Je ne retournerai jamais en Afrique. J'y ai pourtant passé les heures les plus ardentes de ma vie d'adulte. Alors voici les artefacts d'un art très naïf, où tout se passe comme si quelqu'un avait vécu tout cela à ma place.

BANGUI, CENTRAFRIQUE, 1984
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Ne lui restaient plus de Bangui-la-Coquette, quarante ans plus tard, que les quelques images fixes que voici.
D’abord : à son arrivée, une fois descendu de l’avion-charter en provenance de Paris, à travers le pare-brise poussiéreux d’un taxi, la perspective fugace et mouvante, en travelling latéral, d’une avenue de terre ocre, large, longue, bordée de cabanes-boutiques peinturlurées et ombreuses comme des yeux fermés (et les gens ici et là errant, passant devant, dans les vitres ou derrière les essuie-glaces, ou plutôt surtout des jambes noires, blessées, griffées, les sandales défaites, les genoux fripés et poussiéreux) et, au bout de cette perspective, un monument de stuc que le taxi dépassa, un arc-de-triomphe frappé en son centre d’une couronne de lauriers à l’antique enserrant le sigle B de l’ancien empereur Bokassa, l’histrion déchu qui régna peu de temps auparavant sur ce bout de forêt primaire urbanisé au cœur du continent, une arche plâtreuse et curieusement immaculée jurant violemment dans un monde, ou plus exactement dans un décor tropical touffu et moite, vu à travers les vitres poussiéreuses de la voiture, un décor exclusivement fauve, rouge, vert forêt, bleu pâle, noir d’encre, et la chose blanche dominant péremptoirement un carrefour, ou plutôt un rond-point inutile sur quoi de rares automobiles, dont son taxi (la puanteur de moisi du taxi, le porte-bonheur pendu au rétroviseur, la boîte de mouchoirs posée sur la plage avant au-dessus de l’autoradio déglingué) tournaient lentement comme sur un carrousel.
Après : le fleuve Oubangui encore gros des pluies et du ruissellement venu de la grande forêt du nord, roulant, laiteux, doux comme un café au lait. Et lui, assis comme une figure de la proue au bout de la pirogue à moteur, un bob de campeur sur la tête, les deux pieds nus traînant de chaque côté du sillage fendu par l’étrave au ras des eaux dangereuses dans quoi il imaginait des poissons carnivores, des serpents, des insectes inimaginables pour lui qui était né en France et qui n’avait vécu jusque-là, en terme d’exotisme, que dans la grise banalité de l’Île-de-France pompidolienne et giscardienne, puis dans la décadence babylonienne de la Californie. Il passa des journées entières comme ça.
Ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage…
Ce fut sa grand-mère qui, s’inquiétant pour son moral après son retour forcé des Etats-Unis (entendant dire que il son petit-fils ne parlait plus beaucoup, que parfois il pleurait sans raison, ou du moins sans dire pourquoi, qu’il ne s’intégrait pas bien à l’école de bonnes sœurs dans laquelle il avait été inscrit en catastrophe, qu’il était toujours de méchante humeur, qu’il n’était qu’un nuage noir, gazeux, insaisissable depuis son retour de Los Angeles l’été d’avant), ce fut sa grand-mère, donc, qui lui avait payé cette excursion africaine, une expédition touristico-humanitaire qu’il avait dénichée lui-même dans des brochures d’agences de voyage et qu’il avait choisie en lieu et place de la semaine au ski que d’abord elle lui avait proposé pour le distraire de sa vie malheureuse.
Et voici une autre image qu’il ramena : entre les berges herbues (d’un côté la mangrove centrafricaine, à chaque clairière de cocotiers des hameaux de cases accablés de soleil, empuantis par des tapis de manioc séchant en plein air, en lisière de la grande forêt avaleuse, noire, sidérante, et de l’autre côté la savane zaïroise à perte de vue) se succédaient sur la route de la pirogue poussée par un moteur à essence les longues colonnes vertébrales des bancs de sable sur quoi, pour déjeuner, pour pisser, pour dormir, venait s’empaler doucement et s’ensabler leur bateau peinturluré de jaune et de rouge, cette grande barque au toit de tôle ondulée qui l’emportait vers le sud, vers Zinga, vers la bifurcation de la rivière Lobaye à partir de quoi, après deux jours de marche dans l’inextricable feuillage humide de la forêt congolaise, il rencontrerait bientôt une famille (on lui disait « une tribu », mais il ne voyait pas pourquoi on ne disait pas « tribu » pour les habitants des minuscules hameaux de la Drôme qu’il avait fréquenté, enfant, avec ses cousins de là-bas : alors il disait « famille ») du peuple aka, c’est-à-dire ceux qu’on appelle communément les pygmées. Il transportait, de même que ses compagnons de voyage, cinq kilos de gros sel dans son sac à dos, l’offrande des Blancs aux hommes de la forêt, de manière à permettre à ces derniers de conserver le fruit de leur chasse tout en changeant de lieu de vie dans la jungle, évitant ainsi la rapacité et le vice des patrouilles militaires congolaises et centrafricaines, mais aussi les bulldozers et les miliciens des compagnies d’exploitation forestière. C’était cela, le but du voyage, et la distraction des petits Blancs qui se donnaient ainsi l’illusion d’être philanthropes, ou plutôt qui se donnaient ainsi l’illusion de n’être que philanthropes.
Une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère…
Ensuite, ceci : le Rock Hôtel et sa piscine installés sur un promontoire sur les berges de l’Oubangui, un beau bâtiment balnéaire sur trois étages de baies vitrées et de balcons faisant face au fleuve. Là, devant, les rapides bouillonnants, féériques, étincelants formaient comme une longue marche d’escalier faisant passer le courant grisâtre et jaune d’un niveau à un autre et partitionnant une île minuscule (ou plutôt une excroissance de rochers et de végétation émergés résistant au flux furieux du fleuve, une verrue anormale, aussi incongrue qu’une touffe de cheveux qu’on n’aurait contourné en tondant un crâne), autour de quoi s’animait un grand froissement d’écume et d’eaux grondantes. Le bâtiment du Rock Hôtel lui-même était dessiné avec cette manière à la fois moderniste et démodée des résidences dressées avec un air de contentement bourgeois sur le front de mer à Royan, un trait futuriste, des diagonales, une vague fantaisie oblique de publicité américaine au temps de la conquête spatiale, et des piliers de béton triangulaires comme ceux que dessina Le Corbusier et sur quoi il posa sa Cité idéale. La voyant, cette bâtisse, on imaginait plus volontiers que, plutôt que de la réalité sous le soleil, plutôt que de la matérialité moite et odorante de l’Afrique que il découvrit en arrivant à Bangui, l’hôtel et ses dépendances avaient plutôt été tirés d’une carte postale des années 60 aux couleurs saturées et criardes, sans doute retouchées à la gouache ou au feutre, de l’une de ces photographies de dépliant commercial ou de brochure à la gloire d’un nouveau quartier ultra-moderne, d’une ville nouvelle avec tout le confort pour la ménagère prise quelques mois seulement après l’achèvement du chantier et donc érigeant le bâtiment non pas dans un jardin, ou même sur un terrain végétalisé ou ayant vécu longtemps, modelé par le temps passé et les saisons, mais sur une espèce de parking ras et brossé, une aire déserte, bitumée, pareille à une piste d’aéroport, aussi sèche et stérile que la planche sur quoi la maquette du cabinet d’architecte avait été assemblée pour être montrée aux promoteurs et aux élus municipaux, avec peut-être deux Simca et une vieille Peugeot 404 garées le long de lignes ripolinées au sol, et un lampadaire tout neuf, solitaire, mais design.
Dans l’hôtel, aussi : la nuit chaude, le ciel noir et le halo luminescent de la piscine olympique sur la terrasse, le soir du Nouvel An 1985, le fleuve noir en contrebas soufflant comme une bête attachée dans la pénombre, les chemises blanches sur les peaux noires des serveurs de l’hôtel (leur silence, leur politesse, leur dureté) et les dizaines de bidasses de l’opération Épervier en goguette, jeunes et fermes, gentiment crétins, dispersés sur les pierres chaudes, le bambou en plastique et les faux rondins du bar ou de la discothèque en plein air, ou bien debout le long de la balustrade donnant sur le fleuve en contrebas, une bière à la main, une cigarette entre les doigts. Et il reconnut dans leur carrure, leurs cheveux en brosse, leurs corps glabres et comme thermoformés dans une matière plastique couleur caramel, leurs pommettes luisantes, leur air de gaieté, leurs yeux rieurs de gamins enfin en permission après des semaines de veille ou d’opérations dans la jungle ou le cambouis des garages, l’allure de bons garçons qu’ont la plupart du temps les militaires de rang inférieur lorsqu’il sont lâchés en ville pour une soirée de détente, la même allure que celle des US Marines qu’il avait connus l’année d’avant à Los Angeles, avant de s’enfuir pour toujours de Californie.
Il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien…
Voici encore une image de cette nuit-là : lui, il, assis et désœuvré sur le plongeoir de la piscine, à l’écart non seulement du groupe de randonneurs franchouillards avec lequel il était venu en Centrafrique pour une excursion le long de l’Oubangui et jusque dans la jungle à la frontière du Congo, mais aussi des fêtards banguissois et expatriés qui ce soir-là, à cette heure-là commençaient doucement à se bourrer la gueule en avalant des verres de vodka tiède et des bouteilles de bière glacée importée du Zaïre voisin. Il ne disait rien, ne faisait rien, avait à la main un verre de jus de fruit (il adorait avec une avidité d’enfant ces mangues que depuis deux semaines il avait dévorées pour la première fois de sa vie, assis à la proue de la pirogue à moteur descendant l’Oubangui, zigzaguant entre les bancs de sable et les troncs d’arbres flottant entre deux eaux) ; il regardait la nuit noire et les clients de l’hôtel endimanchés pour l’occasion, cherchant en lui à ressentir la joie du Nouvel An mais ne trouvant rien, rien que le vide, le vertige d’être là, en Centrafrique, au Rock Hôtel, et de passer son regard sur les choses qu’il voyait vivre autour de lui sous le soleil africain depuis quinze jours. Il songeait à tout cela et au Zaïre, dont la savane brûlante se dévoilait de l’autre côté du fleuve et qu’il observait sans arrêt tant qu’il y avait de la lumière, sans rien dire, sans se faire remarquer, depuis qu’il était dans le pays, avec un mélange de fascination et de crainte, d’abord parce qu’il s’agissait là du Zaïre (du vrai Zaïre, du Zaïre de la planète Terre, et non d’une fiction, d’un simulacre ou d’une image de cinéma) et que jamais dans sa petite vie d’adolescent il ne s’était imaginé qu’un jour il côtoierait le vrai Zaïre matériel, dont la lande étale, au loin, de l’autre côté des eaux fumantes de l’Oubangui, formait comme une sorte de désert des Tartares ou de Farghestan où il s’attendait à tout moment à voir surgir quelque chose d’extraordinaire et de tétanisant, que ce soit un acte de guerre (une explosion, des tirs de balles traçantes, un tank), des silhouettes de soldats en armes ou bien plus simplement une famille d’éléphants venant boire paisiblement sur les berges, bien que ne distinguant pourtant rien que des herbes hautes, des arbres aux formes incroyables et des buissons à peine remués par le vent torride.
Ce qui le rendait triste, il n’en savait rien. Mais il avait l’air triste. Aussi, prenant la suite d’un bidasse en chemisette qui, avec une espèce de compassion un peu forcée, comme s’il avait été sincèrement touché par le triste sort du gamin solitaire assis sur le plongeoir avec son jus de mangue, mais que ce n’avait pas vraiment été le moment, lui avait demandé « ça va ? », ce furent les prostituées centrafricaines (les proies, les carcasses de viande luisantes et sombres, moulées dans des gaines aux couleurs vives, parfumées, repeintes, tintinnabulantes de boucles d’oreilles et de bracelets, que les bidasses de l’opération Épervier allaient consommer une à une, maladroitement, sottement ou violemment dans la nuit du Nouvel An, pour marquer le coup, pour commencer 1985 sous la haute présidence d’une scène de pornographie coloniale), ce furent les filles de l’hôtel, donc, qui vinrent le voir et l’entourèrent. Quelques-unes d’abord tournèrent autour de lui, de sa mauvaise coupe de cheveux démodée, de sa frange d’adolescent, de son corps d’alvin, de sa peau brûlée, de ses yeux très bleus, de son vilain t-shirt, de son verre de jus de mangue, et laissèrent tomber comme une aumône dans la main d’un mendiant une gentillesse, un petit mot affectueux à son attention. Puis bientôt, comme par un effet d’attraction gravitationnel, ce fut toute la troupe des créatures aux épaisses lèvres rouge cardinal, aux paupières bleu azur, pailletées, lascives, aux corps irréels et aux longues mains, qui papillonnèrent autour de lui, si bien que l’on put croire ce soir-là que il, se laissant faire, s’offrant au plaisir d’intéresser quelqu’un et même de susciter, sinon de l’amour, du moins de la pitié, se transforma, au bord de la piscine luminescente du Rock Hôtel, sous le ciel noir de la Centrafrique, en une sorte de totem, de fétiche sacré, d’idole primitive autour de quoi l’impunité était garantie pour les prostituées de l’hôtel et autour de quoi nul prédateur ne pouvait atteindre leurs corps encore adolescents, tièdes, mous et douillets comme des gâteaux à peine sortis du four et moulés dans les robes-fourreaux, comme s’il suffisait pour elles de rester dans les parages immédiats de ce petit Français hagard (qui, pour une raison inexplicable, se trouvait ici, à Bangui, seul, loin de toute parentèle, et ne parlait pas, ou en tout cas ne disait rien de sincère mais regardait, observait, examinait le monde avec un regard d’une intensité dont elle n’avait jamais vu l’équivalent chez un Blanc) pour être enfin laissées tranquilles et jouir du papotage des copines, du souvenir de leur maman et de leur tantine, et de la grande nuit qui s’endormait paisiblement ce soir-là sur la Centrafrique.
— La suite demain —