les aimait en retour, il dut y en avoir des tas, un nombre insupportable, des groupements caquetants de bavards et de jacasseurs discutant de lui, discutant sur lui, parlant pour lui comme dans le beau monde on parle en général à la place des pauvres, des idiots et des infirmes du bout de sa petite bouche bourgeoise et savante en arrondissant ses gestes de dentelles, disant qu’en réalité dans sa surdité Goya voulait dire ceci, qu’il voulait faire cela, qu’il aurait bien eu envie de telle chose ou de telle autre, et lui confisquant donc la parole, envahissant l’espace et les oreilles de Madrid — curés méchants et noirs, évêques, courtisans à vilaines trognes, gros pifs et vieilles velues, banquiers véreux, maîtres d’atelier somptueux venus de Flandre ou d’Italie, Dons, Hidalgos, Marquis, des Sua Majestade Católica o rei da Espanha à tire-larigot et des Primero-Ministro superbes à la manière de l’affreux Manuel Godoy, mari infidèle de l’adorable María Teresa, la rouquine, la pauvre comtesse de Chinchon.

Oh il dut y en avoir tant et tant, comme il y en a encore aujourd’hui beaucoup, beaucoup trop, dès qu’on convoque Goya ou qu’on invoque à l’instant ses peintures, ses gravures, ses dessins, ses cartons, bref tout ce qu’il nous a laissé en mourant à Bordeaux pour notre délectation et notre ébahissement, comme il y en a encore aujourd’hui plein nos sociétés et qui, en feuilletant son travail d’un doigt humecté, parlent en réalité d’eux-mêmes, de leurs frousses, de leurs paniques infondées, de leurs toutes petites détestations dont ils font un drame et tout un monde, de leurs goûts raffinés et mesquins dont ils prétendent faire la beauté, de leurs opinions politiques minuscules à partir de quoi ils fabriquent de dérisoires théories générales du temps et de l’humanité vivante, les imbéciles.

& de son vivant déjà, comme aujourd’hui, on dut évidemment là aussi jargonner, deviser, raisonner autour de lui, non seulement dans les salons et les palais, dans les académies, les auberges, les universités même, mais aussi jusque dans son atelier tandis qu’il était là en personne, le pouce passé dans sa palette barbouillée, sapé en majo à la mode, avec ses bas de soie grise, ses ballerines à boucle d’argent, son gros ventre sous le gilet scintillant et son chapeau de bougies pour y voir un peu clair dans le jour couchant de Madrid, ahuri comme le sont les sourds quand on babille autour d’eux et qu’avec leurs yeux ils disent clairement que les parleurs sont des crétins car ils semblent avoir oublié que le sourd est sourd et que les sourds n’entendent rien, mais gentiment, disant que les parleurs sont des crétins mais gentiment, pour rappeler qui est qui dans la pièce (d’un côté, celui qui est là et qui peint, et qui discute, lui, face à face, avec la toile rêche et le dessin tracé dessus, la pâte de la peinture et la lumière surgissant magiquement des empâtements de matière, et de l’autre, les bavards qui babillent, qui prétendent dire ce qui se passe là, mais qui en réalité n’en savent rien — puisqu’ils entendent, eux, et que Goya n’entend rien, ou en tout cas pas les mêmes choses que tout le monde), pour rappeler, donc, qu’il y a ceux qui bavardent et celui qui est Goya, Francisco José de Goya y Lucientes, peintre de la chambre du roi et blablabla, un homme terrible et déférent qui vous révèle, qui vous force à vous exhiber comme les idiots que vous êtes, un génie que vous ne pouvez vraiment pas comprendre, mais qui peint là, à Madrid, l’intégralité du monde des humains, l’enfer et le paradis.

Mais personne n’entend les sourds…