Les affreuses utopies de droite

L’Anxiété, Edvard Munch, 1894. Musée Munch (Oslo).

On connaît la mécanique de prolifération de l’extrême-droite : nourrir la pourriture dans les flaques d’eau croupie d’où l’Etat s’est retiré. On ne détruit que ce qu’on remplace. En France, ça marche plutôt bien pour le Rassemblement national et le clan des Le Pen. Mais c’est limité : un plus grand danger est à venir, à mon avis.

Je m’explique. Le RN, issu du pétainisme et du milieu colonial, est aujourd’hui le parti dominant de la droite néo-libérale raciste, faisant la jonction entre des skinheads vieillissants toujours gorgés d’humeurs fascistes et les milieux d’affaires, entraînant derrière lui, avec plus ou moins de réussite, un archipel de supplétifs plus ou moins embourgeoisés. Sans surprise, son champion du moment est une espèce d’idiot du village, un petit faf gominé qui se donne des allures de technocrate en baskets blanches dans la lignée d’Emmanuel Macron et de son monde de Sciences-Po et de la banque d’investissement : sa vraie patronne, une héritière emperlousée, avocate d’affaires, millionnaire de Saint-Cloud, fille à papa, a trop de confiture sur les doigts pour rester dans la course, pour le moment.

D’après ce que je comprends, son électorat est classiquement le même depuis toujours, en tout cas depuis deux siècles et demi qu’on vote dans ce pays, jusqu’aux Ligues des années 30 : une frange importante de la classe moyenne terrifiée par les peurs du moment, une bonne tranche de la bourgeoisie, bigote, hargneuse et avare, et des résidus de cervelles enfumées à la radiotélévision des milliardaires. Rien de bien nouveau, ni en Occident, ni dans notre époque.

Ce que je crains davantage, c’est pire que ça : c’est son étape d’après. Car ce que nous apprend l’Histoire du XXe siècle, et notamment la généalogie du nazisme en Allemagne et du fascisme en Italie, ainsi que le récent emballement barbare de l’administration Trump, c’est qu’il existe, pour ces partis — disons « traditionnels » — de la droite raciste, un point de non-retour. La tête leur tourne vite, à ces gens-là.

L’extrême-droite dans sa forme costard-cravate, toujours crétine et même folklorique (que l’on songe à feu Jörg Haider en Autriche, à Nigel Farage au Royaume Uni, à Geert Wilders aux Pays-Bas…) peut tranquillement accéder au pouvoir en-deçà de ce point de non-retour, bien sûr. Et alors ses gouvernements appliquent plus ou moins leur programme, programme qui est toujours à la fois libéral économiquement, réactionnaire socialement et hargneusement raciste, mais dans le cadre du parlementarisme petit-bourgeois, à la fois confiscatoire, classiste et arrogant, mais temporaire et idiot.

Mais (la situation actuelle des USA le prouve), une fois qu’elle y est, au pouvoir, lorsqu’elle passe un certain point critique, elle peut devenir extrêmement destructrice et peut-être inarrêtable. Sa prolifération alors n’est plus seulement électorale : elle explose, elle flambe et devient agressive, violente, et même tueuse et impérialiste. Et ce moment survient, pour le dire un peu trivialement, lorsque les vies intérieures des dirigeants de l’extrême-droite et de leurs partisans s’accrochent à une utopie.

Je veux dire : le point critique me semble se trouver à ce moment de la vie politique où, comme l’explique depuis longtemps, inspiré par son « maître » Denis Crouzet, l’exceptionnel historien Christian Ingrao s’agissant du nazisme, ce moment, donc, où une forme d’espérance dissout ou repousse la terreur existentielle, lorsqu’un futur est soudain rêvé, malgré la peur de mourir et la haine inextinguible de son assassin imaginaire, lorsque sa propre angoisse est vaincue par un grand projet — lorsqu’une utopie grandiose, plus grande que soi, libère et permet, chez les acteurs politiques, un soudain et immense « désangoissement ».

Angoisse et utopie : le cocktail est explosif, ravageur, en effet. On l’a vu se déchaîner en Allemagne déferlant sur le prétendu « biotope » des Germains, affrontant les Slaves et détruisant les Juifs d’Europe. On le voit aujourd’hui éclater comme un bubon depuis Washington, s’auto-proclamant propriétaire de l’Hémisphère nord, souverain pillard de l’Amérique latine, maître d’une Europe domestiquée, propriétaire décomplexé de son propre peuple, impérial au-dehors et criminel en-dedans. C’est le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation et de ses faces de pierre.

On le voit à Moscou, à Istanbul, à New Delhi… Mais on le voit aussi à l’œuvre en Israël, ce noyau délétère, cet alliage angoisse-utopie : on le voit détruire la Palestine et les Palestiniens, défaire la société, agresser ses voisins. La coalition de « l’union des droites » au pouvoir là-bas a abreuvé les esprits des défenseurs d’Israël de son utopie ultra-violente et fanatiquement raciste, laquelle, en temps de crise paroxystique, est venue soudain désangoisser des gens hantés depuis 1945 par l’idée de leur propre disparition — laquelle a été, il est vrai, une fois au moins planifiée et tentée.

Le RN n’en est pas là. Pas encore, dirons-nous. Son grand projet pour le futur, sa projection imaginaire est minable et riquiqui, sans grande envergure, en tout cas sans force motrice autre que celle qui anime les simples d’esprit dans les syndicats policiers, la confusion et la détestation des réunions militantes et la suffisance des milieux catholiques et évangéliques qui règnent sur les médias et l’édition : humilier les Arabes et les Noirs, brutaliser les insoumis et les écolos, et le faire à coups de matraque, d’injures grossières et d’interdictions.

Zemmour et sa pauvre clique, ainsi que les comiques Wauquiez et Retailleau, de leur côté, essayent bien de ranimer le vieux bric-à-brac de mémé de la France d’antan : la déférence envers le patron d’usine, la foire aux santons, la danse du tapis, les bigoteries en tous genres, Jeanne d’Arc, Clovis, Charlemagne, Charles Martel, Louis XVI et ses Chevaliers du Poignard, la moustache puante de Maurras, le clairon bien astiqué de Barrès, la vieille baderne de Pétain et son équipée de traîtres à la patrie. Mais bon — à ce stade, c’est encore pittoresque et vertigineusement stupide.

Mais le danger est là, précisément : une fois aux affaires, les chefs de l’extrême-droite ont eux aussi ce réflexe qui est, semble-t-il, automatique dès lors qu’on exerce le pouvoir : comme Macron (Monsieur de Fursac marchant seul dans la lumière oblique de la cour du Louvre le soir de son intronisation), comme Hollande, comme Sarkozy, ils se croient alors à leur tour faits, d’un jour à l’autre, d’une autre étoffe, et croient s’inscrire mécaniquement dans l’Histoire, être passés au-delà du commun, pouvoir enfin réaliser leur petit Generalplan Ost à eux — oui, tous, à un moment donné, un fois chef parmi les chefs, capo di tutti capi, ils se racontent des histoires.

Quand c’est mâtiné de la médiocrité pateline d’un François Hollande ou de la vulgarité en mocassins d’un Nicolas Sarkozy, c’est simplement ridicule, embarrassant, et le plus souvent bête et nuisible. Ça nous fout la honte, et puis ça se termine. Mais lorsque le cœur politique des nouveaux grands chefs est précisément la violence, alors ils tuent, détruisent, volent, humilient pour ne pas avoir seulement géré, fait des économies, introduit des réformes, fait des déclarations, coupé des rubans, inauguré des chrysanthèmes. Ils se projètent. Ils se rêvent. Ils se délirent. Ils s’approprient un grand récit et passent à l’acte. Vraiment. Ne cherchez plus : c’est ça qui nous sidère aujourd’hui, le matin, lorsque nous faisons l’inventaire des événements de la nuit.

Je n’insiste pas plus. C’est clair comme de l’eau de roche, maintenant. Ils sont le parti de la guerre, le parti de la mort. Et l’Histoire nous enseigne aussi qu’à chaque fois qu’ils sont parvenus au pouvoir, ça s’est fini dans une déconfiture à la fois burlesque et désastreuse — chaque fois, sans exception.