L’ANTI-JOURNAL : Banjul, Gambie 2004, 1/3

Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

J’ai tenu pendant quelques années, presque dans une autre vie, le poste de chef de bureau pour l’Afrique d’une ONG internationale basée à Paris, comme on dit. Un poste que j’avais rêvé d’occuper, puisque j’étais naïf. Peu après mon embauche, le correspondant en Gambie de cette organisation a été assassiné, juste avant Noël. On m’a alors aussitôt dépêché dans le pays pour présenter nos condoléances à la famille et tenter le début d’une enquête, comme on pousserait quelqu’un dans une piscine. Mon travail a contribué modestement, des années plus tard, à la condamnation des tueurs.

BANJUL, GAMBIE, 2004
(1/3)

Et tout ce temps il pensa que sa vie, enfin, était parvenue à un point de signification extrême : il avait voulu l’aventure, il l’avait ; il avait voulu la liberté, il l’avait ; il avait voulu l’amour, la gratitude et l’admiration des hommes, il l’aurait bientôt.

En décembre, peu avant Noël, il fut envoyé du jour au lendemain en Gambie, auprès de la famille d’un célèbre directeur de journal qui venait d’être assassiné par des inconnus circulant en taxi, ayant dépassé et coincé une nuit sa vieille Mercedes qu’il venait d’engager dans une ruelle sombre dans un quartier perdu de la capitale Banjul et ayant vidé le chargeur d’un revolver dans son corps, ses bras, sa portière, sa poitrine, son crâne. Le meurtre eut lieu le vendredi et il partit le lundi, le cœur battant. Il passa par Dakar, d’où il prit dans la foulée un petit avion de ligne qui atterrit une heure plus tard sur la piste de l’aéroport international de Yundum (il retrouva en un instant le ciel bleu-blanc de l’Afrique, la touffeur de l’air s’engouffrant dans la carlingue sitôt la lourde porte ouverte, son odeur de kérosène, de fruits pourris, de feu de bois), où un chauffeur de minibus l’attendait avec une pancarte, non pas une pancarte à son nom avec une faute d’orthographe ou tracée d’une écriture maladroite, mais la pancarte du complexe balnéaire où son ONG lui avait réservé une chambre.

Pendant plusieurs jours, il s’affaira. Il quitta tôt le matin le resort ouvert sur la longue plage face à l’Atlantique, laissant derrière lui les farandoles de touristes du troisième âge résidant là, se faisant bronzer là, traînant sur des chaises longues plantées dans le sable, sous des paillotes, buvant des cocktails de fruits, tapant des mains devant des orchestres folkloriques et flânant devant des cochonneries artisanales déballées pour leur jouissance exclusive, se délassant face à l’océan gris étalé devant eux comme un fond de scène.

Au-delà du parking désert il s’enfonça, à pied ou en taxi, dans Banjul et son désordre, sa langueur, sa crasse, ses klaxons, ses longues avenues cisaillées de piétons allant nulle part, un cabas à la main, dans un sens et dans l’autre, ses caniveaux remplis d’ordure, ses ornières. Il fut le seul Blanc dans toute la ville ; on le regarda passer, mais on ne lui dit rien. Il visita le journal, s’inclina sur la photographie du défunt, examina son bureau (son ventilateur éteint, son fauteuil de skaï noir, ses stylos dans un pot à crayons, sa boîte de mouchoirs), alla dans la maison familiale partager le deuil de la veuve et des enfants, recueillit solennellement les confidences des amis, des collègues, des concurrents, tous disant la même chose et désignant le coupable, un homme de main du Président, un certain « Bombardeh », celui qui disait-on avait cette nuit-là pressé la détente du pistolet. Partout il entendit ce nom, partout on lui parla de sa tête de démon qui disait-on était apparue cette nuit-là par la portière du taxi sans plaques d’immatriculation ayant dépassé et coincé la voiture du journaliste dans la ruelle sombre où il était mort ; on évoqua la gargouille noire et barbare, illettrée portant ce nom, le zombie, ou plutôt l’excroissance dans la nuit (verrue, furoncle avec des yeux blancs et une bouche grimaçante) qui avait tendu hors du véhicule un bras terminé par un pistolet et défouraillé tout un chargeur dans le corps de sa victime expiatoire (un journaliste de soixante ans, rondelet, en costume-cravate, portant d’épaisses lunettes en culs de bouteille), ou plus exactement (en fin de compte) dans la masse vivante du bœuf sacrificiel qu’avait été pour lui à cet instant sa victime, le cou de la vache noire dans quoi sa machette aiguisée de tueur avait dû planter son tranchant, sectionnant net la colonne vertébrale, ouvrant la viande rouge dans la peau noire en l’honneur des forces occultes qui avait commandé son âme d’assassin cette nuit-là, faisant tomber la bête dans la mort sans fin, l’existence idiote, malodorante et encombrante des cadavres.

Chacun savait qu’une bourrasque glacée venait en effet de traverser le pays et qu’elle était partie de la hautaine, de la mystérieuse présidence…

Il déjeuna, en terrasse, sous un parasol, dans un restaurant chic pour expatriés, avec un diplomate français, un petit homme solitaire et affecté, en chemise rayée, mocassins aux pieds, qui à son grand étonnement le couvrit de questions sur la vie à Paris, ce qu’était devenu ceci, ce qu’on faisait là-bas, plutôt que de lui parler de l’assassinat qui venait pourtant de choquer toute la Gambie, et bien au-delà toute l’Afrique, et d’envoyer un signal terrifiant et tétanisant, paralysant, stupéfiant, aux vieux intellectuels, à leurs scribes dévoués, aux femmes soignées et travailleuses qui fabriquaient le dernier journal indépendant paraissant encore en ville et survivant tant bien que mal aux ruades du jeune chef de l’Etat, à sa police et à la corruption.

Chacun savait qu’une bourrasque glacée venait en effet de traverser le pays et qu’elle était partie de la hautaine, de la mystérieuse présidence dont le palais était situé dans une palmeraie du front de mer, que le crime avait sans doute été ordonné à ses séides par le jeune officier putschiste brutal, scarifié, capricieux, superstitieux en diable et mégalomane, égoïste et vindicatif qui commandait ici depuis dix ans et qui, disait-on, faisait surveiller jusqu’au mouvement des feuilles des arbres (pensant que les choses inertes elles-mêmes conspiraient, trahissaient, conjuraient pour l’abattre) ; mais le représentant de la France, vivant seul sa petite fin de carrière à Banjul, mélancolique, reclus dans l’oisiveté, tutoyant les serveurs des restaurants pour les Blancs et les riches, fit presque comme si de rien n’était. Quand il le questionna sur ses soupçons ou du moins sur les hypothèses qu’il privilégiait s’agissant du meurtre du célèbre journaliste, l’homme haussa les épaules, n’eut pas une seconde d’hésitation et pas un mouvement de prudence non plus, avoua que bien évidemment le coup était sans doute venu de la bande de voyous entourant le président Yahya Jammeh, des Junglers, des Green Boys, ou de quelque coterie comme ça, et oui, probablement, de « Bombardeh », c’était l’évidence.

D’abord le flic refusa de prendre la requête de ce blanc-bec au sérieux, examinant inutilement son bidule plastifié en fronçant les sourcils, le tournant et le retournant entre ses doigts énormes pour rien, pour faire un geste, pour faire semblant, ironiquement, d’obtempérer à ce que le petit Français venait de lui dire…

Puis il demanda par téléphone un rendez-vous au chef de la police et l’obtint. D’emblée, les mains moites, la poitrine serrée, faisant le dur, il se présenta au rez-de-chaussée du quartier-général d’Ecowas Avenue, posant sa carte de presse péremptoirement sur le comptoir de l’entrée derrière lequel sommeillait un flic en uniforme bleu-roi et casquette noire, armé, pas seulement soupçonneux mais carrément hostile, imperméable à tout raisonnement et manifestement capable de soudains accès de violence. D’abord le flic refusa de prendre la requête de ce blanc-bec au sérieux, examinant inutilement son bidule plastifié en fronçant les sourcils, le tournant et le retournant entre ses doigts énormes pour rien, pour faire un geste, pour faire semblant, ironiquement, d’obtempérer à ce que le petit Français venait de lui dire, à savoir qu’il avait rendez-vous avec son grand chef, le redouble colonel Landing Badjie, alias « 13 ». Puis le policier, devant l’insistance du jeune homme, lui demanda finalement de patienter, de se mettre dans un coin et d’attendre sans rien dire ni rien déranger. Il téléphona. On sembla oublier le Français.

Ce ne fut qu’après quasiment une heure d’attente (dans la chaleur, la moiteur, l’embarras, la colère, la peur) que il fut finalement avisé par un policier de grade inférieur et conduit à l’étage, au bout d’un corridor, derrière des sentinelles, des pistolets et leurs chargeurs posés sur des guéridons, au-delà de secrétaires énormes, mal commodes, suant dans leur vaste robe multicolore, sous leurs turbans. Au bout de ce dédale, passant une double porte capitonnée, il fut enfin introduit dans un vaste bureau encadré de grandes fenêtres par où le soleil plâtreux de l’après-midi se déversait abondamment, violemment, à grands seaux, sur un bureau de patron croulant sous la paperasse, sous des dossiers empilés, des parapheurs ouverts, des photographies et des diplômes sous verre posés de guingois dans le foutoir. Il entra, aveuglé, cérémonieux. Il pénétra dans le périmètre d’un petit salon de skaï noir composé de deux canapés face à face. Et dans l’un d’eux, impérial et farouche, herculéen, mangeant d’épais biscuits à thé, les attrapant de sa grosse main et les fourrant entiers dans sa bouche béante qui respirait comme un moteur de locomotive, se tenait une masse, un regard dru, un buffle, un colonel en chemisette bleu-roi, galonné de noir : l’inspecteur général de la police, le redoutable Landing Badjie, alias « 13 ».

Pendant une heure au moins, dans son canapé de skaï noir, le chef de la police dégoisa librement, divagant de-ci de-là le long d’un récit d’homme blessé, disant qu’il était un ami du journaliste assassiné, qu’il était son ami cher, que quelques jours avant son assassinat il lui avait encore parlé, qu’ils avaient bu le café ici même dans ce bureau, qu’il l’aimait, qu’il était triste et furieux de sa mort comme tous ses proches (et tout en parlant, il enfournait les biscuits un à un dans sa bouche qui articulait fort et vite dans un Pidgin English que il avait parfois du mal à suivre, postillonnant un aérosol de miettes, montrant dans sa cavité rouge-sang le mâchouillis, le résidu beige qui lui collait aux dents, au palais, à la langue), promettant à son interlocuteur qu’il ferait tout pour que la vérité soit connue et que les assassins soient arrêtés.

Il s’envola, s’exalta et s’enroula dans ses propres paroles, jura, fit des serments et des promesses (et toujours mâchant un biscuit après l’autre et crachant en articulant son charabia une projection de miettes)…

Le Français, figé sur sa banquette, le dos poisseux, les yeux rouges, impressionné, eut beau chercher à structurer la conversation en posant quelques questions (mais des questions idiotes, car sa cervelle était embrouillée et comme exsangue, incapable de penser correctement, ou du moins de penser avec logique et continuité), ce fut inutile : le chef de la police conduisit son récit par lui-même et sans attache, sans tenir compte des remarques, des relances, des demandes bafouillées par le jeune Blanc se tenant face à lui avec un bloc-notes et un stylo-bille entre les mains et n’écrivant rien, ne faisant même pas le geste de vouloir écrire quoi que ce soit. Il s’envola, s’exalta et s’enroula dans ses propres paroles, jura, fit des serments et des promesses (et toujours mâchant un biscuit après l’autre et crachant en articulant son charabia une projection de miettes, exhibant les grumeaux de pâte beige dans sa bouche, les décollant de ses gencives avec sa langue, tandis qu’il répétait la même chose, la même éternelle litanie plaintive d’ami qui venait de perdre un ami), il insista pour dire qu’il avait des soupçons, qu’il avait une piste qu’il ne pouvait pas évoquer ici devant un journaliste évidemment, mais qu’il allait bientôt se passer quelque chose ici à Banjul, et quelque chose d’important, qu’on se le tiendrait pour dit, qu’on saurait enfin qui et quoi et comment et pourquoi.

Face à lui il finit par ne plus du tout penser aux propos anarchiques que le chef de la police lui tenait, mais demeura captivé, obsédé par les miettes de biscuit que le fort courtois et terrible buffle en uniforme trônant dans les bourrelets de skaï répandait dans l’air de son bureau en jets brusques ; et d’ailleurs, vingt ans plus tard, il les voyait encore, lorsqu’il se ressouvenait de ce rendez-vous. Et puis soudain, sans prévenir, le chef de la police se leva en appuyant ses énormes mains sur ses genoux, s’essuya grossièrement la bouche et lui montra la porte de son bureau avec une sorte de nonchalance et un netteté définitive, tournant alors le dos à son hôte et à la double porte capitonnée qu’un aide-de-camp ouvrit aussitôt et par laquelle le jeune homme fut invité à rapidement sortir sans avoir pu serrer la main du colonel « 13 » qui maintenant s’éloignait et vaquait à ses affaires, sans avoir permis qu’un autre forme d’adieu que ce mouvement lent et pesant, que cette séquence abrupte, ait pu avoir lieu, je veux dire les énormes mains s’appuyant sur les genoux, le râle pour accompagner le soulèvement du lourd corps de buffle de tout son long, la paume humide passant sur les lèvres encore souillée de miettes de biscuits et le geste vague, placide, montrant la sortie, la fin de l’entretien, le point final.

— La suite demain —

Il se rendit sur les lieux du crime, le dernier après-midi de son séjour à Banjul…