Justin

Lorsque mon grand-oncle Justin Daubizit fut à son tour mobilisé et envoyé au feu début 1916, voici sans doute ce qu’il avait en tête : qu’après avoir quitté leur hameau du Cantal, son frère aîné, Guillaume, ayant eu les jambes broyées dès août 1914, servait désormais dans un service auxiliaire à Clermont-Ferrand, brisé par la violence du premier feu ; que ses trois autres frangins, Pierre, Antoine et Alphonse, eux, étaient morts, les deux premiers pulvérisés par l’artillerie allemande dans les Vosges le même jour, en novembre 1914, et le troisième avec une balle en plein front, la nuit, un an plus tard, dans la gadoue de Popincourt, entre Amiens et Compiègne, dans les bras de son cousin Etienne Lajarrije.

C’était 1916, janvier 1916, donc. Justin fut affecté au 81e puis au 143e régiment d’infanterie, d’après ses papiers. On l’envoya à Verdun, où il fit toute la bataille, indemne. (Démobilisé, Justin fit, dit-on, une belle carrière de cantonnier à Saint-Bonnet-de-Salers, où le café-étape familial prospérait sous l’autorité des femmes : on raconte dans la famille restée au patelin qu’il chantait comme un pinson et qu’il aimait faire rire la compagnie.)

Je suis passé par Popincourt cet après-midi. J’ai pensé aux bidasses qui s’entretuent aujourd’hui dans la boue glacée de l’est de l’Ukraine. J’ai pensé, surtout, là, dans le brouillard étoilé de glace, face au vide océanique des champs de boue, alors que LA GUERRE EST REVENUE DANS NOS VIES, que la théorie de la dissuasion nucléaire avait probablement échoué, puisque les hommes se battent encore aujourd’hui, peu ou prou, comme les pauvres chiens de 14-18, mes oncles, nos oncles.