Les brutes

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J’ai longtemps cru que nos dirigeants étaient parfois des imbéciles. Cette pensée me traversait en observant les effets des politiques envers les exilés, à Asmara comme à Khartoum, à Calais, à Vintimille ou en Libye. Je croyais qu’ils se trompaient, qu’ils calculaient mal, qu’ils essayaient sans réfléchir, qu’ils anticipaient sans se retourner. Mais je m’étais trompé. S’il doit leur arriver, comme à tout le monde, d’être de parfaits demeurés, la plupart du temps ils ne le sont pas, ou moins qu’on pourrait le penser. Ce sont des brutes.

La récente mission à Calais du Défenseurs des droits, puis les articles de presse qui en ont rendu compte ou qui l’ont entouré, en donne la meilleure illustration. Le règne du piétinement de toute dignité humaine et de l’utilisation quotidienne et odieuse de la violence, l’état d’arbitraire et de méchanceté générale alimenté par des élus locaux, le sabotage honteux des initiatives de solidarité, la traque des réfractaires, tout cela n’est pas le résultat d’une sottise d’Etat ou d’une impuissance bureaucratique. Tout cela n’est pas la conséquence des décisions de hauts fonctionnaires paniqués ou de ministres inconséquents. Il s’agit d’une politique.

Mieux — il s’agit d’une politique désormais validée, dit-on, par le verdict des urnes. Le corps électoral des Français a choisi délibérément d’autoriser son Etat à se comporter de la manière dont le Défenseur des droits l’a dit : en exerçant tous les jours là-bas « des atteintes aux droits fondamentaux d’une inédite gravité ». Certes, nous n’avons pas le monopole de la saloperie et d’autres nations se comportent de manière ignoble avec les faibles, je pense aux Libyens par exemple. Mais enfin, là, il s’agit de la France. Pour ma part, j’en avais une autre idée. Mais je suis minoritaire, m’a-t-on fait clairement savoir, à grands renforts de trompettes et d’élégies du nouveau prince.

Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis.

Ce désastre est donc le résultat des élections. Alors nul besoin de mettre en garde, comme je l’expliquais l’autre jour en rentrant d’Athènes. Nul besoin de témoigner, de prêcher, de s’insurger. L’heure n’est plus à la fausse surprise ou au réveil des puissants. Les journaux, les manifestations, les lettres, les plaidoyers, ne servent strictement à rien. Car les brutes sont bien éveillées, prêtes à nous répondre et pas disposées du tout à changer d’avis. Et ne nous faisons aucune illusion : tout le monde est au courant, du haut en bas de la hiérarchie sociale.

Alors, puisque nous avons collectivement choisi de faire vivre une abomination aux pauvres bougres, puisque nous avons décidé en conscience de transformer la France en terrain de chasse aux indigents, il faut en tirer les conséquences. D’abord, le sens de l’honneur commande aux réfractaires de lutter sur le terrain pour résister aux brutes. Cette infanterie têtue et toujours en mouvement qui continue de donner à manger, à procurer du pain, un lit, du savon, des douches, des couvertures, est formée par les derniers êtres de courage de ce pays, quand la foule s’est réfugiée toute entière dans la trouille ou le nihilisme. Ceux qui sont loin d’eux doivent les soutenir comme ils le peuvent, avec de l’argent, du temps, des clameurs.

Mais nous pouvons aussi tenir les comptes. Pour ma part, je note. Je recopie les noms, les moments, les paroles. Tous ceux qui ont mis en place cette machine à broyer les va-nu-pieds, ce système horrible qui installe délibérément le cauchemar dans la gadoue des bidonvilles devront un jour répondre de leurs choix. C’est la France ici, l’Histoire est cruelle avec les imbéciles. Et elle est heureusement rancunière avec les brutes.

Je reviens d’Athènes

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Je reviens d’Athènes. La mort des hommes n’a l’air de rien.

On boit des Spritz dans les bars du quartier glamour de Kolonaki. Les voitures neuves rutilent inutilement le long des trottoirs, sur les avenues qui passent au pied de l’acropole plongée dans le coma des Grecs. Les enseignes étrangères distribuent, sous leurs lampions, leur mauvaise camelote payable en euros. Les publicités montrent des femmes humiliées mais souriantes. Bref, le quotidien se déroule sans accroc dans cette province boiteuse de l’empire.

La dernière fois que je suis revenu d’Athènes, c’était avec une mise en garde. Cette fois, c’est avec un révolte pure, drue, anxieuse, dégagée de tout sentimentalisme et de toute illusion sur le cynisme des coupables. Car s’ils avaient été prêts à reconnaître jamais leur échec, ils auraient déjà d’eux-mêmes abandonné l’exercice du pouvoir. Or, non.

Tout a été dit sur eux, y compris leurs noms. Et voici qu’ils s’apprêtent à se faire remettre toutes les commandes de mon pays, la France, et cela au nom du renouveau — mieux, de la « révolution ».

Ils savent et ils tiennent bon. A quoi bon les mettre encore en garde ?

Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement.

Mais dans la nef des fous du jardin de Panepistimio, à la tombée de la nuit, le peuple d’ombres absolument, intégralement, radicalement abandonné de tous n’a aucun souci de nos jérémiades, de toute façon. Devant l’une des entrées, à l’heure de la sortie des bureaux, une femme aussi maigre que les chats hurle une douleur incompréhensible en se frappant le front, au milieu de la ruée des scooters. Nous baissons les yeux en espérant qu’elle ne se fasse pas mal. Ses mâles compagnons de misère, dispersés dans le parc et les détritus comme de petits clans barbares, se perdent dans le crépuscule, autour du seul briquet. Autour des terrasses de tous les cafés, le long de chaque pâté de maison, ce ne sont pas d’effrayants clochards que croisent les jambes des passants. Ce sont des suppliants brûlés, définitivement calcinés par l’indigence et le naufrage, comme à peine surgis de la fumée d’un bombardement. Nous donnons des euros.

L’ami Dimitris prévient : « Dans mon quartier, c’est encore pire. »

Et voilà que survient l’odieuse révélation : nous nous y sommes faits, comme les Athéniens. Les chats noirs d’Exarchia, tous les soirs ou presque, viennent cracher le feu de leurs cocktail Molotov ou de leurs poubelles en feu sur les molosses de la Elleniki Astinomia dans les rues désertes autour de l’Université Polytechnique occupée : nous contournons poliment l’émeute, sans quitter le trottoir. Place Syntagma, ce ne sont plus que des petits groupes avec des cartes d’identité à jour qui vont se frotter aux caïds de la police nationale : leurs banderoles sont pauvres, leurs visages pathétiques et leur gouvernement a abdiqué, sans espoir de retour. L’opposition de droite en appelle à la mobilisation générale pour que tous se taisent derrière elle. Et les fascistes organisent leurs retraites aux flambeaux le cœur gorgé d’orgueil d’être fatalement, incessamment, nécessairement au pouvoir dans les cinq ans qui viennent, avec une cravate et un costume neuf, puisque c’est tout ce qui reste.

En prédisant cela, Pépy, l’autre amie, a quelques instants les larmes aux yeux dans le jardin.

Alors voici enfin la pauvre vérité : tout cela est normal.

A l’évidence, c’était même l’objectif, puisque nous nous y sommes faits. La résignation à une société violente et ringarde est cette passion triste répandue comme un pesticide par des élites navrantes et une culture sans exigence.

Car la voilà bien, la vie collective qui nous est faite : des hommes doivent mourir. Une bonne partie d’entre eux n’a plus sa place dans ce monde. A Athènes, ce sont des foules savamment cachées, repoussées, enfermées, réduites. A Paris, cité désormais policière et indiscrète, se multiplient ces mêmes silhouettes de disparus ou ces apparitions fugitives, ces Méduses de boulevard, et nous gardons notre calme.

La mort des hommes n’a l’air de rien, puisqu’elle fait partie du plan.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée.

Or, ce n’est pas parce qu’ils sont incompétents, corrompus, malveillants ou stupides que nos gouvernants ne nous aident pas à nous sauver de cette chute lente, prudente, dans la bassesse. C’est bien plutôt parce qu’ils ont sincèrement, honnêtement, ignoblement accepté l’idée qu’une grande partie des humains doit par nécessité supporter sans protester les mille morts d’une vie indigne. Les grands riches sont d’ailleurs toujours de profonds pessimistes. Leur cupidité ou leur imbécillité ne sont que des conséquences de ce chagrin philosophique : c’est lui le problème. On consume le monde par préférence, comme de petits bardes regardant brûler Rome en jouant de la lyre.

Les zombies de Grèce ne sont pas des oubliés : ils sont le carburant du monde. Ou plutôt : sa fumée. La terreur de ce destin inimaginable sert d’ailleurs de lien social aux Européens modernes. Cette damnation attend chacun de ceux qui ne veulent pas, ou ne savent pas, jouer à la grande belote infantile du salut par l’argent. Hors d’elle, c’est la chute aléatoire dans une trappe, la chasse ouverte, le tir aux pigeons. Qui tombera le premier ? Soi-même ou l’un des fantômes qui peuplent, seuls eux aussi, les coursives de nos immeubles ?

L’idéal des modernes, c’est donc de maintenir l’équilibre entre la misère et son produit, parce que, comprenez-vous, l’homme ne vaut pas mieux et que, voyez-vous ça, leurs adversaires tous sont des irresponsables. Et dire que c’est au nom de ce nihilisme qu’une petite majorité dispersée, divisée et même contradictoire s’occupe de gérer les affaires publiques…

Face à cet univers bien pensé, nul besoin de mise en garde, je m’étais trompé. C’était une diversion et je suis tombé dans le piège. On voulait me faire croire que le projet politique dominant ne militait pas ardemment, obstinément, pour cette habitude à la mort spectaculaire et aléatoire, ou alors si peu. Et je l’ai cru pendant de longues années, au point d’avoir choisi mon métier, mes plaisirs, mes paix intimes en la considérant comme la dernière poche de l’ennemi à réduire. Mais non. Le tri a commencé entre nous.

C’est de refus que je vais faire preuve aujourd’hui, et dorénavant.

De retour à Paris, le 6 juin 2017

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