Retrouver la guerre

Transport des restes du soldat inconnu à Verdun en novembre 1920 (BNF/Gallica).

La guerre, on le sait, dévaste le monde bien au-delà de son terme. Elle impose aux sociétés un deuil d’une telle intensité que celles-ci ne s’en remettent jamais vraiment, jamais complètement. La paix signée n’est rien après une guerre : c’est avant la guerre que la paix a une grande valeur, sa seule vraie valeur — son inestimable valeur.

L’Histoire moderne de l’Europe, d’ailleurs, n’est qu’une longue litanie de massacres suivis de deuils irrésolus. À la Renaissance, les conquêtes prédatrices de l’Angleterre, l’Espagne et la France dans ce qu’elles ont eu le culot d’appeler « Le Nouveau Monde » ont surtout appris à leurs rois qu’il existait prétendument des humains sans âme, prélude et condition sine qua non au massacre de leurs propres peuples, de leurs gueux, de leurs vilains révoltés, de leurs Protestants, de leurs Juifs, de leurs Inférieurs et de leurs Hérétiques.

La guerre cynique voulue par le gros Louis XVI et les Girondins en 1792 précipite leur chute et force leurs adversaires Montagnards à la remporter par tous les moyens, y compris la dictature et la répression militaire, rendant tout le monde fou à Paris, en Vendée, à Nantes, à Lyon. Les guerres mégalomaniaques de l’Empire français détruisent les soldats, les hommes et les rêves de la Révolution et peuplent la France de la Restauration de traumatisés, de ruines et d’éclopés en tous genres.

La guerre franco-prussienne de 1870 ouvre la blessure dans laquelle l’acide de 1914 est coulé et les guerres balkaniques de 1912-1913 préludent la brutalisation générale du continent, que Jaurès ne sut freiner.

Et ce sont des Allemands à l’esprit ravagé par l’horreur des tranchées et l’infamie du Traité de Versailles qui se jettent à la gorge des Européens et des Russes entre 1938 et 1945 : les immenses crimes des Blancs en Afrique et en Asie, ainsi que la ségrégation raciale américaine avaient inspiré les nazis, lesquels raffinent ensuite l’enfer colonial jusqu’à en faire notre monde commun, entre Blancs, pendant douze ans.

Nous-mêmes, aujourd’hui, nous sommes encore tétanisés par la guerre. Par les yeux glacés des rares survivants d’Auschwitz. Par les enfants tués dans les bras de leurs mères, au bord des fosses, en Biélorussie et en Ukraine. Par nos Collabos, qui ont rendus ça possible. Par les troufions ahuris de retour d’Algérie et d’Indochine. Par les bombes dans les cinémas de Paris et d’Alger. Par les barbelés d’Omarska et Prijedor, le siège de Sarajevo, les massacres de Vukovar et Srebrenica, le bombardement de Belgrade, les exécutions en survêtement, les miliciens au visage de Platini. Par les assassins abrutis de l’Etat islamique libres de circuler et de tuer dans notre onzième arrondissement chéri. Par l’extermination des Palestiniens. Par toutes sortes d’images et de vrais et faux souvenirs — par l’actualité permanente de la guerre chez nous.

Oui, nous sommes hantés par la guerre, nous, dans nos sociétés soi-disant pacifiées. Nous la voyons au Moyen-Orient, en vision nocturne et caméra embarquée. Nous jouons avec dans nos ordinateurs. Nous l’enseignons à nos gosses. Nous en faisons des films à succès, des séries, des romans. Nous en avons peur et nous l’attendons.

Aujourd’hui, on se bat comme à Craonne et au Chemin des Dames dans les tranchées du Donbass : aussi cruellement, aussi salement, aussi terriblement, dans le même froid, avec les mêmes poux, pataugeant dans la même boue, pour les mêmes montagnes de fric, les mêmes frères tués au combat et les mêmes congrégations de crapules à l’arrière.

Et en France, c’est la guerre coloniale de la vieille République impotente de nos grands-pères contre les indépendantistes algériens qui domine notre vie politique, nos plateaux de radiotélévision, et même notre vie industrielle, culturelle, médiatique, familiale. C’est la perte de leur Empire d’opérette que rejouent tous ceux qui détestent les musulmans, qui les caricaturent, qui les désignent constamment, qui les craignent, qui brûlent de les voir souffrir, qui votent pour ceux qui leur promettent plus d’humiliations pour les Arabes, plus de dégradation des Noirs, plus de violence, plus d’interdits, plus de répression contre ceux qui se disent leurs frères et leurs sœurs.

C’est leur « France Great Again » que veulent obtenir ceux qui voteraient pour une chaise ou un cochon, ou même un crétin de village, pourvu qu’il incarnât ce programme-là, cette frénésie-là : l’ardeur crétine de se venger de ceux qui étaient soumis et qui ne le sont plus, de reprendre tout le pouvoir, de se vanter d’être les plus forts — que leurs ennemis imaginaires soient les Arabes, les Noirs, les Femmes, les Jeunes, les Gays, les Métis, les Insoumis, les Prolos, les Bouseux, les Fonctionnaires, les Syndicalistes, les Mélancoliques…

C’est ce qui s’est passé par deux fois aux Etats-Unis d’Amérique, ces dernières années. Après avoir perdu toutes leurs guerres depuis 1945, les petits Blancs ont obtenu leur récompense électorale et se sont donnés un chef : un oligarque, c’est-à-dire une espèce d’excroissance d’eux-mêmes, un escroc tératologique et burlesque, histrion télévisuel, pervers narcissique et imbécile, qui leur promet de leur « rendre » une « grandeur » qui n’a jamais existé, mais dont ils ont pourtant été gavés dans les écoles que j’ai moi-même fréquenté étant adolescent — où j’ai appris que l’Amérique était le centre du monde, le véritable Empire du Milieu, autour de quoi le monde était un décor folklorique à visiter ou une zone hostile, à nettoyer.

Désormais, ils se sentent pousser des ailes, puisque rien ne vient jamais punir les Grands Blancs, sinon les enfants des Grands Blancs leur lançant des pavés à la gueule — ce qui est bien peu.

Alors désormais, c’est la guerre : encore de basse intensité, encore à bas bruit militaire, quoique à grand bruit médiatique. Washington va prendre le Groenland, pourquoi pas la Guyane ?, sans doute un peu de Mexique, les villes de la Colombie et le gouvernement brésilien, la zone orbitale qui a commencé à être militarisée, la Lune et Mars — ce dont elle dit avoir besoin. La Russie, tout ou partie de l’Ukraine et peut-être, pourquoi pas ?, un peu de Pologne, d’Allemagne, de Hongrie, de Roumanie, de Moldavie, des pays baltes, de Finlande, de Géorgie, du cercle arctique — ce dont elle dit avoir besoin. La Chine va reprendre Taïwan et peut-être autre chose encore. Les petits attaqueront les tout-petits, les gros avaleront les moyens, les très gros piétineront les démunis : nous sommes à l’époque des conflits de lâches, après tout, des guerres de salauds.

Or dans cette dégringolade générale, il y aura des grains de sable. Des événements déraperont, des violences dégénéreront, des décisions seront sur-interprétées, incomprises, c’est certain, comme toujours : et alors, pauvres de nous… Il n’y a donc qu’une seule voix à écouter et à suivre aujourd’hui, pour les gens ayant le cœur bien accroché : celle qui prône la paix. C’était celle de Jaurès en 1914. Mais cette fois, il s’agirait de ne pas la laisser être assassinée, cette voix, par une brute de droite. Laquelle brute de droite fut acquittée (et, je le rappelle, la veuve Jaurès fut condamnée à payer ses dédommagements — oui, c’est de là que nous venons).

Voilà en tout cas ma résolution. Je n’ai pas un corps à uniforme. La tenue d’ordonnance de l’infanterie, que j’ai enfilée en 1991 lors de mon service militaire, ne m’allait pas du tout : j’ai de trop courtes jambes, une trop grosse tête et des bras trop longs, les brodequins me faisaient des pieds de clown, la vareuse me tassait, le calot glissait sur mon front nu, je tenais mal le garde-à-vous dans le fort de Vincennes.

Pour autant, je sais ce que m’apprennent l’Histoire et ses témoins : en 1914, ce sont plutôt les socialistes, les anarchistes, les pacifistes, les déserteurs lorrains, les je-m’en-foutistes, les engagés de la fin d’année qui ont fait les meilleurs combattants, les plus courageux soldats, tandis que les maurassiens, les barrèsistes, les royalistes, les antisémites, les claironneurs, les tartarins se faisaient abattre dès la première sortie ou se débinaient avec des passe-droits avant même d’être envoyés en première ligne.

J’ai donc confiance : on pourra toujours nous insulter (comme on fait toujours, dès qu’il s’agit de la guerre), mais être prêts à s’épuiser pour la paix, à brûler sa vie pour renverser les tyrans, pour virer les incapables, pour serrer les rangs des frères et des sœurs, c’est un signe de bonne santé, de vrai patriotisme, de courage et de fraternité. C’est-à-dire, au fond, de vraie sortie du deuil.