
Tom Waits est intraduisible — je l’ai déjà dit. Mais pourtant je m’obstine, comme s’il m’était échu de réparer une toute petite montre de grand-père avec mon tournevis de plombier et mes doigts d’intello parisien.
Je n’en ai pas du tout le droit. Je n’ai rien demandé à personne. Mais depuis trente ans et plus que j’aime ce texte, qu’il me revient souvent en mémoire, que je le consomme et le surconsomme comme un paquet de clopes un soir de cafard, je me suis dit que j’allais me l’embarquer cette fois.
Je me sens un peu comme un gosse volant dans une épicerie — comme je me suis senti, la première fois que j’ai chapardé un rouleau de Life Savers dans le 7-Eleven de Santa Monica Boulevard, tout près de là où j’habitais, près de mon lycée pourri.
Je vous le laisse là, comme un paquet de Marlboros déjà ouvert. Je le fignolerai à mesure que j’y détecterai des horreurs, des contresens, des bêtises, ou au contraire que je trouverai mieux.
Tom Waits
AU COIN DE LA 9ÈME ET D’HENNEPIN
Là c’est le coin de la 9ème et d’Hennepin
Tous les donuts portent
Des surnoms de prostituées
Et la marque des dents de la lune mord
Le ciel grande bâche jetée sur le monde
Et les parapluies cassés comme
Des oiseaux morts et la fumée monte des grilles d’égout
Comme si toute la putain de ville allait éclater
Les briques sont balafrées de tatouages de taulards
Les gens d’ici on dirait des chiens
Et des chevaux descendent Violin Road
Le vieux Dutch dort debout
Toutes les chambres puent le diesel
Où tu endosses les rêves
De ceux qui ont dormi là
Et je me suis perdu dans la fenêtre
Je me cache sous l’escalier
Je m’accroche au rideau
Et je dors dans ton chapeau
Et personne n’amène jamais
Rien de petit dans les bars d’ici
Ils sont tous partis dans de mauvaises directions
Et la fille derrière le comptoir porte une larme tatouée
« Une pour chaque année sans lui » dit-elle
Ô beauté qui s’effrite
Mais elle ne souffre de rien que
Cent dollars ne saurait guérir rien d’autre qu’un chagrin sourd
Qui ne fait qu’empirer
Dans le vacarme et le tonnerre du
Southern Pacific filant sur ses rails
Et le temps s’égrène comme un robinet qui goutte
Jusqu’à ce que tu sois gorgé d’eau croupie amer et désespéré
Et que tu déballes ton cœur
À qui veut bien t’écouter
J’ai vu tout ça
J’ai vu tout ça dans les vitres jaunes
Du train du soir