
Lisant, hier soir, l’un des livres ramenés de la Maison Joë Bousquet à Carcassonne, je tombe sur ce passage. Et j’y vois une méthode littéraire, comme si le poète était venu nuitamment cambrioler mon mauvais esprit et y avait chapardé une ou deux verroteries auxquelles je tenais beaucoup. Écoutez ça.
C’est 1934. Perclus de douleurs et ravi de jouissance par des membres qui n’existent plus (ou plutôt qui ne sentent plus : ils existent encore, mais différemment du membre manquant de Cendrars dont Picasso disait qu’il était « rentré de la guerre avec un bras en plus »), mon monte-en-l’air de Carcassonne s’abîme et s’élève de son lit du premier étage de la rue de Verdun dans l’opium, la cocaïne, le hachich, et laisse alors son esprit dire l’oracle. Et il écrit. Il fait des revues. Il anime une petite bande, derrière Paul Éluard, et surtout Jean Cassou et René Daumal, entre autres.
Sa poésie, ses livres publiés (et refusés chez Gallimard, mais publiés à ses frais par quelque éditeur mineur) sont alors nébuleux, obsessionnels et clairvoyants comme un délire sous LSD. Son ami Carlo Suarès s’efforce donc de le conduire sur le chemin d’une littérature plus claire, ou disons plus « lisible ». Il lui parle méthode, décrivant pour lui un « plan discursif » sur lequel Joë pourrait remarcher. « J’ai beaucoup de mal », lui répond son ami. Puis ceci, lisible ci-dessous. Admirable.



Je fais ça, moi aussi. « Je veux que le monde soit moi ; ne pas avoir à me distinguer de lui, même pour le décrire ». La joie pure et profonde du dormeur : quelle merveille.
De toute façon, en écrivant de nos jours, il faut bien réfléchir à ce que nous faisons : je ne vois pas comment y échapper. Qu’on le veuille ou non, nous nous trouvons « après Faulkner », ainsi que l’a décrété le grand prêtre d’Apollon du sanctuaire de Gif-sur-Yvette, j’ai nommé Maître Pierre Bergounioux. Mais aussi après Proust, Kafka, Calaferte, Gracq, Artaud, Simon, Wittig, etc. Il faut se plier à cette vérité, sauf à être d’une immense prétention consistant à NE TENIR AUCUN COMPTE D’EUX.
Écrivant ça, je jette un œil à ce qu’on appelle « la rentrée littéraire » (et qui me fait aussi envie que « la rentrée des classes ») et je me dis : mais qui se soucie encore de l’histoire des formes ? Et pire encore : de s’y inscrire, de suivre l’antique règle informulée qui consiste à ne jamais créer en-deçà des révolutionnaires ?
Il y en a quelques uns, ici et là. Eux m’intéressent. Les autres sont tous des journalistes, et non des écrivains.