Tom Waits est intraduisible

Tom Waits est intraduisible, disons-le.

Les textes de ses chansons (qu’il écrit avec, ou qu’il extirpe de son amour pour sa femme Kathleen Brennan, ce n’est pas bien clair) évoquent invariablement pour moi ces rebuts rouillés, désossés et épars, ces morceaux d’automobiles qu’on trouve dans les fossés, sur le bord de la route, ou bien dans les casses ou dans le bric-à-brac dérisoire et souvent comique des brocanteurs, derrière les stations-service  : volants de bakélite, transmissions défaites, rétroviseurs, sièges ou banquettes dévissés, plaques d’immatriculation rouillées. Il y a de la vie, là, du voyage, des drames, de la mélancolie enfantine, des regrets, un drame final souvent, en tout cas une fin, et l’abandon, l’arrachage, le saut vertigineux dans l’inutile à perpétuité.

Avec ça, la voix de Tom Waits sourd comme une rumeur de ville derrière des rideaux tirés, une ville de cette Amérique de la route qui a fini par devenir une sorte d’espace de vagabondage mondial, cette «  voix américaine  » que j’aime toujours et qui geint, gronde et rêvasse dans les livres de Steinbeck, de Faulkner, de Kerouac évidemment, depuis l’épouvantable guerre que des montagnes volantes de poussière ont mené contre de pauvres fermiers arracheurs de racines au cours de la Dust Bowl, jusqu’à l’effondrement plastifié d’aujourd’hui.

Bref, Tom Waits est intraduisible. Mais j’ai tenté ici de traduire le poème qu’il a écrit sur le vagabondage, ou quelque chose comme ça, et qu’il a fait paraître au profit de soupes populaires et d’hôpitaux pour les pauvres, paraît-il. Je pense avoir raté la traduction et j’ai pendant plusieurs semaines abandonné l’idée d’en faire quoi que ce soit. Et puis ce soir, j’ai eu envie de donner quelque chose à lire.

C’est un poème sur quoi  ? Sur le fait d’être parti de quelque part appelé chez soi (à un moment donné) et de se retrouver dans l’indigence et l’errance. Ça n’a rien de romantique. Enfin, je n’en sais rien. Voilà ce que c’est. J’ajoute que je n’ai absolument pas le droit de traduire et de publier ça. Mais ça ne me rapporte pas un kopeck, donc je vais compter sur l’indulgence du monde affreux qui nous contient, pauvre de moi.

Tom Waits
DES GRAINES SUR UNE TERRE DURE

Je suis une graine tombée
Sur une terre dure
Une terre dure
Une terre dure
Je suis une graine tombée
Sur la terre
Je suis une graine tombée
Sur la terre

Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
De la branche d’un grand chêne
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
De la branche d’un chêne
Je suis une feuille tombée
D’un chêne

Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin rugueux
Je suis une pierre qui roule
Sur un chemin

Pourrais-je me relever seulement
Comme un pauvre lutteur ayant
Été vaincu, battu
Pourrais-je seulement me relever et rallumer
Le même feu qu’avant  ?

Je suppose que certains parmi nous
Retombent toujours sur la vieille domestique.

Ai-je tout fait à l’envers
Ai-je tout fait de travers
Puis-je seulement me relever
À la force de ces vers
Ai-je été maudit et
Tout est-il fini
Combien de temps encore
Combien de temps
Rien n’est juste dans ce monde
Rien n’est juste
Quand je suis né
J’étais beau à faire pleurer mes parents
J’étais ce paquet-cadeau contenant
Leur chance bénie à tous les deux
J’étais une lumière un éclat j’étais magnétique
Et flamboyant
Ne suis-je désormais plus qu’une chose lentement grignotée
Par les dieux
Et ne suis-je que le sac où la fourrer
Mes parents étaient de braves gens
Raymond et Shirley
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Ils avaient prié pour avoir un enfant
Comme moi
Parfois je me demande s’il existe
Une autre vie au fond de cette vie
J’aurais dû vivre
Mais je dois partir maintenant
Regarde le train glisser
Le long du quai
Regarde le train glisser
Le long du quai

Ai-je eu ce qu’il faut un jour et l’ai-je
Perdu perdu
Ou l’ai-je regardé droit dans les yeux
Et l’ai-je voulu
Voulu

Ici-bas ô Seigneur
Sous les escaliers
Ici-bas ô Seigneur
Il y a une prière
Dessous tapie loin sous
De nombreuses couches ô frères
Ya  ! Ya  ! Allez on y va  !
Viens me secourir Seigneur
Viens me secourir

Trébuche
Bascule
Manque
Gaffe
Déçois
Rate
Bute
Échoue
Gâche
Mauvais cheval
Commettre
Bévue
Bander
Bousiller
Se planter
Gagner

J’ai pris ses jolies joues
Et je les ai embrassées
Je les ai embrassées
Maintenant j’ai peur et je suis seul
Et elle me manquent
Elles me manquent
Tout sera peut-être
Différent à Chicago

Chez soi c’est l’endroit
Où recevoir son courrier
Pourvu qu’on t’y retrouve
Paraît-il
Parce qu’on ne peut pas
Écrire une lettre
À un oiseau
On ne peut pas écrire
À un oiseau

Toit
Porche
Allée
Auvents
Jardin
Fenêtre
Portes
Plafond
Parquet
Balai en bois
Salon bourgeois
Comptoir
Moustiquaire
Doux
Rêve

J’ai prié quand j’ai eu soif
Et dieu m’a envoyé la pluie
J’ai trouvé des mûres sur
Le bord de ma route
Dis-moi donc mais à qui
Dieu peut-il bien adresser ses prières
Ça doit être un boulot solitaire
Ça doit être un boulot solitaire

Peut-être ne sommes-nous que
Les musiciens d’un orchestre
Qui s’accorde
Et nos étranges sillages
Ne sont-ils que la portée
D’une musique qui n’a
Pas encore commencé

Oh, fais que nous tous
Dans la tempête
Assis près d’un feu
Lumineux et chaud
Nous puissions offrir
Aux opprimés
Un peu de bonne volonté et
Un grand parapluie
Pour empêcher que l’averse
Ne les martèle sans cesse

Sans feu
Sans dents
Sans volonté
Sans pitié
C’est le décompte final
L’arbitre est à 9
Mon tour viendra quand
Les copains
Mon tour
Viendra quand  ?

Vois-tu je leur rappelle toujours
Qu’à tout gouffre il y a un fond
Un fond
Je leur rappelle à tous
Qu’à tout gouffre il y a un fond, Seigneur
Oh oui, il y a toujours un fond
Qui me ressemble exactement

La fumée du café
Et le tourbillon dans la tasse
La cuillère en tournant
Ça fait Tagada  !
Tagada  !

De temps en temps
La vie a finalement un sens
De temps en temps
La vie a un sens
Une mélodie se forme
Un singe devant un clavier
Compose un poème
Et un vagabond
Entre dans un tabac
Joue au Loto l’anniversaire de sa mère
Et remporte le million
De temps en temps
La vie a finalement un sens
Les voitures foncent sur la route
Tandis je leur tends le pouce
J’attends juste que
Ma chance arrive

Je suis sans abri
Mais je bouge
Je suis sans abri
Mais je bouge
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien
Où l’herbe est verte
Où la grange est rouge
Où le vent
Fait se déhancher les arbres comme des filles dans leur cerceau
Je vais peut-être amener mon chien là-bas
Je vais peut-être amener mon chien

Mon corniaud est toujours resté avec moi
Même dans les rues de Manhattan
Vois-tu, Fido ça veut dire fidèle
En latin

Je suis le roi de quelque chose
Oui c’est sûr
Je suis le roi de la route
Je suis le roi de l’herbe
Le roi de l’allée
Le roi de la crasse
Le roi du seuil
Le roi du trottoir
Le roi de l’angoisse
Je suis la bulle qui éclate
Ma couronne c’est mon chapeau
Et pour ce qui est des problèmes
Je suis le roi de tout ça

Tout est limité
Tout
Et il n’y a qu’un nombre restreint de choses
Dans ce tout
Des rires
Des rasages
Des genoux écorchés
Des bébés
Des larmes
Des steaks
Des clopes
Des chansons
Tout ça
Et peut-être
Au sommet du ciel
Trouveras-tu le fond
d’une barque
Et dans cette barque
Un Dieu mal rasé
Tenant une canne
Une ligne
Et un bouchon
Et pendu à
Un hameçon d’or
Un diamant bleu
Celui dont tu rêvais
Et ce diamant bleu
N’est que ton œil bleu
Lové derrière tes
Paupières fatiguées
Et puis jusqu’au fond du puits
Tu te laisses glisser
Et tu plonges dans la mer
Et le soleil se lève
Et tu n’as que sept ans
Alors te soulevant il te ramène au sec
Et c’est ça le paradis

Sans le sou
Délaissé
Pierre-qui-roule
Va-nu-pieds
Errant
Marcheur
Nomade
Pèlerin
Enfant trouvé
Mendiant
Clochard
Trimardeur
Moi

L’éphémère ne vit
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Qu’un seul jour
Je n’ai qu’une seule vie
Moi au milieu de ce temps immense
Qui s’est déroulé avant moi
Et de ce temps immense
Qui me suivra
Quand je serai parti
Quand je pense à l’éphémère
Et à son séjour si bref
Est-ce qu’à la fin on ne vit pas
Qu’un seul jour nous aussi
Est-ce qu’on ne vit pas
Qu’un seul jour  ?

Papa pourquoi tous ces hommes
Dorment dehors sous la pluie  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est chaud et sec  ?
Pourquoi ils ne rentrent pas chez eux
Où c’est sec  ?