// leonardvincent.net — Éclats politiques en aparté, littérature française partout ailleurs. — "Moy, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne." — Montaigne, Essais III.
L’épouse d’une victime de la mafia devant le cadavre de son mari assassiné. Palerme. (c) Letizia Battaglia.
La culture — je veux dire la littérature, la peinture, la photographie, la musique, la danse, les sciences, et même une certaine forme du journalisme — est impuissante à changer le cours de l’Histoire. Les artistes et les penseurs transforment, mais n’empêchent rien, ne peuvent rien empêcher. Leur influence sur les vivants est indéniable, mais au mieux ils retardent, freinent, perturbent l’inéluctable sottise et l’inexorable violence du destin maudit et accablant de l’humanité. Mais ils ne peuvent rien stopper. C’est une bêtise de le croire.
J’y pensais ces derniers temps en écoutant l’historien Christian Ingrao répondre avec une acuité et une lucidité rares à une question sur le « rôle civique » de l’historien, lui qui éclaire depuis vingt ans et plus les processus intérieurs à l’œuvre dans l’esprit et le cœur noirs des Nazis. Il disait sa méfiance, et même sa défiance envers cette idée romantique de l’intellectuel « lanceur d’alerte ». Il rappelait à bon droit qu’il avait passé son oral de l’agrégation (lui qui travaillait déjà sur les violences de masse et l’expérience paroxystique du nazisme) en juillet 1995, alors même que le général Ratko Mladic, à Potocari, en périphérie de Srebrenica, ordonnait à ses hommes de séparer les hommes des femmes et des enfants, hommes qui furent pour l’essentiel massacrés dans les forêts terrifiantes de la Bosnie orientale les jours suivants. Et il rappelait aussi que le statut même d’intellectuel, de savant, n’immunisait pas contre le goût du massacre, Radovan Karadzic étant psychiatre, l’Académie des Sciences de Belgrade ayant théorisé et en quelque sorte rationalisé la guerre ethnique, de même que la SS était charpentée par des docteurs en droit, en lettres et en géographie.
Et j’y repensais aujourd’hui en visitant une rétrospective de la photographe sicilienne Letizia Battaglia. Ni elle ni Pasolini ni leurs pareils ni Saviano n’ont empêché la pourriture lente et progressive de Berlusconi et de Meloni, la mort du Parti communiste italien, l’ère des brutes. De même qu’Albert Londres ou Kafka n’ont pu empêcher Treblinka, ou Picasso Stalingrad ou Gaza, Camus n’a pu empêcher le septembre chilien ou le Printemps de Prague. Même Tolstoï ou Victor Hugo n’ont pu ne serait-ce qu’introduire le doute dans les fureurs dévastatrices de l’été et l’automne 1914, sans quoi le siècle aurait été tout autre. Je pourrais multiplier les parallèles infiniment.
Tout au plus peut-on faire surgir un peu de lumière dans les ténèbres et la confusion, peut-être pour après. Pour avoir sauvé l’honneur. Peut-être même ne sommes-nous, comme le disait Artaud, que « des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leur bûcher ».
Il y a donc de l’impuissance, donc de l’héroïsme, mais aussi un chagrin immense, dans nos appels à l’aide.
Croire que l’on fait autre chose qu’accompagner la cruauté de l’Histoire en marche, avec réticence, avec de grands pleurs ou de grands rires, est un rêve d’enfant.
Aujourd’hui nous sommes aux prises avec une éruption d’eczéma réactionnaire dans le monde entier, et en Occident en particulier, avec la marée boueuse du fric et du mépris, de la peur et de la détestation, marée animée, poussée par des oligarques crétins et malfaisants, et leurs domestiques, leurs avoués, leurs experts-comptables et leurs tricoteuses — et même leurs artistes et leurs penseurs de basse police et qualité médiocre. Et la puanteur montante de leurs manipulations est plus puissante que tous nos poèmes, nos romans, nos chansons, nos images.
Il y a donc de l’impuissance, donc de l’héroïsme, mais aussi un chagrin immense, dans nos appels à l’aide, nos sermons dans le désert, nos plaidoyers. Pour briser un élan politique, il faut faire de la politique, et encore cela est-il aussi héroïque et plus qu’incertain. Avec tous les risques que cela comporte : déclassement social, exclusion des cercles professionnels, calomnies, ragots.
Mais que l’on cesse de dire : vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Cela ne change rien. Et même, d’une certaine manière, je me dis que notre savoir informe l’ennemi.
Pauvre Babeuf, pauvre Darthé, personne ici ne peut décemment les ignorer. En notre nom à tous, en mai 1797, ici-même, on les a fait sortir à moitié morts par cette porte obscure, dans le renfoncement à crottes de pigeons devant quoi je me trouve, ce trou à rats de Vendôme, dans le Loir-et-Cher, et on les a fini un peu plus loin, au coin de la rue.
Le dernier décor de leur vie (à Babeuf et Darthé : car ils n’ont rien vu sans doute, puisqu’ils étaient dans le coma, je pense), ç’a été ce trottoir de mousse, cette orgueilleuse demeure Renaissance de l’autre côté de la place, cet horizon de brouillard du côté du bourg, cette petite rue, ces arbres, ce mur.
Là, à deux pas, on avait dressé la guillotine au dernier moment, la veille, dans la nuit, au carrefour de la rue conduisant à l’abbaye, sur la place d’Armes, en vue du somptueux portail historié de la chapelle figurant le Christ en majesté et des vieux tilleuls de la ville. Le rasoir national avait été conservé jusque-là, en pièces détachées, dans les réserves du régiment d’infanterie caserné à Blois, pour le cas où. On l’avait aiguisée deux jours plus tôt, puis fait monter dare-dare, aux flambeaux, par un fils Samson et ses Limousins.
Et Babeuf et Darthé moururent là, ou plutôt furent détruits là. Morts, ils l’étaient peut-être déjà, ou quasiment. Car on s’était précipité en catimini pour leur couper la tête vite, au printemps de 1797, avant les élections, sans pourtant penser à tout.
Au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours.
Leur procès s’était clos la veille, dans la nuit. Et eux avaient été condamnés à mort, eux seuls. Pour s’être entêtés, pour s’être tenus debout dans le fond de l’Histoire et non devant le tribunal de médiocres qui jugea leur « Conjuration des Égaux ». Pour n’avoir écouté personne, pas même leurs amis, pas même leurs amours. Pour n’avoir pas compris à qui ils avaient affaire. Or tous deux, à l’énoncé du verdict, à la romaine, s’étaient plantés à l’endroit du cœur, ou près du cœur, un drôle de torsadon de fer bricolé dans leur cellule. Ils avaient saigné toute la nuit, ils avaient défailli, ils avaient vomi et ils avaient glissé dans le coma. Mais on les rafistola pour pouvoir les tuer définitivement, au matin.
Oui, au petit matin, donc, on les sortit de là, dans l’état dans lequel ils étaient, en faisant rouler les tambours. Leurs compagnons de prison, les autres prévenus, c’est-à-dire les autres insurrecteurs, les autres Égaux — ceux qui avaient été acquittés et ceux qui avaient été condamnés à de la simple détention, dont mon cher Antonelle — attendaient dans une salle du rez-de-chaussée, dans le cloître, que la basse besogne fût expédiée.
Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf.
Ceux-là ont donc tout entendu et tout imaginé : la pompe militaire, les appels du capitaine sur son cheval, les cliquetis de l’ingénierie judiciaire, le prompt glissement de la lame sur les bois puis le tranchant sec, sourd, sifflant sur le cou de chair et cognant le fond de la lunette. Puis le son creux de la calebasse de la tête tombant dans le panier, le bruit de bouche du sang aspergeant l’échafaud. De l’intérieur du cloître où ils étaient détenus depuis un an, ils se sont tus et se sont regardés, ai-je imaginé.
Le vieux Marc Vadier, le vieux frisé du Comité de sûreté général, homme de petite police et de grands complots ; il signore Filipo Buonarotti, génial et célèbre descendant de Michel-Ange devenu le Lénine de 1795 et qui plus tard raconta toute l’histoire ; le citoyen-représentant Pottofeux — nom improbable —, dont l’épouse recueillait les correspondances, les mandats, les affaires des prisonniers, et logeait cette pauvre madame Babeuf et son petit Emile dans son logis loué place aux Herbes ; et tous les autres, les anonymes, les abonnés, les soldats, les petites mains, les gardes-du-corps de Babeuf dans les Halles de Paris.
Eux tous avaient écouté Antonelle, avaient cru en lui, avaient été convaincu par lui, par son petit accent du Midi, sa bonne et jolie tête, ses manières rusées et polies, sa réputation de Jacobin rouge, de rouge parmi les rouges, de frère et rival de Babeuf. Tous avaient été fasciné par ses habiles manigances avec son ami Réal (ami de révolution avec qui il avait partagé une cellule dans l’aile ouest de la prison du Palais du Luxembourg pendant le terrible printemps de l’an II et qui était son avocat à Vendôme, avec l’appui de leurs vieux amis infiltrés au gouvernement). Ils avaient lu en riant ses compte-rendus d’audience ironiques envoyés depuis Vendôme après sa reddition héroïque à cette crapule de Dossonville, l’hiver d’avant, dans les jardins du Palais-Royal (pardon, de la Maison-Égalité) et paraissant à Paris, chez Vatar, rue des Saint-Pères, l’ancien imprimeur du club des Jacobins et du Grand Comité.
Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là.
Acquittés ou sauvés de la mort, ils riaient du bon tour qu’ils avaient joué aux trouillard du gouvernement, à Barras, à Sieyès, à Cambacérès. Le procès avait tourné en leur faveur. Leurs accusateurs s’étaient ridiculisés, à force d’oublier à qui ils avaient eu affaire. Par sa stratégie de défense par l’attaque consternée, avec son air malin, ses jolies paroles, sa courtoisie de ci-devant chevalier, Antonelle avait sauvé ce qu’il y avait de meilleur en France, en ce temps-là : les survivants de la rue Saint-Honoré de 1792, les derniers cadres de la sans-culotterie parisienne, quelques officiers républicains de l’armée, une poignée d’intellectuels d’extrême-gauche et des militants sérieux — des chefs, des organisateurs, des fidèles.
Mais Babeuf et Darthé n’avaient pas voulu jouer à ce jeu-là : eux, devant le tribunal habillé par ce traître de David, citoyen-peintre au service de tout le monde, ils avaient tout avoué, fièrement, crânement. Oui, ils avaient voulu renverser le gouvernement des médiocres. Oui, ils avaient voulu soulever l’armée et le prolétariat. Oui, ils avaient voulu prendre le pouvoir et abolir la propriété privée. Oui, ils avaient prévu d’assassiner les plus grands salopards de l’après-Thermidor. Alors il payèrent par ce qui se passa ici.
Et aujourd’hui il ne reste plus de ce 27 prairial, de ce matin sinistre où les Thermidoriens que nous aimons tant ont fait exécuter pour l’exemple deux semi-cadavres, ou bien peut-être deux mourants, qu’une petite plaque héroïque, à deux mètres cinquante de hauteur, dans l’ombre, sur l’absence de porte d’entrée du cloître aujourd’hui murée, sur son souvenir. Cette plaque nous appelle, nous interpelle, m’interpelle : « Français ! » dit-elle…
LE 8 PRAIRIAL AN V 27 MAI 1797 GRACCHUS BABEUF ET AUGUSTIN DARTHE MARTYRS DE LA LIBERTÉ ET DE L’ÉGALITÉ SORTIRENT DE CES LIEUX, POUR ALLER À L’ÉCHAFAUD, VICTIMES DE LEUR IDÉAL.
(Plaque inaugurée le 8 juin 1947, refaite en 2020)
Mais tout cela est oublié, à Vendôme, dans l’épais brouillard de ce vendredi de 2025. La place Gracchus Babeuf est un parking ; les clients de la brasserie La Comédie, où je déjeune, ne sont au courant de rien de tout cela ; l’ancienne prison est un lieu d’éducation et de culture ; le monde, un reniement et une moquerie d’eux. Il ne reste ici que leur solitude et la nôtre, ou disons la mienne.
Il a déjà été dit, je pense, que les peuples sont toujours volés. On prétend, du reste, que leur existence elle-même, leur existence passive, informe et douloureuse de peuples en fait les victimes d’un vol perpétuel, puisque les dominants, qui disposent de beaucoup d’argent, d’un armement profus et de serviteurs obéissants pour s’en servir, n’exercent leur domination que par toutes les espèces du vol ; ou plus exactement par la confiscation, ou plutôt l’appropriation du cours du destin collectif, et ce par des moyens plus ou moins avoués, plus ou moins assumés mais toujours imparables de violence kleptomane, que ce soit le plébiscite démagogique, d’infernales et injustes procédures électorales, de sombres combines politiciennes ou la pure violence d’Etat, à savoir les coups de matraque, l’incarcération, l’injure publique, les balles en caoutchouc ou de longues et lourdes cartouches d’aluminium tirées à cinquante ou cent mètres dans les yeux de leurs adversaires, ou encore le viol, la grenade assourdissante ou lacrymogène lancée dans la forêt de leurs jambes paniquées, le procès, le mensonge, la grossière erreur de jugement, l’avilissement public, l’humiliation.
Et contre cela, les peuples ne peuvent rien. Les peuples ne sont rien. Ils n’ont pas de nom, pas de réalité, puisqu’en les nommant ainsi, en disant « peuples », on fait aussitôt se lever la protestation amusée des chicaneurs et des commentateurs sportifs, disant à la télévision que cela ne veut rien dire, que les mots n’ont aucun sens et que cela ne désigne rien, que c’est un mot trompeur, partisan et putassier, et que d’ailleurs les gens ne sont pas dupes de ce tour de passe-passe langagier d’extrémiste, de démagogue, sans pourtant préciser qui sont, où sont et comment l’on compte et interroge les gens. Alors les peuples se taisent, car ils n’existent pas.
Mais on dit aussi que le peuple du Soudan a parlé crûment trois fois dès l’instant où son pays lui a appartenu en propre, et que c’était bien un peuple et rien d’autre qui là-bas par trois fois a renversé les tyrans. Ce fut d’abord en 1963, puis en 1982, et chaque fois sortant dans la rue sous la forme de milliers, de centaines de milliers, de millions, d’un raz-de-marée chantant, scandant et dansant de turbans et de djellabas blanches, de voiles multicolores reposant sur des chevelures noires huilées à l’amande douce, encadrant les sourcils noirs froncés sur des yeux noirs, autour des visages noirs de la colère des femmes, un océan humain hérissé des poings fermés de milliers d’hommes, de revolvers, de sabres, de cordes nouées, de doigts imprécateurs pointés sur le dictateur et ses sbires.
Et la dernière fois ce fut en 2018 — il y a six ans exactement —, sous mes yeux effarés et sous l’espèce de millions de paires d’yeux perlés de larmes et de paires des jambes poussiéreuses battant le bitume et la terre battue des villes, bravant l’armée, la police secrète, les milices et leurs chefs, les grands dignitaires grimaçants et sévères sous leurs lunettes noires qui, comme chaque fois qu’ils sont tombés et qu’ils tomberont encore, ne comprirent rien à leur propre chute.
On ne doit pas être nombreux, tous les mois de décembre depuis six ans, à penser ardemment aux Soudanais et à leurs luttes, à leur humiliation, à leur abandon et à leur grandeur. Mais on s’obstine.
C’était Londres, ces jours derniers. La grande bourgeoisie anglaise gouverne ici, sans partage et sans honte. Superbe, sûre d’elle, elle a nettoyé son centre-ville. Les pauvres sont ailleurs, loin, en périphérie. Ou bien ce sont les Indiens, rejouant de force, mais à plein, le refoulé colonial, en livrée de serveur, dénombrant les commandes dans ses cafés à tea-time et ses restaurants de toutes les couleurs et de toutes les cuisines.
La high-society londonienne a bien offert un beau morceau de sa capitale aux nouveaux riches des pétromonarchies du Golfe, mais après tout ses rois fainéants et ses businessmen en costume-croisé de chez Harrod’s lui servent désormais d’alliés de circonstance, ou plutôt de sparring-partners dans ses affaires, ses hautes et ses basses affaires.
Mais enfin c’est elle qui a vaincu en 1940 et elle tient à le faire savoir. Au dernier moment, elle a mis le considérable, infernal et intraitable Winston Churchill à sa tête et elle a eu raison contre tout le monde, avec un courage inouï et un culot de tricheur aux cartes, contre la mollesse complaisante et l’incapacité des travaillistes de l’époque, contre la cupide tiédeur américaine, contre les Nazis au sein même de la famille royale, financés par la noblesse britannique : seulement, le prix à payer a été l’étouffement, l’arrogante humiliation de domestiques qu’ont dû subir dans la foulée l’Irlande, l’Ecosse, les mineurs du Black Country de Birmingham, les dockers de Liverpool, les ouvriers de l’industrie lourde (qui n’avaient pas écouté Marx et qui en ont payé le prix fort), les femmes, les pauvres, les Noirs.
Et elle triomphe encore aujourd’hui sur tout cela, oscillant entre une droite bête et méchante et un centre-gauche prétentieux, sous la souveraineté d’un roi imbuvable.
Car malgré le Blitz et grâce à ses Boys, elle est debout, Brittania, avec Londres en son centre, dressant sous la pluie grise son vilain palais royal de Buckingham, ses feuilles mortes, ses trottoirs perpétuellement mouillés, ses pubs somptueux à tous les coins de rue, son peuple indifférent à la sottise comme à la misère, à peu près intacte, fière d’elle-même et de sa discipline d’internat : c’est d’ailleurs cela qui lui donne son autorité et qu’elle rappelle, à travers ses statues d’aviateurs en bronze dans Green Park, ses généraux en marche à tous les coins de rue de Westminster, ses plaques commémoratives qui ressemblent à des étiquettes de boîtes à bonbons.
Même les zazous de tous les styles, les Mods, les Beatles, les Skas, les Punks, les chevelus de toutes espèces (hommes et chiens), Ian Curtis et les ombres gothiques de Joy Division ont une place ici, et une place éminente : on leur a donné la culture underground, Brick Lane, les entrepôts transformés en marchés aux puces et en clubs de légende du UK Harcore. Oh, ce n’est pas qu’ils ont été entendus, non, mais ils ont été comme intégrés dans la fine horlogerie du monde britannique, avec leur périmètre, leurs libertés à eux, tolérés pourvu qu’ils produisent toujours de l’argent pour la grande bourgeoisie élégante, polie et brutale qui les chapeaute.
Quelle merveille que cette mécanique : elle a donné naissance à tant de merveilles, au plus grand dramaturge du monde, à la musique la plus indispensable à la survie de l’espèce, à une allure roide et décontractée, à une façon d’être, une grandeur, une force d’âme inégalée en Europe. En somme, Londres, c’est comme une métaphore grandeur nature de l’Occident : grandiose, immensément spirituelle, puissante à l’égale des plus grandes puissances de la Terre, criminelle et sotte.
J’ai déambulé quelques heures aujourd’hui dans le centre-ville d’Angers sous un ciel pâle et froid, finement doré. Nulle part comme ici je n’ai ressenti, non pas le poids du passé, mais son ensevelissement, son étouffement sous les couches du temps, de l’Histoire oublieuse et sans cœur, et de l’indifférence à ce qui est perdu, disparu.
Comment penser aujourd’hui, comment retrouver le fait que je suis ici sur la glorieuse colline d’où régnèrent les rois d’Anjou (ou du moins d’où irradia leur légitimité guerrière et financière), maîtres en manteau d’hermine de la France méridionale, étendant leur emprise, leurs hallebardiers, leurs lansquenets à barbiche, leurs mercenaires et leurs vilains barons pleins de lettres et d’argent de l’Angleterre jusqu’en Sicile ?
Non. C’est fini. Il ne reste plus ici qu’un empilement. Un fourre-tout de siècles morts. À l’image de ces murs au soutènement de plaques d’ardoises et couverts de mousse brune qui bouchent ici, dans le dédale sans intérêt de ses rues vides, la vue sur les cours intérieures des tristes couvents, des quelques vieux hôtels Renaissance qui ont survécu à la rage de rénovation, des résidences et des services préfectoraux.
Le passé encombre ici, il est surnuméraire — il suffoque sous le poids du dernier arrivé.
La cité bourgeoise, secondaire, commerçante d’aujourd’hui n’est que le niveau apparent, la dernière strate du mille-feuilles urbain qu’a été cet endroit depuis mille ans.
En somme la cité bourgeoise, secondaire, commerçante d’aujourd’hui n’est que le niveau apparent, la dernière strate du mille-feuilles urbain qu’a été cet endroit depuis mille ans, mais achevant les gros ducs d’Anjou de l’an mil sous le ventre administratif de « l’Intercommunalité Angers Loire Métropole ».
On y trouve des siècles accumulés, certes, mais s’effaçant à mesure, se faisant évacuer par une jeunesse qui, sans arrêt, a systématiquement mal vieilli.
C’est donc une ville peinarde et plutôt laide, blême, ennuyeuse. Voici une maison à colombages, des poutres de chêne sculpté, de vieux restaurants à cheminée, puis une belle façade XVIIIe siècle ouvragée comme un corsage de dames (chérubins, Neptunes soufflant, nymphes), et des rangées hautaines, dédaigneuses de domiciles notariaux Second Empire et IIIe République dans lesquels (« dans quoi », Pierre Michon ?) il ne se passe rien, dans quoi il ne s’est jamais rien passé, sinon des vies sans envergure ni trouble, et surtout d’immondes oppressions rimbaldiennes, des « Bibles à la tranche vert-chou » ouvertes pour des « âmes d’enfant livrées aux répugnances », mais en silence, sans scandale.
Le double donjon de pierres couleur de crème anglaise, d’ailleurs, est affublé sur les affiches scotchées partout sur les portes vitrées des boutiques annonçant les festivités de décembre d’un ridicule bonnet de Père Noël.
On cherche en vain la citation de Balzac qui siérait parfaitement à cette bourgade indifférente au monde mais pourtant coquette et tirée à quatre épingles (quoique sans élégance, sans classe, sans supplément d’âme hors de la richesse vigneronne), montée sur sa butte comme un gâteau d’où trône un château à vénérables tours rondes désormais rabaissées, humiliées par la sottise commerçante : son double donjon de pierres couleur de crème anglaise, d’ailleurs, est affublé sur les affiches scotchées partout sur les portes vitrées des boutiques annonçant les festivités de décembre d’un ridicule bonnet de Père Noël.
Il s’est mis à pleuvoir une petite bruine britannique ce soir. Je me dis que, si je devais vivre ici, je me terminerais à l’angévine, full spirit, aménageant le premier étage d’une demeure de notaire avec un canapé Chesterfield, de vieilles lampes, une guitare et un ampli, des néons de flamands roses pour toute décoration et pour seule horizon la rage de dévergonder cette jeunesse oisive, morne, dans le Jack Daniel’s, le MDMA, des hauts-parleurs tonitruants et le cannabis.
Mais je ne suis pas d’ici. Je suis d’un autre pays triste, mais où les barricades ont été montées, jadis, pour arrêter des armées impériales, et non de piètres régiments d’infanterie formés à réprimer de minuscules révoltes de comice agricole, comme ici.
Portrait de Billaud-Varenne par Jean-Baptiste Greuze, vers 1790, Dallas Museum of Art.
Il y eut, dans le printemps de 1816, un étrange visiteur français à New York. L’homme (vieux, grand, morose) était accompagné d’une femme, une jeune femme encore, alors que lui avait soixante ans : elle était de peau noire, frileuse et illettrée comme beaucoup de femmes à l’époque. L’inconnu la présentait comme son épouse, l’appelait Virginie.
Tous deux venaient de la Guyane, qui fut française, puis portugaise, puis de nouveau française, et où sévissait désormais la police et les reîtres emperruqués du roi Louis XVIII remonté sur le trône l’année d’avant. Ils avaient un chien avec eux, qu’ils appelaient Patience.
J’ignore où ils habitèrent, quelque part dans le dédale du sud de Manhattan.
Avant d’arriver à New York par le vapeur qui descendait la rivière Hudson, ils avaient fait une halte d’une quinzaine de jours à Newport, sur la mer, une ville que l’homme disait avoir trouvé fort jolie.
Mais froide. À New York aussi, il faisait froid. Ils dirent qu’ils avaient froid, que Virginie avait froid, et que l’homme aussi avait froid (ils ne dirent pas en revanche que cela faisait vingt ans qu’ils vivaient dans la touffeur, la canicule, les nuits chaudes de la forêt équatoriale et de la mer des Antilles). Comme lui ne parlait pas l’anglais, ce sont les Français de New York qu’il fréquentait (un épicier, un fabriquant de cigares, un vendeur de montres) qui dirent à leurs amis que le couple, et le chien, avaient froid en Amérique, malgré le petit printemps bourgeonneux, tiède, qui souffla sur les rivages de la jeune république des États-Unis d’Amérique cette année-là.
Il était Rochelais, taciturne, portait une perruque rousse. Il était massif, sombre, déplumé, mais avait une voix très douce et des manières très calmes.
Lui, il se nommait Monsieur Jacques-Nicolas, ou Monsieur Jacques. Il était Rochelais, taciturne, portait une perruque rousse. Il était massif, sombre, déplumé, mais avait une voix très douce et des manières très calmes. On le ne vit pas beaucoup dehors durant son séjour à New York, mais les gens qu’il vit, le peu de gens qu’il vit pendant le mois et demi de son séjour, dirent qu’il était d’un « commerce agréable », comme on disait alors. Qu’il était impressionnant, lettré, intelligent, fabuleusement captivant et secret.
Mais ici aussi, à New York, ils étaient de passage. Lui, de même que Virginie, et le chien Patience.
Ils étaient exilés : lui, d’abord, depuis l’an III. De France, où il fut « un grand quelqu’un » apparemment, puis de Guyane où il avait été déporté politique, puis fermier, cultivateur et vendeur de café, de cacao, de mangues, de girofles, exploitant une belle propriété où il faisait travailler du monde, des esclaves (lui, le Jacobin, l’Ami des noirs, l’abolitionniste !) ; elle, de la Guadeloupe, où elle avait été capturée puis vendue, encore tout enfant.
L’homme et la femme (ils se tenaient par la main et s’embrassaient) cherchaient un lieu pour s’établir, lui pour écrire et vendre ses futurs livres ou ses services d’avocat, elle pour veiller sur lui et le chien. L’homme évoquait tout le temps la Nouvelle-Orléans, où l’on parlait le français : mais il y eut la fièvre jaune et des inondations, là-bas, cette année-là. Ses amis français en étaient d’ailleurs partis.
Alors ils ont dû trouver ailleurs où partir. New York n’était pas pour eux. Mais ils eurent le temps de l’explorer, en 1816, dans le printemps de 1816.
Voilà ce qu’il y a à admirer et à maudire de celui qui fut le vrai fondateur de la première République française
Voilà ce que fut le séjour du grand révolutionnaire français Jacques-Nicolas Billaud-Varenne à New York, dans le printemps de 1816. On ne sait rien, ou pas grand-chose. Ce fut une étape, entre la fuite et la mort, qui survint trois ans plus tard, à Haïti. Mais cette étape, cette halte, fut comme un condensé de ce qu’il y a à dire et à maudire de Billaud-Varenne.
De ce qu’il y a à admirer et à maudire de celui qui fut le vrai fondateur de la première République française ; ou du moins de celui qui, le 22 septembre 1792 monta seul à la tribune de la Convention nationale, à Paris, pour proclamer à la première assemblée de députés élus au suffrage plus ou moins universel que « la monarchie était abolie en France », et qui triompha.
De celui qui exigea publiquement l’égalité dès 1787.
De celui qui fut toujours le défenseur des pauvres, des Noirs, des opprimés, des femmes.
De celui qui s’opposa, seul, à la guerre voulue par le roi et les Girondins, à la tribune des Jacobins, en 1792.
De celui qui fut un membre éminent, et respecté, du Comité de Salut public de l’an II.
De celui qui fut tour à tour un petit dramaturge sans public, avocat têtu, journaliste populaire, Conventionnel, représentant en mission, factionnaire sans-culotte et signataire de décrets, orateur prodigieux, idéologue, commissaire aux armées, héros du prolétariat parisien et des pauvres de France, des paysans et des pêcheurs de sa ville natale La Rochelle, pour qui il légiféra et perdit la liberté en l’an III, politiquement abattu, banni loin de son épouse adorée Angélique, exilé hors d’Europe par les traîtres de la réaction thermidorienne, dévoré par les insectes de la Guyane pendant vingt ans.
Ce qu’il y a à dire et à maudire de lui, car ce fut un vieil planteur morose, ayant vendu ses esclaves et ses terres, fuyant la police de son pays, qui débarqua à New York au printemps 1816. Et ce fut en même temps une immense célébrité, l’un de ces Conventionnels mythiques qui errèrent au gré de leur proscription, dans ces années-là, suivis par une petite troupe discrète d’admirateurs, de conspirateurs et de groupies.
C’est là que Pierre-Antoine Antonelle et Félix Le Peletier ont fondé en 1801 une petite utopie collectiviste, loin de Paris et à l’abri de la dictature de Napoléon. J’y suis retourné hier.
C’était la deuxième fois que je me rendais dans le pays connu du citoyen Félix Le Peletier. La première fois, voici quelques années, un été glorieux régnait sur la Normandie. Un 14-juillet caniculaire, oisif, qui m’avait conduit un peu par hasard, et sans vraiment trouver correctement mon chemin, sur les sentiers de la Caux prête à la moisson, cet arrière-pays pourtant mouillé, ombreux, ces grands vallons agricoles où dorment d’immenses fermes-citadelle en briques rouges sous les aisselles des ormes et des noisetiers, entre Rouen et la mer.
C’était il y a trois ans. J’avais alors commencé à rédiger mon Roman d’Antonelle et j’avais donc fait la connaissance, à ses côtés, de ce blondinet que fut Félix, le cadet des Le Peletier de Saint-Fargeau, frère aimé de l’autre, du martyr de 1791, Michel-le-Panthéonisé, le député du peuple, législateur de l’école gratuite, laïque et obligatoire pour les garçons et les filles de France, qu’assassina la veille de l’exécution du gros roi Louis l’un de ses gardes-du-corps fanatisé.
Félix m’intéressait déjà. Il était joli, paraît-il, avait les yeux bleu-faïence, avait séduit les dames de Paris, y compris l’affreuse Theresa Cabarrus avant que Môssieur Tallien ne s’y empêtre à son tour. Il avait été l’un des sabreurs du prince de Lambesc au Champ-de-Mars durant l’été 1791 et s’en était voulu à mort toute sa vie. Comme Antonelle, il avait démissionné de l’armée royale et remisé la vareuse blanche des officiers pour l’habit à la française du Jacobin. Il avait dilapidé sa fortune pour la cause.
D’ailleurs, il avait très vite été l’ami intime, et même le frère, une sorte de jumeau politique, et le compagnon de lutte, le camarade des nuits et des escapades, le double, l’éminence grise en campagne électorale de mon cher Pierre-Antoine Antonelle dès après Thermidor, de 1794 jusqu’aux mois les plus sombres de l’Empire où ils se perdirent de vue — où ils s’oublièrent, peut-être, et peut-être volontairement, leurs deux cœurs étant brisés.
Félix Le Peletier de Saint-Fargeau. Dessin à la sanguine sur papier par Louis-Roland Trinquesse, Morgan Library and Museum, New York.
Au fil de l’écriture de mon livre, je suivais Pierre-Antoine, mais toujours Félix apparaissait. Il hébergeait (sa mystérieuse villa bucolique du Petit-Montreuil, sur les hauteurs de Versailles, où il faisait son jardin avec son ami, et où il disait vouloir accueillir « une colonie d’hommes vertueux ennemis du crime et de la corruption, et méditant sans cesse sur les moyens d’assurer en France le bonheur commun », m’a toujours parue attirante), il protégeait, il s’enfuyait, il haranguait, il écrivait, il dînait, se promenait, discutait avec mon cher Arlésien renégat, toujours bohème, invariablement célibataire et plus ou moins fugitif ; il était toujours avec lui dans les grandes années, dans les parages de Gracchus Babeuf et des siens (il adopta son fils après l’exécution de Vendôme), dans les clubs et les réunions électorales des dernières années du Directoire, dans les imprimeries, les locaux des journaux révolutionnaires de la rue du Bac.
Leur bande, c’était Drouet, Rétif, Buonarotti, Vatar, Sambat, Topino-Lebrun, les cœurs rouges qui avaient survécu à toutes les vilénies et qui se retrouvaient aux Bains Chinois, sur les boulevards, ou dans l’arrière-salle du Café Chrétien, rue Saint-Marc, derrière les orangers en pot, pour entretenir le feu républicain, déjà socialiste, toujours justicier, plein des grandes et belles folies de l’an II.
Il faut croire que ce fut un mot d’ordre que se passèrent alors entre eux les Jacobins qui furent nobles, francs-maçons et militaires comme Félix et Pierre-Antoine : disparaître, selon l’idée (très existentialiste pour leur époque) que leur personne n’avait pas d’importance et que seuls comptaient leurs actes.
Cette fois, le ciel d’orage au-dessus de Rouen et de la Caux était changeant, déloyal, fait de charbon, d’ardoise ou d’or, d’heure en heure différent, nous pleuvant dessus à grands seaux, puis se taisant de longues heures. Nous nous y étions rendus pour quitter un peu Paris et avaler de grands goulées d’air, de vent, de mer. Comme la première fois, j’ai voulu faire un détour par Bacqueville-en-Caux, dont Félix a été le maire sous l’Empire et d’où il a été chassé par des partisans de l’assassin de son frère ligués en émeutiers royalistes, après la Restauration.
Or le bourg n’a gardé aucune trace de lui. Il faut croire que ce fut un mot d’ordre que se passèrent alors entre eux les Jacobins qui furent jadis nobles, francs-maçons et militaires avant d’entrer en Révolution, comme Félix et Pierre-Antoine : disparaître, selon l’idée (très existentialiste pour leur époque) que leur personne n’avait pas d’importance et que seuls comptaient leurs actes. La mairie d’où il gouverna trône sous le ciel noir, comme myope et rêveuse, sur une place d’armes désormais transformée en parking. Son nom ne figure nulle part, sur aucun monument, aucun piédestal, aucune plaque de rue. Félix Le Peletier est un inconnu ici. Il n’y a même pas une petite crêperie baptisée de son nom, ou même de son prénom, comme Antonelle a le privilège douteux d’avoir obtenu de la prospérité, à Arles.
Mais cette fois, pour cette visite à l’improviste-là, je savais quelque chose de plus. Que la propriété qu’habitèrent Félix et sa femme Angélique et leur petite Félicité, ici à Bacqueville, se trouvait au hameau du Tilleul, un peu en dehors du bourg, vers le nord. La première fois, je l’ignorais et j’avais simplement cherché « le château », me disant que les ci-devant comtes Le Peletier de Saint-Fargeau étant propriétaires ici de quelque maison, ils avaient dû hériter d’un château. Mais non.
Le Tilleul se trouve au nord de Bacqueville, sur le faîte de l’un de ces collines très arrondies où se tiennent les grandes fermes. En bas, dans les creux, les combes humides, ce sont des bosquets d’arbres en fouillis, une mare, un sentier de gadoue ; sur les pentes, des champs bien peignés de blé ou de légumes sur tout l’arrondi du vallon ; en haut, les propriétés de briques rouges encloses dans leurs longs murs ou leurs clôtures blanches, un peu anglaises.
Nous montons, nous arrivons. Pas une âme, pas un chien ne se montre. Il y a deux propriétés ici : une première enserrée dans son muret de forteresse avec des granges, des entrepôts sombres et vides, une cour de grande gadoue, et une deuxième un peu plus loin, que j’imagine être sur l’emplacement de ce qui fut le domaine de Félix Le Peletier, au-delà d’un portail derrière quoi se tient avec une petite fierté orgueilleuse une courte maison de maître et un ensemble de dépendances, de bergeries, de granges en ruine, de métairies et d’écuries dispersées autour d’une pelouse grasse et dégagée : c’est là, je me dis, c’est ça…
Car ici Félix et Pierre-Antoine ne se sont pas contentés de venir respirer le vent pluvieux de la Normandie et le grand large qui s’ouvre à quelques quinze kilomètres, au pied des falaises, au bord de la mer verte. Exilés de Paris où Bonaparte venait, avant Pinochet, de prendre le pouvoir par la force et la trahison, surveillés, menacés, et surtout découragés de pouvoir encore agir, même en clandestins, dans des villes françaises que tenaient la flicaille et la banque, ils ont décidé de passer à l’acte plus simplement : leur idée a été de fonder ici, à Bacqueville, au hameau du Tilleul, « une colonie démocratique au milieu des fers et de l’oppression » offrant « un asile aux patriotes persécutés ». Une petite utopie communiste dans l’un des coins les plus reculés de la Normandie, en pleine dictature : quelle merveille.
Pierre-Antoine et Félix avaient prévu de faire venir du beau linge à Bacqueville : Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, qui rattrapa Louis Capet par le colbac avant qu’il ne puisse fuir et se réfugier dans les jupons du marquis de Bouillé, Drouet qui fut Conventionnel, puis prisonnier des Autrichiens, évadé, militant révolutionnaire dans le Paris du Directoire, mais aussi Emile et Catherine, le fils et l’épouse de Gracchus Babeuf, vivant mal à Paris dans un sale petit magasin, ainsi que le citoyen-peintre marseillais Topino-Lebrun, de l’atelier de David, un adorable noiraud qu’Antonelle aimait de tout son cœur, et l’ami Jean-Baptiste Sambat peut-être, miniaturiste rue Taitbout, portraitiste de talent, ancien juré du Grand Tribunal comme Pierre-Antoine, peut-être aussi Filippo Buonarotti, descendant de Michel-Ange et cerveau de la Conspiration des Égaux, lorsqu’il serait libéré de sa forteresse de Cherbourg, peut-être même le vieux Marc Vadier, ancien généralissime du Comité de Sûreté générale, et d’autres : on ne manquait pas de cœurs rouges épuisés en France, après le coup d’État ridicule et effroyable du 18 brumaire.
Tous deux, en attendant, réfléchirent. Ils jardinèrent. Ils écrivirent en secret. Ils se rendirent souvent à Saint-Valéry-en-Caux, qui s’appelait en ce temps-là Port… Le Peletier ! Ils virent, comme je l’ai vue hier, la vaste mer laiteuse, luminescente et vide, et ses molles ondulations venant se dérouler et s’abattre sur des buttes de galets au pied des interminables falaises qui s’étendent de Dieppe à Fécamp. J’imagine que c’est là qu’ils reprirent un peu d’espoir. Qu’ils oublièrent les traîtres qui gouvernaient aujourd’hui.
Pierre-Antoine est retourné en Provence. Félix est resté en prison quelques temps. L’utopie communiste de Bacqueville-en-Caux n’a pas pu exister plus que cela.
Mais les temps étaient mauvais alors, comme ils le sont aujourd’hui. Tout se terminait déjà en déception. Ce fut au cours d’un rapide aller-retour à Paris pour aller chercher de l’argent et donner leurs dernières indications à quelques recrues que Félix fut arrêté, puis aussitôt déporté dans l’île de Ré, enfermé à double tour pour avoir bravé les ordres du petit lieutenant Bonaparte, trouillard, mégalomane et parjure. Alors Pierre-Antoine est piteusement retourné en Provence. Félix est resté en prison quelques temps. L’utopie communiste de Bacqueville-en-Caux n’a pas pu exister plus que cela.
Ils ne se sont revus que quelques années plus tard, Pierre-Antoine et Félix. À Genève. Antonelle rentrait d’un périple clandestin en Italie où il avait instruit une petite armée de conspirateurs iacobini et bientôt carbonari. Et Félix, malade, très mal en point même, goutteux, amoché par la peine et la fatigue, accourut trop tard pour rejoindre son vieux copain et immobilisé en Suisse sur l’ordre d’un médecin. Au bord du lac, ils se sont parlés une dernière fois, je crois. Et puis il ne se sont plus jamais revus, plus jamais écrit, plus jamais parlé.
Je dis ça, mais après tout : et s’ils avaient été — encore une fois — plus malins que tout le monde ? (Il faudrait peut-être fouiller dans les papiers de Le Peletier pour le savoir ; il paraît que c’est le député Charles de Courson qui est le descendant vivant de la famille.) Je ne peux pas m’empêcher en tout cas, lorsque je viens dans le coin, de penser à Pierre-Antoine et Félix. À l’utopie née à Bacqueville-en-Caux dans l’esprit de deux amis, en 1801, et qui n’a jamais vraiment disparu du monde.
Cet été, passant par Aix, je suis entré sans permission chez Blaise Cendrars. Ou plus exactement je suis entré sans permission dans l’immeuble de la rue Clémenceau que Cendrars habita.
J’ai moi aussi habité la ville voici des années (voici presqu’une vie entière, en 1988-89, quand j’avais vingt ans), mais jamais je n’avais vu la porte ouverte. Et même, j’ignorais alors où Blaise Cendrars résida dans le dédale de la vieille cité à mascarons, à balcons poétiques, aux longues persiennes de bois fermées sur mes rêves.
Or cette fois, j’ai vu l’ombre, le battant béant sur l’ombre, l’élancement du grand escalier et le sol à damiers noirs et blancs émergeant de l’ombre, le soleil oblique dans le froid de l’ombre, alors je suis entré.
J’ai trouvé un puits de pierre jaune, de marbre blanc et de lumière, absolument conformes à ce que j’avais imaginé. J’ai retrouvé, comme dans mes délires d’étudiant, ce qui avait dû être l’ordinaire de Cendrars, dans ces années-là : les étages, les échos, les portes ripolinées, les marches rouges aux tommettes disjointes, faites pour les croquenots, les godasses de l’Occupation, les mégots de mauvais tabac brun écrasés dans les encoignures, les odeurs de cafetière encrassée de chicorée et d’ersatz.
Tout cela n’était rien pour lui. Il allait et venait de son refuge aux rues venteuses, descendant dans la petite fraîcheur provençale exhalant son vent de fleurs dans la double porte d’entrée de la rue, malgré l’hiver nazi ayant saisi l’Europe, et c’était tout.
Quel sentiment de banalité, il a dû traîner là, le petit père Blaise, en remontant chez lui un peu bourré. Je dis : un peu bourré, mais c’était probablement alors très bourré, et à la piquette de bistrot s’il-vous-plaît, toussant et crachant ses clopes roulées, et les noyaux des olives trop dures, pas assez macérées et cueillies trop jeunes, servies à l’assiette place du Palais de Justice. Oui, tout cela n’était rien pour lui. Il allait et venait de son refuge aux rues venteuses, descendant dans la petite fraîcheur provençale exhalant son vent de fleurs dans la double porte d’entrée donnant sur la rue, malgré l’hiver nazi ayant saisi l’Europe, et c’était tout.
Du reste, il devait avoir le galurin à la main, l’imper mastic sur le bras unique, et être content malgré tout d’aller examiner un peu dans le journal les résultats du turf, du football, et conchier les Allemands en bonne compagnie, dans des odeurs de graillon, de ce qu’on pouvait alors trouver de blanquette sans doute, comme n’importe quel croquant des Bouches-du-Rhône.
C’était beau. J’étais ému. Tout était là. La vieille poussière, le calme, la fraîcheur aux effluves de cave, la dégringolade de l’immeuble, le fantôme, la lumière blafarde d’une cage d’escalier banale, malgré le plein été vertical et le bain d’or de la journée d’août qui m’avait amené jusque-là, seul, brûlé, mélancolique. Blaise montait et descendait avec moi. Il trimballait ses courses, ses bouteilles, ses poireaux dépassant du cabas. Il tournait la clé dans sa serrure. Il était de mauvaise humeur, se moquait du jobard parisien qui venait renifler les traces de l’écrivain à succès.
J’ai pris deux ou trois photos. Les voici.
Je me suis alors souvenu de ce que m’avait fait à cette époque-là ma première lecture de Bourlinguer, qui fut aussitôt suivie par celle, tout aussi vertigineuse, de L’Homme foudroyé, après quoi je me suis jeté sur La Main coupée et, enfin, bien sûr, sur Le Lotissement du ciel.
Peu importe le contenu de cet effet, ou plus exactement de cette désignation presque accusatrice, de ce doigt divin qui est venu me trouver, moi seul, dans la foule, à Aix. Peu importe le contenu de ce chant de sirène tombé du ciel, venu du lointain passé des guerres et des crises charbonnières, du temps de mon grand-père, et incarné entre mes mains par les pages jaunes, friables et odorantes de ces merveilleuses éditions cornées du « Livre de poche » que je dénichais chez les bouquinistes, ou bien que je volais. Ce contenu n’appartient qu’à moi. Mais je songe aujourd’hui (et j’ai songé cet été en traînant un peu, assis sur les marches, dans la cage d’escalier du 12 rue Clémenceau à Aix) à ce qu’un livre peut nous faire, à ce qu’un écrivain (ou une écrivaine — je pense à Marguerite Yourcenar, à Simone Weil, à Monique Wittig) peut nous faire.
Quelle est la condition de cette inoculation, de cet empoisonnement ? Y en a-t-il une ? Qui faut-il être pour qu’un livre nous change — ou peut-être : pour qu’il nous fasse monter, comme Blaise Cendrars l’a fait pour moi, sinon dans sa turne pour siffler un petit ballon de blanc en causant poésie, du moins au paradis ? Quelle est la nature de cette humanité qui perpétue, d’âge en âge, de siècle en siècle, la puissance tellurique, cosmologique même, de la littérature ? De quoi est-elle faite ? Est-elle en train de mourir ? Comment reconnaît-on les siens ? Où êtes-vous tous ?
Écrivains, lecteurs, nous sommes plongés sans remède dans la banalité, dans l’ordinaire décevant de nos vies ordinaires, et pourtant nous connaissons quelque chose d’autre, quelque chose qui se trouve au-delà de tout cela, au-delà de la petite réalité étroite, mesquine et ennuyeuse de nos jours qui passent. Comment ça se fait ? Que se passe-t-il, comme le demande sans arrêt notre cher, notre indispensable Pierre Bergounioux ?
Voilà les questions bien réelles qui se posent, quand on entre au 12 rue Clémenceau, à Aix. Les autres n’ont aucune importance.
Comment peut-on supporter sans écrire ou sans lire, comment peut-être soutenir sans peinture, sans musique, sans danse, sans souffler des pigments sur sa main ouverte posée contre la paroi, cette interminable tannée qu’est notre vie ?
Alors je pense à notre monde, à notre pays, à notre parole commune, à l’espace dans lequel résonne cette parole commune. Et je me dis : Blaise, dans son taudis puant le charbon et la lampe à pétrole, la clope froide, le pinard, dans le clair-obscur piqueté pendant des nuits entières et de journées sans joie par le cliquetis de sa machine à écrire, était tout aussi misérable que moi, que nous. Il n’avait pas un rond. On le détestait. On se moquait de lui. On l’avait oublié. Son fils Odilon était mort à la guerre, dans l’aviation anglaise. Raymone était à Paris. Son bras manquant (« Cendrars est revenu de la guerre avec un bras en plus », se moqua paraît-il Picasso, nous a rappelé Michon l’autre fois, en cheminant à Chaminadour) le faisait souffrir et l’obsédait encore. Mais comme le gentil Saint-François d’Assise de Giotto recevant les stigmates, comme son cher Joseph de Cupertino, saint patron de l’aviation, il est malgré tout monté au ciel et nous avec lui.
Et à la fin, c’est la seule issue. Comment peut-on supporter sans écrire ou sans lire, comment peut-on soutenir sans peinture, sans musique, sans jeu, sans danse, sans souffler des pigments sur sa main ouverte posée contre la paroi, cette interminable tannée qu’est notre vie ? Vous qui croyez que l’art est une distraction, une décoration, du temps perdu, vous êtes des fous furieux.
Ici, en bas, à gauche, est vissée la plaque gravée qui se trouve être, pour ce que j’en sais, l’unique trace que laissa Henri de Perrin de Jonquières. Je l’ai retrouvée au cimetière d’Arles, sous un soleil de métal fondu.
Il mourut à trente ans, en 1860. Il fut politiste, journaliste, zoologue, farouchement républicain en un temps de mollesse monarchiste, époux d’une jeune et jolie Zélia qui le pleura et qui mourut finalement à Monaco quarante ans plus tard, au tournant du siècle.
Henri Perrin de Jonquières fut un jeune homme durci par les opinions, la rage de la liberté, l’amour des paysages et des animaux, le savoir de la science et une trop longue intimité avec la médiocrité de la noblesse arlésienne, se faisant ainsi un nom, ou plutôt une faille, une entaille nette et coupante dans la pierre froide de son temps, dans l’univers semi-dément de Frédéric Moreau, l’ombre du monde que Flaubert suivit dans son Éducation sentimentale.
Il fut le seul en France — le seul, vraiment le seul — à dire publiquement que le comportement des colons britanniques en Inde l’écœurait.
Écrivant, bataillant dans les innombrables journaux de gauche de l’époque, il défendit l’égalité, c’est-à-dire la justice. Mais la grande justice et non la petite, je veux dire la justice pour les pauvres et les esclaves, et non l’aumône des bourgeois pour leurs domestiques. Ses parents firent la moue. Il alla vivre un peu à Nîmes.
Il fut le seul en France — le seul, vraiment le seul — à dire publiquement que le comportement des colons britanniques en Inde l’écœurait. Ou plus exactement : qu’il soutenait, lui, le petit comte provençal écrivant dans les brochures républicaines paraissant à Paris, la révolte armée des Cipayes contre leur employeur, la gigantesque Compagnie britannique des Indes orientales qui possédait alors une grande partie de l’Inde, l’administrait, y levait l’impôt et commandait une armée. Il dit qu’un Blanc n’avait pas à s’approprier une terre étrangère, qu’une société privée ne pouvait pas gouverner ou commander des soldats, que la conversion par la ruse que répandaient les missionnaires en Inde était abjecte et immorale, qu’on avait toujours raison de se soulever contre l’oppression, que l’Inde devait se libérer de la domination.
Déjà, à l’époque, on était seul pour dire ce genre de choses.
On ignore aujourd’hui si, oui ou non, Henri Perrin de Jonquières sut que sa grand-mère Césarée (une petite femme nattée, polie, matoise et calculatrice) avait été la dernière maîtresse du révolutionnaire jacobin Pierre-Antoine Antonelle, le premier maire d’Arles, son député en 1792. Qu’elle l’aima au temps de sa retraite de conspirateur, sous l’Empire. Que Pierre-Antoine lui écrivit une lettre érotique, irrésistible, jaune, ombreuse et floue comme un Pierre Bonnard peignant Marthe nue. Que Pierre-Antoine, mourant, déshérita les crétins de Clermont-Lodève ses cousins au profit des Perrin de Jonquières, de Césarée et de son fils Casimir, le père d’Henri.
En tout cas, Henri signa ses nombreux articles de dénonciations de l’horreur coloniale d’un double nom : Jonquières-Antonelle.
On le prit pour un fou, ou pour un tigre, ou pour l’ami des assassins. On rit de lui, on dit qu’il était soit complice des tueurs, soit leur idiot utile. Ce fut ainsi qu’on le calomnia, comme on calomnie toujours. Après quoi, on l’oublia, jusqu’à aujourd’hui.
Où je tourne autour de l’hôtel où Pierre-Antoine Antonelle naquit et mourut à Arles. Et où je me retrouve piégé d’avoir écrit sa vie entière, luttant contre sa volonté de disparaître et l’oubli des Arlésiens d’aujourd’hui.
Je me suis toujours imaginé que c’est de cette fenêtre-là qu’est tombée l’annonce de la mort de Pierre-Antoine Antonelle. Que c’est après l’avoir ouverte en grand, paniquée par son propre chagrin, que la vieille Madelon Anayet veillant sur lui, qui tint cette maison pendant trente ans, a lâché quelque chose de sa grand bouche d’ancienne oratrice déchue de la Société des amis de la Constitution de 1791, de sa bouche de gouvernante intransigeante et disciplinée, de sa bouche soudain stérile, impuissante, en ce mauvais jour de novembre 1817.
Alors le plâtrier et le maçon tenant boutique au rez-de-chaussée de l’hôtel de la longue rue de la Roquette l’ont peut-être vue, de là-haut, pâle, leur dire de monter, de venir, de courir à elle, parce que Pierre-Antoine, l’ancien citoyen, Moussu Antonello comme certains l’appelaient alors ici, le Jacobin poli, bizarre, arrangeant et juste qui avait été leur député-maire du temps de la Révolution, mais qui était désormais solitaire, taxé, surveillé, malvoyant et boiteux, assis dans son fauteuil jaune, épuisé, venait de demander l’heure, de dire : « Il est une heure », et de mourir.
J’ignore pourquoi j’ai choisi cette fenêtre-là, ce côté-là, le côté droit, au coin de la rue Baudanoni, jadis rue Roubion, menant au Rhône. Il doit y avoir une disposition mentale bizarre chez les gens comme moi lorsque les morts soudain revivent en eux, une sale manie d’arbitrairement ordonner le réel selon leur caprice, leur fantaisie de charmeur de serpents, avec autorité, mus par une forme particulièrement absurde de la certitude.
Oui, mais voilà. Je me suis dit qu’à son retour de l’armée royale, après vingt ans de sottise et d’ennui, de culbutes dans des bordels de campagne, de bêtises de garnison, et finalement une démission minable, je me suis dit qu’à son retour à Arles en 1782, donc, descendant de la diligence avec rien de bien glorieux à faire valoir pour sa défense, sinon un titre de « capitaine en second » du Bassigny-Infanterie, mais pas de Croix de Saint-Louis, un séjour affreux à la Cour de Versailles et des lectures scientifiques inutiles bien apprises, ainsi que le mépris de toute religion, il a dû emménager là, dans l’aile du coin de l’hôtel familial, en appartement, avec ses livres.
Soumis, dépressif, le cadet des Antonelle a sans doute laissé le grand logis et le bureau du premier étage à son frère aîné Jacques-Philippe, et l’aile donnant sur le jardin aux lauriers-rose à sa vieille mère Thérèse-Agathe née de L’Armillière, veuve d’Antonelle, cette vieille bigote sévère, sans amour, infatuée, se prétendant marquise bien que ne l’étant pas, à demi analphabète, royaliste en diable, avare — une femme de l’Ancien Régime dans sa minuscule majesté dévote ; ou plutôt l’Ancien Régime sous la forme d’une petite bonne femme provençale, cassante, coiffée de dentelles, ceinte du châle fleuri des Arlésiennes, minaudière, persifleuse.
Or il ne reste plus rien de tout cela. L’hôtel est là, mais les traces d’Antonelle, non. Le nom est lisible, mais l’homme, non. Le problème avec Antonelle, c’est qu’il a disparu. Et qu’avec son corps ont aussi disparu ses œuvres et jusqu’à son souvenir.
Antonelle, dans l’Arles d’aujourd’hui, c’est à peine quelque chose : un nom un peu féminin, chantant, folklorique, municipal, comme les Corses ont Tino Rossi et les Sétois Georges Brassens, mais rien de plus. Et encore : ceux qui vivent dans les lointains quartiers de Barriol ou de Grifeuille n’ont aucune idée de quoi je parle ici, des anciens noms et des lieux de mémoire. Même les instituteurs le négligent.
Dans La Roquette, sa petite patrie de la basse ville, ce n’est pas mieux. Lui qui a été le protecteur et le protégé des crevards du quartier pendant deux siècles, les gens d’ici ne le connaissent plus vraiment. Pour eux, le nom « Antonelle », c’est à la limite une particularité locale, un truc à touristes, comme Van Gogh et les taureaux, un thème de rendez-vous pour les vieux à la limite, à la mairie ou à la salle des fêtes.
Au milieu de La Roquette trône toujours l’Hôtel des Antonelle, l’hôtel aux volets gris transformé, à la faveur d’une redoutable destruction moderniste, en foyer HLM.
À la limite, c’est une place étroite et assez merdique, cradingue le plus souvent, à l’entrée du quartier de La Roquette, et voilà tout, où l’on trouve un Carrefour Express et un Casino, des poubelles en tas, un immense platane solitaire et malade, un arrêt d’autobus, une agence immobilière dorénavant fermée, quelques restaurants (dont un certain « L’Antonelle » qui jamais, nulle part, sans aucun prétexte, ne fait référence à Pierre-Antoine), ainsi que, haute dans le ciel bleu et le feuillage, l’ancienne maison Calment, marchand de couleurs célèbre pour sa vieille fille, Jeanne, qui ne se résolut pas à mourir.
Aujourd’hui, la place Antonelle fait du boucan. Elle est longée par une route à automobiles très passante, grondante, coupant Arles en deux : d’un côté la montée vers la Cité, le Méjan et l’Hauture, la ville piétonnière, boutiquière, muséale, splendide, romaine, venteuse, arborée, magicienne ; et de l’autre, l’ancien quartier des rouges, des matelots, des toiliers, des charpentiers de marine, des débardeurs du port, des artisans du cuir, du bois et du tissu, des curés des pauvres, devenu aujourd’hui une promenade de charme sous les arceaux en fleurs, entre les tiers-lieux, un espèce de Montreuil du Midi, encadré par une affreuse Nationale sur un pont de béton et les puantes exhalaisons de vasière du Rhône, au milieu de quoi trône toujours l’Hôtel des Antonelle, l’hôtel aux volets gris transformé, à la faveur d’une redoutable destruction moderniste, en foyer HLM.
J’ai demandé un jour à une adorable historienne vivant dans ces ruelles ombreuses ce qu’elle avait vu, ici, avant le raz-de-marée pompidolien ou giscardien qui a mis bas aux survivances de l’ancien monde, au profit de l’horreur climatisée. Elle m’a parlé d’un grand escalier en marbre, de salons lambrissés, de hautes fenêtres, d’un jardin paradisiaque à l’arrière, d’un édifice à la parisienne refait au XVIIe siècle, de linteaux sculptés, de chapiteaux romans. Elle m’a dit que non seulement il n’est rien resté sous les coups de bulldozers et de masses à abattre les murs, mais qu’en plus, personne n’avait rien photographié, ni rien dessiné, ni rien relevé de ce qu’il y avait là, depuis François Ier. Donc, c’est fini.
Personne ou presque ne connaît plus Antonelle. Et pour cause. La municipalité arlésienne a bien vissé au mur du patio de l’hôtel aux volets gris une plaque commémorative pour rappeler que Pierre-Antoine naquit et mourut ici. Mais elle comporte deux erreurs : l’une sur sa date de naissance et l’autre sur son nom, rien de moins.
Et puis l’église Saint-Césaire où son corps a été transporté après sa mort, afin qu’il y soit placé derrière une lourde pierre aux côtés des restes de sa famille (son pauvre père mort à même pas quarante ans, sa vieille mère, son frère adoré) — et ce sous la menace d’une émeute du petit peuple de La Roquette qui n’a pas supporté que l’infâme curé présidant aux destinée de l’église en 1817 lui refuse l’office, les bougies, la présence des gens qui l’aimaient —, l’église Saint-Césaire, donc, est fermée à double tour. Il faut demander à la paroisse d’Arles pour y pénétrer. Et à la paroisse d’Arles, on ne connaît pas Antonelle, ou bien on le connaît trop bien. Et même : on s’en fout, au point qu’au bout d’un moment, on ne répond plus aux messages du gugusse parisien qui demande à voir l’intérieur de l’église et ses tombeaux.
Tout le monde a oublié que cette place s’appela, aux plus beaux jours de l’an II, alors qu’il était parti faire de la politique à Paris, la Place Antonelle.
L’onirique, l’incroyable place de l’Hôtel de Ville où Pierre-Antoine gouverna en élu des pauvres et fit monter les artisans au conseil municipal resplendit autour de son obélisque, de ses Neptunes cracheurs d’eau fraîche, de ses façades italiennes, de sa mairie lumineuse que Mansart dessina, mais Antonelle n’y est plus. Tout le monde a oublié que cette place s’appela, aux plus beaux jours de l’an II, alors qu’il était parti faire de la politique à Paris, la Place Antonelle.
Certains soirs, les lumières du bureau du maire restent allumés, au premier étage. Mais celui qui gouverne la capitale de la Camargue n’a plus rien à voir avec Pierre-Antoine : lui, c’est un grand bourgeois de la télévision, d’ascendance aristocratique qui plus est, venu prendre sa retraite d’homme de droite à la tête de la municipalité qu’il estimait sienne. Un « Chiffonniste », on dirait alors.
Le problème, lorsqu’on s’intéresse à Pierre-Antoine Antonelle, est que cet homme a tout fait pour disparaître. Il n’a pas voulu se marier. Il n’a pas voulu d’enfant. Il a déshérité ses héritiers légaux. Il a changé de nom. Il a renié sa lignée familiale. Il ne s’est jamais fait peindre ou dessiner. Il a perdu ses archives. Il a fait chuter le monde ancien auquel il appartenait. Nous sommes perdus.
Je fatigue les gens avec mon Antonelle. Je le vois derrière chaque volet, je sens son regard passer ici, sur ça, sur moi. Je sais ce qu’il a fait ici, à peu près seul sur la terre des vivants.
Mais je ne me plains pas. Ceci n’est pas une déploration du passé disparu, certainement pas, puisqu’un jour de postérité où Pierre-Antoine Antonelle aurait eu sa juste place ici, une place de gloire, une place de statue équestre, quelque chose qu’il mériterait à mes yeux, n’a tout simplement jamais existé. Et ça n’a pas existé parce qu’il ne l’a jamais voulu. Et, même, parce qu’il a tout fait pour que son éternité n’ait jamais lieu, considérant qu’il n’était rien dans cette vie qu’un porteur d’actes et d’idées, et que ce sont les actes et les idées qui comptent, pas la chair vivante et le souffle que peu de monde aima.
Alors je me plie à son exigence, comme tout le monde. Sauf que, moi, j’ai sa vie entière dans ma besace, puisqu’on sait que j’ai raconté sa vie et qu’à ce jour, personne ou presque ne m’a entendu la dire. Ici, à Arles, j’ai donc des souvenirs pour soixante-dix ans, mais les mains vides, le doigt pointant nulle part, les bras embrassant l’air fouetté par le mistral, la nuit tiède et immobile, le jour brûlant, vertical, m’enjoignant de me taire pour obéir à l’étrange volonté de cet homme, de Pierre-Antoine Antonelle, partout ici et nulle part à la fois.