Sur la haine de Mélenchon

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Toutes sortes de voix mettent gravement les Français en garde depuis quelques semaines contre le danger que court la démocratie. La restriction des libertés publiques, la banalisation de la violence d’Etat, les lignes de fracture élargies de la société, les coups de force politiques, le rang grossissant des indigents et des humiliés ? Non : une citation tronquée de Jean-Luc Mélenchon sur une évidence banale que nous, les journalistes, refusons de regarder en face.

Branle bas de combat, la liberté de la presse est en danger en France, paraît-il. Un homme politique est, depuis le 3 mai dernier, au centre de la croix de tir du secrétaire général de l’association Reporters sans frontières : Jean-Luc Mélenchon. « La haine du journalisme menace les démocraties », lisait-on en bannière un peu partout, sous le logo de RSF. On a de nouveau glosé avec beaucoup d’ardeur émancipatrice, on a encore proclamé la main sur le cœur la valeur supérieure de la liberté, on a grondé de peur un peu partout dans Paris. On a mis en garde, on a exhorté. « Mélenchon favorise une société de propagande et de manipulation », s’est même enflammé le week-end dernier l’insistant surveillant général de l’organisation dans le tabloïd Le Parisien-Aujourd’hui en France. Attention : les prédateurs sont partout. Les coups risquent de pleuvoir, voici venir le temps des assassins.

On n’a, en revanche, pas beaucoup fait de cas de la solidité des raisonnements. Des bribes de phrases, de graves contresens, une impression générale, la réanimation de préjugés idéologiques ou de poncifs éculés ont suffi pour décocher ses flèches. Aucune des citations appuyant les prêches ne sont correctes. Aucune idée doctement pointée du doigt n’a été réellement formulée.

Jean-Luc Mélenchon aura peut-être une réponse à formuler, nous verrons bien. Mon amie et consœur Aude Lancelin a déjà proposé un bien utile questionnement. Mais je veux dire au moins que l’approximation est un procédé bien connu et une habitude ancienne, aussi vieille que la médiocrité de l’information. A la fin du XIXe siècle, Emile Zola s’en désolait déjà. « Moi, voici trente ans que, tous les matins, avant de me mettre au travail, j’avale mon crapaud, en ouvrant les sept ou huit journaux qui m’attendent, sur ma table, écrivait-il dans ses Nouvelles campagnes en 1897. Je suis sûr qu’il y est, je parcours vivement de l’oeil les colonnes, et il est rare que je ne le trouve pas. Attaque grossière, légende injurieuse, bordée de sottises ou de mensonges, le crapaud s’y étale, dans ce journal-ci, quand ce n’est pas dans ce journal-là. Et je l’avale, complaisamment. » Emile Zola, menace pour la démocratie. Notons, mais passons.

Car en réalité, le fait que l’outillage rhétorique utilisé par les chevaux-légers de la liberté ait été fondé sur des citations tronquées, des raisonnements catastrophistes, des extrapolations folles et des comparaisons absurdes est tout simplement un symptôme. Celui d’une incapacité, non pas à accepter la critique ou à être convaincu de sa justesse, mais simplement à la comprendre.

Bref, il pourrait être bon qu’il n’y ait pas que lui qui prenne au sérieux les accablants constats de nos auteurs critiques.

J’engage donc les hallebardiers du rempart de la liberté et les docteurs de la foi à relire attentivement les actes du pécheur. On s’en voudrait d’envoyer en enfer une âme errante qui ne mérite que le purgatoire, pas vrai ? Je ne vais pas refaire, à mon tour, ce que de bien meilleurs esprits que le mien ont passé leur vie à faire. Rien qu’en France, Pierre Bourdieu, Patrick Champagne, Henri Maler, Régis Debray, Paul Soriano, Serge Halimi, Alain Accardo et quelques autres nous ont fourni une abondante littérature. Pour ma part, j’attends de la voir disqualifiée avant de renoncer à ses conclusions. Et je parie que la source des rebuffades de Jean-Luc Mélenchon n’est à chercher ni dans sa prétendue « psychologie » ni dans ses soi-disant « ambiguïtés », mais bien plutôt dans cette littérature, qui a donné lieu à un raisonnement autonome, formulable et audible : celle dont les échos s’échappent depuis cinquante ans de nos bibliothèques. Bref, il pourrait être bon qu’il n’y ait pas que lui qui prenne au sérieux les accablants constats de nos auteurs critiques.

Du reste, au fond, mes chers confrères savent bien que le métier est en crise. Scoop en carton : ils s’en désolent en privé. Chacun sa théorie. Le monde a vite changé, il faut s’adapter coûte que coûte, les gens n’aiment plus ceci ou cela, la révolution digitale ma bonne dame, l’effondrement des idéologies camarade… A chaque décideur son cliché. Mais enfin, en attendant, et malgré les plans de reconversion numérique, les réorganisations internes, les plans sociaux et les enchères d’actionnaires, les absorptions et les abdications, malgré les efforts de la profession, la tyrannie économique et la prédation financière, la maltraitance des pigistes et la reproduction sociale des directions, le mépris de classe et la naïveté bourgeoise, les bidonnages et les mensonges, l’hypocrisie et la tartuferie, l’ennui et les renoncements sont désormais les défauts quotidiens du cercle de la fabrique de l’information et de l’opinion publique : du coup, Paris, we have a problem.

Mais qui, dans le métier, lancera le SOS ? Personne. Silence, le malade est fragile. On veut bien agoniser, mais pas guérir. Ou alors entre nous seuls. Haro donc, selon nos défenseurs, sur ceux qui critiquent l’écosystème médiatique déconnecté. Le danger vient des voix qui mettent en garde ses gardiens contre leurs propres dénis. Le péril est du côté des personnalités politiques qui constatent avec inquiétude la perte d’autorité de toutes les autorités républicaines, rappellent que la parole publique est largement dominée par une manière de voir très idéologique, dénoncent l’erreur de jugement de professionnels qui se croient au centre d’un univers concentrique, dans le refuge fantasmatique d’une neutralité impossible, ignorantiae asylum. Attention : critique létale.

 Politiciens, go home ! Ici, on est entre gens de bien, formé à l’équilibrisme rédempteur des bonnes pratiques.

Non et non, décidément, Jean-Luc Mélenchon est un intrus et une menace, disent-ils. L’écosystème médiatique dominant veut fonctionner en vase clos. Qu’un homme politique s’en mêle, cela est considéré comme une intrusion étrangère, belliqueuse, outrageante, annonciatrice de tabassages et de mises au cachot. Politiciens, go home ! Ici, on est entre gens de bien, formé à l’équilibrisme rédempteur des bonnes pratiques.

J’ai noté d’ailleurs avec stupéfaction, mais au fond sans surprise, que Reporters sans frontières avait récemment lancé son petit projet anti-fake news autonome. Sous la direction de l’ancien directeur de la RAI, contrôleur de gestion qui fut le privatiseur fou de l’Italie des années 90, l’association se propose, avec l’aide de l’intouchable AFP et de l’insoupçonnable Google, d’isoler bientôt les bonnes rédactions dans une « liste blanche » destinées à moucharder aux annonceurs et aux autorités publiques les canards noirs, histoire de couper la chique et les cordons de la bourse aux malfaisants, russes et assimilés. « Journalism Trust Initiative », RSF appelle ça… Une tâche plutôt rébarbative, mais que l’organisation pense urgente, vu l’insistance avec laquelle elle communique sur le sujet, avec l’appui de la même agence de pub que Total et Accor, et sous l’autorité que j’imagine financière d’une Commission européenne qui n’a, bien entendu, aucune arrière-pensée politique, c’est évident. Je parie malgré tout que, dans cette « liste blanche », mutation jésuite des séances burlesques de « désintoxication » qui fleurissent déjà partout dans la presse, épargnera a priori ceux qui se moquent d’avertissements sans frais, c’est-à-dire les puissantes fabriques à fausses nouvelles que sont les radiotélévisions industrielles, dont les réseaux d’influence et les audiences éléphantesques protégeront de la défection des publicitaires, sans parler de l’usine à chiffres et à déguisements qu’est le gouvernement lui-même. Il n’y aura pas de mammouth chez les proscrits, ou alors seulement moscovites, à la limite.

Non et non, décidément, les journalistes se sauveront eux-mêmes, par leurs propres moyens, même les yeux fermés et la peur au ventre. Ici, dans le journalisme, on est au centre des choses, à équidistance des « extrêmes », dans cette Suisse intellectuelle que j’ai décrite ailleurs et qui ressemble à s’y méprendre au confort frileux de la petite-bourgeoisie – modeste quand il s’agit de ses ambitions, conquérante quand il s’agit de ses vieux tics. Mais hors du clergé, point de journalisme.

Comme me l’a glissé aimablement une jeune consoeur de BFM-TV l’autre jour : « Mais vous n’avez pas la carte de presse, si ? »

Alors, après ce petit coup de pistolet d’alarme tiré dans la cathédrale de mon milieu, je vais maintenant donner ouvertement mon opinion sur quelques sujets afférents. Gare aux tièdes, je vais donner mon point de vue.

Nom et prénom : vous connaissez. Profession : journaliste sur le départ, écrivain débutant. Carte de presse n°88080, émise en 1999 et renouvelée chaque année depuis, sauf en 2011 où j’étais au chômage et dans la merde, un manuscrit impubliable sur les bras. Trajectoire professionnelle : d’abord pédaleur dans la semoule de la galaxie des petits boulots, puis mauvais « deskeur » chez TF1, la danseuse dépensière du groupe Bouygues, intervieweur prétentieux et chiot intellectuel naïf pendant quelques années, enfin directeur Afrique épanoui de Reporters sans frontières, bourlingueur humaniste et militant, nommé rédacteur en chef de l’association au départ de Robert Ménard, rapidement démissionnaire, puis pigiste pendant sept ans, rédacteurs de rapports, fournisseurs d’encadrés, fabricant solitaire de reportages, cadre dirigeant par intérim, conférencier à l’improviste, romancier obscur, enquêteur sans moyens, creveur de dalle, correspondant à l’étranger puis rédacteur en chef adjoint, c’est-à-dire sous-chef multitâches, du cœur nucléaire de l’audiovisuel extérieur de la France, c’est-à-dire du service Afrique de RFI. On m’a invité dans des festivals, on m’a interviewé à la radiotélévision, on m’a salué dans les pages Livres.

Aujourd’hui, par amour de la rupture et pour toutes les raisons indiquées ici, je suis en poste au sein de la rédaction du Média, probablement l’une des initiatives médiatiques les plus calomniées, attaquées, harcelées et invisibilisée de l’époque actuelle, sans d’ailleurs que cette campagne d’hostilité n’ait fait lever un demi-sourcil aux gardiens de l’ordre libéral de la profession. Mais admettons que ce soit, par ricochet, l’effet de contamination de Jean-Lucifer Mélenchon, l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours qui a fondé Le Média. Comme me l’a glissé aimablement une jeune consœur de BFM-TV l’autre jour : « Mais vous n’avez pas la carte de presse, si ? »

J’ai quand même cette petite médaille de guerre supplémentaire, qu’on pourra regarder avec intérêt, à l’occasion : j’ai donc été un employé actif de Reporters sans frontières.

Disons simplement que je suis, parmi d’autres, un petit soldat de l’information contemporaine, à la carrière ni plus étincelante ni plus minable que celle de n’importe lequel des rédacteurs des grandes rédactions françaises. Je me suis faufilé dans un milieu, j’y suis resté pour creuser mon terrier, j’ai profité de ses privilèges — aventures, frissons, écriture, découvertes et abattement fiscal —, j’ai eu la chance de rencontrer des personnages étonnants et admirables, j’ai produit quelques travaux intéressants et j’ai même perdu quelques amis dans la guerre. Donc, mes papiers sont en règle, je crois.

Et puis j’ai quand même cette petite médaille de guerre supplémentaire, qu’on pourra regarder avec intérêt, à l’occasion : j’ai donc été un employé actif de Reporters sans frontières, à l’époque des opérations d’agit-prop des franc-tireurs que nous étions, avec quelques écolos engagés, un trotskiste repenti, un pacifiste intrépide et un patron un peu réac, mais anarchiste et subversif, qui depuis s’est abandonné à l’idiotie xénophobe et bigote. Avec ma manie de ramener ma fraise, il m’est arrivé à l’époque de penser tout haut et avec virtuosité, ce qui a, j’ai l’immodestie de le croire, influencé la ligne politique de l’association sur quelques sujets. Aujourd’hui, ma vision du monde et de mon métier a changé. Je l’ai raconté plusieurs fois. Je ne renie rien de mes escapades et de mes divagations passées, mais je les regarde avec la tendresse bienveillante que peut avoir un vieux râleur pour un jeune con.

La contradiction est incompréhensible pour ceux qui croient que l’ordre dominant est non seulement stable et démocratique, mais aussi révélé par des sciences politiques qui ressemblent pourtant, de plus en plus, à des pratiques de magie primitive.

Je dis aujourd’hui que les médias français, pour ne parler que d’eux, sont malades. Malades d’abord d’une illusion d’optique, produit de nouvelles lunettes posées sur notre nez par la douce hégémonie culturelle américaine et qui est la recherche fanatique de la pureté, du jugement universel, du slogan d’évangile. Mais la presse est aussi malade de son ardeur aux sermons, aux communions et aux excommunions, par les pasteurs de la nouvelle cléricature. Comme le gouvernement « centriste » français, elle est aussi malade de sa détestation des contradictions et des contradicteurs, littéralement incompréhensible pour ceux qui croient que l’ordre dominant est non seulement stable et démocratique, mais aussi révélé par des sciences politiques qui ressemblent pourtant, de plus en plus, à des pratiques de magie primitive. Enfin, elle est aussi malade de cette prétention crédule à la neutralité dans un monde sans centre, de la croyance naïve dans l’universalité des formes de la bonté et de la méchanceté humaine, de l’adoration fétichiste des vedettes, de l’excitation par la vitesse et la mise en chiffres de tout, du mépris de l’histoire, de l’obscur et du refoulé… Bref, la liste est longue.

Mais pourtant on ne voit pas, dans mon milieu, où est le problème. On ne veut pas voir la démobilisation générale dans les rédactions, l’atmosphère de fin de règne, de long naufrage. On ne voit pas la désaffection générale des citoyens, et même la « haine » bien réelle, passion triste, des épuisés, des invisibles, des moins que rien, des vilains et des infréquentables, de ceux que depuis des années les écrans et les pages oublient ou humilient. On n’entend pas les coups de gueule définitifs des gens devant les plateaux parfumés et bavards, les injures furieuses, le ras-le-bol des téléspectateurs. On ne voit pas les dents serrés des pigistes, les impostures à la mode, les calomnies de couloirs des placardisés et des ambitieux, les crocs-en-jambe permanents des chefs de service. On ne voit pas les grossières erreurs, les tartarinades grotesques, les émois navrants, les mensonges patents, le manque de culture, les idioties paternalistes, la banale médiocrité de pas mal de nos productions. On ne voit pas cette détestation grandissante de nos prétentions et de nos aveuglements par une foule grossissante et exaspérée.

Si je connaissais personnellement Jean-Luc Mélenchon, je commencerais par le remercier d’avoir insisté et proposé d’organiser la colère, plutôt que lui laisser la bride sur le coup, puisque tel est son propos.

Ce qu’on voit est seulement le plaidoyer pompeux, claquemuré, hypersensible, d’une cléricature dont le trône vacille et qui ne comprend pas pourquoi. Avec, protestant de l’autre côté de la porte fermée, disant qu’il est temps de se ressaisir, la figure bien pratique du chef de l’opposition de gauche, qui a bien vu que nous sommes tous rangés, dos au mur, dans le grand hall des nouveaux pouvoirs, faisant bloc autour d’eux et exigeant une seule tête dans les rangs. On dénonce donc le haineux dans de bien navrantes conditions.

J’imagine que si je connaissais personnellement Jean-Luc Mélenchon, j’aurais de longues discussions avec lui sur le sujet, qui ne seraient pas nécessairement toujours paisibles. Mais enfin, je commencerais par le remercier d’avoir insisté et proposé d’organiser la colère, plutôt que lui laisser la bride sur le coup, puisque tel est son propos. Et j’éviterais de me tourner en ridicule en le couvrant d’opprobres et de placards qui n’ont rien à voir avec sa pensée. J’aurais trop peur de passer pour un imbécile.

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Ticket d’entrée pour parler de la guerre

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Dans la France d’aujourd’hui, il est permis de débattre de la guerre au Moyen-Orient. Mais seulement au risque d’être repeint en groupie de Vladimir Poutine au gré des caprices de nos va-t-en-guerre au grand cœur.

La peur d’être associé à Vladimir Poutine paralyse le débat public en France : c’est effarant, mais c’est ainsi. Difficile de contester le raisonnement du gouvernement français pour justifier sa participation aux bombardements coordonnés sur la Syrie, de concert avec les Etats-Unis d’Amérique et le Royaume Uni. Difficile de questionner la pertinence du maintien de la France dans l’Otan, les projets visant à mettre sur pied une défense européenne, l’alliance stratégique privilégiée avec l’Arabie saoudite et ses obligés, les restrictions des libertés publiques au nom de la lutte contre les fausses nouvelles. Le visage de cire du président russe est brandi chaque fois, disqualifiant, glaçant, bâillonnant.

C’est paradoxal, puisque le président russe ressemble à s’y méprendre à ceux qui le combattent. Comme Donald Trump, il est déterminé et brutal, appuyé par une oligarchie industrielle et financière conquérante, des médias aux intérêts bien compris, s’efforçant de défendre l’ensemble politique transnational qu’il commande, à savoir l’hégémonie impériale de la Rome d’Occident et de ses prises de guerre pour l’un, la renaissance de la Rome d’Orient et de ses arrière-cours pour l’autre. Comme Emmanuel Macron, il se veut le chef jupiterien ayant pris les commandes d’un pays boiteux et sclérosé, avide de réformes libérales urgentes prétendument commandées par l’efficacité et le bon sens, avançant par à-coups simultanés sur divers fronts avec force stratégies de communication, une main sur la bouche de ses adversaires, concentrant les pouvoirs et l’assumant ainsi, injuste avec les faibles, serviable avec les forts. Comme Theresa May, il est le produit et l’obligé d’une classe orgueilleuse et conservatrice, un mariage arrangé de la banque d’affaires et du think-tank, cherchant à préserver dans un monde sans plus aucune règle qui ne puisse être violée le prestige d’un empire déchu. Pour les dirigeants atlantistes, il serait logique que Poutine soit un égal, à ce titre. Lui aussi est un enfant de John Wayne, en même temps qu’un soldat d’Alexandre Nevski. Une variation à la manière russe. Mais non.

A l’Ouest, comme on dit, la Russie et son chef sont des épouvantails. Toute conversation sur les relations internationales prend le risque de faire surgir ce joker noir, ce Point Godwin incarné qui clôt toute discussion, belote, rebelote et dix de der. « Tu es contre les attaques aériennes en Syrie. Donc, tu soutiens Poutine. » Et avec son visage, les images de cadavres d’enfants, les pleurs des victimes, les destins foudroyés par la guerre, comme des clous dans un cercueil. A grands renforts de films d’espionnage, de documentaires débiles et de vidéos virales, son système et ses alliés sont marqués du tampon de l’infamie post-moderne : l’ogre de Moscou a été supplanté par le Rambo du Kremlin, pourtant frère jumeau de notre tuteur de la Maison blanche.

Google, mon nom, Le Média, Mélenchon, Assad, Poutine, Le Pen — vous verrez, la guirlande de pensée est déjà prête, elle n’attend plus qu’un regard curieux.

Et une fois que la marque a été apposée, rien ne peut l’effacer. Marche à suivre pour les esprits dubitatifs : Google, mon nom, Le Média, Mélenchon, Assad, Poutine, Le Pen — vous verrez, la guirlande de pensée est déjà prête, elle n’attend plus qu’un regard curieux. On peut perdre des amis pour cela, ils ne vous pardonnent pas d’être monté dans le train du diable.

Ça va, on connaît la musique : si l’ennemi est infâme, impossible de ne pas le combattre. S’il était simplement dans l’erreur, on pourrait discuter. On nous fait le coup à chaque fois, des clameurs de la Croisade des gueux en 1096 aux crimes de La Ghouta en 2018 : damnation par association. C’est toujours dans le même coin du monde d’ailleurs, on ferait bien de s’en souvenir. En temps de guerre, le doute est immoral. Aujourd’hui, pas de critique du pouvoir, sauf à être offert pieds et poings liés à l’ennemi, en l’occurence saucissonné comme un jambon en offrande sur le perron du Kremlin.

Donc, beaucoup de monde se tait, laissant le champ libre à tous ceux qui pérorent. Tout pour Jean-Paul Sartre et Raymond Aron, rien pour Albert Camus. Les temps sont durs, il n’y a pas de place pour la nuance, la complexité ou la patience, c’est-à-dire au fond pas de place pour l’histoire, tout juste pour une réaction.

L’ère des managers déteste les branleurs, de toute façon. Et ce depuis longtemps. Un jour qu’en 1947, Bertold Brecht, réfugié anti-nazi aux Etats-Unis, homme de gauche assumé, comparaissait à Washington devant le comité du Congrès sur les « activités anti-américaines », il s’entendit lire par un patapouf anti-communiste les paroles de sa chanson révolutionnaire En avant ! Nous n’avons pas oublié sur un insupportable ton de procès-verbal, sépulcral, bureaucratique, terrifiant. Silence consterné dans la salle, convaincue d’en tenir enfin un. La question du député tomba : « C’est bien vous qui avez écrit ce poème ? » Brecht répondit : « Non, moi j’ai écrit un poème en allemand. Ce que je viens d’entendre est quelque chose de très différent. »

Brecht aurait soutenu Poutine, lira-t-on bientôt dans l’un de nos délirants hebdomadaires, je prends le pari. On a bien entendu des mots de Jean Jaurès dans un discours de Gérard Collomb.

Chacun y va de ses supputations définitives, de ses porte-plumes imparables. Symptôme d’une médiocre guerre froide de chroniqueur occasionnel et de moraliste en chocolat, il faut brandir des preuves, comme si des preuves justifiaient mécaniquement la guerre.

Il s’agit en réalité du symptôme d’une époque pathétique où, pour se redonner du cœur au ventre, les Tartarins 2.0, postés de chaque côté d’un rivage des Syrtes en carton-pâte, embouchent le clairon pour rallier tous les va-t-en-guerre, qui font d’aussi jolis bruits qu’eux. Slogans, affiches, images chocs, figures de proue, témoins irréfutables, récits horrifiants, héros télégéniques. Chacun y va de ses supputations définitives, de ses porte-plumes imparables. Mais de souci de la paix, d’un ordre international rationnel et respectueux, de la culture de la prudence et de la hauteur, point.« L’étranger est bête, raisonnait de manière prémonitoire Pierre Desproges. Il croit que c’est nous l’ennemi, alors que c’est lui. » Divagation de chroniqueur occasionnel et de moraliste en chocolat, il faut brandir des preuves dans la presse, comme si des preuves justifiaient mécaniquement la guerre. L’Illustration de 1914 plus le selfie. L’époque serait comique si elle n’était pas aussi imbécile en faisant ses beaux discours. Moitié McCarthy, moitié Groucho Marx.

Donc, s’agissant de la Syrie, que faire ? On nous enjoint de nous faire une opinion rapidement, avant le journal de 20 heures, avant les prises de parole au Parlement. Pour commencer, voici les règles du jeu : l’ONU est impuissante ; ceux qui sont pour la guerre ont un grand cœur, bien que brisé ; ceux qui sont contre ont une âme immorale, pour tout dire poutinisée. Les jeux sont faits, rien ne va plus.

Certes, en Russie, quiconque affirme un raisonnement contraire à celui du Kremlin est parfois jeté par la fenêtre. En Europe ou aux Etats-Unis, on se contente d’enfermer ou de condamner à l’exil. La gémellité avance doucement. Mais les deux mondes vont bientôt tellement se ressembler qu’on va finir par les confondre, si nos managers à nous s’énervent encore un peu plus.

Par-dessus l’Europe et la Méditerranée, deux blocs nucléaires se prennent à la gorge et chacun, en-dessous, est sommé de choisir son camp.

Quand les armes parlent, quel que soit le lieu, quelle qu’en soit la raison, il est prudent de prendre l’actualité au sérieux. Les armes françaises ayant parlé en Syrie, on peut se permettre de s’interroger sur la pertinence et la légitimité de ce qui a été fait au nom de notre pays, ses objectifs et ses arrière-pensées, aux basques d’un empire conduit par des brutes et d’un royaume en déconfiture, contre des milices d’assassins commandés par des despotes bagarreurs et instables. Mais que l’on nous épargne le ton de cour d’école du débat public français actuel.

Par-dessus l’Europe et la Méditerranée, deux blocs nucléaires se prennent à la gorge et chacun, en-dessous, est sommé de choisir son camp. Et notre chef de l’Etat a réussi à prendre activement parti pour l’un d’eux, sans discussion, sans barguigner, sans même un petit débat télévisé de rien du tout. C’était l’évidence : le fifre sonne sur Netflix, Twitter et Facebook, il faut se mettre en ligne derrière le flutiste. La couleuvre est considérable, dans un pays comme la France. Et le déshonneur, en point de mire.

Au fond, on a les résurrections qu’on peut. Nos dirigeants auront fait renaître la Guerre froide, cette époque pourrie qui a fait échouer toutes les révolutions, déchaîné tous les cinglés, corrompu tous les gouvernements. Belle réussite, c’est merveilleux : il faudra nous dire exactement qui féliciter. Ah, décidément, « que serions-nous, se demandait Paul Valéry, sans le secours de ce qui n’existe pas ? »

Sur le climat du journalisme

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Je m’amuse souvent, depuis quelques temps, à observer les efforts de nombre de journalistes français pour se prétendre à l’écart du monde politique. A les entendre, tous leurs efforts consisteraient à se maintenir au centre d’une contradiction, au point d’équilibre entre les deux pôles magnétiques de la violence. Pacifiques, désengagés et rationnels, mes confrères se tiendraient hors de portée des deux formes antagonistes de la brutalité idéologique, au point zéro de deux niveaux opposés d’intensité au centre desquels ils se croient. Leur modeste trône est posé dans un monde clos, tiraillé sinon coincé entre des forces centripètes et hostiles, disons l’extrême-droite et l’extrême-gauche pour le dire vite, dans le marais idéologique où régnerait l’ordre de la raison.

Cette Suisse intellectuelle serait donc une sorte d’oignon culturel, dont les couches extérieures seraient amères, fumeuses et ravageuses, mais dont le cœur serait doux, fleuri et démocratique. Avec eux, là, dans le mille, souverains dubitatifs au cœur froid, faisant la part des choses, accordant de la place dans leurs œuvres à des bouts d’argument, insinuant tout de même, pour faire bonne figure, qu’ils ont des opinions, en général cassantes, afin de se tenir le plus éloignés possible de la caste des infâmes, de la léproserie politicienne, contaminante et irresponsable dès lors qu’elle est radicale, mais « pas inintéressante », comme ils disent avec prudence, dès lors qu’elle est soit sociale-démocrate, soit démocrate-chrétienne, c’est-à-dire cosmétique et petite-bourgeoise, comme eux.

Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Car mes confrères les mieux placés sont bien évidemment les produits de leur milieu, autant que moi. On oublie souvent, en critiquant tel ou tel métier, qu’il s’agit le plus souvent, là aussi, d’un petit monde bien bordé, avec ses rites, son climat, ses classes sociales, ses stéréotypes, ses pasteurs et ses temples. D’esprit petit-bourgeois en effet, gentiment écologiste, incrédule envers le socialisme, réprobateur avec le capitalisme et droit sur ses ergots face au fascisme, ce milieu est picoreur, citant Arthur Rimbaud et René Char mais refusant de vivre leur vie explosive. Mondain désabusé, doucement infatué et ironiquement ringard, admirant de vieilles gloires révolutionnaires mais sous forme de posters uniquement, un peu propriétaire immobilier, un peu randonneur en Argentine : tel est le climat du journalisme aujourd’hui. Un peu orientaliste, un peu américain. Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Sympathiques, compatissants, ouverts aux chagrins des autres, les gens de ce milieu déambulent dans une atmosphère de loft à brunches, d’amicale de loups-de-mer où seraient admis quelques matelots prometteurs, avec une arrière-salle réservée aux bourlingueurs retour des tropiques. Dans cet univers, tous reconnaissent volontiers à la moindre radicalité, au moindre bouleversement, au moindre renversement, à la plus légère révolution, une vertu esthétique, un côté romanesque à l’évidence, mais pas plus. Mai 68, c’est la fête du plumard, pas la grève générale. C’est bon pour les couvertures, les commémorations, les lectures de vacances, mais il faut être sérieux. La révolution, c’est dramatique. Cela viendrait remettre en jeu tout ce qu’on a acheté, tout ce qu’on a accompli, tout ce qu’on a dit. Pour devenir un journaliste faisant son métier, le chemin était suffisamment dur comme cela : dangereux sont donc ceux qui les contraindraient à faire marche arrière.

C’est pourquoi ils veulent se maintenir au centre d’un tourbillon, maîtres de la trappe qui fait accéder le peuple à la scène du théâtre politique. Ils se veulent les garants de la raison gardée, cléricature cultivée dont le rôle est d’empêcher les hystéries collectives, les emballement sociaux, les avis tranchés en même temps que les têtes. Les pasteurs des âmes enfumées par les fausses nouvelles.

Que les deux pôles qu’ils appellent « les extrêmes » soient eux-mêmes adversaires, voire même pire, que le Front national de Marine Le Pen et La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon soient non seulement des ennemis politiques, mais également des contraires philosophiques, ne remet pas en cause leurs certitudes. Selon eux, le monde politique, dégradant par contact et mensonger par essence, est une bulle où le seul air respirable est au centre et le neurotoxique en périphérie. Eux sont au milieu, à équidistance respectueuse, comme les arbitres d’un duel qui prieraient pour que personne ne l’emporte jamais. Pas de décentrement possible : au-delà de la règle d’or du journalisme, c’est le mal, le faux, l’invérifié ou pire : l’idéologique. Morale pratique pour temps de triomphe des comptables, l’essentiel pour eux, c’est l’équilibre, « l’impartialité » ou mieux encore : « l’objectivité ». C’est-à-dire le côtoiement fraternel des centristes. Eux au moins ne sont pas violents, disent-ils.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences.

Et c’est là que réside leur erreur. Je les engage à consulter les grimoires. Ouvrir une encyclopédie à la lettre C. Chercher Copernic. On y voit comment un petit chanoine polonais, astronome contrarié par les cieux brumeux de la Vistule, s’épuisa les yeux des années durant sur des papiers plein de calculs mathématiques incohérents. Ce n’est qu’un décentrement de sa pensée qui lui offrit la délivrance : c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. Voilà une leçon qui, dans la Pologne du XVIe siècle, a épaté jusqu’à d’importants prélats et qui pourrait avoir des vertus dans le monde d’aujourd’hui, sur nos procureurs de la liberté d’informer, qui s’interrogent gravement sur une époque qu’ils ne comprennent plus.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences. Non, il n’existe pas de centre stable des forces politiques. Non, la scène idéologique contemporaine n’est pas un orbe dont le cœur serait une sorte d’ultra-tranquillité et la trajectoire vers l’extérieur un voyage vers toujours plus de dureté et de fantasmes, les goulags et les stalags, les polices d’Etat et les pénuries de papier-toilette. Non, les Français n’ont pas le choix entre le maintien dans une société injuste mais perfectible ou le renversement général des trônes et l’érection d’échafauds. Non, la bonne posture du journaliste n’est pas dans l’effort constant pour conserver l’équilibre dans un tournoi de tir à la corde sur une plage, qui ne serait en fin de compte que la préservation, faute de mieux, de l’ordre établi.

Car cet ordre établi est d’une implacable violence, lui aussi. Je ne vais pas énumérer ici les humiliations, les petites et les grandes horreurs, les injustices déchirantes, bref les ravages de la fumisterie néo-libérale : d’autres l’ont fait admirablement et sans arrêt depuis des années. Il suffit juste de reconnaître que ce pseudo-centre est familièrement cruel lui aussi, ignoble pour les faibles et servile pour les forts, fait d’une lutte difficile pour la conservation de ses intérêts et pour la préservation d’une bonne réputation, un chacun pour soi qui se croit courageux quand il n’est en réalité, au fond, que l’abandon des pauvres par les riches.

La politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition.

La scène politique n’a pas de centre et personne n’est neutre. C’est une arène confuse prise dans la marche de l’Histoire. Sur le sable de ce théâtre ouvert à tous les vents, gauche et droite sont toujours clairement délimitées : c’est d’ailleurs la condition sine qua non pour que le pays ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’abdication générale des électeurs. Gauche et droite sont non seulement des trajectoires qui vont du passé vers l’avenir, avec des projets différents, mais aussi des conceptions philosophiques distinctes, des visions du monde et de la vie qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Et puis il faudrait un jour briser la routine : la politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition. On ne peut pas à la fois se désoler de la trahison des clercs et condamner l’abnégation des citoyens. Je pensais à cela l’autre jour, avec effarement, quand tout un petit monde médiatique s’est gaussé de la bourde de l’un des mes amis, qui a par maladresse affiché publiquement son engagement politique. Mais pourquoi diable, me disais-je, devrait-il avoir honte ? Pourquoi, me répétais-je secrètement, le couvre-t-on de quolibets ? Voilà un jeune homme de moins de trente ans, passionné par sa patrie et ce qu’on fait d’elle, décidé à endosser ses convictions et à construire sa vie autour d’elles : dans cette époque ricaneuse et aquoiboniste, ne devrait-on pas plutôt l’admirer, le féliciter, le respecter ? Moi, c’est ce que je fais.

Et comme journaliste, je me dis que mon rôle n’est pas de faire croire que je ne suis nulle part, sous prétexte que ce serait disqualifiant. C’est par cette illusion d’optique que beaucoup de journalistes français se veulent « ni de gauche ni de droite », comme les chefs d’entreprise, ou plutôt « et de gauche et de droite », comme la fumée toxique qui s’échappe de l’Elysée. D’ailleurs, voilà qui est, en fin de compte, une définition parfaite de l’idéal journalistique importé des Etats-Unis, ou plutôt des séries américaines : ni l’un ni l’autre, tout à la fois sans être rien, l’un et l’autre, cinq minutes pour la victime, cinq minutes pour le bourreau, la justice et l’équilibre, fair and balanced.

Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Or personne n’est ce pur esprit aux mains blanches, automate apolitique et commentateur de l’Etre, sans ami et sans famille. On me répliquera que telle n’est pas la prétention de mes confrères et que c’est plus compliqué que cela. Alors disons que personne, non plus, n’est cet individu forcément un peu corrompu, un peu déchu du fait de sa misérable humanité, fatalement contaminé par les préférences politiques et les intérêts de classe, mais qui, par l’application rigoureuse d’une technique journalistique habilement calibrée, se rédimerait en offrant au public, plongé dans ses ténèbres de cave, les lumières d’une information de qualité. Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Comme journaliste, je me dis que mon métier consiste avant tout à être modeste. Ce qui signifie dire d’abord qui je suis. Puis proposer ma lecture ordonnée d’un réel nébuleux et instable, depuis mon pays, mon époque, mon histoire et mes héritages. En tout cas de refuser cet étonnant enfermement volontaire de mes contemporains, qui disent poser un regard de zèbre sur un monde de lions, quand ils posent en réalité un regard de curé sur une fête de village.

Notes sur la calomnie

Sandro Botticelli, La Calomnie d'Apelle
Sandro Botticelli, « La Calomnie d’Apelle », 1495 (Galleria degli Uffizi, Florence)
« Mains distraites, porteuses de clés, manieuses de bagues, mains expertes aux bonnes pesées qui font jouer les pierres tombales, déplacent le chaton qui rend invisible, — je devins ce fantomatique voleur de momies lorsque, une brise légère soufflant de la mer et le bruit de la marée montante devenu soudain plus perceptible, le soleil enfin disparut derrière les brumes en cette après-midi du 8 octobre 19… »
Julien Gracq, Un Beau ténébreux

C’est une drôle de chose, la calomnie. Elle prend par surprise le plus souvent, comme une pluie d’octobre. Quelqu’un nous choisit dans une foule, nous désigne du doigt, nous et pas un autre, et nous appelle par un nom qui n’est pas le nôtre. Confondu avec un salaud et dénudé de force par un inconnu, on doit prendre sur soi un fardeau qui ne nous appartient pas et revêtir un vêtement que l’on n’a pas choisi. On l’endosse alors comme une robe de pénitent ou une tenue de bagnard. Je pense aux chemises couleur de flamant rose, tirant sur la pâleur des dragées, qu’on donne aux prisonniers rwandais. Moitié déclassement, moitié dérision.

Dans le rôle qu’on est enjoint d’endosser, il y a quelque chose qui est à la fois grotesque et infamant, quelque chose de la réputation vénéneuse d’un enfant criminel. On se retrouve soudain vêtu d’un accoutrement dégradant, au milieu des nôtres, impuissant et bête, protestant de notre innocence malgré toutes les apparences de la culpabilité. J’ai cauchemardé quelquefois ce genre d’épreuves : être pris pour un autre, vouloir courir mais sentir ses jambes mortes, penser un geste et faire le contraire. Mais au fond, je ne l’avais jamais vécu : mes précédentes rencontres avec la calomnie, la diffamation ou l’injure n’avaient pas été beaucoup plus loin que la fréquentation malencontreuse d’un menteur ou deux. Mais c’est une singulière et pénible expérience, de subir une violente injustice dans l’extrême isolement. Pour autant, pour quelqu’un comme moi qui aime autant la solitude, au fond de qui patiente depuis toujours un monastère, c’est aussi une très utile leçon de morale pratique.

Ces jours derniers, je l’ai donc connue en première personne, la calomnie. Une grêle d’âneries, d’insinuations et de mensonges, bien compacte, bien en ligne, bien régulière. Mais je me suis efforcé de demeurer ce chimiste qui lâcherait une goutte très active dans une solution, l’oeil collé au microscope. Faute d’être intéressé par les calomniateurs, je me suis observé moi-même, j’ai été attentif à ses effets. Oui, je dois dire que c’est intéressant.

Le premier sentiment est donc triste et confus, entre je ne comprends pas et ils ne m’auront pas.

D’abord, c’est l’accablement qui prédomine. Passion triste, bien sûr, mais qui a une vertu dépurative. Car dans le précipité qu’une goutte de calomnie lâchée dans le bain où l’on trempe fait retomber au fond du tube à essai, se retrouve un curieux dépôt : un mélange d’imbéciles heureux et de cervelles bien faites. Le premier sentiment est donc triste et confus, entre je ne comprends pas et ils ne m’auront pas. On tente alors de distinguer qui a été embarqué dans ce tanin qui s’est séparé de notre solution de tous les jours. Et cet attelage improbable, absolument pas prévisible, n’est en fin de compte pas si surprenant. Pour ma part, j’ai vu partir dans le fond du bocal, dans le tourbillon des toxines, des gens pour qui j’avais de l’affection, mais qui finalement se méfiaient de moi depuis toujours. Ou bien qui se retenaient de me détester. Ou pire : qui me désapprouvaient en silence, mais qui m’accordaient les faveurs de leur magnanimité. Mais tous portaient un poids. Je suis heureux qu’ils soient enfin délivrés. Que notre amitié se termine là, sur ce geste de délivrance, dans cette grande pétarade qui a éclaté autour de moi. A eux le grand air, à moi la fin des amours incertaines.

C’est donc, ensuite, un grand rire qui est venu. Celui des évadés de prison qui réussissent leur coup, j’en suis sûr. Dans le métro, exilé anonyme parmi les miens, je me suis senti plus fort, plus aérien, plus amusé aussi. J’ai enfin retrouvé le « vent de dégel » et le « temps d’avril » du Gai Savoir, la fraîcheur d’esprit de ceux qui se sont fait expulser d’une compagnie désagréable et qui s’éloignent, avec leurs souvenirs, les mains dans les poches et le sourire aux lèvres. Un fond de rumination encore, une pointe dans le cœur qui continue de piquer bien sûr, mais une tête relevée, peuplée d’une discrète fierté d’être soi et de visions burlesques. Quelles bouffées euphoriques ! Quels incroyables secrets ! Quelle hilarante danse de squelettes m’a-t-on animé devant les yeux ! La farandole des pitres a compté pas mal de recrues, avec quelques nouvelles têtes, parfois tenant un rôle surprenant, souvent à contre-emploi.

Autour de moi, des mains se sont posées sur mon épaule, aussi, parfois sans un mot. Des mains inoubliables.

Et puis, face à la calomnie, il y a les silencieux, les accablés, les terrés dans la tranchée qui attendent la fin du tir de barrage de l’artillerie des calomniateurs. Les obus soulèvent la terre tout autour, pètent considérablement dans les entrailles, effondrent une bruine de boue sur les crânes casqués. Ils attendent, les dents serrés, craignant être des lâches, franchement désolés, sûrs ou peu sûrs d’avoir raison de rester. Mais restant. Restant toujours dans les alentours, oubliant qu’en faisant cela, ils font preuve d’un courage peu commun et de cette vertu désuète, si peu dans l’air du temps, si démodée, qu’est la fraternité. Note pour plus tard : à la fin de la bataille, il faudra les décorer.

Me voilà, donc, moi aussi, après une longue nuit de vomissures vaines, lavé, recoiffé, habillé de frais.

En fin de compte, la calomnie peut être divine — mais divine comme le peut être un démon, un petit diable féminin et rieur qui serait venu faire le vide, brassant du vent, agitant ses grelots, fouettant l’air vicié pour en chasser les mouches. Je repense à ces décoctions que donnent les guérisseurs de la grande forêt tropicale aux chasseurs mordus par des serpents venimeux. A l’âge de quinze ans, dans la Centrafrique du général Kolingba, j’ai déjà assisté à une telle résurrection. Un homme était revenu au village, le long de la Lobaye, un mamba jaune à la tête écrasée dans une main, son fusil dans l’autre. Mordu à la cheville, en entrant dans la lumière de nos lampes, il avait l’air résigné de ceux qui vont mourir sans avoir trouvé l’issue. Un vieillard lui avait alors fourré dans la bouche une bouillie de feuilles, de glands, de graines, de bile, de je ne sais quoi encore. J’ai vu alors ses hauts-le-coeur, ses spasmes vomitifs et ses yeux jaunes où était encore pendue une vie allant déjà s’effilochant. Je m’étais vite éloigné, pour le laisser mourir avec son médecin de village et deux ou trois amis. Mais je l’avais retrouvé à l’aube, assis sur un tronc, taillant un bout de bois, saluant la compagnie avec la tête basse d’un ivrogne le lendemain d’un de ses célèbres scandales. La vie ordinaire était revenue dans ses yeux.

Me voilà, donc, moi aussi, après une longue nuit de vomissures vaines, lavé, recoiffé, habillé de frais. La calomnie, dont j’entends encore les rots ici et là, est passée sur moi comme un venin de mamba jaune, comme une pluie d’artillerie mal réglée, comme un procès de place de marché mené par des bouffons qui, voulant me condamner depuis la baraque à frites de leur tribunal, m’auraient acquitté sans même s’en rendre compte. Je découvre autour de moi les places vides de ceux qui ont eu la preuve libératrice, orgasmique, de mon immoralité, de ceux qui, au premier coup de feu, ont fui vers l’arrière en jetant leur fusil, mais aussi des « épileurs de chenille » comme les appelait René Char qui, croyant avoir affaire à un désaccord, se sont mis à discutailler des points de détail.

Et à mes côtés, encore, malgré quinze jours de calomnie, d’étonnants inconnus, de vieux oubliés, ceux du même sang que moi, tous mes frères et toutes mes sœurs, dans l’air froid du matin, dans un silence de symphonie à peine terminée.

En lisant

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Le climat politique joue souvent sur l’esprit de la littérature. De nos jours, à quelques belles exceptions près, l’ordre du jour est bien atone, ce qui peut éclairer la monotonie de nos rentrées littéraires : une confession, une dénonciation, une divagation, et ainsi de suite tous les trimestres.

Il faut dire que nos dirigeants ne nous aident guère à trouver un souffle épique pour les travaux de l’esprit. Leurs dernières trouvailles, leurs discours assommants, leurs bouleversements d’opérette ne se hissent pas plus haut, à l’exception de quelques chats noirs, qu’un sordide fait divers ou un bien triste débat de société. D’Histoire, point. Ou consternante : de la simple actualité.

Comment dans ces conditions les écrivains s’embarqueraient-ils dans la composition d’un nouveau Guerre et Paix, d’une transfiguration du Docteur Jivago ou de La Peste, ou même d’une reprise à neuf de Des Souris et des hommes ? Pour notre malheur et l’entretien de notre ennui, on veut nous condamner aux glauques introspections de Virginie Despentes ou aux bluettes post-hospitalières de Marc Lévy.

Alors notre dernier recours est de résister, avec nos cervelles électrisées mais nos cœurs amollis, en trouvant le frémissement d’un vent de grâce dans nos maigres courants d’air. Il nous faut déceler l’Histoire dans des bavardages de halls de gare. Travail de chercheur d’or sur un filon exténué.

L’Histoire croquemitaine

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Gouverner par la peur. Peur de la ruine, peur de la violence, peur de la honte. On peut la moquer, la déplorer, la combattre, cette peur. Mais l’erreur serait de croire que cette crainte exaspérée, continue et mouvante, que nous fait subir notre époque est l’expérience en première personne de l’Histoire. Elle ne l’est pas : il me semble que c’est notre résistance très prudente aux cahots de l’Histoire qui crée le malaise.

Certes on peut comprendre, après ce XXème siècle qui a tant détruit au nom de l’Histoire, que nous soyons au moins précautionneux et jamais inutilement téméraires lorsqu’il s’agit de nous occuper de nos affaires politiques. Pourtant c’est une illusion, malheureusement réduite au cercle minoritaire de la petite-bourgeoisie éduquée à laquelle j’appartiens, et qui tient le crachoir ces temps-ci. Car l’indigence aujourd’hui, il faut le répéter inlassablement, est générale : morale sans doute, culturelle pour une bonne part, politique à l’évidence, mais sociale surtout.

Comment nommer autrement la réapparition dans nos villes de spectacles de mendiants, d’enfants des rues, de sectes hallucinées et de fonctionnaires byzantins, de contrebandiers et de détrousseurs, de gendarmes grossiers et sadiques, comme dans l’Angleterre de Karl Marx ou la France orléaniste ? La jeunesse qui nous gouverne est peut-être trop jeune pour comprendre que ce monde est familier et qu’il est abominable. Se libérer de la peur, oui. Mais avec la disponibilité intime pour l’expérience de l’Histoire, le courage de dégeler la toundra de la misanthropie, l’humilité d’un être humain dans l’univers et la certitude que la seule alternative est le consentement au retour de l’ennui et de la misère, probablement bientôt interrompu par la plus imbécile de toutes les violences politiques, celle des petits chefs. Que les choses soient claires : pour faire entendre le refus, le scandale ou l’exigence, il ne restera plus rien alors sinon la rue, le nombre, le nombre écrasant et impoli.

Mais il nous faut éviter la ruine, c’est vrai. Tant que cet impératif nous tiendra entre ses mains, nous serons immobilisés.


Post-Scriptum : Le jeudi 4 mai 2017, au lendemain du naufrage télévisuel joué par Emmanuel Macron et Marine Le Pen, j’anticipais le jour d’élection qui venait en notant ceci :

« Le dimanche soir, après un jour de patience, les Français apprirent que le favori avait logiquement remporté l’élection présidentielle. Etrangement, devant les écrans, on avait soupiré de soulagement, on s’était fait des mines d’épuisement, on avait soufflé dans ses mains. Le virage avait été raide, et finalement on se retrouvait au point de départ, étourdi et encore glacé par la peur, comme si sur une route de montagne on avait manqué de chuter dans un précipice en essayant de contourner un obstacle. Les jambes molles, on se rendait pourtant soudain compte que ceux qui avaient dressé l’obstacle sur la route du précipice étaient derrière nous, nous poussant dans le dos pour nous enjoindre de passer coûte que coûte. »

Autoportrait avant les adieux

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Ces derniers temps, j’ai déçu du monde. J’ai dit publiquement mes opinions politiques, je suis sorti de l’ombre pour parler en mon nom propre. J’ai exprimé ma lassitude face au journalisme, qui n’est plus rien pour moi que mon gagne-pain. Je me suis mis en retrait de l’Erythrée, consterné par la tournure des événements, ici et là-bas. Alors il est temps de mettre les choses au clair et de revenir succinctement sur le parcours de trente ans qui m’a conduit où j’en suis. Je propose donc cette longue réponse imaginaire à une interview impubliable, avant d’aviser sur l’avenir.

Commençons par le commencement, pour changer. Mon nom. A la question de savoir qui se cache derrière, je ne peux qu’apporter une vague réponse. Personne ne se cache, mais certainement quelqu’un vit dans l’ombre. Moi-même, j’ai encore du mal à y voir clair. Sur le papier, je suis désigné par un prénom double ne disant pas grand chose, aucune origine évidente, aucune destination devinable. Mon enfance a été partagée entre le monde irréel du spectacle dans lequel était baignée ma famille et le rêve de l’aventure et du soleil, cultivé dans l’exil, mais surtout dans l’expérience de l’ennui. Ensuite vinrent la littérature, c’est-à-dire l’émancipation par la lumière crue, puissante de l’esprit humain, puis la rencontre de l’Histoire, les premières luttes.

Ainsi, au terme de mon adolescence, le journalisme m’a semblé être le meilleur moyen de mettre les mains dans la machine dévorante des tragédies historiques, puisque la vie en France me paraissait immobile, navrante, hors de l’Histoire. Et l’écriture a été une façon, au fond, de revêtir l’armure de Don Quichotte, d’empoigner une arme dérisoire pour à la fois exprimer ma jouissance de vivre et livrer ma part du combat contre l’injustice.

J’ai voulu m’embarquer dans le même train que Blaise Cendrars, Albert Camus, René Char, Georges Séféris, Julien Gracq, Régis Debray… Cette ambition en vaut bien une autre. Je la crois en tout cas moins toxique pour l’humanité que celles qu’on nous vante aujourd’hui. Voilà en tout cas quel était l’état de mon désir, à l’âge de dix-huit ans.

« Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse. »

Pour des raisons sociales et souvent anecdotiques, j’ai mis du temps à me faire une place dans le journalisme. J’ai suivi un chemin tortueux et aléatoire, me disant que la patience était la plus haute vertu et la discrétion, le refus de la mondanité et de toute ambition la meilleure méthode pour être tout à son sujet. Je me suis faufilé dans une rédaction, où j’ai exercé mon apostolat avec naïveté. Puis, cinq ans durant, j’ai milité ardemment pour repousser les menaces et permettre la diffusion la plus libre du travail de ceux que je considérais comme mes confrères en Afrique. J’ai vu comment l’information pouvait parfois apporter un peu de lumière dans l’obscurité et la violence. Et j’ai voyagé.

Dès lors, « baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres, et lactescent, dévorant les azurs verts où, flottaison blême et ravie, un noyé pensif parfois descend », j’ai fait la connaissance de l’Erythrée. Ce fut comme l’abordage d’une terre inexplorée, après des années d’errance insatisfaite. J’ai rencontré, sans l’avoir cherché, ce peuple de héros et d’assassins, qui dans les années 60 s’est donné tout entier à la rage de la liberté pour s’arracher à l’arrogance impériale éthiopienne. Je me suis mis à fréquenter ses évadés, l’un après l’autre. Comme le Virgile de Dante, ils me guidaient à travers un monde de gloire et de rêves, aussi bien de cauchemars que de jardins, monde que j’abordais avec un esprit vierge que tous ces gens marquaient, par leurs récits, leurs visages, leurs douleurs et leur humour. Il m’ont raconté que, après la grande purge politique de 2001, ils s’étaient retrouvés tenus à la gorge par le clan du président Issayas Afeworki, cette Famigliasecrète qui avait arraché une victoire éclatante, après trente ans d’ultra-violence. Quelle histoire ! Je me suis laissé guider sur leurs chemins et je suis revenu changé de ce voyage, comme il se doit pour tout voyage digne de ce nom. Marcher en étranger sur la terre des Erythréens, des Ethiopiens, des Soudanais, des Somalis, est une expérience vertigineuse.

Mais que faire de tout cela ? Je dois dire que je n’avais pas d’idée précise au départ. Pendant trois ans, je me suis promené en silence parmi eux, bercé par la grandeur d’un peuple très étranger qui, me semblait-il, était là, aux côtés des Européens, depuis toujours ou presque — Hérodote naviguait déjà dans ces parages il y a 2500 ans —, taiseux et empêtré dans ses tourments. Après avoir sillonné deux continents à la rencontre de gens de hasard, je me suis retrouvé avec un esprit gribouillé, noirci d’écritures différentes, surchargé d’histoires, comme un cahier de voyage qui aurait été ouvert à tous.

A mon retour, il m’a semblé que le journalisme était bien faible face à cette malle au trésor qui s’était ouverte et qui m’avait éblouie : heureusement, au fond, que beaucoup de rédactions refusaient mes piges ! Seule la littérature était à la hauteur de cette équipée. C’est l’éditeur Jean-Philippe Rossignol qui a compris avant moi ce que j’avais fait. La question que je me posais, en somme, était : de quel droit, nous les humains, nous parlons des autres ? Penché sur mon manuscrit, j’ai marché sur la trace de ce que je croyais être ma réponse provisoire à cette question, tout le long de mon premier livre, Les Erythréens.

« Quelques grosses légumes se posent devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens. »

Mais je dois dire que je suis aujourd’hui fâché avec le journalisme, qui a fusionné avec le chobizenesse. Les maisons qui nous accueillent sont les fiefs de seigneurs immoraux, d’abbés ermites ou de prévôts apeurés. Notre code d’honneur est burlesque. Nous faisons système avec la cour d’imbéciles et de brutes qui dominent l’actualité, comme on dit. On se montre, on se fait valoir, on pérore. Nos salaires sont joués aux enchères, notre routine est absurde, nos productions discutables. La misère est générale et la susceptibilité un honneur. Pour ce qui me concerne, quelques grosses légumes se posent maintenant devant le sujet de mon étude pour chanter leur petite chanson après moi, pour des raisons qui n’ont que très peu à voir avec la détresse des Erythréens et, parfois, pour me calomnier. Mon illusion sur l’idée que le journalisme était l’un des postes avancés d’où les hommes réduisaient les dernières poches d’injustice s’est envolée. Avec une interview, un reportage, un portrait, on arbore désormais un Erythréen à sa boutonnière comme une médaille de guerre. Il est peut-être temps que je laisse la place à ceux qui croient que le journalisme peut changer le monde, et non simplement distraire l’esprit bourgeois.

Du reste, la plupart du temps, on me demande de prévoir l’imprévisible, comme un astrologue dans le salon de Madame Rolland. Or en temps normal, faire des prévisions, c’est prendre le risque d’être ridicule. En l’occurrence, plus j’observe la situation de la Corne de l’Afrique, plus je fais preuve d’humilité. Personne ne comprend réellement ce qui se passe dans les âmes emberlificotées des chefs. Vu d’ici, c’est un théâtre d’ombres et nous ne pouvons compter que sur quelques exégètes pour déchiffrer les gesticulations des armées et des diplomates. Et puis mon sentiment est que les tensions récentes sont pour une grande part une comédie jouée par des hommes qui aiment dramatiser, avec puérilité. Faire monter la tension pour une montagne et un îlot, avec quelques dizaines de soldats mal nourris : après tout, c’est peut-être ça, les guerres modernes… En tout cas, je refuse désormais les conférences, les interventions publiques et la plupart des interviews. Les Erythréens ont depuis longtemps appris nos langues : qu’on les interroge, eux. Que les forts-en-thème aillent dérouler leur doctrine dans les camps de réfugiés du Tigré ou de l’Etat de Kassala. C’était mon but. Moi, qu’on m’oublie.

« Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. »

Ici en France comme là-bas, la clé de l’avenir, de toute façon, c’est l’irruption du peuple, du grand nombre inconvenant : s’il monte sur la table, tout changera. Sinon, les brutes continueront leur trajectoire moyenne, balisée par leur ambition personnelle et les calculs médiocres de ce qu’ils croient être un projet politique. Voilà ce que je sais et qui est impubliable aujourd’hui, sauf à me faire traiter de putschiste ou d’enragé.

Entretemps, dans les rues d’Europe, les Erythréens sont devenus synonymes de figures apatrides, d’ombres errantes, de rebuts encombrants. Le traitement qui leur est réservé par nos clubs de comptables est d’une crétinerie stupéfiante. Trop souvent, la France se déshonore. Le visage que les Erythréens retiennent de mon pays est celui des préfectures et des bouges. Cela me révolte, d’autant qu’on enrobe la répression dans un insupportable sirop moraliste. Ces gens sont des héros et on les traite comme des chiens, voilà la vérité.

Ce que cela dit de notre monde actuel, c’est que nous sommes des nations de bavards et d’avares. Or la France ne gagne le respect de l’humanité que quand elle fait des folies. Par exemple, quand l’un de ses ambassadeurs cache un opposant bolivien traqué par la police de Banzer, quand un poète surréaliste monte un maquis avec les braconniers de Provence, quand De Gaulle prononce le discours de Phnom-Penh ou Mitterrand celui de Cancun, et font suivre leurs propos d’effets… Mais ce serait démodé aujourd’hui, voire malpoli. Alors l’amitié que la France pourrait apporter aux Erythréens reste à bâtir, même si c’est un peu tard.

De mon côté, je change d’arme. Je choisis délibérément la littérature, folie dernière. Un livre devrait venir clore mon « cycle érythréen » dans les mois qui viennent, Conversations avec les hommes du ministère. C’est un roman chagriné, sauvage, lyrique, sur la médiocrité des puissants et l’héroïsme des faibles. J’écris actuellement un polar sur un improbable braquage en Somalie, au beau milieu de la grande bouffonnerie contemporaine. Et je travaille aussi sur un essai sur le monde des Cyclades, qui est pour moi le lieu réel du paradis. Et puis un texte court sur John Coltrane, une fresque sur l’histoire de France…

Quel fil relie tout ça, me dira-t-on ? Nous verrons, si je parviens à construire une œuvre. J’ai en moi de la littérature pour cinquante ans.


`« Je songe à cette armée de fuyards aux appétits de dictature que reverront peut-être au pouvoir, dans cet oublieux pays, ceux qui survivront à ce temps d’algèbre damnée. »

René Char
Feuillet d’Hypnos n°20