Lalo Schifrin est mort hier

Je peux parler technique ? me glissa-t-il timidement, après que je lui avais demandé ce qu’il avait conservé de l’enseignement d’Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris dans ses compositions pour Dizzy Gillespie. Bien sûr, répondis-je sottement.

Et alors commença une longue et tortueuse description de toutes sortes de rythmes endiablés et foldingues, d’intervalles inédits, de timbres, de folies hallucinées que Lalo Schifrin avait récolté au fil de la Turangalîla-Symphonie ou Des Canyons aux étoiles et qui survécurent et s’instillèrent sans y paraître dans sa Gillespiana ou au hasard de ses compositions géniales et minuscules disséminées au gré des épisodes qu’on lui commandait de Mission: Impossible. L’attachée de presse et moi, nous fûmes stupéfaits : ah, on voulait parler musique, alors on parlait musique…

Cet homme portait beau, avait une magnifique crinière blanche, parlait un français impeccable, zézayant fièrement avec son accent argentin.

C’était le 14 juillet 1999, dans le hall de son hôtel, un peu en dehors de Vienne, en Isère. Il allait pleuvoir, je m’étais bien organisé et je me croyais libre, et j’étais heureux de rencontrer ce vieux monsieur dont je dévorais les disques depuis tant d’années. C’était l’une des premières interviews de ma carrière de journaliste : je l’avais arrachée à ma rédaction en chef parisienne en lui mentant outrageusement (un billet de train, une nuit d’hôtel miteux, et des promesses en l’air : bref, l’histoire de ma vie professionnelle) et j’y étais enfin. J’ai posé des questions stupides. J’ai dit bêtement que j’aimais son travail depuis que j’étais gosse. J’ai été obséquieux, maladroit, à côté de la plaque, crâneur, c’est-à-dire que j’avais tout pour faire carrière dans ce métier.

Dans la nuit, dans la coquille noire du Théâtre antique mouillée par une petite bruine, j’ai ensuite vu Lalo Schifrin diriger son big-band debout, sa main droite sur le clavier, la main gauche lançant la foudre, commandant le vent, pilotant les anges du ciel, libérant les parfums et les cris de la jungle amazonienne, s’enveloppant dans les fumerolles d’un grand train filant dans l’immensité de l’Amérique du sud, et lui, Lalo Schifrin, face à tout ça, était souriant, heureux, sautillant comme un gamin de vingt piges parce qu’il faisait de la musique.

Tout ce que j’ai vécu ensuite, jusqu’à mes premiers reportages en Afrique, a été mesuré à l’aune de ce 14 juillet-là, sous la bruine. Rien n’a tenu le choc. Je regrette seulement avoir été un idiot, c’est-à-dire n’avoir été qu’un journaliste, avec autant de limites, aussi peu de liberté et une cupidité de pickpocket.