C’était Londres

C’était Londres, ces jours derniers. La grande bourgeoisie anglaise gouverne ici, sans partage et sans honte. Superbe, sûre d’elle, elle a nettoyé son centre-ville. Les pauvres sont ailleurs, loin, en périphérie. Ou bien ce sont les Indiens, rejouant de force, mais à plein, le refoulé colonial, en livrée de serveur, dénombrant les commandes dans ses cafés à tea-time et ses restaurants de toutes les couleurs et de toutes les cuisines.

La high-society londonienne a bien offert un beau morceau de sa capitale aux nouveaux riches des pétromonarchies du Golfe, mais après tout ses rois fainéants et ses businessmen en costume-croisé de chez Harrod’s lui servent désormais d’alliés de circonstance, ou plutôt de sparring-partners dans ses affaires, ses hautes et ses basses affaires.

Mais enfin c’est elle qui a vaincu en 1940 et elle tient à le faire savoir. Au dernier moment, elle a mis le considérable, infernal et intraitable Winston Churchill à sa tête et elle a eu raison contre tout le monde, avec un courage inouï et un culot de tricheur aux cartes, contre la mollesse complaisante et l’incapacité des travaillistes de l’époque, contre la cupide tiédeur américaine, contre les Nazis au sein même de la famille royale, financés par la noblesse britannique : seulement, le prix à payer a été l’étouffement, l’arrogante humiliation de domestiques qu’ont dû subir dans la foulée l’Irlande, l’Ecosse, les mineurs du Black Country de Birmingham, les dockers de Liverpool, les ouvriers de l’industrie lourde (qui n’avaient pas écouté Marx et qui en ont payé le prix fort), les femmes, les pauvres, les Noirs.

Et elle triomphe encore aujourd’hui sur tout cela, oscillant entre une droite bête et méchante et un centre-gauche prétentieux, sous la souveraineté d’un roi imbuvable.

Car malgré le Blitz et grâce à ses Boys, elle est debout, Brittania, avec Londres en son centre, dressant sous la pluie grise son vilain palais royal de Buckingham, ses feuilles mortes, ses trottoirs perpétuellement mouillés, ses pubs somptueux à tous les coins de rue, son peuple indifférent à la sottise comme à la misère, à peu près intacte, fière d’elle-même et de sa discipline d’internat : c’est d’ailleurs cela qui lui donne son autorité et qu’elle rappelle, à travers ses statues d’aviateurs en bronze dans Green Park, ses généraux en marche à tous les coins de rue de Westminster, ses plaques commémoratives qui ressemblent à des étiquettes de boîtes à bonbons.

Même les zazous de tous les styles, les Mods, les Beatles, les Skas, les Punks, les chevelus de toutes espèces (hommes et chiens), Ian Curtis et les ombres gothiques de Joy Division ont une place ici, et une place éminente : on leur a donné la culture underground, Brick Lane, les entrepôts transformés en marchés aux puces et en clubs de légende du UK Harcore. Oh, ce n’est pas qu’ils ont été entendus, non, mais ils ont été comme intégrés dans la fine horlogerie du monde britannique, avec leur périmètre, leurs libertés à eux, tolérés pourvu qu’ils produisent toujours de l’argent pour la grande bourgeoisie élégante, polie et brutale qui les chapeaute.

Quelle merveille que cette mécanique : elle a donné naissance à tant de merveilles, au plus grand dramaturge du monde, à la musique la plus indispensable à la survie de l’espèce, à une allure roide et décontractée, à une façon d’être, une grandeur, une force d’âme inégalée en Europe. En somme, Londres, c’est comme une métaphore grandeur nature de l’Occident : grandiose, immensément spirituelle, puissante à l’égale des plus grandes puissances de la Terre, criminelle et sotte.