
Je suis vraiment consterné de lire, dans tous les compte-rendus du meeting de Sophia Chikirou, où je me suis rendu hier soir, ce dédain, ce mépris pour sa volonté affichée de mettre en avant et de mobiliser les « quartiers populaires », comme on dit. Partout — et même dans L’Humanité ! —, on raille son illusion lyrique, le risque que ça représenterait, son insuffisance, son prétendu clientélisme, sa soi-disant démagogie, quand ailleurs on ne rote pas une légère allusion raciste, paranoïaque et diffamatoire.
Outre que j’y retrouve encore, épuisé, la détestation habituelle et désormais normalisée des Arabes et des Noirs, je ne peux m’empêcher d’être ensuite écœuré intellectuellement : quoi ? Inciter les pauvres à s’intéresser à la politique, ce serait stupide, voire dangereux ? Donc, ces « quartiers » — ou plutôt ces gens qui sont les plus démunis, les plus abandonnés et les plus opprimés du pays, qui sont enfermés dans la pauvreté et la ségrégation sociale et raciale, ne devraient pas être sollicités, instruits, consultés ? Ceux qui vivent dans les clapiers pour pauvres, loin des centre-villes, relégués, détestés et surveillés, qui subissent l’isolement, le bruit, la saleté, la malbouffe, l’entassement, les flics incompétents et pourris, il faudrait aussi les tenir à l’écart de la vie politique ?
Pour ma part, j’y trouve l’une des raisons de mon prochain vote pour Sophia Chikirou et la liste FI de mon quartier. Quand l’Hôtel-de-Ville est tenue par les petits-bourgeois polis et cultivés de la social-démocratie, on voit ce que ça donne, merci : des loyers obscènes, une ville hors de prix, hostile et prétentieuse, encagée dans le surtourisme, un espace public bradé aux oligarques et à la délectation du showbiz, du LVMH à la Fashion Week s’appropriant la Cour carrée du Louvre, les quais de Seine, que sais-je encore…
Moi, je suis pour faire revenir à la mairie de ce qui fut le rendez-vous des artistes en fuite, des intellos en exil et la capitale du Tiers-Monde, les pauvres et les demi-pauvres, les lève-tôt, les gens de la ligne 13, les bricoleurs de la nuit, les mamans de tous les quartiers.
En tout cas, par pitié, messieurs-dames du journalisme politique, épargnez-nous la condescendance envers la stratégie de Sophia et de la France insoumise consistant à ramener les pauvres au vote : ce sont ceux-là qui ont désertés les urnes et qui manquent à l’appel. C’est leur absence qui engrosse les nazillons et les rombières, qui leur offre le pouvoir, qui les laisse gouverner seuls, comme si le pouvoir leur appartenait. Il faut leur reprendre la parole et le pouvoir, d’une manière ou d’une autre, leur dire que c’est fini.
Il faut remettre leur arrogance à sa place et montrer que ceux qui jusque-là s’abstenaient de parler et de voter peuvent parler et voter : peut-être ne gagnerons-nous pas, ou ne seront-ils pas suffisants pour gagner, mais les pauvres seront de retour parmi nous. On devra compter avec eux. Se taire un peu. Les garder unis au reste de la ville. Et ça, grâce au travail de Sophia, son mouvement et ses équipes. Qui d’autre qu’elle, en effet, ne se contente pas de « faire des propositions » aux pauvres, mais entend leur donner du pouvoir ? Qui d’autre qu’elle entend unir les Parisiens, pauvres, moins pauvres, petits-bourgeois et riches, en faire les citoyens d’une petite patrie commune où le gouvernement ne leur « octroie » rien, mais où le pouvoir se partage équitablement ?
Donc, quand vous lisez « clientélisme » comme dans Le Monde ou, stupidité sidérale, « racialisme » comme dans Marianne (épargnons poliment Mediapart, qui ne produit sur le sujet qu’une exaspérante guirlande faite de détestation personnelle, sans même ajouter une phrase de politique), souvenez-vous que vous regardez en réalité la petite bouche flûtée du maître persiflant contre son domestique. Alors choisissez votre camp.