
Premier jet, première page : je punaise ici ce qui traîne sur mon bureau. Ici, l’amorce d’un récit : TUER TOUS LES CHIENS ou « L’imprudent caprice du bourgmestre Hans Waldmann qui en 1489 entraîna la révolte du petit peuple de Zurich, sa capture et sa décapitation au sabre, sous les hourras des propriétaires de chien ». Qui sait où tout cela nous mènera ?
C’est quand même, d’abord, que les gens aimaient bien leurs grands chiens, qu’ils aimaient leurs sourires. Il faut dire qu’ils avaient cette manière, les chiens, d’accourir vers eux, heureux d’être, je veux dire d’être des créatures de Dieu et les amis des hommes. On les voyait d’ailleurs un peu partout en ce temps-là traîner dans les cours de ferme, sur les places des villages, aux portes de Zurich, avec leur fière posture cambrée, leur pelage luisant, leurs oreilles joyeuses, leur belle langue rose contente de respirer, puisqu’un peu partout en ce temps-là ils vivaient en communauté positive avec les Suisses. Que ce soit dans les campagnes reculées ou dans la cité enclose, sur les berges de la Limmat et du lac bleu-glace, au pied des montagnes enneigées, sur leurs pentes, dans toute la vallée, il n’était donc pas question qu’on touche à leurs chiens d’abord et avant tout pour cette raison-là : les gens les aimait bien.
Et puis, les chiens servaient à leur travail.
D’abord, ils les accompagnaient à la chasse. Alors qu’ils n’étaient armés que de leurs pauvres arcs de noisetier, de leurs arbalètes déglinguées à ficelle ou de leurs longs épieux dans lesquels étaient fichés d’une simple pointe à ailettes, les gens leur demandaient de débusquer pour eux les cochons noirs dans les bosquets de chênes ou les sapinières, de renifler le passage des chevreuils, de pister les lapins, de soulever les grives, les pigeons, les perdrix ; de cette viande cuite, ils faisaient ensuite des pâtés, des ragouts, des saucisses pour toute l’année, et tout ça était impossible sans l’aide des truffes sensibles, des belles pattes griffues et musculeuses des chiens, de leurs gueules. Ça changeait de l’ordinaire, du pain gris, des oignons, des raves bouillies en potage, des poissons vaseux parfois, du gras du lard dans le potage.
Ensuite, les chiens restaient toujours tranquilles aux lisières de leurs troupeaux et veillaient, en sphinx, sourcilleux, prêts à venir embrasser les hommes qu’ils connaissaient comme à aboyer crânement sur les curieux, les voleurs, les idiots. Ils étaient les premiers aux basques des étrangers de passage, humant leurs genoux, surveillant leurs mains, quand les villageois restaient à distance, ne se doutaient jamais de rien. Ils ne dormaient pas quand, eux, dormaient. Ils jouaient avec les enfants quand eux, non.
Les chiens étaient là, parmi eux, dans un juste partage du monde et de la vie. Et pourtant, un jour de 1489, le bourgmestre de Zurich Hans Waldmann ordonna de les tuer tous.
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