
Il a déjà été dit, je pense, que les peuples sont toujours volés. On prétend, du reste, que leur existence elle-même, leur existence passive, informe et douloureuse de peuples en fait les victimes d’un vol perpétuel, puisque les dominants, qui disposent de beaucoup d’argent, d’un armement profus et de serviteurs obéissants pour s’en servir, n’exercent leur domination que par toutes les espèces du vol ; ou plus exactement par la confiscation, ou plutôt l’appropriation du cours du destin collectif, et ce par des moyens plus ou moins avoués, plus ou moins assumés mais toujours imparables de violence kleptomane, que ce soit le plébiscite démagogique, d’infernales et injustes procédures électorales, de sombres combines politiciennes ou la pure violence d’Etat, à savoir les coups de matraque, l’incarcération, l’injure publique, les balles en caoutchouc ou de longues et lourdes cartouches d’aluminium tirées à cinquante ou cent mètres dans les yeux de leurs adversaires, ou encore le viol, la grenade assourdissante ou lacrymogène lancée dans la forêt de leurs jambes paniquées, le procès, le mensonge, la grossière erreur de jugement, l’avilissement public, l’humiliation.
Et contre cela, les peuples ne peuvent rien. Les peuples ne sont rien. Ils n’ont pas de nom, pas de réalité, puisqu’en les nommant ainsi, en disant « peuples », on fait aussitôt se lever la protestation amusée des chicaneurs et des commentateurs sportifs, disant à la télévision que cela ne veut rien dire, que les mots n’ont aucun sens et que cela ne désigne rien, que c’est un mot trompeur, partisan et putassier, et que d’ailleurs les gens ne sont pas dupes de ce tour de passe-passe langagier d’extrémiste, de démagogue, sans pourtant préciser qui sont, où sont et comment l’on compte et interroge les gens. Alors les peuples se taisent, car ils n’existent pas.

Mais on dit aussi que le peuple du Soudan a parlé crûment trois fois dès l’instant où son pays lui a appartenu en propre, et que c’était bien un peuple et rien d’autre qui là-bas par trois fois a renversé les tyrans. Ce fut d’abord en 1963, puis en 1982, et chaque fois sortant dans la rue sous la forme de milliers, de centaines de milliers, de millions, d’un raz-de-marée chantant, scandant et dansant de turbans et de djellabas blanches, de voiles multicolores reposant sur des chevelures noires huilées à l’amande douce, encadrant les sourcils noirs froncés sur des yeux noirs, autour des visages noirs de la colère des femmes, un océan humain hérissé des poings fermés de milliers d’hommes, de revolvers, de sabres, de cordes nouées, de doigts imprécateurs pointés sur le dictateur et ses sbires.
Et la dernière fois ce fut en 2018 — il y a six ans exactement —, sous mes yeux effarés et sous l’espèce de millions de paires d’yeux perlés de larmes et de paires des jambes poussiéreuses battant le bitume et la terre battue des villes, bravant l’armée, la police secrète, les milices et leurs chefs, les grands dignitaires grimaçants et sévères sous leurs lunettes noires qui, comme chaque fois qu’ils sont tombés et qu’ils tomberont encore, ne comprirent rien à leur propre chute.
On ne doit pas être nombreux, tous les mois de décembre depuis six ans, à penser ardemment aux Soudanais et à leurs luttes, à leur humiliation, à leur abandon et à leur grandeur. Mais on s’obstine.


