
Cet été, passant par Aix, je suis entré sans permission chez Blaise Cendrars. Ou plus exactement je suis entré sans permission dans l’immeuble de la rue Clémenceau que Cendrars habita.
J’ai moi aussi habité la ville voici des années (voici presqu’une vie entière, en 1988-89, quand j’avais vingt ans), mais jamais je n’avais vu la porte ouverte. Et même, j’ignorais alors où Blaise Cendrars résida dans le dédale de la vieille cité à mascarons, à balcons poétiques, aux longues persiennes de bois fermées sur mes rêves.
Or cette fois, j’ai vu l’ombre, le battant béant sur l’ombre, l’élancement du grand escalier et le sol à damiers noirs et blancs émergeant de l’ombre, le soleil oblique dans le froid de l’ombre, alors je suis entré.
J’ai trouvé un puits de pierre jaune, de marbre blanc et de lumière, absolument conformes à ce que j’avais imaginé. J’ai retrouvé, comme dans mes délires d’étudiant, ce qui avait dû être l’ordinaire de Cendrars, dans ces années-là : les étages, les échos, les portes ripolinées, les marches rouges aux tommettes disjointes, faites pour les croquenots, les godasses de l’Occupation, les mégots de mauvais tabac brun écrasés dans les encoignures, les odeurs de cafetière encrassée de chicorée et d’ersatz.
Tout cela n’était rien pour lui. Il allait et venait de son refuge aux rues venteuses, descendant dans la petite fraîcheur provençale exhalant son vent de fleurs dans la double porte d’entrée de la rue, malgré l’hiver nazi ayant saisi l’Europe, et c’était tout.
Quel sentiment de banalité, il a dû traîner là, le petit père Blaise, en remontant chez lui un peu bourré. Je dis : un peu bourré, mais c’était probablement alors très bourré, et à la piquette de bistrot s’il-vous-plaît, toussant et crachant ses clopes roulées, et les noyaux des olives trop dures, pas assez macérées et cueillies trop jeunes, servies à l’assiette place du Palais de Justice. Oui, tout cela n’était rien pour lui. Il allait et venait de son refuge aux rues venteuses, descendant dans la petite fraîcheur provençale exhalant son vent de fleurs dans la double porte d’entrée donnant sur la rue, malgré l’hiver nazi ayant saisi l’Europe, et c’était tout.
Du reste, il devait avoir le galurin à la main, l’imper mastic sur le bras unique, et être content malgré tout d’aller examiner un peu dans le journal les résultats du turf, du football, et conchier les Allemands en bonne compagnie, dans des odeurs de graillon, de ce qu’on pouvait alors trouver de blanquette sans doute, comme n’importe quel croquant des Bouches-du-Rhône.
C’était beau. J’étais ému. Tout était là. La vieille poussière, le calme, la fraîcheur aux effluves de cave, la dégringolade de l’immeuble, le fantôme, la lumière blafarde d’une cage d’escalier banale, malgré le plein été vertical et le bain d’or de la journée d’août qui m’avait amené jusque-là, seul, brûlé, mélancolique. Blaise montait et descendait avec moi. Il trimballait ses courses, ses bouteilles, ses poireaux dépassant du cabas. Il tournait la clé dans sa serrure. Il était de mauvaise humeur, se moquait du jobard parisien qui venait renifler les traces de l’écrivain à succès.
J’ai pris deux ou trois photos. Les voici.



Je me suis alors souvenu de ce que m’avait fait à cette époque-là ma première lecture de Bourlinguer, qui fut aussitôt suivie par celle, tout aussi vertigineuse, de L’Homme foudroyé, après quoi je me suis jeté sur La Main coupée et, enfin, bien sûr, sur Le Lotissement du ciel.
Peu importe le contenu de cet effet, ou plus exactement de cette désignation presque accusatrice, de ce doigt divin qui est venu me trouver, moi seul, dans la foule, à Aix. Peu importe le contenu de ce chant de sirène tombé du ciel, venu du lointain passé des guerres et des crises charbonnières, du temps de mon grand-père, et incarné entre mes mains par les pages jaunes, friables et odorantes de ces merveilleuses éditions cornées du « Livre de poche » que je dénichais chez les bouquinistes, ou bien que je volais. Ce contenu n’appartient qu’à moi. Mais je songe aujourd’hui (et j’ai songé cet été en traînant un peu, assis sur les marches, dans la cage d’escalier du 12 rue Clémenceau à Aix) à ce qu’un livre peut nous faire, à ce qu’un écrivain (ou une écrivaine — je pense à Marguerite Yourcenar, à Simone Weil, à Monique Wittig) peut nous faire.
Quelle est la condition de cette inoculation, de cet empoisonnement ? Y en a-t-il une ? Qui faut-il être pour qu’un livre nous change — ou peut-être : pour qu’il nous fasse monter, comme Blaise Cendrars l’a fait pour moi, sinon dans sa turne pour siffler un petit ballon de blanc en causant poésie, du moins au paradis ? Quelle est la nature de cette humanité qui perpétue, d’âge en âge, de siècle en siècle, la puissance tellurique, cosmologique même, de la littérature ? De quoi est-elle faite ? Est-elle en train de mourir ? Comment reconnaît-on les siens ? Où êtes-vous tous ?
Écrivains, lecteurs, nous sommes plongés sans remède dans la banalité, dans l’ordinaire décevant de nos vies ordinaires, et pourtant nous connaissons quelque chose d’autre, quelque chose qui se trouve au-delà de tout cela, au-delà de la petite réalité étroite, mesquine et ennuyeuse de nos jours qui passent. Comment ça se fait ? Que se passe-t-il, comme le demande sans arrêt notre cher, notre indispensable Pierre Bergounioux ?
Voilà les questions bien réelles qui se posent, quand on entre au 12 rue Clémenceau, à Aix. Les autres n’ont aucune importance.
Comment peut-on supporter sans écrire ou sans lire, comment peut-être soutenir sans peinture, sans musique, sans danse, sans souffler des pigments sur sa main ouverte posée contre la paroi, cette interminable tannée qu’est notre vie ?
Alors je pense à notre monde, à notre pays, à notre parole commune, à l’espace dans lequel résonne cette parole commune. Et je me dis : Blaise, dans son taudis puant le charbon et la lampe à pétrole, la clope froide, le pinard, dans le clair-obscur piqueté pendant des nuits entières et de journées sans joie par le cliquetis de sa machine à écrire, était tout aussi misérable que moi, que nous. Il n’avait pas un rond. On le détestait. On se moquait de lui. On l’avait oublié. Son fils Odilon était mort à la guerre, dans l’aviation anglaise. Raymone était à Paris. Son bras manquant (« Cendrars est revenu de la guerre avec un bras en plus », se moqua paraît-il Picasso, nous a rappelé Michon l’autre fois, en cheminant à Chaminadour) le faisait souffrir et l’obsédait encore. Mais comme le gentil Saint-François d’Assise de Giotto recevant les stigmates, comme son cher Joseph de Cupertino, saint patron de l’aviation, il est malgré tout monté au ciel et nous avec lui.
Et à la fin, c’est la seule issue. Comment peut-on supporter sans écrire ou sans lire, comment peut-on soutenir sans peinture, sans musique, sans jeu, sans danse, sans souffler des pigments sur sa main ouverte posée contre la paroi, cette interminable tannée qu’est notre vie ? Vous qui croyez que l’art est une distraction, une décoration, du temps perdu, vous êtes des fous furieux.
