La révolution en dentelles

Jean-Louis Laneuville : Portrait de Bertrand Barère, député du Tarn, 1794 (Kunsthalle de Brême).

Le roman d’Antonelle avance. J’en suis à la moitié du livre. En travaillant à son écriture, m’esquintant les yeux sur toutes sortes d’archives, je suis frappé par cette chose qui est, me semble-t-il, vraiment propre au XVIIIe siècle français : le côté anachronique, certainement décalé, des noms que l’époque donnait aux choses politiques.

On jurerait qu’il y avait, dans tout choix d’appellation, dans toute dénomination publique, une obligation d’élégance — mais une élégance mâle, sans pitié, belle et aérienne, mais sévère et légiférante, comme une noce de Watteau dansant au premier plan de l’une de ces batailles navales obliques dans la fumée des canons, avec ses fanions au vent et ses voiles crevées, qu’on voit aux murs des musées de la Marine.

Jacobins, Feuillants et Cordeliers électrisaient les clubs de Paris ; Monnaiders et Chiffonistes se battaient au poignard dans les ruelles d’Arles pour le contrôle de la municipalité révolutionnaire… Que de jolis noms, pour ce qui n’était en fin de compte que des rassemblements d’hommes, sans doute pas plus raffinés que nos réunions syndicales ! Je ne doute pas qu’on trouvait dans les clubs, tous les soirs à dix-huit heures, des esprits sophistiqués méritant ces épithètes, mais aussi des fumeurs de pipe, des tripoteurs de citoyenne et des dégoiseurs de mots d’ordre, toute une compagnie jacassière de juristes de café-cabaret, d’idiots au cœurs d’or et de forts-des-halles. Et cette bande de finauds aimait se faire désigner, dans les journaux, par de gracieuses images, par des métaphores de boîte à biscuits…

C’était de drôles de bonshommes, tous autant qu’ils étaient, maniant eux aussi la délicatesse et la bouche de fer.

Pour être juste, on peut se dire que c’était de drôles de bonshommes, tous autant qu’ils étaient. Naïfs et redoutables, ils maniaient habilement, dans leur existence réelle, la délicatesse et la bouche de fer ; ils étaient aussi prompts à la montée à l’attaque qu’à la pleurnicherie, aussi doués pour le Vive la Nation ! de Valmy que pour les robinsonnades de théâtre aux armées — rhéteurs en cravate de mousseline, avec des mains à épée, à verdict, à torgnole, qui dans leur sentimentalisme se comportèrent pour l’essentiel avec un courage qu’aucun de nous n’aurait aujourd’hui, même au plus fort de la guerre civile, des assassinats, des complots, des nuits épuisantes où se jouaient en même temps le destin de quelques avocats en perruque et le sort de la République française.

Et contrairement à ce qu’on appelle communément la Terreur, toutes ces belles expressions ne sont pas des inventions a posteriori : ce sont les Conventionnels de 1793 et 1794, entre les commandes de poudre et les décrets d’arrestation, qui se désignaient eux-mêmes par ces termes charmants et terribles.

Voilà qui est du plus pur style français, comme on dit d’un habit de nankin ou d’un baiser qu’il est à la française.

En France, au XVIIIe siècle, les paysages virgiliens et la mort sans dieu marchaient ensemble. Ainsi, au milieu d’une Convention boutonnée, héroïque, incorruptible, l’un des députés les plus scandaleusement corrompus, exécuté en même temps que son ami Danton, était aussi l’auteur d’Il pleut, il pleut bergère et du formidable calendrier républicain, lequel donna à la langue française quelques uns de ses plus beaux objets de rêveries et de frissons — Floréal, Thermidor, Brumaire, Ventôse ! —, j’ai nommé monsieur Fabre, dit Fabre d’Églantine.

Voilà qui est du plus pur style français, comme on dit d’un habit de nankin ou d’un baiser qu’il est à la française. C’est Greuze, Fragonard, David et Géricault tout ensemble : le mariage, d’apparence contre nature, de l’élégance bucolique et du couteau aiguisé de la raison raisonnante. Il faut reconnaître que la galanterie champêtre du siècle de Louis XV, ces simagrées naïves de toile de Jouy, si agaçantes parfois chez Rousseau, devinrent redoutablement puissantes une fois mêlées aux démonstrations implacables d’un Bertrand Barère, d’un Maximilien Robespierre, d’Antoine de Saint-Just, un jeune et beau député tout juste débarqué de sa cambrousse ennuyeuse et humide, vivant rue Caumartin, à Paris, de ses performances de sénateur romain face aux invasions barbares.

Les armées de Florence, Pise, Sienne, Mantoue ou Venise livraient leur batailles toutes empannées de rubans, d’armoiries brandies, d’étendards à gueule de lion et de tambours fleuris.

La Révolution a beaucoup remisé de termes d’Ancien régime au magasin des accessoires démodés, comme les baillages, les sénéchaussées, les vigueries et les marquisats, mais elle a conservé cette manière très antique de vêtir le monde de toutes sortes d’étiquettes adorables. Sous le gouvernement révolutionnaire de 1794, lorsqu’il s’agissait de baptiser le nouveau monde qu’on administrait, ça fleurait toujours bon le Comité d’agriculture & des Arts et les salles à cartes de l’Amirauté, en souvenir de ces trois-mâts goélettes de la Royale, armés de trente-cinq canons pour conquérir les plus lointaines îles de l’autre côté du monde, mais qui furent quand même baptisées L’Étoile, La Boudeuse ou même La Belle-Poule, frégate de la classe Dédaigneuse.

Sous la Révolution, les exemples abondent : les ministres et les députés déchus réunis en 1793 autour de Brissot, Vergnaud, Roland et Pétion furent baptisés les Girondins, les hommes de la faction patriotique qui gagnèrent seuls la guerre contre tous se nommèrent les Montagnards et les indécis attentistes de l’hiver de l’an II formèrent la Plaine, le Marais, le Ventre ou même parfois les Modérantins ; même les vêtements illustraient cet état d’esprit : on portait en guise de déclaration politique des pantalons rayés, des carmagnoles rouges, et de grandes plumes noires s’élevaient des chapeaux — et peut-être de l’esprit ? — des représentants en mission ; et, à la fin, même l’austère projet collectiviste du cadastrier François « Gracchus » Babeuf finit par être aimablement baptisé la Conjuration des Égaux.

C’est peut-être aussi, je crois, une survivance de la manie toscane de la guerre en couleurs vives.

J’imagine que cela vient de loin, du Moyen-Âge où l’on s’entretuait pour le gentil dauphin, de la Renaissance française puis de l’âge baroque, où l’on n’était pas avare de Rêveuse, de Badinage ou de Folies d’Espagne pour viole de gambe, de Barricades mystérieuses pour soirs d’hiver et d’Indes galantes pour petit théâtre avec orchestre. En France, il y a toujours eu du rose dans le rouge sang, un ruban de soie pour nouer les mains des cadavres, un mot rond et glissant pour désigner les éruptions de violence.

C’est peut-être aussi, je crois, une survivance de la manie toscane de la guerre en couleurs vives : les armées de Florence, Pise et Sienne livraient leurs petites batailles toutes empannées de bannières et de gonfalons, d’armoiries brandies, d’étendards à gueule de lion, les genoux empêtrés dans des tambours fleuris, en bonnet, en livrée bayadère, en chausse courte à mi-cuisses, comme nous le racontent les peintures à fresque de Paolo Uccelo, les récits d’exil de Pétrarque ou les lamentations de Dante citant les guelfes et les gibelins.

Les Français se seront simplement souvenus que, si l’amour de la liberté venait d’Amérique, la joie d’agir venait d’Italie.